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Joschka Fischer a le mérite d'imposer à la France une réflexion sur l'avenir de l'Union qu'elle souhaite, loin des valeurs qui s'épanouissent aux Etats-Unis.

L'Europe dans le piège des mots

Par ERIC DUPIN
Eric Dupin est journaliste à «Libération».

Le jeudi 15 juin 2000

Chirac, Bayrou, Cohn-Bendit, Chevènement... La classe politique s'empare de la question européenne, non sans se fourvoyer. Si l'Europe était de la pâte à tarte, Joschka Fischer serait un étrange pâtissier. Défiant les lois de la physique, le ministre allemand des Affaires étrangères suggère simultanément d'élargir et d'approfondir l'Union européenne. Le retentissement du discours qu'il a prononcé, le 12 mai à Berlin, s'explique sans peine. La faiblesse de l'euro a mis en évidence l'illogisme d'avoir créé une monnaie commune sans édifier une Europe politique. Maintenant que la charrue est en place, trouvons les bœufs... Alors que Fischer tente de relever ce défi, la classe politique française peine à lui répondre.

L'appel lancé conjointement par François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit se caractérise par un volontarisme qui fait l'impasse sur les épineuses questions soulevées par le ministre allemand. Tout en saluant poliment sa démarche, Hubert Védrine a écarté les «controverses théoriques» dans une lettre ouverte à son collègue allemand publiée par le Monde. Jacques Chirac s'est contenté devant l'Assemblée parlementaire de l'Union de l'Europe occidentale (UEO), de se refuser à «définir l'Europe de manière abstraite». Jean-Pierre Chevènement a, lui, obscurci le débat en accusant Fischer de prôner une dissolution des Etats-nations dans un «Saint Empire romain germanique», alors que le ministre vert récuse précisément la vision fédéraliste classique. Valéry Giscard d'Estaing y a ajouté un contresens en accusant le ministre de l'Intérieur de déceler des traces de «culture nazie» dans la république de Berlin.

Fisher a l'immense mérite de poser la question européenne dans une vision de long terme tout en partant des réalités. Cette souplesse stratégique fait la force mais aussi la faiblesse de son propos. Une Europe qui s'élargirait hardiment à l'Est tout en se dotant d'un véritable pouvoir politique intégré serait un édifice institutionnel plus proche d'une usine à gaz que d'une pyramide égyptienne. La géométrie variable à double dimension (dans l'horizontalité, avec différents types d'adhésion au club; dans la verticalité, avec la variabilité des processus de décision commune selon les sujets) imaginée par Fischer pose autant de questions qu'elle en résout.

La formule alambiquée de «fédération d'Etats-nations» ne saurait masquer les problèmes. Quelle «avant-garde» pour l'Europe? Chacun s'accorde à placer l'Allemagne et la France au «centre de gravité» de la future intégration européenne. Mais des propositions antérieures, comme celles de Jacques Delors, de Valéry Giscard d'Estaing ou de Wolfgang Schäubel, différaient sur les frontières de ce nouveau cœur de l'Europe. S'agit-il des six pays fondateurs? Des participants de la «zone euro»? Ou de ceux qui seront réputés les plus «responsables»? Fischer se garde bien d'abattre ses cartes, comme le note Védrine. Si ce club de privilégiés se cooptait sur critère historique, les pays qui campent aux portes septentrionales de l'Union seraient les premiers à s'en émouvoir. D'où le jugement négatif exprimé par Bronislaw Geremek, ministre polonais des Affaires étrangères. Quel partage des pouvoirs entre la future «fédération» et les «Etats-nations»? Fischer souhaite, à raison, une clarification constitutionnelle. Mais il omet soigneusement de préciser les domaines qui relèveraient des deux niveaux. La référence abstraite au fameux mais obscur «principe de subsidiarité» ne lève pas le voile. On pourrait imaginer que la diplomatie, la défense et tout ce qui relève des échanges internationaux soient de pleine et entière compétence fédérale. L'Europe y gagnerait en force face aux Etats-Unis. Mais comme ces sujets ne sont pas de ceux qui font le plus facilement vibrer les foules, la conscience européenne y gagnerait peu.

Quel Parlement européen? Le dirigeant allemand suggère l'instauration d'un bicaméralisme, mais évoque deux formules très différentes, celle du Bundesrat allemand et celle du Sénat américain. Dans la première hypothèse, le poids de la deuxième Chambre assurant la représentation des Etats serait réduit à des pouvoirs essentiellement consultatifs. Dans la seconde, les «Etats-nations» auraient un rôle politique majeur symbolisé par l'égalité du nombre d'élus envoyés par chacun dans cette Assemblée. Fischer laisse enfin dans le flou le visage du futur exécutif européen qu'il appelle de ses vœux. Un «gouvernement européen» composé à partir des gouvernements nationaux aurait peu à voir avec «l'élection directe d'un président doté de vastes pouvoirs exécutifs», dont rêvent Bayrou et Cohn-Bendit. Selon les dispositifs institutionnels retenus, la chauve-souris nommée «fédération d'Etats-nations» devient oiseau ou rat.

On aurait mauvaise grâce à reprocher à Fischer de laisser ouvertes plusieurs portes de l'avenir européen. Sa prise de distance avec le dogme fédéraliste permet, au contraire, d'aborder enfin de vrais débats. A condition que ces vastes sujets ne servent pas de cache-sexe à l'incapacité de régler les questions de l'heure posées dans le cadre de la conférence intergouvernementale, comme le craint non sans raison Védrine. L'essentiel est sans doute que le discours de Fischer illustre le nouvel engagement de l'Allemagne dans l'aventure européenne. Une lecture attentive montre que c'est désormais à partir d'un intérêt national clairement assumé que les Allemands entendent jouer leur rôle. Aux Français de répliquer en définissant leur propre vision positive de l'avenir de l'Europe. Peut-être en rappelant à leurs voisins d'outre-Rhin que le Vieux Continent n'existera pas sans une identité portée par des valeurs différentes de celles qui s'épanouissent aux Etats-Unis.

 

Rebonds

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