Libération - Débats
 



Revue. Quatre penseurs d'autant de courants de la gauche française s'efforcent de marier fidélité doctrinale et doute politique.

Souffrir à gauche

Par ÉRIC DUPIN

Le lundi 5 juin 2000

A l'heure du néolibéralisme triomphant, le propos de l'intellectuel de gauche a gagné en modestie sinon en clarté. «Mouvements», n° 9-10: «Penser à gauche - Quelle alternative au social-libéralisme?». La Découverte, 248 pp., 100 F.
CCenser à gauche» a cessé d'être une confortable position sociale pour devenir un douloureux exercice intellectuel. C'est ce qui ressort de la lecture de la dernière livraison de l'excellente revue Mouvements. Le temps n'est plus où l'intellectuel de gauche se distinguait par sa morgue. A l'heure du néolibéralisme triomphant et de la mondialisation galopante, son propos a gagné en modestie sinon en clarté. Les entretiens menés avec quatre penseurs affiliés à divers courants de la gauche française attestent de cette révolution mentale. Plus la gauche décroche du mouvement réel et plus elle est tentée de se raccrocher à ses principes.

Cette stratégie de repli idéologique touche jusqu'aux secteurs les plus radicaux. Le philosophe Daniel Bensaïd, membre du bureau politique de la LCR, n'ose plus parler de révolution mais d'une «hypothèse de rupture» qu'il faudra savoir saisir en étant «disponible au surgissement du spectre». En attendant, l'intellectuel trotskiste préconise plus prosaïquement une stratégie de «résistance» à la dynamique du néocapitalisme tout en rappelant que «l'appropriation sociale est la condition d'une économie réellement politique». L'historien Roger Martelli, membre du collège exécutif du PCF, s'efforce lui aussi de marier fidélité doctrinale et doute politique. «La pensée communiste avait ses certitudes et ses cohérences; elle ne les a plus», avoue-t-il. L'intellectuel communiste prône un «dépassement du capitalisme», mais il a l'honnêteté de reconnaître que ce n'est qu'«une formule, une intuition».

Les deux autres composantes de la gauche hexagonale (socialiste et écologiste) s'emploient avec autant de difficultés à conjuguer leur identité propre avec le grand vent libéral. L'économiste Alain Lipietz, député européen Vert, a très peur que la «troisième gauche» ne glisse vers l'ancienne deuxième gauche rocardienne et cédétiste: «La tendance de cette troisième gauche que représente l'écologie, a priori non étatiste et non libérale, à pencher vers le libéralisme est aujourd'hui son problème principal.» L'historien Alain Bergounioux, secrétaire national du PS, ne dissimule pas les «limites» de la célèbre formule jospinienne selon laquelle il convient de dire «oui à l'économie de marche» et «non à la société de marché». Mais il en livre une traduction simplement plus subtile en expliquant que le marché «peut être un bon serviteur» mais qu'il «est un mauvais maître». L'intellectuel socialiste s'écarte de la trahison blairiste en affirmant que son parti, lui, se refuse à «considérer la question du capitalisme comme close».

La question reste donc ouverte, tout comme celle du socialisme, si l'on comprend bien. Diverses contributions s'essaient à «promouvoir une pratique résolument réformatrice accrochée à un horizon radical de transformation sociale», comme le précise l'introduction. L'intéressant débat qui oppose Norberto Bobbio, figure de la gauche intellectuelle italienne, à Perry Anderson, personnage du marxisme britannique, au sujet de la définition même de la gauche est révélatrice de certains blocages théoriques. L'égalité est-elle au principe de l'identité de la gauche? Pour Bobbio, c'est bien, par-delà les dérives de ses politiques actuelles, «l'éthos de l'égalité» qui doit rester le fil rouge du progressisme. Anderson réplique qu'«une défense purement axiologique de l'idée de la gauche» risque de se révéler rapidement improductive et que le clivage droite-gauche, en sens, est menacé de «devenir une distinction plus rhétorique que pratique».

Comment reformuler la vieille idée de l'appropriation collective des moyens de production? Le socialiste Bergounioux évoque l'idée d'un actionnariat salarié «organisé collectivement». L'écologiste Lipietz envisage lui aussi favorablement cette idée... pour protéger l'entreprise contre les appétits des actionnaires traditionnels! Bien plus ambitieux est le projet de l'économiste américain John Roemer qui avance une «méthode décentralisée d'égalisation des flux de profits» aussi séduisante qu'impraticable. Dans une veine voisine, l'économiste Thomas Coutrot dessine un «socialisme de marché» basé sur une «répartition égalitaire du capital» avant d'évoquer les bons vieux modèles autogestionnaires. Laissons-lui la conclusion: «Bien des débats seront nécessaires, bien des expérimentations aussi, avant que n'émerge un nouvel imaginaire socialiste doté d'une réelle puissance mobilisatrice, crédible, démocratique et efficace».

 

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