Libération - Débats
 



En France, toute le monde doit lutter contre l'irresponsabilité au volant

Sécurité routière : pour une répression intelligente

Par ERIC DUPIN
Eric Dupin est journaliste à «Libération».

Le jeudi 11 mai 2000

 La peur du gendarme ne garantit pas la sécurité routière. Le piètre bilan du long week-end du 8 Mai - 83 tués et 1 847 blessés malgré la mobilisation des 20 000 policiers et gendarmes - montre que l'exceptionnelle inconduite automobile française s'enracine dans les profondeurs de notre inconscient. Ici, le sentiment d'insécurité est en retard sur l'insécurité elle-même. Avec 143 tués par an et million d'habitants, le conducteur français n'est pas seulement terriblement plus meurtrier que le prudent Suédois (60) et le placide Anglais (61). Sa dangerosité est aussi plus grande que celle du véloce Italien (111). Seul le Portugal (194), où le code de la route est d'interprétation libre, fait pire. La France doit regarder en face cette irresponsabilité aussi partagée qu'un faux bon sens commun. «Je n'ai jamais eu d'accident et je connais le trajet», se rassurent d'innombrables inconscients. D'où ces spectacles aussi quotidiens qu'effarants de conducteurs qui foncent dans le brouillard sous prétexte qu'ils sont équipés de feux ad hoc, qui comptent bêtement sur l'ABS sous la pluie battante, ou encore qui se mettent à slalomer sur l'autoroute pour l'excellent motif qu'ils négocient un contrat juteux avec leur téléphone portable. Sans oublier les ravages de la conduite en état alcoolique.

L'indispensable répression de la délinquance au volant n'en est pas moins, aujourd'hui, d'une consternante inefficacité. En amont, il faudrait commencer à vraiment apprendre à conduire - pas uniquement à réussir un créneau. En aval, le slogan démagogique de la «tolérance zéro» ne peut masquer la très large impunité dont profitent les fous du volant. L'accent mis par les pouvoirs publics sur la vitesse, qui intervient généralement comme facteur aggravant d'autres causes d'accidents comme la fatigue ou l'«hypovigilance», amène à un usage routinier du radar. Des voitures banalisées verbalisant les multiples infractions (changements de file intempestifs, refus de priorité, non-respect des distances de sécurité, etc.) seraient autrement plus efficaces.

Le principe des limitations de vitesse est d'autant moins contestable que leur instauration a sérieusement limité l'hécatombe hexagonale. Mais une législation bafouée par l'immense majorité pose problème. Osera-t-on rappeler que les autoroutes françaises ont été conçues pour une vitesse de 140 km/h? La hiérarchie des limites légales est fort contestable. Les statistiques montrent qu'il est plus dangereux de rouler à 110 km/h sur route qu'à 150 sur autoroute. Ces voies aménagées sont quatre fois plus sûres que le reste du réseau. A défaut de changer la loi, l'intelligence commande d'adapter la sanction à la réalité de l'imprudence commise.

Enfin, et surtout, n'attendons pas tout de l'Etat, ni des constructeurs automobiles, que d'aucuns supplient naïvement de brider les moteurs. Bien (se) conduire oblige à la responsabilité. Le risque inhérent au pilotage d'un véhicule doit être d'autant plus soigneusement évalué qu'il met aussi en cause la sécurité d'autrui. Ce n'est peut-être pas un hasard si le seul pays développé à connaître un taux de violence routière comparable au nôtre est celui d'une société particulièrement agressive, même si elle conduit lentement: les Etats-Unis.

 

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