Libération - Débats
 



Revue. Trois ans après la sortie du «Livre noir» et sa préface contestée pour son parallèle avec le nazisme, le débat d'historiens se prolonge.

Crimes du communisme, la polémique vit encore

Par ERIC DUPIN

Le mardi 9 mai 2000

«A quoi sert de dire que le communisme a tué plus que le nazisme alors que ce bilan compare avec le seul nazisme des régimes qui ont une plus longue histoire et s'étendent sur différents continents?»
Marc Lazar
Dix ans après l'écroulement de l'URSS, le communisme n'est toujours pas un froid objet d'étude. En France, particulièrement, il reste lesté de lourdes charges affectives et symboliques. Un débat autour du communisme ne peut être purement intellectuel. L'idéologie et la morale s'y invitent inévitablement. L'équipe de l'excellente revue Communisme, fondée par Annie Kriegel, en fait aujourd'hui la douloureuse expérience. Elle est tiraillée par la polémique née autour de la publication, à l'automne 1997, du Livre noir du communisme, ouvrage collectif consacré à ses «crimes» et coordonné par Stéphane Courtois. Directeur de la revue, celui-ci fut mis sur la sellette pour avoir écrit une préface très controversée - y compris par certains des contributeurs de l'œuvre.

Un numéro spécial de Communisme (1) présente aujourd'hui un ensemble «de critiques et de commentaires» à cet ouvrage, avant de proposer les réponses de certains de ses auteurs. En «avant-propos», Jean-Luc Domenach se félicite du «vrai débat, rugueux et constructif» attendu. L'ancien directeur de la revue Esprit braque, à juste titre, les projecteurs sur le «solide échange de fond entre Marc Lazar et Stéphane Courtois». Ces deux piliers de l'équipe «kriegélienne» de Communisme s'affrontent en un duel où les arguments historiques échangés sont teintés par leur sensibilité.

Le point le plus sensible du débat porte sur la comparaison entre communisme et fascisme, entre l'URSS de Joseph Staline et l'Allemagne d'Adolf Hitler. Lazar reconnaît que cette comparaison «n'est nullement choquante en soi et encore moins illégitime scientifiquement». Pour sa part, Courtois fait opportunément remarquer qu'«un livre de 850 pages consacré exclusivement aux crimes du communisme, dont l'introduction n'aurait pas fait la moindre allusion aux crimes nazis, aurait pu passer à juste titre pour un ouvrage du pire négationnisme d'extrême droite». Mais Lazar reproche à son collègue de «s'aventurer sur ce terrain à coups de machette», en se livrant à des comparaisons quantitatives contestables. «A quoi sert de dire que le communisme a tué plus que le nazisme, alors que ce bilan compare avec le seul nazisme des régimes qui ont une plus longue histoire et s'étendent sur différents continents?» fait-il observer.

Ceux qui osent mettre en parallèle les deux grands totalitarismes du XXe siècle se heurtent fatalement à la singularité de la Shoah. Lazar met en cause deux phrases prononcées par Courtois dans un entretien à Politique internationale: «La mort de faim d'un enfant ukrainien pendant la famine provoquée de 1932 vaut-elle, oui ou non, celle d'un enfant juif dans le ghetto de Varsovie en 1942? Il y a, hélas!, dans la communauté juive, des individus qui se sont arrogé le monopole du crime contre l'humanité.» Courtois plaide que la première phrase commençait par «ici», pour situer la comparaison et que le terme «vaut» était entouré de guillemets. Lazar n'en est pas moins fondé à trouver «inacceptables» pour un historien des «affirmations aussi péremptoires» et «l'usage maladroit de formules à l'emporte-pièce».

C'est d'autant plus regrettable que, sur le fond, la question ne peut être refoulée. Si Courtois se défend d'avoir «écrit ou pensé» que les systèmes nazi et communiste étaient «identiques», il n'en estime pas moins qu'«au niveau moral et juridique les crimes de masse nazis et communistes sont à [s]es yeux équivalents dans l'horreur». Tout en admettant, au regard de l'histoire de l'Europe, «une spécificité du génocide des juifs», il insiste sur «la négation radicale de l'idée de Dieu», qui serait à la base de la démarche des deux systèmes. Lazar refuse de le suivre sur ce terrain d'assimilation entre «génocide de classe» et «génocide de race». Et de souligner que cette position «l'entraîne dans des contradictions insurmontables»: si «tous les massacres se valent, le nazisme est dénué de sa spécificité»; or, «logiquement, il en va de même pour le communisme»; «par conséquent, le propre travail de Courtois qui visait à démontrer le particularisme de la criminalité communiste est réduit à néant».

Il n'en reste pas moins que l'argumentation de Lazar pèche par faiblesse, lorsque, citant Primo Levi, il qualifie le Goulag de «massacre entre égaux». Courtois a beau jeu de lui rétorquer que les dignitaires communistes n'avaient pas précisément le sentiment d'être «égaux» avec un quelconque koulak. Lazar reconnaît d'ailleurs que, parmi les nombreux mérites du Livre noir, figure celui d'avoir révélé l'existence d'un type de communiste souvent occulté, «celui du communiste qui, conscient, lucide ou passionné, recourt à la violence paroxystique, au nom de la nécessité historique et d'une cause prétendument juste et héroïque». La terrifiante lettre de Boukharine à Staline dans laquelle le dirigeant bolchevik emprisonné applaudit sincèrement à «la grande et audacieuse idée de purge générale» montre bien, souligne Courtois, «le caractère fondamentalement antihumain du système». Un trait commun aux deux totalitarismes.

(1) Communisme, «"Le Livre noir du communisme" en débat», no 59-60, l'Age d'homme, 2000.

 

Rebonds

Quotidien

© Libération

Capturé par MemoWeb ŕ partir de http://www.liberation.fr/quotidien/debats/mai00/20000509b.html  le 11/11/2001
Hosted by www.Geocities.ws

1