Libération - Débats
 



Livre. Une relecture de l'histoire électorale française entre «politique ordinaire» et changements «brutaux et durables».

Les fractures du corps électoral

Par ÉRIC DUPIN

Le mardi 25 avril 2000

En cette fin de millénaire, un nouveau clivage s'installe : universalistes contre antiuniversalistes. «Comprendre les évolutions électorales» de Pierre Martin, Presses de Sciences-Po, 470 pp., 245 F.

L'acte électoral est presque aussi mystérieux que l'acte sexuel. Cette complexité aide à pardonner aux experts qui se trompent régulièrement - à condition qu'ils le fassent avec talent. Il est arrivé à Pierre Martin, politologue chevronné, comme à tant d'autres, de mal anticiper les mouvements d'un corps électoral souvent fantasque. Mais il a su tirer de sa riche expérience pratique, et d'un labeur théorique approfondi, un ouvrage qui devrait devenir une référence en matière d'analyse électorale. La qualité scientifique de son livre tient d'abord au caractère cumulatif de sa démarche: Martin ne réinvente pas le monde mais prend appui sur une théorie existante pour l'enrichir. Elle échappe aussi à deux défauts fréquents en sciences humaines: le réductionnisme (ici les élections ne s'expliquent pas uniquement par les élections) et le dualisme (est dépassée l'opposition binaire entre phénomènes conjoncturels et structurels).

Le titre du livre aurait pu être les fractures électorales. Car son objet est de comprendre comment et pourquoi la donne électorale est parfois bouleversée par des changements «brutaux et durables». L'auteur part de la «théorie des réalignements électoraux» élaborée aux Etats-Unis par V.O. Key puis complétée par Walter D. Burnham et James L. Sundquist. Martin prouve la validité de ce modèle en lui donnant à séquencer toute l'histoire électorale française. Cette relecture lui permet d'affiner, à son tour, la théorie mise à l'épreuve.

L'idée de base est que la chronologie électorale comporte des phases de «politique ordinaire» entrecoupées de moments de rupture. Ceux-ci sont appelés «phases de réalignement». L'auteur insiste sur l'épaisseur temporelle de ces périodes de crise. Le jeu n'est pas chamboulé par une seule «élection critique» mais par une série de scrutins. Selon lui, la dernière phase de réalignement a couru de 1981 à 1984. De 1962 à 1981, la France coulait des jours plus ou moins paisibles à l'ombre d'une droite confortée au pouvoir par la peur du communisme. La première alternance de la Ve République fut un séisme. Ses causes tiennent moins, selon l'auteur, à la ruse de François Mitterrand qu'au discrédit international du communisme ainsi qu'aux effets de la crise économique. Encore prend-il bien soin de nous inciter à raisonner sur trois plans de causalité. Les mouvements électoraux relèvent à la fois de phénomènes conjoncturels (le rejet de Valéry Giscard d'Estaing), de moyen terme (la montée du chômage) et de long terme (la baisse de la pratique religieuse).

L'élection de rupture - 1981 pour continuer avec le même exemple - ouvre une phase cruciale de «réalignement» qui dépasse largement les seuls équilibres électoraux. Du système des partis aux politiques publiques en passant par les institutions et le rapport entre peuple et gouvernants, la plupart des cartes sont rebattues. De 1981 à 1984, on assiste à l'émergence d'un affrontement droite-gauche dominé respectivement par le RPR et le PS puis parasité par un puissant Front national. «Substitut des révolutions» en régime de démocratie représentative, la phase de réalignement permet aux électeurs de plus influencer que d'habitude l'action du pouvoir. Cet impact est le fruit d'une redéfinition des enjeux du débat public. Martin montre que les thèmes de l'immigration et de la sécurité ont alors remodelé l'ensemble du champ politique. Les électeurs s'en sont emparés et les acteurs ont réagi par de vigoureux changements de politique. Que l'on songe aux tournants négociés, sur ces questions, par les socialistes pendant la période. «Le peuple n'exerce une influence vraiment décisive que de manière ponctuelle, à des instants particuliers, que sont les phases de réalignement», écrit Martin. Cette conception permet, ajoute-t-il, d'échapper aux naïvetés symétriques de ceux qui croient que les dirigeants suivent «scrupuleusement la volonté des électeurs» et de ceux qui s'imaginent que la «classe dominante manipule un peuple impuissant».

La phase de réalignement se clôt avec une élection du même nom - ici les européennes de 1984 - qui se joue précisément sur les enjeux révélés par la période de crise. D'où le surgissement de l'extrême droite. On glissera sur les savants calculs qui permettent à l'auteur de siffler aussi précisément la fin de la récréation électorale. Cette date peut être contestée et Martin reconnaît qu'il n'existe que de «nombreux indices» en sa faveur. Il semble pourtant qu'elle nous fasse entrer dans un nouveau cycle bien caractérisé en dépit des virevoltes de l'électorat. A partir de 1984, toutes les élections de dévolution du pouvoir se soldent par le rejet des sortants. Mais ces alternances à répétition font système. Et elles se déroulent sur fond de prédominance mathématique d'une droite handicapée par l'influence du Front national. L'antifascisme prend la place de l'anticommunisme de la période antérieure à 1981.

Ce découpage n'implique nullement que rien d'important ne se passe dans les phases ordinaires. Celles-ci sont travaillées par des évolutions de fond qui préparent de futures ruptures. En cette fin de millénaire, Martin voit émerger un nouveau clivage universalistes/anti-universalistes, décrit par le sociologue Ronald Inglehart, qui pourrait s'aviver lorsque l'enjeu européen deviendra concret par la force de l'écu. Cette césure, qui rend compte du glissement à gauche des couches supérieures du salariat, est susceptible, lors du futur réalignement, d'installer solidement les écologistes dans le paysage politique français. Mais l'auteur, prudent, insiste aussitôt sur la résistance des grands partis. Le RPR, déclaré en péril en cas d'échec de Jacques Chirac à la prochaine élection présidentielle, se consolera en lisant que la disparition des formations installées «demande une persévérance suicidaire dont peu sont capables dans la durée».

Car le propos de Martin ne séduit pas seulement par la clarté de sa démonstration - seulement alourdie d'une tendance à la répétition. Il fait aussi visiter au lecteur un joyeux cimetière de préjugés. La frénésie sondagière nous fait oublier que «les électorats n'existent pas en dehors des élections». Les discours sur la pensée unique masquent le caractère «limité» de la convergence de positions des grands partis de gouvernement. La bipolarité droite-gauche est plus une contrainte du système politique qu'une demande spontanée des électeurs. La baisse de la participation électorale ne s'explique pas par la crise économique ou politique mais plutôt par l'élévation du coût du choix électoral engendré par la hausse du niveau d'éducation et la perte des illusions idéologiques.

Ce livre suscite plus un désir de prolongement que de critique. On regrettera seulement que l'auteur réserve trop souvent son humour aux notes de bas de page. Comme cette citation de l'historien Daniel Halévy: «Nous avons hérité des classiques une certaine idée de la dignité de l'histoire qui empêche d'y faire à la bêtise la place qui lui revient. Cette place est considérable». L'idiotie peut-elle être mise en phases?.

 

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