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Face à la «nouvelle économie» et à la mondialisation, la gauche a besoin de renouer avec une critique radicale du système.

Gauche en mal d'anticapitalisme

Par ERIC DUPIN
Eric Dupin est journaliste à «Libération».

Le mardi 11 janvier 2000

 La gauche occidentale s'est dissoute dans le pouvoir. De Berlin à Washington, en passant par Londres, Paris et Rome, les gouvernements arborent une étiquette progressiste. Malheureusement, ces positions institutionnelles ne se traduisent par aucune dynamique politique. La rencontre à grand spectacle des «réformateurs» Massimo D'Alema, Tony Blair, Bill Clinton, Lionel Jospin et Gerhard Schröder, le 21 novembre 1999 à Florence, comme le congrès de l'Internationale socialiste, quelques semaines auparavant, ont surtout mis en évidence l'indigence idéologique des gauches gouvernantes. Elles ont été incapables de faire avancer l'option régulatrice lors du sommet de l'OMC à Seattle. Sur le Vieux Continent, elles sont impuissantes à doter l'Union européenne d'un gouvernement économique.

Qu'on le veuille ou non, le parti du mouvement n'est plus celui de la gauche. Le capitalisme manifeste sa puissance et son dynamisme en remodelant la planète comme jamais. On nomme cela «mondialisation». Le voici lancé dans un formidable processus de destruction créatrice, où les révolutions technologiques rebattent les cartes des avantages compétitifs. Besoins nouveaux et économies d'échelle alimentent la machine à créer de la richesse. Le nouveau capitalisme - dont l'Internet est partiellement l'emblème - surfe à merveille sur la fièvre consumériste et individualiste du monde nanti en cette fin de millénaire.

Face à cette puissante vague, les gauches sont écartelées entre deux réponses. La première, qui a les apparences du réalisme, est celle de la gauche d'adaptation. Blair a poussé le plus loin cette stratégie de la correction à la marge d'un système dont il conviendrait d'accepter pleinement la logique. La «gauche libérale» croit - ou feint de croire - qu'elle peut canaliser le mouvement du capital au nom des valeurs progressistes qui demeurent les siennes. Par réaction, une gauche de résistance campe dans un rejet radical du «libéralisme». Adepte des mobilisations minoritaires, plus marqué par ses refus que par ses projets, ce néogauchisme prend la forme d'un activisme à faible structuration idéologique. Qu'elles disent oui ou non au grand vent du néocapitalisme, ces deux gauches ont cependant en commun leur impuissance à modifier le cours des événements. Ce n'est pas la contestation de rue et encore moins une quelconque résistance sociale-démocrate qui ont précipité l'échec du sommet de Seattle, mais bien plutôt les conflits d'intérêts entre Nord et Sud, Europe et Etats-Unis.

Lionel Jospin échappe-t-il à un clivage stérile en répétant: «Oui à l'économie de marché, non à la société de marché»? La formule est d'une maligne ambiguïté. Point n'est toutefois besoin d'être un marxiste obtus pour contester sa pertinence. A l'heure où Pinault possède la Fnac et Bouygues TF1, où l'actionnariat populaire se développe après la propriété immobilière, nous baignons incontestablement dans une «société de marché». Le «socialisme démocratique» de Jospin, la «troisième voie» de Blair et le «nouveau centre» de Schröder relèvent concrètement d'une même orientation: celle d'un socialisme de la Rustine qui panse les plaies sociales du capitalisme sans pitié. Leur inspiration n'en est pas moins différente. Alors que le blairisme rompt ostensiblement avec les présupposés fondamentaux du mouvement ouvrier, le jospinisme refuse cet enterrement théorique. «Nous devons continuer de penser le capitalisme, pour le contester, le maîtriser et le réformer», a osé le Premier ministre français, le 8 novembre 1999, devant le congrès de l'Internationale socialiste.

Hélas, loin de «penser le capitalisme», la gauche hexagonale se contente de dénoncer rituellement le «libéralisme». Le rejet verbal de l'«ultralibéralisme» permet à la gauche molle de se distinguer symboliquement à peu de frais. Et la condamnation virulente du «néolibéralisme» sert de brevet de pureté idéologique à la gauche dure. Au passage, cette bataille est fort mal engagée sur le plan sémantique: concept éminemment contradictoire, le «libéralisme» est riche de connotations positives qui lui assurent une indéniable popularité.

Mieux vaudrait une gauche à la fois plus réaliste et plus audacieuse. Plus accrochée à la dynamique du réel mais aussi plus ouverte à la définition d'une nouvelle utopie. L'efficacité devrait l'obliger à une critique interne serrée du fonctionnement du capitalisme contemporain. Le jeu consiste à prendre le système à son propre piège en dévoilant les réalités qui contredisent ses prétendues valeurs «libérales». Quelle est l'efficacité entrepreneuriale d'un capitalisme français largement féodal? Comment jouent concrètement les concurrences? Le marché intègre-t-il l'ensemble des coûts sociaux et environnementaux? La démarche s'inscrit alors dans une tentative de régulation démocratique du capitalisme. La réforme du FMI ou l'instauration d'une taxe sur les mouvements spéculatifs de capitaux - dont Jospin ne parle plus guère - sont les éléments possibles d'une réécriture des règles du jeu économique.

Sauf à se laisser enfermer dans la cohérence d'un système foncièrement inégalitaire et mutilant, la gauche devrait simultanément reprendre l'ouvrage d'une critique radicale du capitalisme. La «dictature de l'actionnariat», selon le mot de Jospin, n'est qu'une des figures de l'économisme unidimensionnel qui règne aujourd'hui. Plus que le marxisme, excessivement centré sur les «producteurs», c'est l'humanisme qui permet de lutter contre cette réduction impitoyable de l'être à l'avoir. Peut-on sérieusement continuer à parler de dignité du genre humain si l'on se résout, avec l'ombre d'un soupir, au creusement de l'immense fossé qui sépare riches et pauvres partout sur le globe? Le marché est certes moins myope et plus intelligent que ne le disent souvent ses contempteurs. Mais il est fondamentalement mû par des passions de puissance contradictoires avec la philosophie de l'égalité qui fonde la gauche. A celle-ci de faire vivre positivement cette tension au lieu de la nier.

Cela suppose un travail de longue haleine: la réinvention d'outils opérants dès lors que «le socialisme n'existe plus», dixit encore Jospin, ni comme «système de production», ni comme «système doctrinal». Le pilotage keynésien des économies, le rôle d'assistance de l'Etat-providence appartiennent, pour une bonne part, au passé. De nouvelles politiques publiques de contraction des inégalités, des formes inédites de régulations internationales et de contrôle des salariés dans les entreprises sont à imaginer pour que la gauche reprenne pied dans la réalité. En attendant, ses militants et ses responsables peuvent toujours se partager les rôles entre ceux qui gueulent et ceux qui gèrent. Ces postures sont plus complémentaires qu'il n'y paraît.

 

Rebonds

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