_____________________________________________________

 

25 Septembre - 10 Octobre 1996


MEMOIRES MANICHEENNES

PIERRE ROUVE

BBC World Service - Octobre 1996

Les véritables oeuvres d'art exsudent le pouvoir du tamis des sédiments spirituels provenus des perceptions sensorielles. Je n'ai jamais senti cette émanation irrésistible, comme je l'ai fait pendant la deuxième guerre mondiale, au temps où des mères et des enfants mouraient sous les torrents de bombes dans toute l'Europe et où les prisonniers innocents étaient exécutés gratuitement. Seul, dans la Chapelle Sixtine, au milieu d'une telle horreur luxuriante, j'ai senti l'exorcisme réconfortant d'une spiritualité surnaturelle. Et dès lors, de temps en temps, il me revient ce sentiment. Ce que ne veut pas dire que je suis prédisposé à mettre sur un pied d'égalité, Michel-Ange et tout autre colporteur malingre de mysticisme contrefait. Les génies restent des génies et les idiots du village restent toujours des idiots du village. Et on a besoin d'un plus grand idiot pour les prendre au sérieux.

Comme je donne libre cours très rarement à des accès semblables, certains lecteurs peuvent être déconcertés à comprendre que nous venons de nous engager dans le panégyrique d'une Cathédrale et d'une "Crucifixion" exposé dans son transept. Ils ne doivent pas s'inquieter. Ce n'est pas un secret que, malgré toutes mes croyances peu conventionnelles ou mes incrédulités, je vénère profondément les sujets mythiques et mystiques à condition qu'ils soient impeccablement éthiques. D'ailleurs, ce n'est pas pour la première fois que je dirige mon attention vers la Cathédrale de Westminster. Bien que catholique, elle fait appel à ma sensibilité orthodoxe est-européenne, puisque son allure grave évoque la silhouette majesteuse de la byzantine Sainte-Sophie de Constantinople et l'ornementation de sa façade rappelle le Saint-Synode de Sofia ainsi que beaucoup de batiments de Moscou. Cette affinité œcuménique est beaucoup rehausée aujourd'hui à cause de la sculpture exposée dans cette Cathédrale, œuvre de Doru Marculescu, roumain et par conséquent orthodoxe.

En raison de son ascendence est-européenne, on s'attendrait que la "Crucifixion" exposée à Westminster soit semblable aux monastères peintes calligraphiquement de Sucevitza et Moldovitza et à leurs rythmes verticales qui rapellent la musique de Bach. Mais il n'en est pas ainsi. Et on doit remarquer aussi que cette extraordinaire "Crucifixion" n'essaie point de se faire l'écho de la verticalité grave et rectangulaire des églises bulgares de Sozopol et de Nessebur, situées au bord de la Mer Noire.

La stupéfiante œuvre de Marculescu n'expose pas un angle droit solitaire, non plus elle ne conserve pieusement une verticale rigide autosuffisante. Circulaire, elle ressemble au tronc d'un arbre séculaire (sacré ?) penché, mais aucunement déraciné par les orages violents. Ondulée et contorsionnée, sa surface circulaire rappelle le magma bouillant duquel les visages humains semi-décomposés luttent à s'arracher, fouguesement entassées comme dans les rares icônes des Quarante Martyrs. De propos délibéré, l'identification de l'effigie du Christ, Celui qui, par Sa mort a vaincu la Mort même, est rendue difficile, sinon impossible. Pétrifiés, nous sommes témoins de l'agonie humaine du Fils de Dieu.

Sans doute, il a été nécessaire une longue file d'hérésies pour arriver à telle image, éloquemment poignante, de l'homme d'aujourd'hui, tourmenté et laissé en proie à la grande Bête de l'Apocalypse, au mal luxuriant, plus puissant que le timide Bien. Mais n'est-il pas vrai qu'une conception similaire du monde, avait été proposée sur les deux rives du Danube, par les bogomiles, les successeurs balkaniques des manichéens iraniens ? Et pour sauver la dignité du Christ en lequel ils croyaient profondément, ne fut-il nécessaire de Le placer au rang inférieur de Deuxième Fils né de Dieu, le premier - au moins égal, sinon plus puissant - fils de Dieu étant Satan ? Et commetrions nous une erreur si on suggérerait que les véritables croyants chrétiens sont contraints par les manifestations actuelles du monde, de vivre dans une fôret des crucifiements bogomiles - manichéennes ? Et celle-ci, n'est-elle pas "foresta oscura" - La Fôret de la Nuit Assombrie, déjà évoquée par Dante au deuxième vers de la Divine Comédie - intuition et prémonition des Martyres passés, présents ou à venir ?

Mais qui, ou quoi, pourrait nous suggérer comment atteindre nos propres Purgatoires publics, quand l'hérésie d'aujourd'hui se lance en avant comme la plus convainquante confirmation de l'orthodoxie, au moment ou l'orthodoxie canonique devient sa propre dénégation blasphématoire ? Jour après jour, il devient impitoyablement plus évident que nous pouvons à peine nous attendre être éclairés par les querelleurs Conciles ou Synodes. Dans cette impasse, la "Crucifixion" de Marculescu pourrait, sans réserve, avoir un impact salutaire.

Le magma spasmodique de la "Crucifixion" de Marculescu peut nous presser d'atteindre, avec nos propres moyens et à nos propres manières, la profonde conscience que chacun thésaurise au fond de son cœur, la puissance de provoquer l'Hypostasis personnel - fusion des deux impulsions contradictoires envers le Bien et le Mal - qui nous fait ce que nous sommes et nous montre ce que nous pouvons devenir.

Suivant la conviction de Jung dans la domination fondamentale d'un subconscient collectif distinct, Constantin Brancusi a réfleté la substance spirituelle de son pays natal dans les massives chaises en pierre de Targu-Jiu, en evoquant les silences éloquents des hésychasts, et Ovidiu Maitec a combiné les ailes de l'oiseau mythique de la Destinée - Maiastra - avec les Portails mystiques des solennels Autels Orthodoxes. A présent, c'est le tour de Doru Marculescu d'entrelacer la rédemption de la Croix avec la damnation de l'Enfer.

PIERRE ROUVE
Professeur de Philosophie de l'Art et ancien
Vice-Président de l'Association Internationale
des Critiques d'Art


__________________________________________

COPYRIGHT - D.I. MARCULESCU - 2001-2004

Hosted by www.Geocities.ws

1