Les
véritables oeuvres d'art exsudent le pouvoir du tamis des sédiments
spirituels provenus des perceptions sensorielles. Je n'ai jamais senti
cette émanation irrésistible, comme je l'ai fait pendant
la deuxième guerre mondiale, au temps où des mères
et des enfants mouraient sous les torrents de bombes dans toute l'Europe
et où les prisonniers innocents étaient exécutés
gratuitement. Seul, dans la Chapelle Sixtine, au milieu d'une telle horreur
luxuriante, j'ai senti l'exorcisme réconfortant d'une spiritualité
surnaturelle. Et dès lors, de temps en temps, il me revient ce
sentiment. Ce que ne veut pas dire que je suis prédisposé
à mettre sur un pied d'égalité, Michel-Ange et tout
autre colporteur malingre de mysticisme contrefait. Les génies
restent des génies et les idiots du village restent toujours des
idiots du village. Et on a besoin d'un plus grand idiot pour les prendre
au sérieux.
Comme
je donne libre cours très rarement à des accès semblables,
certains lecteurs peuvent être déconcertés à
comprendre que nous venons de nous engager dans le panégyrique
d'une Cathédrale et d'une "Crucifixion" exposé
dans son transept. Ils ne doivent pas s'inquieter. Ce n'est pas un secret
que, malgré toutes mes croyances peu conventionnelles ou mes incrédulités,
je vénère profondément les sujets mythiques et mystiques
à condition qu'ils soient impeccablement éthiques. D'ailleurs,
ce n'est pas pour la première fois que je dirige mon attention
vers la Cathédrale de Westminster. Bien que catholique, elle fait
appel à ma sensibilité orthodoxe est-européenne,
puisque son allure grave évoque la silhouette majesteuse de la
byzantine Sainte-Sophie de Constantinople et l'ornementation de sa façade
rappelle le Saint-Synode de Sofia ainsi que beaucoup de batiments de Moscou.
Cette affinité cuménique est beaucoup rehausée
aujourd'hui à cause de la sculpture exposée dans cette Cathédrale,
uvre de Doru Marculescu, roumain et par conséquent orthodoxe.
En
raison de son ascendence est-européenne, on s'attendrait que la
"Crucifixion" exposée à Westminster soit semblable
aux monastères peintes calligraphiquement de Sucevitza et Moldovitza
et à leurs rythmes verticales qui rapellent la musique de Bach.
Mais il n'en est pas ainsi. Et on doit remarquer aussi que cette extraordinaire
"Crucifixion" n'essaie point de se faire l'écho de la
verticalité grave et rectangulaire des églises bulgares
de Sozopol et de Nessebur, situées au bord de la Mer Noire.
La
stupéfiante uvre de Marculescu n'expose pas un angle droit
solitaire, non plus elle ne conserve pieusement une verticale rigide autosuffisante.
Circulaire, elle ressemble au tronc d'un arbre séculaire (sacré
?) penché, mais aucunement déraciné par les orages
violents. Ondulée et contorsionnée, sa surface circulaire
rappelle le magma bouillant duquel les visages humains semi-décomposés
luttent à s'arracher, fouguesement entassées comme dans
les rares icônes des Quarante Martyrs. De propos délibéré,
l'identification de l'effigie du Christ, Celui qui, par Sa mort a vaincu
la Mort même, est rendue difficile, sinon impossible. Pétrifiés,
nous sommes témoins de l'agonie humaine du Fils de Dieu.
Sans
doute, il a été nécessaire une longue file d'hérésies
pour arriver à telle image, éloquemment poignante, de l'homme
d'aujourd'hui, tourmenté et laissé en proie à la
grande Bête de l'Apocalypse, au mal luxuriant, plus puissant que
le timide Bien. Mais n'est-il pas vrai qu'une conception similaire du
monde, avait été proposée sur les deux rives du Danube,
par les bogomiles, les successeurs balkaniques des manichéens iraniens
? Et pour sauver la dignité du Christ en lequel ils croyaient profondément,
ne fut-il nécessaire de Le placer au rang inférieur de Deuxième
Fils né de Dieu, le premier - au moins égal, sinon plus
puissant - fils de Dieu étant Satan ? Et commetrions nous une erreur
si on suggérerait que les véritables croyants chrétiens
sont contraints par les manifestations actuelles du monde, de vivre dans
une fôret des crucifiements bogomiles - manichéennes ? Et
celle-ci, n'est-elle pas "foresta oscura" - La Fôret de
la Nuit Assombrie, déjà évoquée par Dante
au deuxième vers de la Divine Comédie - intuition et prémonition
des Martyres passés, présents ou à venir ?
Mais
qui, ou quoi, pourrait nous suggérer comment atteindre nos propres
Purgatoires publics, quand l'hérésie d'aujourd'hui se lance
en avant comme la plus convainquante confirmation de l'orthodoxie, au
moment ou l'orthodoxie canonique devient sa propre dénégation
blasphématoire ? Jour après jour, il devient impitoyablement
plus évident que nous pouvons à peine nous attendre être
éclairés par les querelleurs Conciles ou Synodes. Dans cette
impasse, la "Crucifixion" de Marculescu pourrait, sans réserve,
avoir un impact salutaire.
Le
magma spasmodique de la "Crucifixion" de Marculescu peut nous
presser d'atteindre, avec nos propres moyens et à nos propres manières,
la profonde conscience que chacun thésaurise au fond de son cur,
la puissance de provoquer l'Hypostasis personnel - fusion des deux impulsions
contradictoires envers le Bien et le Mal - qui nous fait ce que nous sommes
et nous montre ce que nous pouvons devenir.
Suivant
la conviction de Jung dans la domination fondamentale d'un subconscient
collectif distinct, Constantin Brancusi a réfleté la substance
spirituelle de son pays natal dans les massives chaises en pierre de Targu-Jiu,
en evoquant les silences éloquents des hésychasts, et Ovidiu
Maitec a combiné les ailes de l'oiseau mythique de la Destinée
- Maiastra - avec les Portails mystiques des solennels Autels Orthodoxes.
A présent, c'est le tour de Doru Marculescu d'entrelacer la rédemption
de la Croix avec la damnation de l'Enfer.
PIERRE
ROUVE
Professeur de Philosophie de l'Art et ancien
Vice-Président de l'Association Internationale
des Critiques d'Art