La tension tourmentée de la "Crucifixion" de Doru Marculescu
va certainement stupéfier les yeux de l'Ouest, prédisposés
d'admettre que seuls les verticales allongées sans passion peuvent
illustrer la spiritualité sacrificielle de la Croix. Une métonymie
consacrée transfère l'essence divine du Torturé,
sur l'instrument de la torture et exige une vénération rigoureusement
justifiée. Au-delà même de la schisme réligieuse
sanctionée par le Concile de Nicée en 325, un tel trouble
de chair curviligne contorsionnée peut être regardé,
par quelques uns, comme un blasphème contre le credo du moldave
Païssie Velichkovsky qui, tout comme le russe Dimitri Rostovsky,
a initié la renaissance trans-danubienne de la théologie
mystique orthodoxe de Byzance, en culminant qvec les profonds méditations
de nos quasi contemporains Solovyov, Berdyaiev et Shestov. Rien de plus
faux en ce qui concerne la verité exprimée par cette Croix
stupéfiante.
Les
racines de la turbulente " techné rhetoriké
" de Marculescu pénètrent profondément dans
le canon fondamental du Christianisme Oriental Orthodoxe, canon qui perpétue
le mépris que Genadios Scholares éprouve pour tous les gens
aux visages bestiaux - "beast-like humans". Et quand-même,
c'est précisément cette bestialité congénitale
des humains, qui a poussé le Fils de l'Homme à mourir pour
leur Rédemption. C'est pour cette raison que le sculpteur d'origine
roumaine évite l'apathie de la Croix paradisiaque conventionnelle
et glorifie le Christ en découvrant l'impureté inhérente
d'un amas de chair décadente.
Dans
ce réveil intuitif d'une conviction ancestrale, les lignes sinueuses
et flottantes, aussi que les volumes explosés qui avait été
réduits par le goût du Baroque Occidental, aux simples arrangements
décoratifs des tentures nigaudes, regagnent une consistance métaphysique
depuis longtemps perdue et éclatent avec une éloquence accrue,
également valable des deux côtés de la division confessionnelle.
Vraîment, ne fut-il Henry Vaughn celui qui écrivit que "tout
chair est de la glaise", ou ne fut Donne celui qui connut "ses
chemins entortillés" ?
Cependent,
cette masse affreuse de chair mortelle, moulée impitoyablement,
est loin de signifier un asservissement à la gloire du Malin, comme
il aurait été regardé par les bogomiles dualistes
et hérétiques et par les névrotiques expressionnistes
allemands.
Pour
Marculescu, Dieu n'est point mort, parce que nous sommes tous des "enfants
de la lumière" (Luc 16,6). Cette faible lueur dans la "secretissima
nox" qui précède notre Rédemption, révèle
la coaléscence entre l'intention spirituelle et l'énonciation
visuelle de Marculescu, alors qu'il reflète le tollé de
Saint Augustin : "Mon coeur est inquiet". Voilà pourquoi
cette théologie tridimensionnelle reste continuellement éclatante,
même avec ses limitations. Cette "Crucifixion" demodée
et peut-être insondable s'impose dans le Purgatoire personnel de
l'artiste.