Les poèmes de Verlaine
Art Poétique
De la musique avant toute
chose,
Et pour cela préfère l'Impair,
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu
n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise ;
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux
derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance
encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
La rêve au rêve et la flûte au cor !
Chanson d'automne
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon cur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure;
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà
Pareil à la
Feuille morte.
Colloque Sentimental
Dans le vieux parc
solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et
leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc
solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
-Te souvient-il de notre
extase ancienne?
-Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
-Ton cur bat-il
toujours à mon seul nom?
Toujours vois tu mon âme en rêve? -Non.
-Ah! les beaux jours de
bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches! -C'est possible.
Qu'il était bleu, le
ciel, et grand l'espoir!
-L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans
les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
Mon rêve Familier
Je fais souvent ce rêve
étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et
mon cur transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou
rousse? Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore,
Comme ceux des aimés que la vie exila.
Son regard est pareil au
regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Clair de lune
Votre âme est un paysage
choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le
mode mineur
L'amour vainqueur et la vie opportune
Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune
triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
Romances sans paroles
Il pleure dans mon
cur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cur?
O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un cur qui s'ennuie
O le chant de la pluie!
Il pleure sans raison
Dans ce cur qui s'écure.
Quoi! Nulle trahison?...
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cur a tant de peine!
Le Piano
Le piano que baise une
main frêle
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
Tandis qu'un très léger bruit d'aile
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant
Rôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.
Qu'est-ce que c'est que ce
berceau soudain
Qui lentement dorlote mon pauvre être ?
Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?
Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain
Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre
Ouverte un peu sur le petit jardin ?