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La menace fantôme
Malgré cela, la
tournure très particulière des élections présidentielles mérite peut-être un
dernier bilan avant qu'on ne les range définitivement dans les archives de la
démagogie électorale. Le 5 mai, à 20h, on a vu une bonne
partie de la population française se réjouir de l'écrasante victoire de
Jacques Chirac comme si l'on avait échappé au péril fn. Or, outre le fait que cette victoire était prévisible
depuis longtemps, je ne vois vraiment pas à quoi nous avons échappé. A-t-on échappé
au racisme ? Pas vraiment, puisque notre
« nouveau » président est tout de même l'auteur de la phrase
suivante : « Il ne devrait pas y avoir de problème de chômage en
France, puisqu'il y a 1 000 000 chômeurs et 1 800 000 travailleurs
immigrés » (Chirac, 1976). Par la suite, sa politique
d'immigration n'a fait qu'illustrer cette déclaration qui n'a rien d'une
simple erreur de jeunesse : il a cautionné les lois Pasqua-Debré, il ferme
les yeux sur les lois et circulaires Chevènement et la double peine
instaurées par la gauche et se déclare clairement contre la régularisation de
tous les sans-papiers. A-t-on échappé au tout-sécuritaire ? Sûrement pas! Chirac va même jusqu'à
dire « la liberté, c'est avant tout la sécurité ». Or, comme
on sait que « sécurité » signifie dans sa bouche
« flicage », « vidéo-surveillance », « tolérance
zéro » ou « police de proximité », on ne peut pas être très
optimiste quant à l'avenir de notre liberté réelle ou de la vie des quartiers
populaires : au mal-être des populations exclues, exploitées et négligées, il
n'apporte comme solution que le super-flic qui les empêchera d'étendre leur
révolte aux « quartiers honnêtes ». A-t-on échappé à l'antisocial ? Visiblement non, puisque après avoir
gouverné contre les travailleurs Chirac ne semble pas envisager de changement
de cap. « La fraternité, c'est les retraites » dit-il, et il
a raison : la fraternité, c'est les retraites mais c'est aussi les bas
salaires, les chômeurs, les précaires, les sdf,
les sans-papiers... Et pour eux, que compte faire notre gouvernement ?
Rien, comme d'habitude ! Tout cela m'empêche de voir dans le
résultat de Chirac le moindre soupçon de victoire sur les idées
réactionnaires mais juste une défaite moins directe. D'ailleurs, le fn n'a pas dégraissé entre les deux
tours, bien au contraire... Nous avions alors approximativement
les scores suivants : 40% de non-votants (abstentions, blancs,
non-inscrits), 11,5% de fachos (fn+mnr)
et 48,5% d'autres votants. Aujourd'hui, les scores sont à peu près : 25% de
non-votants, 13,5% de fachos et 61,5% de votes « Chirac ». On ne peut donc pas parler de recul du
Front national, qui a gagné des centaines de milliers de voix entre les deux
tours et qui voit son nombre de militants exploser ces temps-ci, mais bel et
bien d'un « sursaut républicain », c'est-à-dire d'un plébiscite du
régime actuel, orchestré à la fois par la classe politique et les médias. A-t-on
échappé au nationalisme ? En invoquant une menace fantôme (qui a
vraiment cru au péril fasciste ?), la république a tenté de montrer qu'elle
restait la seule aile protectrice sous laquelle se réfugier devant la menace.
On a vu des foules d'individus généralement indifférents au sentiment
nationaliste tenir les emblèmes tricolores ou chanter la Marseillaise en
opposition au Front national. Or, être « fier d'être français », ça
sent le déjà vu... Et, sans aller jusqu'à ces extrémités du chauvinisme, tous
les appels aux urnes que l'on a pu voir ne sont-ils pas des appels à la
citoyenneté, c’est-à-dire aujourd'hui au sentiment patriotique et à la
caution du système ? Notre
régime archaïque d'état-nation souverain, délaissé par sa population et
dépassé par les mécanismes du capital avait besoin d'un plébiscite pour
maintenir sa légitimité : il semble malheureusement l'avoir obtenu. Car on
n'a beau dire que l'on a voté « contre Le Pen » et non « pour
Chirac », il n'en reste pas moins vrai qu'on a voté pour les
institutions puisqu'on s'est battu sur leur propre terrain : on ne peut pas à
la fois combattre la pseudo-démocratie bureaucratique telle qu'elle est
organisée aujourd'hui et se tourner vers elle lorsqu'on se sent menacé. Ainsi, sous
couvert d'échapper à l'état totalitaire qu'aurait pu instaurer le fn, nous nous sommes manifestés en
masse en faveur de l'état républicain, comme s'il n'y avait pas d'autre
manière, pour exprimer nos idées, que de choisir tel ou tel courant de
l'idéologie dominante. Pourtant, nous en avons marre de cautionner un système
qui nous ignore. Nous pensons qu'il existe d'autres formes de démocratie que
de choisir sur catalogue le candidat qui dit le moins de conneries et que ce
n'est pas pour rien que la répartition géographique des forts taux
d'abstention correspond à la répartition du chômage ou de la précarité. Dans
les mois à venir… Nous savons que nous n'avons rien à
espérer de la classe politique et les mois à venir seront là pour montrer que
tout ce que nous avons à gagner ne viendra pas du « haut » mais
sera arraché dans la lutte. Et c'est là le seul point positif de ces
élections : au premier comme au deuxième tour, on constate bien plus un refus
de certaines politiques qu'une adhésion à telle ou telle autre. Le 21 avril d'abord, on a pu voir
l'effondrement du ps, du pcf et de tous les partis gouvernementaux
qui marque bien une opposition massive de la population envers la politique
de Jospin qui n'a vraiment rien pour s'attirer la sympathie populaire : 35
heures entraînant flexibilité et suppression d'acquis sociaux, encouragement
de la précarité pour faire baisser les chiffres du chômage (emplois jeunes,
etc.), caution des licenciements, politique sécuritaire (police de proximité,
etc.) et racisme (lois Chevènement, double peine, expulsion de sans-papiers,
etc.). La soi-disant montée du fn
et des petits partis n'est finalement que le résultat de cet effondrement et
ce n'est donc pas le spectre du fascisme qui se relève mais bien le piège à
cons de la sociale-démocratie qui se casse la gueule à force de séduire les
classes moyennes et populaires avec le programme du medef. Le 5 mai ensuite, on constate un refus
encore plus clair de la politique nationaliste de Le Pen et on se retrouve
avec un président qui, malgré ses 82% de voix, peine en fait à dépasser les
50% au niveau de sa côte de popularité. Le plébiscite chiraquien du second
tour n'est en fait qu'un refus du Lepenisme. …
Grève générale illimitée Donc,
en résumé, on a dit « non » à la gauche, on a dit « non »
à l'extrême-droite mais on n'a pas dit « oui » à la droite...
Alors, cessons de nous laisser mener par un système électoral qui ne nous
laisse de liberté que celle de choisir notre maître et défendons concrètement
nos intérêts par le biais de la lutte. Dès aujourd'hui, dans nos boîtes, nos
syndicats, nos quartiers, lançons le débat sur le thème greve generale illimitee !!! On a
viré Jospin, on a viré Le Pen, maintenant virons Chirac et tous les autres ! Baptiste-
Un autre monde n° 1, juin 2002
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