|
P
R E F A C E
-
L'ouvrage
que nous avons le plaisir de présenter ici, sur un sujet dont l'importance
apparaît d'emblée à tous, a eu une genèse originale.
-
Son
auteur, Nicole Delpérée, Docteur en droit de l'Université de Louvain, est
fort connue dans son pays pour ses études, nombreuses et remarquables, sur les
problèmes juridiques, politiques et sociaux posés par les personnes âgées.
-
Elle
aurait pu gérer paisiblement cette situation acquise... Mais, on s'en rendra
vite compte en la lisant, Nicole Delpérée n'a pas une nature tranquille: elle
est habitée par le mouvement, par cette volonté d'explorer sans laquelle il
n'est point de découverte, de pensée, ou d'action.
-
Ce
nomadisme créateur l'a conduite à poursuivre en France de nouvelles pistes de
recherche dont l'aboutissement fut une nouvelle thèse de Doctorat en Droit,
soutenue à l'Université de Toulouse en novembre 1990.
-
Le
choix de Toulouse n'est pas dû au hasard. C'est dans cette ville, on le sait,
que le Professeur Pierre Vellas créait, il y a déjà quelques années, la
première "Université du Troisième Age", expérience qui devait
avoir un succès et un rayonnement mondiaux. C'est aussi à Toulouse que s'est
constituée, à la Faculté de Médecine, une véritable école de gérontologie
dont le Professeur Albarède demeure la figure de proue. A l'ombre du Capitole
enfin, de nombreuses actions se sont développées pour venir en aide, sous des
formes diverses et souvent originales, aux personnes âgées: l'oeuvre
entreprise par "l'Association d'aide aux personnes âgées et aux
malades" (A.D.P.A.M.) que dirige Mme Brault-Noble avec une générosité et
un dynamisme peu communs, en est un exemple significatif.
-
Ce
faisceau d'actions exemplaires conduit d'ailleurs à s'interroger sur
l'opportunité d'une recherche "universitaire", d'une réflexion et
d'une analyse en ce domaine: n'est-ce point d'abord des actes, et non des
paroles ou des écrits, qu'appelle la situation des personnes âgées, souvent
si dramatiquement urgente? Mais la pensée réflexive peut se déployer aux
côtés de l'action pragmatique: plus même, celle-ci ne peut sans doute
progresser que par l'apport de celle-là. Hannah Arendt dans son livre-phare
qu'est "La condition de l'homme moderne" le rappelle à nos esprits
trop souvent distraits: l'action sans la pensée qui la porte et la dirige n'est
qu'un travail répétitif et aliénant. Il faut agir avec la pensée, et non
point à côté d'elle, ou contre elle...
-
Et
cela d'autant plus que l'on aborde un domaine à la fois complexe et crucial
dans nos sociétés contemporaines. L'ampleur des problèmes soulevés par les
personnes âgées rend leur présentation banale mais leur solution difficile.
-
Il
n'est à coup sûr pas nécessaire de rappeler les raisons démographiques qui
en font déjà ce qu'il est convenu d'appeler un problème de société. On
prête à Sainte-Beuve cette remarque: "C'est ennuyeux de vieillir, mais
c'est la seule manière de vivre longtemps." Et il est vrai, et c'est
heureux, que les hommes vivent de plus en plus longtemps...
-
Encore
faut-il qu'il s'agisse vraiment de vie, au sens plein du terme, et non point
d'un long crépuscule. Et là, les sociétés livrent leur véritable nature: la
place des ancêtres, mais aussi des anciens dans une civilisation est le signe
patent des valeurs fondamentales qui la fondent et qui la conduisent. En ce
sens, la situation faite aux personnes âgées est une question politique qui,
au-delà des comportements individuels, acquiert la dimension de la Cité.
-
D'ailleurs
aujourd'hui cette dimension apparaît très nettement: les Etats et les
collectivités locales, mais aussi les organisations internationales,
interviennent en ce domaine. L'Organisation des Nations Unies est à l'origine
du Plan de Vienne sur le vieillissement établi en 1982; le Conseil de l'Europe
a pris à cet égard aussi de nombreuses et importantes initiatives. Des
institutions privées, comme dans notre pays la Fondation Nationale de
Gérontologie, prolongent souvent et très utilement, lorsqu'elles ne la
précèdent pas, l'action des pouvoirs publics.
-
C'est
que le chantier est immense: problèmes sociaux, médicaux, économiques,
psychologiques... et aussi, traversant tous les autres, problèmes juridiques:
le Droit et les droits des personnes âgées. Quels droits, pourquoi des droits
particuliers, jusqu'où ces droits particuliers, pour quels titulaires? Les
questions se pressent, nombreuses, irrésolues, qui conditionnent souvent des
situations mettant en cause la vie même des personnes, leur liberté, leur
dignité.
-
C'est
dire à quel point, au-delà des débats fondamentaux sur ce phénomène de
civilisation, une étude approfondie sur les droits et libertés des personnes
âgées était nécessaire, et d'un intérêt primordial.
*
* *
-
L'importance
de cet enjeu, on peut le deviner, donne la mesure des difficultés de
l'entreprise. Il fallait pour y réussir de grandes qualités d'intelligence et
de coeur. Ces qualités, on s'en convaincra dès les premières pages, ne
manquent pas à Nicole Delpérée.
-
On
évoquera d'abord la flamme qui, comme dans l'ancienne alchimie, a généré le
projet, et lui a donné sa substance: un ardent enthousiasme, un chaleureux
dynamisme, une générosité rayonnante.
-
Mais
aussi les qualités nécessaires à une démarche scientifique: rigueur,
exigence vis-à-vis de soi-même, aptitude à l'analyse et à la réflexion
critique.
-
En
fait Nicole Delpérée a bien parcouru les diverses étapes qu'exige toute
étude sérieuse d'un problème complexe.
-
D'abord
celle de l'observation, de l'enquête sur le terrain: véritable globe-trotter,
animée d'une curiosité qui la poussait toujours vers de nouveaux rivages,
l'auteur a véritablement parcouru le monde, pour rassembler -au vu des
politiques publiques menées en la matière- les solutions adoptées dans les
pays les plus divers. La moisson a été riche: l'ouvrage de Nicole Delpérée
est à cet égard une mine de renseignements, qu'elle a su, de surcroît,
présenter de manière claire et attrayante.
-
Mais,
sur ce terreau fertile, se déploie une véritable analyse, c'est-à-dire un
effort de compréhension de chaque système, et des relations que les uns
peuvent avoir avec les autres dans la solution des questions majeures que
soulève la situation des personnes âgées.
-
Enfin,
la démarche est aussi pragmatique et pratique: la recherche n'est pas ici
spéculative, elle vise à fonder et à soutenir l'action, à évaluer les
politiques pour les améliorer. Et à cet égard, l'ouvrage de Nicole Delpérée
est à la fois utile et utilisable.
-
Pour
le lecteur attentif et avisé, cependant, il est beaucoup plus que cela.
Derrière le foisonnement des solutions concrètes, l'oeuvre acquiert une
dimension plus profonde: la solide charpente d'une thématique et d'une
problématique.
*
* *
-
C'est
effectivement autour des thèmes fondamentaux que l'analyse se trouve
articulée: qu'il s'agisse, pour les personnes âgées, du droit à
l'information et aux garanties qui leur sont données pour contester des
décisions les affectant; de leur droit à la protection médicale, sanitaire et
sociale, au travail et à la retraite; de la protection qui doit leur être
assurée dans les relations civiles, ou de celle particulière, mise en oeuvre
lorsqu'il y a des handicaps physiques ou mentaux, ou encore de la protection
judiciaire... l'ensemble des questions essentielles est abordé, et traité.
Mais il n'y a, dans ces développements, aucun effet de "catalogue",
car des lignes de force émergent et structurent l'ensemble.
-
Ainsi
l'éclairage comparatiste qui est donné à certaines institutions étrangères
injustement méconnues en France, et qui témoignent que des solutions existent
ou que des progrès sont possibles: on cite souvent le modèle scandinave, ou
néerlandais, effectivement riches d'expériences porteuses d'espoir; mais
Nicole Delpérée en dégage beaucoup d'autres qui nous montrent la voie, comme
par exemple l'institution très originale du "defensor del pueblo" en
Espagne.
-
Mais
surtout c'est l'examen critique des différentes questions abordées qui donne
à l'ensemble la force qui est la sienne. Il y a, en effet, bien des choses à
changer dans le paysage que parcourt N.Delpérée, bien des progrès à
réaliser, des lacunes à combler. Deux exemples seulement.
-
La
question d'abord, essentielle et toujours irrésolue, de la protection des
droits et des libertés non seulement visà-vis des pouvoirs publics, mais dans
les relations qu'entretiennent les citoyens entre eux. Sous le masque juridique
fallacieux de la liberté et de l'égalité, que de situations dramatiquement
injustes de dépendance, de soumission, de privation des droits les plus
élémentaires, dans certaines situations et pour les citoyens les plus
vulnérables. On songe justement à la situation des personnes bgées au sein
d'institutions dans lesquelles l'ordre intérieur devient une véritable
"camisole gériatrique", et où s'exerce parfois une redoutable
tyrannie disciplinaire, inique et indigne.
-
Le
Professeur Jean Rivero, qui fut l'un des premiers à souligner l'importance et
l'anomalie de ces "mesures d'ordre intérieur", a bien montré que cet
infra-droit s'exerçait en dehors de toute garantie; et qu'il était essentiel
que la protection de l'individu ne s'arrête pas à l'arbitraire public, mais
s'étende "à l'arbitraire privé qui n'est pas moins redoutable".(1)
-
La
Fondation Nationale de Gérontologie a eu à cet égard l'heureuse initiative
d'élaborer une "Charte des droits et des libertés des personnes âgées
dépendantes", qui devrait s'appliquer à toutes les institutions où elles
séjournent. Mais, dans notre système juridique, quelles garanties effectives
donner à ces mesures pourtant indispensables? Il y a dans notre démocratie si
souvent satisfaite d'elle-même et donneuse de leçons, trop de ces zones
d'ombre où s'exerce honteusement un fascisme très ordinaire qui est un outrage
à la condition humaine. C'est un grand mérite de N.Delpérée de l'avoir
rappelé.
-
Très
opportunes aussi sont les critiques qui sont formulées contre la loi toute
récente du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes
hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leurs conditions
d'hospitalisation.(2 ) N.Delpérée a raison de le dire nettement: cette loi
"reste une loi de police"... ce qui est d'autant plus contestable en
un pays qui se réclame si hautement de l'"Etat de droit". On sait à
cet égard que l'intervention préalable de l'autorité administrative avait
été critiquée dans un important avis établi par le sénateur Dreyfus-Schmitt
visant à placer l'ensemble de la procédure d'internement sous le contrôle de
l'autorité judiciaire. La loi du 27 juin 1990 en reste pourtant à la solution
traditionnelle, tout imprégnée qu'elle est encore des vieux schémas de
protection de l'administration contre les empiètements de l'autorité
judiciaire. En ce domaine, les comptes n'en finissent pas de se régler entre
les autorités administratives et judiciaires, dans l'ignorance de la portée
pourtant évidente de l'article 66 de notre constitution, et alors qu'est en jeu
la garantie des droits individuels et de la dignité de la personnehumaine.
-
Dans
ces deux situations topiques, comme en d'autres, l'analyse de N.Delpérée peut,
en fait, avoir cette force critique parce qu'elle n'est pas seulement empirique:
elle s'appuie sur une véritable problématique qui la charpente et la dynamise.
*
* *
-
Nous
atteignons ici sans doute l'essentiel du travail de l'auteur, même si, par une
modestie sans doute excessive, elle n'a pas toujours fait apparaître ces lignes
de force avec une suffisante netteté.
-
Cette
problématique qui structure l'ensemble de l'étude peut se résumer en trois
mots: liberté, égalité, constitutionnalité. Son point de départ, Aristote,
dans son "Ethique" (Livre III) l'exprime en des termes dont la
justesse est intemporelle: "Il y a injustice quand des égaux sont traités
de manière inégale; il y a également injustice quand des inégaux sont
traités de manière égale".
-
Dès
que l'on aborde la question de la liberté et des libertés en dépassant le
domaine des principes généraux, on sait bien quel dilemme redoutable semble
obstruer toute réflexion- et, pire, toute action.
-
Ce
fut effectivement, et évidemment, une grande conquête que d'affirmer
l'existence, non plus de libertés attachées à un statut défini au sein d'un
ordre, mais de la Liberté de tout homme, de l'Homme en général quel qu'il
soit et où qu'il soit: les droits de l'Homme et du Citoyen sont aujourd'hui
plus que jamais la ligne avancée de défense de notre "Etat de
droit". Mais l'on sait bien en même temps que cette référence à un
universel abstrait, largement indéterminé, a ses limites et ses lacunes. Les
droits de l'Homme dits de la deuxième puis de la troisième génération sont
d'ailleurs l'expression d'une ivolution vers la prise en compte de droits plus
concrets mieux situés dans les principes de notre temps.
-
Le
grand juriste autrichien H.KELSEN, en distinguant "l'égalité dans la
loi" et "l'égalité devant la loi",(3 ) a bien montré de quelle
manière, dans un Etat moderne, devait être envisagée cette question: on ne
peut que le suivre lorsqu'il montre qu'une égalité absolue des sujets
"dans" la loi s'avère impossible et inconcevable. Seule l'égalité
"devant" la loi peut être proclamée et garantie par la constitution,
égalité qui n'est d'ailleurs pas autre chose que le "principe de la
régularité de l'application du droit en général".
-
Mais
outre qu'il subsiste (Kelsen le reconnaît lui-même) des discriminations à
l'évidence inacceptables, faisant malgré tout de l'égalité dans la loi une
exigence fondamentale, le dilemme de l'égalité abstraitement ou concrètement
définie demeure entier: si l'on "catégorise" les individus dont on
cherche à garantir les droits (enfants, personnes âgées, étrangers,
minorités d'ordre très divers...) on parvient à une protection beaucoup plus
réelle et efficace, à une justice plus effective. Mais le risque est alors, on
le sait bien, de constituer des "différences" voire des ghettos,
susceptibles de remettre en cause le progrès décisif que furent la notion de
liberté universelle et les droits de l'homme.
-
La
liberté c'est d'abord, pourrait-on penser, l'indifférence de l'Etat et de la
société vis-à-vis de la multitude des comportements humains.
-
Et
pourtant cette indifférence, en même temps et à son tour, met en péril la
liberté effective de ceux qui ne répondent pas à la conception
"standard" de l'Homme, sujet de droit d'un ordre universel.
-
On
voit alors que les deux notions de liberté et d'égalité se trouvent
étroitement imbriquées dans ce que l'on pourrait appeler (si le mot n'était
un peu galvaudé) une véritable relation dialectique. La liberté, dans la
réalité de son expression, est contradictoirement tributaire de l'égalité:
une égalité systématiquement recherchée contraint la liberté et finit par
la détruire; mais l'inégalité tue aussi la liberté, soit en la réservant à
certains, soit en faisant le lit de la domination des plus puissants. C'est ce
deuxième cas de figure, à l'oeuvre dans nos démocraties libérales, qui doit
retenir l'attention pour que soient établies, à l'encontre d'une application
stricte du principe d'égalité, des mesures de protection pour les sujets les
plus vulnérables: les personnes âgées, Nicole Delpérée en donne de
nombreuses illustrations, se trouvant très souvent dans cette situation; leur
sécurité exige un équilibre spécifique dans la relation liberté-égalité.
-
Equilibre
difficile à coup sûr! Et comment y parvenir? Il n'y a pas, on le sait, de
solutions standard: là doit intervenir ce pragmatisme du coeur et de
l'intelligence; làdoit ranimé le terme souvent oublié de notre devise
républicaine, mot presque suranné dans notre monde d'airain: la fraternité.
-
Mais
le juriste sait bien que les élans de la fraternité s'épuisent vite s'ils ne
s'exercent pas au sein d'une structure organisée, dans laquelle le droit
apporte la garantie de son autorité et de sa stabilité. Nicole Delpérée l'a
parfaitement compris, et toute son étude se trouve établie autour d'une
idée-clé, véritable pierre angulaire de son travail: celle de la
constitutionnalité, c'est-à-dire la nécessité d'une affirmation et d'une
garantie constitutionnelle des droits et des libertés des personnes âgées.
-
On
objectera d'emblée que ce n'est pas à la norme suprême de garantir la
situation des personnes âgées, pas plus que de tel ou tel groupe particulier
du corps social: tel n'est point son objet, qui doit demeurer fondateur et
général; où s'arrêterait-on, du reste, dans la spécification des groupes,
des situations, des particularismes?
-
Pourtant
les démocraties de notre temps exigent davantage que ce principe cynique,
affirmé par Bonaparte, et qui voulait une constitution "courte et
obscure"... Il faut rappeler ici que si la constitution apparaît
aujourd'hui essentiellement comme la norme suprême qui établit et garantit les
règles fondamentales s'imposant au respect de l'ensemble des autorités
publiques, la notion originelle était celle, plus ouverte de "pacte
social".
-
Et,
dans cette perspective, la constitution, au-delà de l'organisation des pouvoirs
publics, doit être la charte génératrice des principes généraux de la
relation de l'Etat à la société et à ses membres; ou, si l'on veut, de la
société politique à la société civile.
-
Cette
dimension, d'ailleurs, n'est pas ignorée de notre droit constitutionnel actuel.
On sait comment les préambules et notamment celui de la constitution de 1946-
intègrent dans l'ordre suprême ces "principes particulièrement
nécessaires à notre temps", et qui ont un contenu plus concret, de nature
économique et sociale.
-
On
sait aussi que le Conseil constitutionnel ne s'est pas contenté d'être le
régulateur juridique des relations entre les organes de l'Etat, mais qu'il a,
dans sa célèbre décision du 16 juillet 1971, sur la liberté d'association,
affirmé son rôle de garant des droits et libertés des citoyens.
-
Cet
élargissement du champ de la constitutionnalité, qui intègre les valeurs
fondamentales de l'organisation et de la vie sociale, constitue
incontestablement un progrès de l'Etat de droit. Et il paraît naturel que les
personnes âgées voient leurs droits et libertés garantis à ce niveau
suprême, comme il en est ainsi d'ailleurs dans certaines constitutions
étrangères (on songe, par exemple, à la constitution espagnole de 1978).
-
Proclamés
dans la norme fondamentale, ces droits doivent aussi être effectivement
garantis. Et là il faut, en quelque sorte, tenir l'autre bout de la chaîne, le
maillon le plus proche des personnes réelles, des situations concrètes et
quotidiennes. Les sujets vulnérables, handicapés et parfois immobilisés que
sont très souvent les personnes âgées, ne doivent pas avoir à faire des
"démarches" pour bénéficier de leurs droits; elles n'ont pas à
courir après eux: c'est au droit à venir jusqu'à elles.
-
Les
exemples étrangers que donne à cet égard Nicole Delpérée montrent
l'importance des institutions diverses qui permettent à la base l'effectivité
des garanties affirmées dans la norme suprême.
-
Ainsi,
de haut en bas, l'Etat de droit doit être organisé de telle manière qu'il ne
soit pas seulement le droit de l'Etat, mais celui des individus, dans la
société et la cité qui est la leur.
-
Mais
il faut aller plus loin encore.
-
On
aura certainement remarqué que Nicole Delpérée a utilisé dans le titre, et
tout au long de son travail, l'heureuse expression de "citoyen âgé":
il faut souligner que ce n'est pas seulement une formule, mais l'expression
d'une exigence fondamentale. Celle de considérer les personnes âgées comme
des membres à part entière de la cité; leur donner dans la cité une place
pas seulement d'individus protégés ou assistés, mais toujours actifs,
responsables.
-
Là
est, à coup sûr, la plus grande difficulté. Dans notre monde où le travail
est devenu une activité survalorisée, où comme l'a écrit, H. Arendt, nous ne
savons plus qu'être des travailleurs, on a beaucoup de mal à définir, à
construire le statut et la situation de non-travail, de cet "otium"
que les Anciens plaçaient en premier (le travail n'en étant que la négation:
negotium). Le non-travail, c'est, dans notre civilisation moderne, le
loisir...et souvent l'ennui, que symbolisent les cohortes désoeuvrées des
touristes du troisième âge.
-
Or
le non-travail n'implique pas, ne devrait pas entraîner nécessairement le
renoncement à toute activité sociale, politique (au sens aristotélicien), à
l'exercice de responsabilités dans la société, dans les villes, les
associations, les groupes, etc...: bref, tout ce qui fait qu'un individu est,
dans la cité qui est la sienne, un citoyen. Et il n'y a pas de retraite pour la
fonction de citoyen.
-
Ici,
la question prend, on le voit, une dimension essentielle: celle de notre
conception morale et philosophique de l'homme. Trop souvent, inconsciemment,
cette conception est celle de l'individu mâle, adulte, travailleur... Vision
tronquée par notre civilisation matérielle. L'homme, c'est beaucoup plus que
cela, on le sait bien: c'est l'enfant, porteur de promesses, c'est le vieillard,
chargé d'expérience...
-
La
condition des personnes âgées dépend fondamentalement de ce changement à
opérer dans les idées, les mentalités, la représentation que l'on se fait de
la vieillesse en terme d'appauvrissement et de déclin.
-
Il
faut découvrir le rayonnement de ceux qui sont riches de leur mémoire, qui ne
s'éteint souvent que parce que nous ne la questionnons plus.
-
*
* *
-
On
voit l'immensité du champ à parcourir...
-
En
ce domaine des droits et libertés des citoyens âgés, le juriste ne peut que
ressentir l'ampleur de la tâche restant à accomplir, et les obstacles de
toutes sortes qui se dressent devant un objectif pourtant essentiel.
-
Si
alors le découragement venait sournoisement à s'emparer de lui, qu'il lise
l'ouvrage de Nicole Delpérée: c'est une médecine roborative qui rend
généreux, intelligent,et actif.
-
Jean-Arnaud
MAZERES Professeur de Droit Public
à
l'Université des Sciences sociales de TOULOUSE I
NOTES:
1
RIVERO,J.: Le Conseil constitutionnel et les libertés, Economica, Paris, 1987,
p.186.
2
Loi n° 90-527 ,J.O. 30.6.90 p.7664-7668
3
KELSEN,H.: Théorie pure du droit, 2e édit. trad. Ch.Eisenmann, Dalloz
1962,p.190
|