Droit au travail
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DROIT A LA RETRAITE OU RETRAITE OBLIGATOIRE . 

Parmi les droits économiques et sociaux, le droit à la retraite et le droit au travail semblent à l'heure actuelle se présenter en opposition et en exclusion l'un par rapport à l'autre.

Le droit à la retraite, constitué et généralisé avec la création de la sécurité sociale comme nouveau droit social du travail, se fragmente, transformant le droit à la retraite en obligation de mise à la retraite, voire à la préretraite.

La condition de l'âge vient alors limiter les choix concernant le mode de vie et le mode d'existence.

L'institutionnalisation de l'âge de la retraite et de l'emploi des travailleurs vieillissants constitue l'élément-clé de la définition sociale de la vieillesse.

L'âge de la retraite "constitue un instrument majeur de structuration des rapports entre vieillesse et société." (266) En fonction de la priorité attachée soit au droit individuel à la retraite, soit à l'intérêt collectif d'imposer une retraite obligatoire, voire une préretraite, nous pouvons distinguer un ensemble de prises de positions.

1. L'Etat, confronté à un chômage important, introduit un nouveau discours en matière de retraite, compose avec les forces sociales, et articule sa réponse en prônant soit la préretraite, soit la retraite obligatoire afin de libérer des postes de travail pour des travailleurs plus jeunes.

L'intérêt collectif (résorber le chômage) l'emporte alors sur la liberté de choix individuelle (celle du travailleur vieillissant).

2. Le patronat, favorable à l'élimination des travailleurs âgés, fait valoir que les retraites et préretraites

-représentent pour les employeurs une économie non-négligeable sur le plan des salaires, puisque les échelles salariales sont généralement ascendantes selon l'ancienneté;

- permettent d'écarter des travailleurs dont le rendement a diminué ou dont la formation n'est plus à jour.

La retraite d'office apparaît alors comme le moyen le plus simple et le moins coûteux de gérer la main-d'oeuvre.

3. Les économistes soulignent que l'accroissement tout à la fois des dépenses en matière de retraites (267) et du nombre des inactifs au cours des prochaines années semble rendre impossible le maintien des prestations actuelles. Les prélèvements nécessaires à ce maintien risqueraient de peser de manière insupportable sur les revenus des actifs.

4. Devant cette perspective, certains experts prônent alors de compléter l'actuel système de répartition par un système de capitalisation. De la sorte, ils démantèlent partiellement la responsabilité de l'Etat en matière de retraites, au profit d'une responsabilité de l'individu, en mettant en place des conditions propres à créer un appauvrissement accrû de certaines catégories de citoyens sur le plan moral et monétaire.

5. Les organisations syndicales, en matière de fixation de l'âge de la retraite invoquent leurs acquis en ce qui a trait au partage du droit de gestion de la main-d'oeuvre avec le patronat et le danger d'une perte progressive pour le travailleur du droit à la retraite et à l'augmentation des retraites, au vu des difficultés économiques et de la situation démographique.

Il y aurait alors opposition entre le droit au repos après 65 ans et le droit au travail après 65 ans. (268) Des effets pervers aboutiraient à remplacer la retraite obligatoire par une obligation au travail après 65 ans.

6. Les travailleurs vieillissants (269) et les professionnels de la santé (270) (271) font valoir que le travail est une activité structurante de l'existence, et dénoncent le caractère arbitraire de la mise à la retraite d'office à un âge fixe.(272)

7. Certains font valoir alors qu'une "retraite flexible" pourrait remplacer la retraite obligatoire, en permettant à chacun de déterminer sans contrainte le moment de la retraite. Ceux qui le souhaitent et qui le peuvent accroîtraient l'offre de leurs services et amélioreraient leur niveau de vie.(273) Du constat de l'importance du travail comme valeur structurante de l'existence,(274) découle pour les sociologues tout naturellement la prépondérance du droit individuel par rapport au droit collectif: la liberté du choix individuel en matière de retraite est alors un corollaire du droit au travail pour les travailleurs vieillissants. . Le respect des choix individuels implique alors pour l'Etat l'obligation de protéger le travailleur contre la discrimination en raison de l'âge, vis-à-vis de son employeur, des organisations syndicales, des régimes fiscaux (en ce qui concerne une imposition trop importante) (275). Dans cette perspective, l'âge de la retraite devient forcément flexible. Le choix individuel de l'âge de la retraite est ainsi promu au rang des droits de la personne. La discussion se porte alors sur le terrain juridique, et est intrinsèquement liée aux discussions sur les droits fondamentaux. Le Canada a déjà débattu de ce problème. (276) Aussi est-il intéressant de se référer aux discussions intervenues sur ce sujet et à l'adoption de la Charte canadienne des droits et des libertés:

L'abolition de la retraite obligatoire (277) a été revendiquée au nom de la non-discrimination en raison de l'âge et au nom du droit au travail.

Au Canada, le débat public sur l'abolition de la retraite obligatoire eut lieu au début des années 80.

Les juristes en ont fait une analyse fondée sur la problématique des droits de la personne à partir de cas individuels présentés devant les tribunaux.

Dès le milieu des années 1960, l'âge avait été considéré comme une notion constitutionnelle dans chacune des provinces canadiennes et intégré aux chartes des droits de la personne, interdisant ainsi toute discrimination sur ce terrain.

Jusqu'en 1980 toutefois, ces chartes autorisaient néanmoins la retraite obligatoire à partir de 64 ans dans toutes les provinces à l'exception du Manitoba.

C'est dans ce contexte juridique qu'ont été menées au Canada de nombreuses enquêtes gouvernementales sur la retraite.

L'enquête menée par la province de Québec a abouti à l'abolition de la retraite obligatoire par une loi avant-gardiste votée par le gouvernement du Québec (Loi n°15) (278) (279) En 1985, un nouvel élément juridique est venu s'ajouter au débat en raison de l'entrée en vigueur de la clause de la Charte canadienne des droits et des libertés portant sur la non-discrimination en raison de l'âge. Cette clause interdit toute discrimination en raison de l'âge, rendant ainsi la retraite obligatoire caduque, excepté lorsqu'il est prouvé qu'il s'agit d'"une limite raisonnable".

L'état du droit permet ainsi, au Canada, d'intenter une poursuite devant les tribunaux pour cause de discrimination en raison de l'âge.

L'étude du droit canadien et de la charte canadienne des droits et des libertés montre bien l'importance du débat sur l'âge obligatoire de la retraite: le choix individuel de la retraite est alors considéré en tant que liberté publique et requiert la protection de l'Etat.

Elle peut constituer une base de réflexion pour le droit européen où les différents Etats ont déjà procédé à des aménagements divers entre le droit à la retraite et le droit au travail.

On peut constater à cet égard que la constitution qui apporte le plus de précision aux droits constitutionnels protège le mieux les choix individuels en tant que droits de la personne.

De nombreux éléments économiques et démographiques difficiles à prévoir apporteront des éléments importants à ce débat, néanmoins, il faut souhaiter que l'action indispensable du législateur tiendra suffisamment compte du respect du choix individuel de la personne en ce domaine .(280)


NOTES

266 GUILLEMARD,A.-M.: Le déclin du social, P.U.F., Paris 1986, p.217 

267 GUILLEMARD,A.-M.: La vieillesse et l'Etat, P.U.F., Paris, 1980,p.101:"Les causes de la progression des dépenses vieillesse dans le budget social de la nation tiennent donc, non pas aux transformations de l'action sociale (dont le poids demeure globalement extrêmement modique), mais à des évolutions des régimes de retraites. Plusieurs facteurs expliquent l'accroissement des dépenses: la maturation des régimes de base, les mesures prises en matière de relèvement du minimum vieillesse, l'extension des régimes complémentaires.

268 Le secteur des travailleurs manuels semble beaucoup moins opposé à un âge obligatoire de la retraite, et celle-ci apparaît beaucoup moins comme une expulsion du marché du travail mais davantage comme un repos bien mérité.

269 CLAVETTE,H.:"La retraite obligatoire au Nouveau-Brunswick: Discours et enjeux sociaux.", Egalité, revue acadienne d'analyse politique,numéro 25, printemps-été 1989, p.70: La fédération des travailleurs du Nouveau-Brunswick fait valoir que "le véritable débat entourant l'âge de la retraite n'est pas celui de la discrimination en raison de l'âge, mais bien celui du revenu à la retraite".

270 PAUPST,J.: You only die twice, Maclean's, mars 1980, p.6, cité dans le Rapport de la commission d'enquête industrielle sur l'âge de la retraite au Nouveau-Brunswick, "Politique de l'âge de la retraite (La liberté au Nouveau Brunswick: Droit à la retraite, droit au travail,et droit d'accumuler et de toucher une pension)",Frédéricton, p.158:

"Lorsque les gens atteignent l'âge de 65 ans, la société tout à coup se retourne contre eux sans la moindre pitié. Le "vieillisme", ou discrimination basée sur l'âge, est une force aussi perverse que le racisme. En fait, nous disons ni plus ni moins à nos concitoyens âgés de "la fermer", de s'en aller, faute de quoi on n'aura d'autre recours que de les enfermer. C'est la "vieillite" (maladie qui allie la solitude à la fatigue et à la paralysie de la volonté), qui commence avec la mise à la retraite forcée basée sur l'âge chronologique. Ce genre de pratique crée un groupe de gens extrêmement vulnérables aux abus physiques autant que mentaux"

271 CLAVETTE,H.: "La retraite obligatoire au Nouveau-Brunswick: Discours et enjeux sociaux.", Egalité, revue acadienne d'analyse politique,numéro 25, printemps-été 1989, p.77:

"Dans tous les autres cas, les professionnels mentionnent la perte de statut et l'humiliation liée à la retraite, ainsi que la volonté de maintenir les privilèges liés à leur travail. Dans aucun cas la compétence des plaignants n'est mise en cause, et à peu près tous témoignent de l'importance de leur travail dans leur vie."

272 CLAVETTE,H. op.cit. p.61: "En ce sens, la retraite obligatoire est perçue comme une expulsion du marché du travail et une entorse aux libertés individuelles."

273 LAULAN,Y.-M.: "Du travail pour les retraités", Le Monde 18.9.1990: " La fausse piste du volontariat. "Des associations fondées sur le volontariat ont été lancées à grand fracas il y a quelques années pour permettre aux retraités de transmettre leur savoir aux jeunes générations. Mais on sait que leur échec est patent pour de multiples raisons, notamment le manque de considération sociale attachée aux services rendus, ainsi que l'absence de rémunération ou l'absence de motivation.

L'absence d'obligation ou de rémunération finit par essouffler toute résolution, même la mieux ancrée. Le volontariat n'est pas la bonne réponse."

274 LALIVE D'EPINAY,Ch.:"Images et réalités de la vieillesse aujourd'hui", Congrès national de la Société suisse de sociologie, Lausanne, novembre 1982, p.11: "Poser le travail comme activité structurante de l'existence, c'est poser que le travail salarié a un sens en soi, une valeur intrinsèque, indépendamment des conditions dans lesquelles il est exercé et des groupes sociaux concernés."

275 Au Danemark, par exemple, en cas de cumul "retraite + travail", la pension nationale est exempte d'impôt et seule l'activité est imposée. 

276 cfr. l'article d'Huguette CLAVETTE cité ci-dessus. 

277 Aucune loi, que ce soit au Canada ou dans les pays de l'O.C.D.E. n'oblige l'ensemble des travailleurs à se retirer du marché du travail à un âge prescrit. L'âge de la retraite est fixé, au Canada par exemple, à partir de négociations sur les régimes de pensions dans le cadre de conventions collectives (sauf pour les pensions publiques)

278 Depuis l'adoption de la loi sur l'abolition de la retraite obligatoire au Québec en 1982, les cas s'y rapportant sont présentés devant le tribunal du travail. 

279 Actuellement, sur le plan provincial, la situation se présente comme suit: le Manitoba et le Québec interdisent toute mise à la retraite d'office, et le Nouveau-Brunswick interdit la retraite obligatoire excepté pour les personnes qui bénéficient d'un régime de pensions de l'employeur ou pour celles dont l'âge constitue une qualification professionnelle. Les autres provinces acceptent la pratique de la mise à la retraite d'office à 65 ans.

280 GUILLEMARD,A.-M.: La vieillesse et l'Etat, p.123: "Si le statut social des personnes âgées n'est pas redéfini, il demeure marginal et tout entier fondé sur cette forme d'inutilité sociale majeure qu'est dans notre société la non-productivité." "La proclamation de l'autonomie et de la vitalité d'une population, si elle ne s'accompagne pas d'une pratique politique en conformité avec ces nouveaux principes peut n'être finalement qu'une façon de se délier des obligations sociales qu'on a contractées à son égard."

(..suite)

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