La femme et le serpent.

On aimerait parler du livre de Regina Louf comme d’un roman.

Un roman étrange. Raffiné du point  de vue du récit. Naïf du point  de vue  de la langue.
A moins que cette langue justement ne soit le meilleur moyen  de rendre vraisemblable le personnage  d’une narratrice victime d’une invraisemblable violence.

Il n’y aurait pas  de difficultés à trouver à ce roman des influences, peut-être des modèles, en tout cas des précédents.

Et un style. Celui de Neel Doff par exemple, qui n’était pas comme l’écrivait Henry Poulaille aux temps des manifestes  de la littérature prolétarienne « l’un des plus grands écrivains du monde » mais fut bien d’avantage que le témoin amer de la misère,  de la faim,  de la prostitution et  de la mendicité qu’elle avait connues à Amsterdam, puis à Bruxelles. On retrouve chez  elle la figure  de ces parents dont la jeune fille attend du secours quand ce sont eux qui la poussent à la prostitution. On retrouve la demande d’amour qui pousse l’enfant à se blottir contre la poitrine chaude de l’homme qui vient d’abuser d’elle : « Pour la première fois, je me sentis protégée ». Et la découverte  de l’amour des jeunes gens de son âge longtemps après celle du sexe auprès d’hommes plus âgés. Et la même aspiration pour la beauté des paysages, l’innocence des enfants et des animaux, l’enchantement d’un livre ou d’une musique, vécus comme autant d’eldorados, d’échappées,  de promesses d’un autre monde que celui  de la peur, de la douleur et  de l’humiliation. Mais la cruauté chez Neel Doff dépasse rarement le jeu du mépris des bourgeois envers les pauvres. Le client qui s’amuse  à refuser  de payer la fille qu’il sait misérable, le créancier qui  abuse, le patron  de lupanar qui exige d’une Mina qui a perdu son enfant le matin qu’elle aille aux marins gagner les trois florins nécessaires à l’enterrement. Le naturalisme connaît le cynisme, pas la perversité. La cupidité, pas le sadisme.

Louf prolonge Doff mais elle écrit ce que Doff aurait écrit si elle avait lu Sade. Singulièrement la Justine de Sade. Justine à qui Sade avait d’abord prêté un destin fort semblable à celui  de la  Keetje  de Neel Doff :
« Elle se livre étant enfant pour secourir  sa mère dans l"infortune ». Avant d’imaginer ce couple de
soeurs orphelines dont Sollers a bien deviné qu’elles étaient les  deux faces d’un même Janus féminin, Justine la vertueuse, qui  ne cessera d’être traitée en criminelle, et Juliette, débauchée et meurtrière, à qui tout réussira.  Infortune  de la vertu, prospérités du vice : le thème est déjà défini d’une société qui
protège les vices des puissants et préfère ignorer la plainte de leurs victimes.

Croire ou lire ?


Mais le Justine de Sade est un roman. Et si Neel Doff nous donne sa biographie sous la forme d’une fiction, Regina Louf  prétend nous livrer un témoignage véritable. Ce témoignage  est-il une affabulation ? Devons-nous penser que l’invraisemblable est vrai ?
Nous avons beaucoup  de raisons  de ne pas y croire. A commencer par le raffinement même  de cette narration si bien menée, si construite, si romanesque. Mais aussi, c’est l’évidence, parce que personne ne peut souhaiter que ce livre dise la vérité. Une parabole sur la présence du mal dans le monde moderne, oui. un manifeste contre la violence entre hommes et femmes, sans doute. Un plaidoyer pour l’amour, évidemment. Mais des enfants assassinés par dizaines dont  les parents n’auraient jamais parlé. Des dizaines  de jeunes  filles violées et torturées et qui ne s’en seraient jamais plaintes. Des dizaines de magistrats, de journalistes, d’hommes  politiques, d’entrepreneurs dont aucun un jour, sous l’effet  de l’alcool ou du remords,  n’aurait fait la moindre confidence.
C’est difficile à croire. La plupart des journaux n’ont pas voulu y croire. Mais dans la  rubrique faits divers on pouvait lire à la même époque que la  police venait d’arrêter une femme dont le mari avait trouvé au  congélateur les cadavres de trois bébés. Ce n’était pas très  vraisemblable.  Et pourtant vrai.
La magistrature et la police aussi ont dénié toute vérité au  témoignage de X1. Hélas au prix de si nombreux conflits  internes, de mensonges si grossiers et d’hypothèses elles aussi si invraisemblables qu’au bout du compte personne n’a le sentiment d’avoir approché la vérité.
Il ne faut donc pas lire « Silence on tue des enfants » pour connaître une vérité que seule la reprise de l’enquête pourrait établir. Il faut le lire comme un roman. Un roman où s’entend une voix authentique. Un roman noir écrit par une femme debout. Un roman qui raconte la lutte éternelle de l’homme et du serpent. Un roman qui participe de la littérature comme science du mal.  Bref, un vrai livre.

Michel Gheude : Regina Louf, Silence on tue des enfants !, Editions Mols, réédition 2002.
Michel Gheude :  Régina Louf
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Texte Robert Paul
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