PT de la Broue
ou
À la recherche du houblon perdu...
Attentif, le docteur écoutait chaque mot de son client comme un membre de l'Ordre de St-Arnould pendu aux lèvres du conférencier. L'homme était une connaissance, une Fin du monde millésime 1995. L'homme, presque décanté sur le divan, récitait quelques réminiscences, des souvenirs embrouillés -semblable à une bière servie dans un état de turbidité, bourbeuse.
-- " Longtemps, au cégep, je me suis couché de bonne heure. Soûl, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : " Je m'endors. " Il me semblait n'être plus moi-même; cela ne choquait pas ma raison puisqu'elle commençait à devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure, comme si le sujet du livre de Mario D'Eer se détachait de moi."
Ce commentaire fit sourire le doc; un rictus de dégustateur lorsqu'il découvre à l'aveugle la marque de la bière, surtout s'il s'agit d'une bière de chanvre. Le patient laissa passer un long soupir. Le docteur, empatique, buvait toutes les peines. L'écouter demeurait le meilleur remède -une écoute aussi majestueuse que la formation du col d'une Cream Ale dans un pub alors que le voisin discute de baseball.
"Vous savez Doc, ma tête bourdonne de questions houblonneuses, maltérant mon cerveau, déshydratant mes neurones... bref, pourquoi tant de questions brassicoles sans réponse", ajouta-t-il, avalant une salive acide, digne d'une mauvaise brasse de pils belges.
"Lorsque Michael Jackson danse, la souris de l'ordinateur se repose", dit le docteur à mi-voix. L'homme poursuivit sa thérapie. "Est-ce vrai que le mouvement féministe a tellement fait de pression aux brasseurs, dans les années 1970, qu'ils ont retiré du marché les bouteilles au goulot symbolisant un mamelon. Ne répondez pas Doc. Je sais. Aujourd'hui les bouteilles ont la forme d'un phallus et pourtant... Ne répondez pas. Dites-moi plutôt qu'on a copié la Budweiser de l'époque... "
L'homme, tracassé, saisit un mouchoir, s'enveloppa le nez, semblable à ce que font les buveurs devant une bière au bouquet provoqué par la photosynthèse, se moucha en ajoutant d'une voix nasale :
"Prenez l'exemple de la Girafe. Tout le monde sait que le marketing d"une bière repose sur la sexe. Alors pourquoi une girafe, puisque cet animal s"accouple en l"espace de six secondes? Ne dites rien doc, y paraît que c"est en l"honneur d"une girafle abattue cruellement dans un zoo par des ivrognes qui... Ne dites rien, sinon je vais inventer la bière Tétras ou Vers marin ".
Il se moucha à nouveau et le bruit rappela celui que font le lendemain les gros buveurs de bières industrielles. Il continua :
" Si seulement on pouvait répondre à toutes mes questions : Pourquoi existe-t-il un secret de la Labatt Bleue puisqu"il s"agit d"une bière désinvolte? Pourquoi la Carlsberg bock s"est vendu à l"automne 1987? Pourquoi avoir choisit la Poune pour promouvoir la Rousse? Pourquoi Molson n"aimait pas le slogan de la Titanic, " la bière qui coule en douceur "? Pourquoi les gars de la Barberie portent-ils une barbe longue au modèle ZZTop? "
On frappa trois petits coups à la porte --des bruits familiers: " bock, bock, bock ". La dame, digne d'une serveuse de l'Octoberfest, parla à voix basse dans la pénombre de la pièce, éclairée par les reflets de cuivre et de l'acier inoxydable d'objets cylindriques.
-- "Votre BièreMag est arrivé docteur. Vous ne devriez pas demeurer seul dans votre bureau. C"est mauvais pour votre image".
Le docteur se leva et pris la revue, sans dire quoi que ce soit à la dame, comme durant la phase gustative. La blanche quitta les lieux. Le doc ferma la porte à clef et, en lui-même, à la façon dont les maîtres brasseurs conservent leurs plus grands secrets, il se dit : " Le bonheur est fait de petites lectures dans BièreMag... et d"innombrables questions sans réponses... ".