Un christ fantastique
le cinéma à la rescousse de l'enseignement religieux
Alors qu'une majorité d'adolescents considèrent les cours d'Enseignement moral et religieux catholique (EMRC) au secondaire comme peu important 1 --pour ne pas dire inutile--, le genre fantastique exerce sur la Génération X une fascination sans conteste. Les grands personnages bibliques (Moïse, David, Abraham), les sacrements, la Trinité, etc., deviennent insignifiants lorsqu'ils sont confrontés aux vampires, démons, lutins, loup-garous, fantômes, zombies et sorcières. Ce fantastique a une autre carte en main: il est véhiculé par des médias fort attrayants dont la musique, le jeu de rôle et le jeu informatique, le cinéma/vidéo-clip, la littérature de jeunesse.
L'indifférence des jeunes pour les cours d'EMRC s'explique par deux principaux facteurs: des anciens programmes désuets et des animateurs aux méthodes déficientes. Avant la proposition d'allégement, en 1991, la sortie du nouveau programme de cinquième secondaire, en 1993, la récriture des quatre autres programmes d'EMRC (qui a commencé en 1995), il existait un manque flagrant de liens entre les objectifs (terminaux et généraux), le contexte socio-religieux et le rapport au vécu des adolescents. Depuis, la situation semble s'être améliorée 2. Également, le fait que de nombreux enseignants possèdent peu d'habileté en animation, qu'ils ont de grandes difficultés à actualiser et à intégrer les savoirs théologiques à l'univers des adolescents, finissent par tenir le cours d'EMRC.
Pendant l'adolescence, les jeunes vivent des changements d'ordre physique et psychologique importants: leur monde bascule. Ils sont souvent perturbés, bouleversés, à la recherche d'une identité. Ils sont captivés par le mystérieux, l'étrange, l'inconnu. Bref, l'adolescence est un terreau adéquat pour l'infiltration du fantastique ou de l'expérience spirituelle. Plusieurs sondages maisons démontrent que le fantastique, aux côté de l'occultisme et de la psilogie, figure parmi les sujets préférés des jeune du secondaire 3. Ce qui les attire plus particulièrement est cette transgression de l'insolite dans leur quotidien qui provoque d'intenses sensations. Ils sont intrigués par cette "possible" expérience mystique --exotique surtout. Plusieurs professeurs même considèrent le fantastique comme le dernier vestige de la religion chez les jeunes.
À la lumière de ces faits, les enseignants auraient plutôt avantage à utiliser le fantastique comme moyen de rapprochemenmt entre la matière enseignée et le vécu des adolescents. D'autant plus que, derrière le cinéma fantastique, se cachent une symbolique, de nombreuses métaphores et analogies christiques.
Le mythe fantastique
Depuis Stars War , la génération des années 1980 est porteuse d'un mythe politique, très américanisé, adapté à notre situation contemporaine avec ses valeurs et son principal message: "à l'intérieur de chaque individu, il existe une force qui peut sauver le monde" (se "sauver" du monde aussi). Rien ne semble arrêter ce mythe du héros: pas même la technologie ou la tendance envers la création d'une éventuelle société cybernétique. C'est la victoire des émotions sur l'intelligence, la victoire de l'intuition sur la logique, etc. Mais par-dessus tout, ce sont les sujets traités à partir du modèle mythique qui lui procurent un tel succès, des fantômes, des anges, de la vie sur d'autres planètes, de miracles, de forces surnaturelles, d'invincibilité.
Dans ce contexte, le fantastique devient plus qu'une sous-culture: il est une nouvelle vision du monde, une compréhension de l'insolite et des mystères, une réponse aux grandes questions de l'Homme. C'est d'ailleurs en incarnant le personnage du Christ que le cinéma fantastique s'élève à son plus haut niveau du sacré.
Superman, Batman et autres super-héros sont des êtres venus d'un autre univers ou possédant des caractéristiques surhumaines. La planère Terre est en danger. Leur mission est simple mais combien périlleuse: sauver le peuple de la misère et des dangers qui les menacent. C'est vaincre le Mal --la même mission que le Christ, que Bouddha, que Mohamet...
Superman, comme Jésus, a des parents d'origine célestes. Fait singulier qui est presque toujours attesté par les noms des personnages principaux. Par exemple, la mère adoptive de Superman s'appelle Marie: son fils est Jonathan 4 --qui veut dire, en araméen, "cadeau de Dieu".
Le premier Batman , du réalisateur Tim Burton, dépasse le personnage du Christ et se veut, à sa façon, une réplique de la situation socio-politique de la Palestine au début de notre ère. Dans la ville de Gotham, comme celle de Jérusalem à l'époque du Christ, les pauvres représentent plus de 80% de la population. Les gens sont divisés et ceux qui veulent le Bien et le rétablissement de l'ordre sont menacés par les truands. Qui pourra sauver le peuple? La Palestine est sous l'emprise de Rome alors que Gotham est sous la loi de la pègre italienne.
Batman, tout comme Jésus, est le seul à pouvoir rétablir une certaine forme de paix. Jésus cherche, dans le jardin de Gethsémani, à s'éloigner de sa mission; dans sa forteresse, Batman hésite lui aussi à continuer sa lutte contre le Mal.
Dans le film Dracula , de Coppola, c'est le thème principal qui s'apparente au christianisme. En effet, les vampires, par définition, sont des êtres qui ont besoin de s'abreuver du sang pour vivre l'équivalent des fidèles, à la messe, qui ont besoin de s'abreuver du sang du Christ afin d'avoir la vie éternelle.
L'étude de Jean Markale, L'Enigme des vampires 5, développe quelque peu cet aspect. L'auteur explique d'abord que le mot "dragon" possède la même étymologie que "Dracula". Ensuite, que le Christ sur la croix a été comparé, par les premiers chrétiens, à un dragon car tout comme le serpent dans l'arbre du jardin d'Eden, le dragon est le gardien d'un trésor. Il est un être situé aux frontières de deux mondes: celui du visible et de l'invisible, de la mort et de la vie.
Le Christ sur la croix, placé entre le ciel et la terre, symbolise donc le gardien de la vie éternelle. Il se veut la représentation du dragon ailé, ou encore, une analogie au Serpent d'Airain. C'est pourquoi l'humain qui désire posséder la vie éternelles doit boire le sang du Christ, qui coule de ses blessures, mort pour les péchés des hommes. C'est le dogme de la transsubstantiation. Pour Markale, "...nous sommes tous des vampires qui attendons de Dieu le sang qui nous manque pour réaliser pleinement notre humanité... Mais la différence entre un vampire du type Dracula, qui prend tout et ne donne rien, et le Christ, qui donne tout et ne prend rien, cette différence est totale... c'est la même réalité, mais de polarité opposée" 6
Steven Speilberg
Il faudrait donner un Oscar supplémentaire à Speilberg pour son film La liste de Schindler : celui du meilleur réalisateur fantastique pour les cours de Formation personnelle et sociale et d'Enseignement religieux au secondaire.
Ce film permet d'introduire un aspect fondamental chez Speilberg: le combat contre l'antisémitisme. Tout au long des récits bibliques les juifs sont persécutés pour leurs idées, leurs croyances, leur mode de vie, leur dieu Yahweh.
Speilberg a réalisé La liste de Schindler parce qu'il avait honte de la situation actuelle: plus de 50% des élèves américains ignorent la signification du mot "holocauste", les manuels scolaires traitent peu du sujet, les médias font trop souvent référence au racisme de l'autre continent alors que les skinheads, KKK, néo-nazis et mouvements d'extrême droite se pavanent dans cette Amérique "libre".
Speilberg, dont les films sont connus des jeunes, vient en aide aux professeurs. Cet homme, célèbre de par le monde entier, associé aux Jaws , E.T ., Peter Pan , Le parc Jurrasic , dévoile son inquiétude: le citoyen nord-américain est susceptible de devenir un sympathisant du racisme et de l'antisémite s'il enterre trop vite l'Holocauste.
Avec La liste de Schindler , les élèves sont plus sensibles aux dangers d'une montée du racisme. En fait, ce film fait suite aux autres productions de Speilberg qui cachent plusieurs analogies à l'antisémitisme et au christianisme.
Les trois Indiana Jones , par exemple, présentent les nazis --et par extention, tous les individus adhérant à l'idéologie d'une race supérieure-- comme la personnification du Mal. Les nazis veulent dominer le monde, devenir l'égal de Dieu: tantôt en s'emparant de L'Arche d'alliance qui renferme les tables de la Loi remises à Moïse; tantôt en s'emparant du Graal, le calice du Christ, qui procure la vie éternelle. Cette recherche du pouvoir absolu mène le nazisme à sa perte.
Autre élément central du discours plilanthropique de Speilberg: la présence du Fils de Dieu sur la terre. Dans Rencontre du troisième type , Speilberg démontre le caractère exceptionnel de cet évènement sociologique.
Le scénario est une allégorie biblique. On a l'impression qu'il a réalisé ce film sous l'angle de l'incarnation divine. Ils sont une douzaine de personnes (comme les apôtres), provenant de tous les coins du pays (la Palestine), à croire qu'il va se passer quelque chose d'extraordinaire: un évènement unique dans l'histoire de l'humanité (la rencontre avec les extra-terrestres/le fils de Dieu sur la terre). Dans le film, comme à l'époque de Jésus, certains élus iront jusqu'à risquer leur vie et seront traités d'hystériques! L'acteur principal représente l'apôtre Pierre. Il a tout de suite constaté l'importance de l'évènement qui va avoir lieu. Sa femme et ses enfants le quitteront. Il est tiraillé entre son coeur et son esprit, sa raison et ses sentiments.
Le lieu de cette rencontre est une réplique de la scène illuminée de la Transfiguration du Christ --endroit où Jésus est reconnu comme le messie, le nouveau Moïse. La montagne, c'est le Sinaï, endroit privilégié où dieu se manisfeste sur le terre et fait alliance avec les hommes --de même, les extra-terrestres avec les êtres humains des six continents.
Derrière l'aventure des Retour vers le futur , Spielberg enseigne que l'être humain peut réparer, d'une certaine façon, son passé, qu'il tient entre ses mains, son présent et sa destiné. Au moment de son transfert dans le temps, l'automobile atteint 88.8 m/h. Ce n'est guère rapide pour une voiture utilisant du plutonium 7. Sur les autoroutes, certains conducteurs filent à des vitesse supérieures (avec de l'ordinaire), sans pour autant quitter les frontières du réel.
La réponse à ce paradoxe se trouve dans la cabale où le nombre 888 désigne le chiffre grec du Christ. Ainsi, Speilberg crée une correspondance entre ce véhicule temporel et les caractéristiques associées au Christ au début de l'Évangile de Jean: "Celui qui est (présent), qui était (passé) et viendra (futur)". En bref, elles sont la thématique des trois Retour vers le futur et la leçon à tirer saute aux yeux: croire aux valeurs chrétiennes, c'est croire qu'il est possible de réparer les erreurs du passé, d'espérer un monde meilleur.
Le film E.T. est également une réactualisation de la vie du Christ 8, du moins, il s'inspire largement du modèle religieux connu. E.T. vient au monde dans une demeure modeste (une vulgaire remise), Tout comme Jésus, on assiste à sa mort/réssurection. À la fin du film, E.T. laisse un message d'amour avant de s'envoler vers le ciel (ascension): un message inspiré de l'Évangile de Matthieu ("Je serai toujours avec vous où que vous soyez"). Et, encore plus étonnant, le nom d'Eliot s'inspire de celui du prophète Elie qui, dans la tradition judéo-chrétienne, atteste la venue du messie en ce monde.
Conclusion
Avant-tout, évitons de comparer les réalisateurs de ces films à de véritables preachers . Leurs intentions ne sont souvent qu'une marque de reconnaissance à l'égard du Christ, et même pour d'autres, de pures coïncidence --surtout, elles ne sont pas une tentative d'évangélisation.
Il va de soi aussi qu'une étude exhaustive aurait permit de montrer avantageusement les innombrables subtilités christiques du cinéma fantastique ainsi que leur application dans l'enseignement religieux au secondaire. Néanmoins, ce court article, prémice à une thèse ou a un mémoire, donne un bel aperçu aux lecteurs de la richesse du sujet et suscitera sûrement quelques commentaires.
Finalement, la conclusion s'impose d'elle-même: le cinéma fantastique peut se révéler un outil pédagogique de premier ordre pour les professeurs d'EMRC tant au niveau secondaire qu'au primaire 9. L'essentiel dans toute cette démarche éducative est de trouver un terrain de communication entre le professeur et l'élève: le cinéma fantastique peut jouer ce rôle. Ne l'oublions pas, les activités d'apprentissage doivent être choisies en fonction du profil de l'élève --profil de plus en plus fantastique...
Notes
1. Je fais principalement référence au sondage réalisé par le Ministère de l'éducation du Québec, en mars 1991, qui dresse un portrait moral, spirituel et religieux de l'adolescent, ainsi qu'au sondage "Carrefour 92": un rapport-synthèse de la cueillette d'informations auprès des jeunes de cinquième secondaire (Office de l'Éducation, Archevêché de Montréal, septembre 1991, 31 p.)
2. Surtout avec l'application du nouveau programme de troisième secondaire dont les quatre volets thématiques traitent de différents sujets dont, le langage de l'irrationnel et du fantastique, les symboles, le satanisme, les jeux occultes, etc.
3. Ces enquêtes ont été effectuées à l'école La Frontalière, entre 1990 et 1993. Près de 500 élèves, du niveau cinquième secondaire, ont répondu aux divers sondages.
4. Il existe des différences entre la bande dessinée et les adaptations cinématographiques. Ici, j'ai privilégié la bande dessinée.
5. Voir à ce sujet, l'étude remarquable de Jean MARKALE, L'Enigme des vampires< , Éditions Pygmalion, 1992, 270 p.
6. Ibid., p. 149
7. La voiture fonctionne à l'essence mais le déclencheur temporel a besoin de plutonium.
8. Ces comparaisons proviennent de la conférence donnée par Alain BOUCHARD, le 3 avril 1991, "Le fantastique et les croyances contemporaines". La cassette est distribuée par le CINR.
9. Il serait possible de faire la même analyse pour les programme d'EMRC au primaire. Par exemple, dans Blanche Neige , les nains vont servir de rapprochement entre les sept péchés capitaux, le sacrement de la réconciliation et le Peit Catéchisme.
Ce conte symbolise l'impureté (Blanche Neige qui succombe au désir du fruit interdit: la pomme, mot provenant du latin "malnum", qui signifie à la fois "pomme de terre" et "mal"); la gourmandise (les innombrables scènes où les Nains s'empiffrent); l'avarice (les trésors des Nains et leur vénération pour l'orfèvrerie); l'orgueuil, l'avarice et l'envie (le personnage de la méchante reine); la paresse (Dormeur), la colère (Grincheux), l'impureté (Atchoum), l'orgueuil (Prof), etc.
Son équivalent au secondaire se trouve dans le livre Ça , de Stephen King (ou dans son adaptation cinématographique). Sept enfants sont hantés par le mal: Mike (l'orgueil), Ben (gourmandise), Beverly (l'impureté), Bill (l'envie), Richie (colère), George (paresse), en raison de sa mort prématurée, vue comme une "lâcheté") et Eddie (avarice). Dans cette optique, il est peut-être intéressant également d'y observer comment le péché influence le comportement de chacun lorsqu'on est proche de la mort.
Autre exemple pour les cours d'EMRC au primaire. Ils sont nombreux les élèves qui, enfants ont vu le film Pinnochio , de Walt Disney. La comparaison entre ce récit et le livre de Jonas est surprenante. Pinnochio refuse d'aller à l'école, Jonas de se rendre à Ninive. Comme punition, ils seront avalés par un énorme poisson, avant d'échouer sur la rive. Le tableau, ci-dessous, réalisé avec la collaboration de Vicky Langevin, montre les principales ressemblances entre les deux récits.
Jonas vs Pinocchio
Jonas se mit en route pour fuir à Tarsis, loin de Dieu (être céleste).// Pinocchio part pour le pays des jouets, oubliant la promesse faite à la fée --être céleste.
Jonas est jeté à la mer.//Pinocchio est jeté à la mer.
Dieu fait qu'un gros poisson avale Jonas.//Une baleine avale Pinocchio.
Dans le ventre du monstre Jonas trouve sa force en priant Dieu.//Pinocchio reprend courage en retrouvant son père, lui aussi avalé par la baleine.
Le monstre vomit Jonas sur la terre ferme. Il était envoyé par Dieu et il laisse la vie sauve à Jonas.//La fée, qui représente un personnage de l'au-delà, envoie un thon sauver Pinocchio et Geppette.
Jonas accomplit sa mission à Ninive.//Pinocchio (son idée) sauve son père et devient un véritable enfant, en chair et en os.
Bien malgré lui Jonas s'est fait l'instrument de Dieu pour la conversation des païens// Bien malgré lui, Pinocchio s'est fait l'instrument de la fée pour que tous les enfants désobéissants en tirent une bonne leçon.