PROLOGUE

 

 

LA MAISON de Desneige était entourée de lilas et d'une immense forêt: des tilleuls, de gigantesques érables et chênes centenaires ornaient de toutes parts. L'hiver, la neige tombait; à l'automne, les arbres s'effeuillaient; au printemps, la pluie sommeillait sur le toit de chaume et, à l'été, la magie s'installait: une odeur de roseaux trempés envahissait les lieux, des passereaux faisaient leur nid dans la véranda... Non, il n'y avait pas une saison, pas un instant, ajouterai-je, où ce lieu magnifique, isolé dans la campagne, ne suscitait l'envoûtement.

La première image qui s'offrit à mes yeux était celle d'une dame âgée, dégageant la neige du chemin creux et sinueux qui rampait de sa tonnelle à la galerie. La tempête de la veille avait enseveli les genévriers sous la neige, et n'était perceptible que la pointe des piquets fleurdelysés de la clôture. Le toit incliné de la chaumière donnait l'impression qu'il était complètement écrasé. Pour une petite fille d'à peine sept printemps, native de la métropole, au sud du pays, c'était un spectacle tout à fait fantastique, singulier.

J'ai vécu, en compagnie de grand-mère, des instants inoubliables et la plupart de mes Noël d'enfant. À cette époque, mes sentiments étaient fort partagés. Mes parents, affairés à leur travail, devaient quitter le pays durant tout le mois de décembre. Nous vivions une malheureuse et inévitable séparation.

 

Pour l'enfant que j'étais, les moments précédant les rêves m'effrayaient, me plongeaient dans une profonde mélancolie. Seule dans la noirceur, dans une chambre étrangère, j'avais peur que ma tristesse et mes rêves ne se transforment aussi en horribles cauchemars. Grand-mère comprenait... Empathique, soucieuse, elle me racontait alors de belles histoires.

 

 

 

EST-CE QU'IL EXISTE

UN VÉRITABLE PÈRE NOËL?

 

 

GRAND-MÈRE DESNEIGE et Véronique étaient assises sur de gros coussins et se réchauffaient devant l'âtre. Le silence était entrecoupé du crépitement des flammes. La dame et la fillette revenaient d'une longue promenade dans les bois, comme en témoignaient leurs belles joues roses.

Véronique observait les lattes intérieures du toit de chaume et semblait perplexe, elle qui connaissait seulement le traditionnel toit en bardeaux d'asphalte.

-- Ces roseaux proviennent du Marais des pleureurs, dit Desneige. L'été, ils atteignent plus de deux mètres, et leur tige est couronnée de fleurs brun violacé.

-- Ce marais, c'est bien celui derrière la maison? demanda Véronique.

Desneige acquiesça de la tête.

-- Je n'aurais jamais cru, ajouta la fillette, que de simples roseaux pouvaient résister aux tempêtes d'hiver.

-- Les anciens l'appellent "la toiture des pauvres". Pourtant, elles sont très confortables et durables. Je n'étais âgée que de dix ans la dernière fois qu'on a changé les roseaux. Dix ans, c'est si jeune pour aller au ciel, soupira-t-elle, parlant à mi-voix.

-- Pourquoi vous dites ça, grand-mère?

 

Véronique était surprise d'entendre Desneige passer du coq à l'âne.

-- Tu n'avais qu'un mois, Véronique, lorsque Vincent est décédé.

Ce dernier mot fit courir un long frisson dans le dos de Véronique. Elle n'avait jamais vraiment parlé de la mort et apprenait en même temps qu'elle avait eu un cousin, en bas âge, qui était décédé du cancer.

-- Il faut te dire, ma petite, que cette année-là il était tombé beaucoup de neige. De la fenêtre de l’hôpital, le toit des maisons et le pavé des rues avaient disparu sous l'épais tapis moelleux. Même l'imposante église du village, qui inspirait le respect, sommeillait. Ainsi, à l'intérieur, la noirceur recouvrait le monde et pourtant, dehors, tout n'était que blancheur et beauté. Les premières neiges de l'hiver avaient enveloppé les citadins d'une étrange sérénité: ainsi se dégageait un sentiment d'amour, une sorte d'empathie universelle confondue dans ce paysage.

Desneige poursuivit:

-- La chambre était peu éclairée et plongée dans le silence. Je regardais Vincent sommeiller, épuisé d'avoir livré bataille avec ses soldats de plomb --de petits jouets éparpillés, cachés dans les plis de sa couverture de laine. Vincent était maigre, blême. Le cancer le rongeait. Ma fille Valéry s'était rendormie, recroquevillée sur une chaise, près de son garçon. Le père de Vincent était absent. Il avait honte --honte de son impuissance face à la mort, de ne pouvoir empêcher le cours des choses, de ne rien changer pour son fils. J'étais aux côtés de Vincent, parce que la présence d'êtres chers lors d'épreuves douloureuses constitue une grande source de réconfort. Vincent ouvrit les yeux: de belles étoiles bleues, brillantes --chaque fois, c'était presque de véritables petits miracles pour les yeux--. Il parut songeur quelques instants et une question lui vint soudain à l'esprit:

"Dis-moi, grand-mère, est-ce qu'il existe un père Noël?"

 

Comme tous les enfants, il avait vu des pères Noël dans les grands magasins: de gros hommes à la barbe blanche et au costume rouge. Dans un livre, Vincent avait lu que ce personnage commercial avait été emprunté aux légendes. Aujourd'hui, ce qu'il voulait savoir était bien différent: existait-il un véritable père Noël?

"Bien sûr, lui dis-je en hochant la tête. Un jour, tu le rencontreras toi aussi", ajoutai-je, distraite par son état de santé.

"Alors, tu as déjà vu le vrai père Noël?", dit-il d'un ton déterminé.

J'ignore encore la raison qui m'incita à lui répondre "oui". Près du lit de mort, les paroles prennent une importance capitale. Je savais aussi que remonter le moral de Vincent ne signifiait pas nécessairement lui dissimuler la vérité. Au fond, j'avais senti une certaine attente de sa part et surtout un besoin de bien-être spirituel que je tenais à combler à tout prix.

"Tu sais, mon garçon, cela s'est passé il y a bien des années. Je ne suis pas certaine de me souvenir de tous les faits."

"S'il-te-plaît, grand-mère. Allez! raconte-moi comment c'est arrivé, à quoi il ressemble le père Noël!."

J'étais prise à mon propre jeu. Je ne pouvais me contredire, et encore moins mentir. Je me rappelai alors une histoire que j'avais lue, toute petite. Je décidai de la raconter en y ajoutant quelques souvenirs de Noël.

" J'avais à peu près ton âge et j'étais convaincue, même si je ne l'avais jamais rencontré, qu'il existait un vrai père Noël. À chaque veille de la Noël, je lui préparais un morceau de gâteau aux fruits et un grand verre de lait. Je plaçais les vivres sur la table du salon, près du foyer --dans l'espoir d'une visite.

 

Le même scénario se produisit à deux reprises: je m'endormais au milieu de la nuit et, au matin, je constatais avec désarroi qu'il ne restait que des miettes dans l'assiette et un verre vide.

La troisième année, j'avais la ferme intention de ne pas m'endormir durant la nuit. Le feu qui brûlait depuis minuit s'était presque éteint et rougeoyait dans la pénombre de la pièce. Mes paupières étaient lourdes et, malgré moi, je m'apprêtais à tomber dans un profond sommeil lorsqu'un vent doux et frais vint attiser les dernières flammes de la cheminée.

C'était incroyable! Inimaginable! Le vent tourbillonna et prit peu à peu la forme d'un grand homme. C'était le père Noël!

Je me frottai les yeux et me pinçai le bras. Il était toujours devant moi. Je ne rêvais pas. "

"Portait-il un costume rouge?" demanda Vincent.

"Pas du tout, lui répondis-je. Il était tout de blanc vêtu et il semblait flotter devant moi, telle une aurore boréale amarrée à deux étoiles du firmament."

Vincent ferma à demi les yeux.

"Des étoiles comme tes yeux, mon garçon..." lui dis-je à mi-voix.

"Et qu'est-ce qui s'est passé ensuite?"

Je m'efforçai de garder un ton naturel et continuai le récit.

"Sans que l'être blanc ne me dise quoi que ce soit, il me prit la main et me transporta dehors. Nous avions traversé les murs de la maison, semblables à des fantômes. Notre corps et notre esprit ne faisaient qu'un. C'était magique! Nous survolions la ville, qui ressemblait à un immense tableau multicolore, éclairée vivement par les lumières roses, jaunes, bleues, vertes et rouges des sapins."

"Tu volais juste au-dessus des lampadaires, comme dans mes rêves..." renchérit-il.

Vincent semblait mélancolique.

 

"Comme Scrooge dans Christmas Carols", ajoutai-je.

"Comme au ciel peut-être..." s'avoua Vincent.

Cette pensée le réconforta. Je me tus et pris la main de mon petit-fils.

"Allez Desneige, raconte-moi la suite de l'histoire."

Je souris.

"Nous survolions les maisons, et le père Noël se dirigea sur l'une d'elles, plutôt grande, avec de nombreux pignons et d'énormes galeries. C'était un ancien manoir, de style victorien, comme la

demeure d'oncle André. Cependant, le manoir avait été transformé en musée. Nous traversâmes les murs et pénétrâmes dans une pièce du second étage, où jadis un jeune garçon avait habité, me dit-il. Je pouvais apercevoir l'enfant dans son lit, qui faisant tourner une lanterne magique. L'instrument mécanique produisait des images aux multiples couleurs. Elles se succédaient à la manière d'un carrousel sur le mur: des vies humaines, de tous les coins du monde, apparaissaient sur une toile foncée. Des gens se donnaient la main, échangeaient des voeux, s'entraidaient; des familles prenaient le temps d'aller glisser et de s'amuser dans la neige; d'autres personnes, réunies pour la première fois de l'année, se remémoraient d'agréables souvenirs et se faisaient la promesse de se visiter plus souvent. Toutes ces scènes n'étaient que des rêves, mais quiconque les regardait en était ému. Puis l'enfant se tourna vers moi. Je reconnus son visage. Bien que beaucoup plus jeune, il avait les mêmes traits que l'être de lumière. C'était le père Noël.

Je réalisai que le véritable père Noël n'était pas celui qui donnait des cadeaux, mais celui qui donnait tout simplement. Depuis longtemps, les gens avaient oublié les raisons de sa présence sur la Terre. Un peu comme une antiquité, on avait fini par le placer dans un musée: entrée libre, ouvert à

tous. Toutefois, pour que cet "Esprit du don" agisse sur nous et qu'on puisse le transmettre, il fallait croire en lui et non seulement imiter ses gestes et ses actions.

Le père Noël me reconduisit à la maison. Sa présence me rendait si heureuse, et tout me paraissait d'une grande quiétude. À présent, j'avais la certitude que l'être de lumière se costumait en père Noël pour rappeler aux humains, durant cette période de paix universelle, qu'il est important, pour être heureux, d'être écouté, visité, aidé, aimé, de recevoir simplement un sourire. Les autres jours de l'année, il portait d'autres costumes, prenait différentes formes...

Soudainement, tout devint flou autour de moi. Au matin, les premiers rayons de soleil pénétraient les rideaux de dentelle et éclairaient le vaste salon. J'étais endormie sur le sofa. Maman me réveilla avec des caresses douces et envoûtantes. C'était Noël. Je sautai au cou de ma mère et la serrai très fort contre moi, en lui chuchotant tout bas des mots d'amour. Elle me donna une petite étrenne que je m'empressai de déballer. C'était un Saint Nicolas de cire, blanc crème. Je me souvins alors de ce qui s'était passé durant la nuit avec le père Noël et m'empressai de raconter ces étranges événements.

J'avais de la difficulté à avaler ma salive et à prendre mon souffle tellement j'étais excitée. Maman était stupéfaite de m'entendre parler si rapidement, avec autant d'enthousiasme, tel un impitoyable moulin à paroles!

J'avais terminé mon récit, et elle restait muette, ne laissant paraître sur son visage qu'un sourire attendrissant.

"Tu ne me crois pas?" lui dis-je avec regret et déception.

"Oh! que si, ma petite Desneige. Je crois, cependant, qu'il n'est pas si important que les choses aient eu lieu comme tu le décris. Certains rêves sont plus vraisemblables que la réalité lorsqu'on les croit possibles."

 

Ma mère pointait du regard les nombreux cadeaux au pied du sapin, absents la veille. Je la couvris de baisers.

Cette nuit-là, il importait peu de savoir si je m'étais envolée ou non avec l'être de lumière. Maintenant, tout était différent autour de moi parce que je ne regardais plus le monde de la même façon. Il existait un véritable père Noël pour ceux et celles qui, comme moi, croyaient à cette histoire. "

"C'est une belle histoire", me dit Vincent.

Il ferma les yeux quelques secondes et les ouvrit de nouveau.

"Grand-mère, qu'est-ce que tu veux pour Noël?"

J'avais le coeur serré et j'eus beaucoup de peine à retenir mes larmes.

"Mon petit garçon, lui dis-je, la voix enrouée, je voudrais qu'à Noël tu sois encore avec nous. Mais ce que je désire, même le véritable père Noël ne peut me l'offrir."

Vincent resta songeur un long moment avant de rompre le silence.

"Promets-moi, Desneige, à chaque fois que tu le pourras, d'admirer la neige lorsqu'elle tombe du ciel. C'est si beau, c'est si près des rêves."

La voix de Vincent frémissait, chevrotante. Je pris la main de mon petit-fils et la conservai pressée contre ma joue.

"Je suis fatigué. J'aimerais dormir, grand-mère", conclut Vincent, le ton empreint de mélancolie.

Desneige avait raconté cette histoire avec beaucoup de sérénité. Elle fit une pause. Véronique demeurait silencieuse.

-- Le plus remarquable, poursuivit Desneige, c'est que, durant tout le temps de la maladie, jamais

 

on n'entendit une plainte franchir ses lèvres.

-- C'est un bel exemple de courage, grand-mère, dit Véronique, qui laissa échapper un sanglot. Dommage que son papa ait été absent.

-- Oh!, méfie-toi des apparences, ma belle Véronique. Son père était un homme respectable. Tous les jours, il se rendait au chevet de Vincent, malgré la grandeur de son chagrin. Et les mois qui suivirent la mort de Vincent, il les passa dans la solitude, l'ennui. Son papa ne pouvait se résigner à accepter que la vie soit ainsi faite. Certes, s'il est difficile d'oublier la mort d'un fils, il est encore plus ardu de croire à la générosité de la vie.

Une nuit de décembre, il y a cinq ans, il décida de m'écrire. C'est à l'approche de Noël que l'absence des êtres chers se fait le plus sentir et cause davantage de mélancolie.

C'était une belle lettre, celles qui viennent des coeurs endoloris. En écrivant, il avait soulagé cette peine poignante; il avait surmonté la colère qui le dévorait depuis le décès de son enfant unique.

Desneige fit un câlin dans les cheveux bouclés de sa petite-fille et lui chuchota: "Tu sais, Véronique, si Vincent avait cru à mon histoire, c'est seulement parce qu'il avait besoin, pour s'endormir dans la douleur, que le rêve et la réalité se confondent. Son père fit de même. Après l’envoi de cette lettre, il regarda la vie comme un généreux sac empli de rires et de sens. Il crut, lui aussi, à ces êtres qui ont le pouvoir de réapparaître chaque jour de l'année... à ce véritable père Noël."

 

 

 

 

LES ANIMAUX PARLENT DE PAIX

DURANT LA NUIT SAINTE

 

L’ÉCUREUIL avait bondi d'une branche à l'autre avant d'atterrir sur la balustrade. Véronique suivait les moindres gestes de l'animal. Elle sourit lorsque, debout sur ses pattes arrières, la queue en panache, il laissa échapper un gland prisonnier d'entre ses dents.

-- J'aimerais pouvoir leur parler, se dit Véronique.

Elle avait le nez collé à la fenêtre.

-- Pour ça, il aurait fallu que tu connaisses le vieux Jack.

-- Il parlait aux écureuils? ajouta la petite, en se tournant vers sa grand-mère, étonnée que Desneige ait entendu sa réflexion prononcée à mi-voix.

-- Jack ne faisait pas que comprendre le langage des animaux, il travaillait au rétablissement de la paix en ce monde.

-- Allez, grand-mère, raconte-moi cette histoire. Allez, s'il-te-plaît, ça fait une semaine que tu ne m'as pas raconté d'histoire.

La petite fille insista prestement. Desneige n'eut guère le choix d'abandonner son rouleau à pâte et ses croquignoles.

-- Bien, ma petite. Mais assieds-toi convenablement sur la causeuse.

Véronique avait les genoux sur les coussins et les bras appuyés contre le dossier. Desneige essuya ses mains enfarinées et prit place dans un fauteuil à oreillettes, aux côtés de Véronique.

 

-- Cette histoire aurait dû t'être racontée par Jack lui-même. Malheureusement, il est décédé l'an dernier à l'âge de quatre-vingt-huit ans; quatre-vingt-neuf ont affirmé certains. C'est bien la seule chose de la vie de Jack qu'on ne peut confirmer. Pour le reste, plusieurs villageois pourraient faire serment devant le juge...

C'était par une matinée froide et glaciale telle qu'on les connaît en février. Mais nous étions en décembre, et la semaine de travail précédant la Noël avait été épuisante pour Jack le bûcheron.

Il avait pris le train pour se rendre chez sa parenté, à quelque deux cents kilomètres de son travail. Gagné par la chaleur des cabines et vidé de toute énergie, Jack sombra dans un profond sommeil. Par insouciance ou inadvertance, peu importe, les employés du train oublièrent de vérifier sa cabine lors du transfert, et Jack se retrouva, six heures plus tard, beaucoup plus au nord, en direction d'une toute autre destination.

Jack possédait un sale caractère. Il piqua une crise monstrueuse aux préposés, promettant de faire un mauvais partie au directeur de la compagnie ferroviaire. Le chef de train s'excusa mille fois, mais Jack était intraitable.

De toute évidence, rien, absolument rien ne pouvait améliorer la situation. Le train allait continuer sa route, et le prochain arrêt aurait lieu un peu avant minuit. À l'aube, un autre train, filant en sens inverse, l'amènerait à destination.

Frustré, Jack mit les pieds pour la première fois dans un village du nord du pays. Il faisait terriblement froid. La petite gare à tour était enfouie au milieu de la neige immaculée.

La gare faisait également office de restaurant. Dans le village, il n'y avait ni motel ni chambre à coucher. La nuit s'annonçait longue.

 

En ingorgitant son café, Jack se demandait ce qui pouvait inciter les gens à demeurer dans un pareil endroit, isolé du reste de la civilisation. La seule route conduisant à la ville était submergée par la neige.

Jack se trouvait dans un endroit où le paysage prend une apparence d'éternité et de solitude extrême tellement tout est blanc, immobile. Le noroît frappait la gare, semblable à un spectre enragé qui vient hanter les stèles d'un vieux cimetière.

Le tintement d'une clochette attachée au mobile détourna l'attention de Jack. Un petit homme entra, tout enneigé. Après s'être secoué, on vit ses cheveux drus, châtains, parsemés de mèches prisonnières du frimas, qui le faisaient ressembler à un suisse des bois.

Véronique s'esclaffa en pensant à l'écureuil qu’elle a vu précédemment. Desneige enchaîna:

L'homme se présenta au comptoir afin de prendre un colis. Il salua Jack et se présenta en lui adressant quelques paroles réconfortantes qui dépassaient les politesses d'usage. Les gens de cette région avaient la réputation d'être chaleureux et accueillants --réputation fort méritée, Jack en convenait.

Jean-Sébastien du Nord --tel était son nom-- qui avait appris du caissier l'incroyable mésaventure de Jack, l'invita à venir assister à la messe de minuit. Celle-ci débutait dans quelques minutes. Jack refusa, insistant sur le fait qu'il ne croyait pas en Dieu et encore moins aux miracles. Jean-Sébastien était un homme bonaste et généreux. Il sourit à Jack et lui souhaita avec gaieté un joyeux Noël. Avant d'ouvrir la porte et de quitter la gare, Jean-Sébastien du Nord lança: "Jack! Par une nuit de Noël, les animaux m'ont parlé et c'est à ce moment-là que ma vie a changé. Ça vous arrivera peut-être. Qui sait?"

 

Jack se remémorait une leçon apprise à la petite école et qui traitait de cette légende extraordinaire. Les premiers à reconnaître Jésus, le fils du Dieu vivant, avaient été les animaux: l'âne et le boeuf. Ensuite, ce furent les Mages et, finalement, les Juifs. Toutefois, pour Jack, ces histoires ne constituaient que des croyances populaires ou de vagues récits d'aïeux.

Il devait être plus de minuit et demi lorsque Jack se décida, malgré le froid, à prendre un peu d'air frais à l'extérieur afin de rester éveillé et de ne pas rater le prochain train.

Il marcha jusqu'à un boisé où il ramassa une cocotte de sapin par terre.

À cet instant, il entendit une voix sous les conifères: "Saleté d'hiver, mon Jack!"

Jack était hypnotisé, la bouche ouverte. Il était dans tous ses états, bouleversé, n'en croyant pas ses oreilles. La voix semblait provenir du loup.

-- C'est bien moi qui te parle, Jack", enchaîna l'animal. Si tu avais le coeur de la grosseur de cette cocotte, aussi petite soit-elle, tu aurais assisté à la messe de minuit. Il est trop tard maintenant. Allez, suis-moi, nous avons à discuter, dit le loup de sa voix rauque.

"Nous? Et d'abord, ce loup, comment pouvait-il parler le langage des humains?" se demanda-t-il. Jack suivait cet animal dont le pelage poivre et sel, semblable à celui du berger allemand, le rassura quelque peu.

--Le chien, ajouta Desneige à mi-voix, descend des loups et possède un côté presque humain. C'était suffisant pour chasser les craintes de Jack.

Notre homme, poursuivit-elle, suivait donc le loup sans comprendre le sens véritable des événements. Rêvait-il? Non! Il en était sûr, mais il ne pouvait expliquer davantage ce qui se passait. Avant même de savoir s'il avait encore toute sa raison, il vit devant lui, sous un bouleau, un castor et un lièvre qui jasaient.

 

-- C'est incroyable! C'est magique, c'est... dit Jack, énervé.

-- Chut! répliquèrent les animaux. Il ne faut pas réveiller notre ami l'ours.

D'une grotte près du bouleau provenait un léger ronflement.

-- Les humains sont vraiment bêtes!

Cette phrase venait du haut d'un sapin, face à l'endroit où Jack se tenait. Le plumage du harfang rayonnait sous la clarté lunaire.

--Évite d'écouter tout ce que raconte le hibou. On le compare, à juste titre, aux humains mélancoliques qui fuient la société.

-- Mais p... pa... par quelle magie pouvez-vous..., balbutia Jack.

-- Si nous parlons le langage des humains la nuit de Noël, interrompit le loup, c'est uniquement pour le salut de vos âmes.

Jack vivait un véritable conte de fées. Les animaux lui parlaient, mais, plus encore, ils lui adressaient un message important.

-- Jack, le temps presse.

Le loup était assis sur ses pattes arrières.

-- Au son du carillon qui annoncera la fin de la messe de minuit, le charme sera rompu. Écoute ce que nous avons à te dire. Même si vous, les humains, dominez la race animale, vous devriez être attentifs à nos comportements afin que s'établisse la paix dans le monde.

-- S'il existe une vie de famille exemplaire dans la forêt, ajouta le lièvre, c'est celle du castor. Fidèles et constants, les castors choisissent leur partenaire pour la vie. Malheureusement, on ne peut pas en dire autant des humains.

 

-- Et nos jeunes grandissent dans un environnement sain où toute la famille s'occupe d'eux, ajouta le castor, qui s’était levé expressément pour parler à Jack, abandonnant son bout d'écorce d'aulne. Une chose plus importante encore, Jack, est que chaque génération respecte la précédente. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes soumis. Il arrive qu'il y ait des discussions houleuses ou qui finissent par s'enflammer, dit le castor en affichant un rictus.

-- C'est pareil pour les loups, dit le lièvre.

-- C'est un fait, confirma le loup, notre société est basée sur la famille. D'ailleurs, les liens et les relations sociales se resserrent encore plus en hiver. Ça nous permet de passer à travers les temps difficiles et les années de grande misère. Il vous serait profitable de faire de même durant les récessions et les grandes épreuves personnelles.

-- C'est grâce aux loups aussi, enchaîna le castor, que l'équilibre naturel du gros gibier est maintenu et que la survie de plusieurs espèces n'est pas menacée.

-- C'est vrai, rétorqua le lièvre, les armes de chasse du loup sont utilisées sciemment et non pour faire le mal, pour avoir du plaisir ou pour gaspiller...

Les oreilles du loup étaient dressées, sa tête haute, le pelage de sa poitrine en évidence. Il était le roi des forêts du nord et il se pressa d'ajouter à ces paroles éloquentes :

-- Nous ne faisons pas que respecter nos propres règles mais aussi celles des différentes meutes et des autres espèces de loups qui habitent ce grand territoire.

Jack écoutait et ne savait que dire. Après tout, le comportement de certains animaux était davantage un exemple à suivre qu'à désavouer. Qu'était devenue la famille? le respect entre aînés et plus jeunes, entre les peuples de la Terre? le respect et l'équilibre écologique de la planète? La

 

société de l'homme avait rejeté une telle part de ses valeurs fondamentales qu'un retour aux sources était rendu nécessaire.

-- Ne prends pas cet air triste et affligeant, Jack, dit le lièvre, qui alla se blottir contre lui. Une fois, un randonneur m'a sorti d'un piège, ajouta-t-il, en montrant la cicatrice à sa patte droite.

-- L'humain est bon, Jack, dit le loup. Mais il faut lui rappeler régulièrement qu'il dirige ses efforts dans la mauvaise voie. C'est pourquoi il est important, au moins une fois l'an, qu'il réfléchisse aux besoins des autres; qu'il cherche des moyens pour mieux aimer et aider ses pairs.

-- Si les loups marchent à queue leu leu dans les bois, dit le castor, c'est pour ménager leurs forces. Il est en effet moins épuisant de mettre sa patte dans la marque d'un autre, surtout lorsque la neige est épaisse.

-- C'est parce que nous avons pris exemple sur les oies, dit le loup, modeste. Lorsqu'elles s'envolent vers le sud, elles se placent en forme de "V". De cette façon, elles sont moins épuisées et réussissent à atteindre leur destination deux fois plus rapidement. Si les humains travaillaient ensemble et dans la même direction, ils atteindraient plus vite et mieux leurs objectifs, leurs rêves.

-- Au retour des oies, nous réveillons l'ours, ajouta le castor, et c'est la fête!

Au loin, on entendit les cloches sonner. Jack sentit un long frisson lui traverser le dos. Tout devint vague, et il tomba évanoui à la dernière phrase du loup: "Joyeux Noël, Jack! Et n'oublie pas que les animaux parlent de paix durant la nuit sainte."

Lorsque Jack reprit ses esprits, il était assis près du poêle, dans la petite gare. Le caissier frottait avec ses mains les pieds de Jack afin d'activer la circulation sanguine.

 

-- Nous étions inquiets, dit l'homme. Vous auriez pu mourir de froid dans ces bois. À ces mots, Jack entendit le fifre du train. Il regarda par la fenêtre et vit la machine de métallique jaillir des bois sombres.

Comment était-il arrivé jusqu'à la gare? Avait-il vraiment parlé aux animaux? Bien des questions demeurèrent sans réponse. Une chose était certaine. Depuis cette veille de Noël, au village, on parlait d'un autre Jack: un être qui pratiquait les valeurs chrétiennes: la bonté, la générosité, l'amour, le pardon, la simplicité.

LE PASTEUR BLANC

 

 

DEHORS, il faisait terriblement froid. Ca et là, de petites bourrasques de neige s'élevaient en parcourant le sol, comparables à des draperies accrochées à une corde.

Desneige et Véronique marchaient à queue leu leu, quelques bûches sur les bras, sous le ciel blanc, opaque, dans le bruissement silencieux qui enveloppe le retour à la chaumière.

Véronique avait enfilé trois paires de mitaines, les unes dans les autres, afin de se protéger du froid. Et malgré un nuage fait de laine, entourant son cou et lui piquant la gorge, la petite tremblait comme une feuille.

Elles rentrèrent à la maison.

Après qu’elles se soient réchauffées convenablement et après qu’elles aient pris un chocolat chaud, grand-mère s'adonna à ses tâches quotidiennes. Véronique, quant à elle, s'écrasa face à la fenêtre, immobile devant les rafales qui fouettaient la vitre. Desneige alla la rejoindre et lui mit la main sur l'épaule.

-- Qu'est-ce qui te rend maussade, ma petite?

-- Grand-mère, il n'y a rien à faire aujourd'hui, dit Véronique sur un ton grommelant, elle qui voulait glisser avec le toboggan. Mais il faisait un froid terrible dehors.

-- Rien à faire? Tu pourrais lire, dessiner, écrire une lettre à une amie.

Véronique poussa un long soupir en signe de négation.

-- Tu pourrais peut-être remettre un peu d'ordre dans ta chambre, ajouta Desneige pour taquiner sa petite-fille. Tu sais, Véronique, nos ancêtres ont beaucoup usé d'imagination afin de survivre aux

rigueurs de l'hiver, une saison ennemie au début de la colonisation. L'intensité du froid faisait

craquer les maisons, brûlait la peau des hommes au travail. Il s'agissait d'une saison où les gens étaient souvent privés de vivres, où tout n'était que silence, immobilité et mort. L'imagination était l'une des bonnes façons de combattre ces hivers de jadis. Ici, dans notre village, elle porte un nom: celui d'Élisa Moses.

-- Élisa qui? dit Véronique, qui détourna son regard et observa sa grand-mère.

-- Élisa Moses, du simple givre de la nature, pouvait imaginer tout un livre d'aventures.

Et voilà que Desneige se mit à raconter une autre histoire de Noël.

* * *

-- En carriole? Oh mon Dieu! merci infiniment, s'exclama Élisa, tombant à genoux sur le plancher, les mains jointes.

Elle n'avait jamais voyagé à bord d'une voiture montée sur patins. Élisa accueillit la nouvelle avec enthousiasme et excitation.

-- Cesse de faire l'idiote et promets-moi plutôt d'être polie

avec monsieur Blanc, ajouta immédiatement sa tante.

Une lueur d'incertitude traversa son visage. Elle connaissait bien sa nièce, qui n'avait pas la langue dans sa poche, et elle ajouta:

-- Tâche au moins de ne pas l'insulter. On dit qu'il est un homme sévère mais bon.

Après les classes, Élisa était demeurée chez sa tante, qui habitait une maison à proximité de l'école. Une pluie glacée était tombée toute la matinée, suivie d'un froid vif qui avait rendu la

conduite des véhicules dangereuse et les chemins de campagne dans un état lamentable.

Au téléphone, la mère d'Élisa avait annoncé à sa soeur que le pasteur Blanc allait passer en carriole devant leur demeure après le souper. Non sans maugréer, le pasteur avait accepté, lui qui était du genre solitaire et fort indépendant.

Élisa attendait dehors. Elle se plaisait à regarder les étoiles à travers les longs glaçons suspendus aux lambrequins, lorsqu'elle entendit le bruit de grelots, caractéristique d’une carriole. Elle se tourna vers la fenêtre de la cuisine et souffla un bisou à sa tante chérie avant de se placer précipitamment en bordure du chemin.

La carriole, tirée par un superbe cheval normand, s'immobilisa devant l'entrée. Élisa commença la conversation par "Bonjour, monsieur Blanc, et je vous dis cela sans me moquer de la couleur de vos cheveux."

Une touffe de cheveux blancs dépassait du chapeau que portait fièrement le pasteur. James White aborda directement la remarque d'Élisa. Il était le genre d'homme entier, franc et honnête.

-- Chère enfant. Je suis le pasteur James White, et tu voudras bien m'appeler monsieur White, dit-il sèchement avec une voix grave. Allez, monte! Nous sommes déjà en retard.

Élisa ignorait tout de cela, elle qui croyait que monsieur Blanc était son véritable nom. Elle apprit, plus tard, que ce sobriquet lui avait été attribué, bien des années plus tôt, par des francophones catholiques de la région.

Le pasteur fit claquer son fouet. La carriole était confortable: on posait ses pieds sur des briques chaudes et une belle fourrure couvrait le siège. Une autre peau servait à s'abriter les genoux, mais Élisa, contrairement au pasteur, s'enveloppa jusqu'au cou.

-- Nous sommes en hiver. Tu devrais te vêtir plus chaudement, dit-il d'un ton rébarbatif.

-- Je suis désolée, monsieur, mais je ne pensais pas retourner à la maison en carriole.

 

James White n'eut pas le temps de commencer sa phrase, Élisa ajoutant immédiatement:

-- Je ne saurai jamais comment vous remercier de tant de gentillesse. Une balade en carriole avec vous est pour moi le plus beau cadeau de Noël. Peu importe si je dois mourir de froid.

Le pasteur voulut s'exprimer à nouveau, mais il en avait oublié les mots. Il tint cependant à rétablir un fait.

-- Ne va surtout pas raconter à tes amis que je ne possède pas d'automobile. C'est uniquement parce que les chemins sont glissants et mal entretenus que je prends la carriole.

Une épaisse couche de neige durcie, glacée par endroits, recouvrait la route. Le crissement des patins s'ajoutait au charme du décor pittoresque de la région. Ils glissèrent devant un petit cimetière familial, attenant à une immense grange-étable circulaire, paraissant sortir tout droit d'un conte de fées.

-- On raconte que ces granges sont rondes afin d'éloigner le diable qui a l'habitude de se cacher dans les coins, avança Élisa.

-- Des sornettes tout ça, rétorqua le pasteur. Est-ce que tu crois n'importe quoi, n'importe qui, sans jamais te questionner?

-- Mais non, monsieur White. À l'école, tout ce qui sort de la bouche de cette commère de Liliane McDuff me laisse complètement indifférente. Oh! regardez, monsieur White. Ça ressemble donc à ça, Chandeleur...

Élisa contemplait le paysage avec émerveillement. La carriole descendait un chemin en pente recouvert d'un toit de branches enneigées.

-- Chandeleur? Où est-ce exactement? demanda James White, véritable autodidacte de la géographie québécoise.

 

-- C'est près de la ville de Québec, un petit village entre Neubourg et Granverger.

-- Je vois, dit-il en soupirant. Chandeleur est un lieu imaginaire. C'est dans ta tête, tout ça.

-- Non, monsieur White. Vous n'y êtes pas du tout. Tenez, je vais vous montrer où Chandeleur se trouve.

Élisa s'enfonça la main dans la poche de son manteau et en sortit un roman fantastique. Elle ouvrit le livre à ses premières pages et montra, sous les reflets lunaires, un semblant de carte.

-- Range ce livre, Élisa, dit le pasteur sans même le regarder. Tu sais, il n'est pas bon, même pour une enfant de ton âge, de vivre dans les rêves et la fiction. Connais-tu ce proverbe: "Il y a l'or et la profusion des perles, mais la parure précieuse, ce sont les lèvres instruites."?

Élisa hocha la tête.

-- Il a été écrit par le roi Salomon. Ce proverbe enseigne aux hommes l'importance de découvrir les réalités entourant le monde, mais surtout, il les met en garde contre ses attraits et ses pièges, notamment les livres de fiction.

Le pasteur fit une pause avant de terminer sa leçon de morale.

-- Il est sans doute séduisant de lire un livre comme celui que tu as là, mais la vérité se trouve dans la Bible. Seulement dans la Bible, petite.

Élisa eut un moment de silence, comme si elle adhérait à la pensée du pasteur.

-- Monsieur White, dites-moi pourquoi Jésus inventait des histoires et des paraboles pour expliquer la volonté de Dieu?

Le pasteur réprima un sourire.

-- Pour se faire comprendre des sages et des hommes de bonne volonté, répondit-il.

 

Une lueur d'espoir traversa le regard d'Élisa.

-- Je crois que celui qui a imaginé le village de Chandeleur a voulu faire la même chose, dit-elle gentiment, la prunelle câline et les yeux brillants.

Élisa appuya sa tête contre l'épaule du pasteur. Ses longs cheveux bruns lui donnaient l'air d'une petite Miss en carriole. James White soupira, flegme sur siège, ne sachant quoi ajouter d'autre à toute cette discussion. Il fouetta à nouveau le cheval, et la carriole disparut sous le ciel obscurci, passant sous la ramure des chênes en glaçons qui bordaient le trajet.

Chemin faisant, Élisa lui raconta d'autres rêves et histoires issus de son monde imaginaire sans que le pasteur ne puisse y faire quoi que ce soit.

À trente mètres d'une maison, le pasteur interrompit Élisa.

-- Je dois m'arrêter un instant chez les Cleveland.

-- Tante Jasmine m'avait prévenue de ce petit contretemps. Les Cleveland sont une famille pauvre. Ils ont besoin de nourriture et de vêtements. N'est-ce pas, monsieur White?

-- Cesse de parler ainsi. Le père de cette famille est une vieille connaissance. Et puis, sache qu'il y a une chose que ces gens n'aiment pas se faire dire: c'est qu'ils sont des pauvres.

* * *

-- Qu'est-ce que tu as bien pu faire à ce garçon pour qu'il te remercie de cette façon? s'exclama le pasteur sur un ton de réprimande.

-- Rien du tout, monsieur White, je vous le jure.

-- On ne doit pas jurer. C'est mal.

 

Après une courte pause, il ajouta:

-- Il a quand même fallu que tu fasses quelque chose...

-- Si c'est de lui avoir raconté une histoire de Noël que vous voulez parler, soit, j'avoue mon crime. Vous savez, cette histoire où...

Le pasteur lui coupa la parole.

-- Je ne veux pas la connaître. J'espère seulement que tu ne lui as pas créé d'illusions ou de faux espoirs.

-- Oh non! ça jamais, monsieur White. Je ne pourrais jamais me le pardonner. Mais ce garçon me semblait triste à casser la glace d'une rivière. Le fait que nous soyons riches ou pauvres ne doit pas être un obstacle à l'imagination.

Élisa resta muette durant les minutes suivantes. Bizarrement, cela ennuya le pasteur qui se sentait un peu coupable de l'avoir abordée aussi brusquement. D'une voix posée, il dit:

-- Savais-tu, petite Élisa, que c'est la première fois qu'une personne voyage avec moi et converse avec autant d'ardeur. J'ai plutôt l'habitude de me parler à voix basse.

-- Je comprends, monsieur White, et je ne vous en tiens aucunement rigueur.

-- Bien, dit le pasteur pour clore la discussion. En tout cas, ton histoire lui a vraiment fait plaisir.

-- Monsieur White, est-ce que Dieu est le père de toutes les choses en ce monde?

-- Bien sûr, quelle question!

-- Alors, il est aussi le papa des lutins et des fées. Merci mon Dieu pour ces belles choses...

Élisa ferma les yeux et fit semblant de prier très fort, figeant le pasteur qui s'apprêtait à répliquer.

Depuis qu'il exerçait son ministère, James White en avait vu de toutes les couleurs. Cette fois, la situation le dépassait. Il se faisait donner la leçon par une fillette de onze ans.

 

Un kilomètre avant d’arriver à la maison d'Élisa, la carriole se retrouva sur un vaste plateau offrant un panorama enchanteur, découpé par les majestueuses Appalaches. Le firmament était rempli d'étoiles, et Élisa les admirait, la tête renversée.

-- Nous sommes tous les enfants des étoiles..., dit-elle vaguement, citant un astrophysicien. N'est-ce pas merveilleux, monsieur White, de prendre conscience que le carbone de notre corps est le même que celui des étoiles? C'est la preuve incontestable que l'univers et les êtres humains ont le même créateur.

-- Je constate que ton imagination a quelquefois bien des mérites, ajouta le pasteur en levant son regard vers la voie lactée.

-- Bientôt ce sera le solstice d'hiver, dit-elle, la naissance d'un nouveau soleil et la Noël... Savez-vous, monsieur White, pourquoi il existe tant d'histoires au sujet de cette fête?

Le pasteur, maintenant habitué aux questions de la petite, avait compris qu'il ne servait à rien de répondre. Il fit signe de la tête que non. Ils arrivèrent chez Élisa lorsqu'elle ajouta:

-- J'ai toujours comparé l'imagination à un petit soleil qui fait fondre les coeurs trop froids.

Le pasteur se tourna vers la fillette, et ils s'esclaffèrent. La mère d'Élisa, avertie par la musique des grelots, était sortie à leur rencontre.

-- Élisa, dit aussitôt sa mère, aie davantage de contenance!

Elle connaissait la réputation sévère du pasteur et l'esprit saugrenu de sa fille --deux choses qui semblaient incompatibles.

La mère d'Élisa remercia le pasteur alors que la petite se leva sur la pointe des pieds pour lui

donner un câlin sur la joue. Son chat Ludovic, qui sortait des cèdres, miaulait près de la carriole. Élisa le prit dans ses bras et salua d'un petit mouvement de va-et-vient de sa mitaine le départ du pasteur.

Imaginer que le caractère de James White avait changé était de la même nature que de croire à la semaine des quatre jeudis. Pas même un dragon n’aurait pu influencer cet homme. Cependant, il n'est pas dit que la façon de regarder les choses du pasteur n'était pas différente.

Quelques minutes plus tard, il se murmura tout bas: "Étrange l'apparence que prennent les anges", car le pasteur eut la conviction profonde, ce soir-là, que Dieu avait placé un messager sur son chemin.

 

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