je suis sorti du pensionnat pour les matines
les entendre du haut de la colline
maintenant et ici
où je suis attendri
par les myriades sciures orangées
sombrant sous la voûte opaline
d’automne et déchiré
par le désir
d’écrire
ma vie
et l’infini
et cela étonne-t-il Dieu ou l’écolier
comment est-il possible de quitter
les choses qui respirent
rétablir par soupirs
ce que le Souffle donne et vivifie
c’est une épine empoisonnée
amarrée qui flétrit
une rétine
marine
saphir
qui veut mourir
SOUVENANCE II
près d’un petit cloître vert-de-gris
se découvrent de longs champs mouillés
de feuilles d’or et de coloris
c’est l’automne immobile isolé
et même ce qui y vit
y vit à l’égard de ce passé
c’est l’automne près d’une abbaye
et le soleil du midi colore
doucement sa belle orfèvrerie
ce décor laiton qui s’évapore
or je suis devant la vie
la vie qui se cherche dans la mort
SOUVENANCE III
je m’en vais peindre où il n’y a plus de chemins
ni de jardins
et je me devrai d’y rester
sans connaître tout ce que la vie a laissé
de transparence
ou d’apparence
pour être aimé
dans ce bois aux étendues de bronze qui coulentet qui se moulent
en un bloc de fragilité
comme des ombres contrastantes appliquées
sur une toile
aux minces voiles de velouté
et là je ne pourrai détruire mes pinceaux
ni mes tableaux
composés de courtes durées
ni même cette illusion fixée et séchée
ces couleurs folles
ces feuilles molles
et ce rosier
SOUVENANCE IV
ce brouillard est tiède et comme une traînée
de feuilles taciturnes périssables
je le poursuis impénétrable
nocturne et replié
et la déchirure s’apaise enracinée
dans la terre brunie pressentiment
de brûlures se soulevant
défuntes obstinées
et c’est aux confins de ces allées opposées
bleu stigmate et aux couleurs refondantes
que s’échevelle l’apparente
tristesse harassée
SOUVENANCE V
tout n’est que calme douceur et tranquillité sérénité
près de la flamme vacillante
où elle attise d’étranges correspondances
d’intenses sentiments et les mots qui l’enchantent
la première neige l’assonance et ma danse
sensible à la durée
et à l’obscurité
car tout n’est que distances forgées dans le temps
tout est séquences et ballet
comme ces fins flocons qui tombent lourdement
sans provenance
précipités dans la blancheur des roseraies
comme si l’automne en moi bien à l’avance
s’était dispersé avant de se retirer
SOUVENANCE VI
c’est frais dehors et c’est beau par la verrière
où paraît ce sablier diaphane qui libère
graduellement quelques dégradés
légers
mais je suis chagriné
au chevet de ma soeur France la bouquetière
la dentelle ajourée
pour ce délicat faisceau de frivolités
givre embellie et charme
enseveli de parme
où sa poitrine enferme des rosiers
de larmes
SOUVENANCE VII
la fillette a les mains jointes gelées
fébriles et tremblantes
elle est épuisée et n’a pour manger
qu’un pain dur
qu’un lait sur
et ce bruit qui la tourmente
longtemps après ces hivers
de misères
le crissement de pieds nus glacés
précédant les craquements du plancher
ce cri qu’émet la naissance
l’enfance dans la souffrance
c’est Desneiges la petite au teint mat
à genoux devant Dieu
loin de moi sous les flanelles lilas
éventées
violacées
qui me quitte sans adieux
dans une mort somnolente
lénifiante
et embrasse ce qu’elle a enfanté
dans l’espérance sans laisser tomber
ce fragile chérubin
turquin que serrait sa main
SOUVENANCE VIII
quelle exaltation lors de ces glissades
moi et mes camarades
courant au sommet de pentes glacées
prêts à nous amuser
dévalant le tapis durci tapé
jusqu’à la bordée de neige amollie
oh avec quelle joie et nostalgie
près du feu bien chauffé
le coeur rempli de générosité
je tends à m’emparer
de cet instant qui glisse de l’avant
qui s’enfonce froidement se distend
SOUVENANCE IX
je viens vous offrir de prendre le thé
douce architecte voyageuse
radieuse
qui se recouvre du verglas ambré
près d’iris que le gel a soulevé
dans une pièce parée d’orangés
et aux textures somptueuses
précieuse
belle adolescente qui écoutez
le poète fou tendre et affligé
accepterez-vous d’être à mes côtés
d’être câlinée silencieuse
chartreuse
avant qu’arrive le noroît glacé
et fige l’instant où vous m’aimerez
SOUVENANCE X
c’est un pays froid où dès la brunante
on les voit scintiller
dans l’étendard bleu foncé frémissantes
au-dessus des porphyres du coucher
quelquefois sur un voilier de couleurs
à la cime étoilée
elles se drapent dans cette noirceur
frôlant la futaie de sapins glacés
c’est un pays où j’ai fermé mes yeux
pour ne pas les toucher
c’est un pays d’autrefois loin des cieux
que j’ai habité sans le remplacer
SOUVENANCE XI
il neige et mon coeur se souvient de rêves
dans ce novembre d’une enfance
aux envolées si brèves
sans aucune espérance
dans la nuit où veille l’oiseau
il neige sur l’ombre de la chapelle
aux couleurs de chandelles
et de bleus végétaux
il neige sur les ruines et les pierres
sur le passé et les prières
il neige en silence où mon coeur protège
le souvenir d’une mésange
endormie sous la neige
oubliée par les anges
SOUVENANCE XII
l’arceau de fleurs se perd dans les évanescences
d’une vieille mante ocellée
dans ces fenêtres endeuillées
qui évoquent délicatesses et latence
au-delà du berceau de la tonalité
où tout s’imprègne en permanence
où chancelle avec éloquence
cette oeuvre endolorie dans la félicité
SOUVENANCE XIII
que de beaux et verts rubans printaniers
accompagnent cette gamme au piano
dans mon intérieur où trop éclairée
elle ose se donner à l’eau
au travers les algues moirées
c’est un long couloir tracé de dormantes
et d’une verdure éblouissante
qui répand cette musique oubliée
c’est un joli passage de beauté
qui me prépare aux songes des oiseaux
où je m’enfonce après ce dernier
clapotis des rames sur l’eau
dans cette invisibilité
à travers les cercles diffus du verre
et que je laisse derrière
une tresse parmi toutes ces nuées
SOUVENANCE XIV
cette odeur printanière
du lilas mauve et rose
senteur de roses
passagères
le museau du chat rose
tout près des roses
me rappellent grand-mère
dans la chambre étrangère
du divan damas rose
parmi les roses
poussières
et ce cadre en bois rose
et cette rose
qui rappelle grand-mère
SOUVENANCE XV
oh combien combien j’ai aimé ce printemps
à contempler
le champ de fleurs pers
tout près du gué
sur le bord d’une rivière
me reposant sous les ramages du Pleureur
respirant ces aromates bleu lavande
alors que le dôme amande
du ciel se meurt
j’aurais tant voulu prolonger ce printemps
dans ce cortège
où sans révérence
tourne un manège
d’agréables souvenances
de petites lunes blêmes ancoliques
s’inclinant vers une terre mordorée
aux racines ombragées
mélancoliques
oh combien je vais regretter ce printemps
ce mouvement
de pérennité
ce mouvement
dégagé et prolongé
d’un amour en moi que je sens s’éloigner
sur un murmure de branches liturgiques
bercé par un saule empathique
immaculé
SOUVENANCE XVI
je sais comment surgissent ces tourments
je sais émerger des ténèbres
dans la torpeur je sais profondément
comment je finirai
dans la marche funèbre
par spasmes saccadés
entre le rêve remplaçant les crampes
injecté d’étourdissements
et le réel éclatement des tempes
il m’est possible de savoir comment
bien avant la scène effroyable
comment je mourrai à trente-trois ans
en dansant à distance
près de l’insaisissable
en oubliant ma présence
sans être vu sans vêtement pour voir
l’unique dépaysement
que nous refléterons dans le Miroir
SOUVENANCE XVII
lorsque la main s’agite en écrivant
sur le papier du poète visionnaire
lorsque l’enfant va surgissant
et descendant
les marches irrégulières
tenant serrée
la rampe du grand escalier
du monastère
comme un ange transparent s’agrippant
de peur d’être emporté
par la débâcle de l’hiver
lorsque devant la dalle funéraire
sur la nacre lunatique j’entends
une voix métallique et claire
surgir de l’air
c’est que s’enfuit l’instant présent
momentané
c’est la mort dans l’éternité
si familière
parce que le portrait de cet enfant
est celui inventé
par un fou dans un cimetière
SOUVENANCE XVIII
le cygne glisse à travers les nénuphars blancs
son dernier chant
s’est inondé
parmi les émulsions glauques et boréales
qui s’échappent de l’aube sidérale
comme un écho cloîtré
du haut des montagnes il dénoue son nuage
inerte image
jade qui fuse
comme une âme tirée d’un secret mélodieux
qui vous pénètre et s’éloigne des yeux
persistante et confuse
SOUVENANCE XIX
c’est le matin déjà je suis triste je pleure
seul enivré
par cette perpétuelle létale lenteur
qui m’entraîne en douceur
m’enlace à cette heure
comme une grappe entrecroisée
de colombes frôlant l’armoise satinée
déplaçant les nuées
où ma stèle demeure
il est tôt et déjà je ne peux espérer
ni de splendeurs
ni de véritables éclaircies éclairées
je ne peux composer
l’instant superposé
que par brèches sur des lueurs
buvant dans ce calice turquoise prieur
comme le Créateur
dans l’immédiateté
SOUVENANCE XX
je m’en vais loin de la cérémonie
de son lit
les cheveux ébouriffés
et de beaux souliers
de midi
à minuit
temporairement
je suis éloigné
de la noce souhaitée
et je pleure
c’est là mon recueillement
mon élancement
loin de cette église en fleur
où il est peint des fruits mûrs
et vermeils
sur les murs
je m’éloigne pour des lieux de lueur
entre la nature
qui s’éveille
et les rayons du soleil
2
c’est un phalène à l’auréole parfumée
substantielle luminosité
qui se baigne au solstice nuptial
amarante nymphéa et santal
et voilà que je la peins dans l’efflorescence
d’une journée d’une réminiscence
sous la corolle papilionacée
voilà que s’imprime sa nudité
SOUVENANCE XXI
il pleut devant cette falaise
de glaise
et la pluie dévoile mes yeux
sur ce monde d’images
présage
où il ne reste que nous deux
il pleut sur la mer et ma peine
sereine
livide pâle est comparée
à l’écume éternelle
sans ailes
qui s’envole vers l’empyrée
2
la mer a dressé avec peu d’ampleur
l’éclat de mes immortels désespoirs
où depuis mon enfance ils vont s’échoir
laissés comme des vagues du malheur
SOUVENANCE XXII
ce courage entraîné
du rêveur des soirs noirs
à vouloir faire durer
cette obscurité
à vouloir habiter
et à voir dans le noir
toutes ces nuits éveillées
où il a cherché
2
mes rêves sont prisonniers
Muette c’est l’été
l’heure de me rappeler
ne jamais l’oublier
SOUVENANCE XXIII
tout en moi est mobile et ondoyant
tout est bribe et fragment
et je suis enfermé
dans cette intimité
je m’adresse en silence sans regret
à l’étranger
sans clairvoyance j’écris ces feuillets
dans une chambre aux clartés refusées
sans fenêtre sans heure sans encrier
je transmets à celui qui veut mourir
qui n’a su se guérir
l’inconnu me lisant
ce quelqu’un m’écoutant
l’incommensurable monde intérieur
refeuilleté
condamné à se retrouver ailleurs
parce qu’il cherche l’irréalité
immanente de nos proches passés
SOUVENANCE XXIV
j’errais sur ce chemin creux la nuit
ivre et pris de délire
parce que les mots me faisaient rire
parce que j’avais perdu la vie
parce que le silence suffit
à dire qu’on a perdu la vie
mais ma folie cessa à l’aurore
où d’abord
j’entendis des grincements aigus
pénétrants et pointus
se diriger vers moi
et puis jaillir de moi
une image incolore
de la mort
un fou de verre
me transpercer tel un é
c
l
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