PT de la Broue

ou

Un fantastique autour d’une bonne bière

 

C’était le lendemain de l’Halloween : la Fête des morts. Les feuilles virevoltaient dans les rues; le froid recouvrait les fenêtres et j’étais seul. J’avais une triste pensée pour tous ceux et celles qui avaient quitté ce monde. Une toune de Corcoran trottait dans ma tête : " J"espère qui va y avoir de la bière au ciel ".

Mes occupations m’avaient amenées dans ce bar, isolé, inconnu. J’attendais un client, un rendez-vous d’affaire, et dans l’attente, je me réchauffais près de l’âtre. Je fixais le plafond du bar où d’étranges motifs, représentant une série de trois maillons de chaînes, étaient sculptés dans l’albâtre.

Un vieil homme, boîtant, aux cheveux roux, s’approcha de moi. Il m’adressa la parole, d’une voix rauque, pausée : " Auparavant, ce lieu était celui des franc-maçons. Longtemps les catholiques ont jugé ces hommes comme de vrais diables ". Il regarda les motifs au plafond. Je fis de même. L’homme, qui dégageait une forte odeur fétide, prit place à mes côtés et se présenta du nom féminin d’Amélie " L"Âme du soleil ". Je ne s’avais quoi dire, quoi lui interdire; il semblait tellement à l’aise, de l’endroit, de connivence... Il observa la marque de bière que je buvais : une Gargouille blonde, et prit la parole à nouveau :

-- "Nous sommes loin du temps où la marque de la bière était transmise de père en fils, de famille en famille ". Étais-ce un reproche? Je l’ignorais. Étrangement, j’avais peur, peur... de je ne sais quoi? des préjugés sociaux? de mes connaissances de dégustateur de bières qui surpassaient tous mes collègues? Du regard, je tentai de déterminer le type de bière que contenait le verre du vieillard. Elle me semblait inconnu et cela m’intrigua : une rousse avec des reflets noirs, couleur de ténèbres... Il me vint à l’esprit alors de répliquer à sa remarque en tenant compte des circonstances de l’Halloween.

-- " Aujourd"hui, le diable a le droit de s"afficher sur les étiquettes de bières et personne ne craint pour son âme ".

En disant cela, plusieurs étiquettes de bière me revenaient à l’esprit : la célèbre Old Nick, une ale anglaise brassée par Young’s; une Lucifer de Belgique, créée en l’honneur du livre, au même titre, de l’écrivain hollandais Joost Van Den Vondel; une Bière du diable, brassée par Van Der Linden... Toutes des images où le diable était dessiné selon le modèle folklorique connu, avec des cornes, une queue de dragon, etc., tenant une fourchette à steak au-dessus d’un immense charcoal. Je souris.

-- " C"est sans doute parce qu"il a d’lair un peu naïf " répliqua à retardement l’homme âgé.

-- " Vous parlez de qui? ", lui demandais-je, étonné.

-- " Je parle du diable sur les étiquettes de bière. Prenez celles d"Unibroue. Tantôt, avec la Maudite, on l"illustre dans une scène de Chasse-galerie, c"est du folklore pour enfants; tantôt, avec l’Eau Bénite, il semble sortit tout droit d’une galère, d"une prison du nord de Montréal; tantôt il s"avère inoffensif avec la Trois Pistoles et son légendaire Cheval noir, qui aurait construit, selon la tradition populaire, une trentaine d’églises dans le Bas St-Laurent! Il faut vraiment prendre les gens pour des dupes avec de pareils sornettes ".

L’homme avait raison. On avait affaire à un diable folklorique, presque coquin, du moins guère méchant.

-- " C"est étrange, dit-il, comme aujourd’hui les brasseries s"intéressent au gothique " ajouta-t-il à mi-voix, en saisissant ma bouteille et en la tournant dans tous les sens.

Il avait encore une fois raison, me dis-je en moi-même, en pensant à la série Griffon de McAuslan, au logo de la Belle Gueule et à tout le surnaturel et fantastique des étiquettes qui s’offraient devant moi, tournaient inévitablement en caroussel dans ma tête, comme de petits lutins : la Bière de Chouffe, la Berlue...

J’en devins étourdit et cessé aussitôt de penser, de crainte de m’évanouir. À partir de cet instant, je regardai attentivement l’étranger. Il était tout de noir vêtu. Qui était-il vraiment au juste? Comme je n’arrivais tout simplement pas à connaître la bière qu’il buvait, je m’empressai de le questionner à ce sujet. Sa réponse tarda mais fut prompte.

-- " C"est une pure, de la tradition celtique; une bière sans houblon, comme les sorcières les fabriquaient autrefois, avant Jésus-Christ ".

J’esquivai un sourire en coin, presque hypocrite. Il était fou ce vieux, complètement dada. Je commendai au serveur, cette fois-ci, une Gargouille rousse. Puis, je tournai le dos à l’homme et prit quelques documents au hasard dans ma valise. Il partit sans rien ajouter d’autres. Cela me rassura. Non cet homme n’était pas le diable, ni une sorcière déguisée en homme. Il ne faut pas se faire des histoires simplement parce que nous sommes à l’Halloween. N’empêche, qu’aujourd’hui, trois ans plus tard, je cite souvent la dernière phrase qu’il m’adressa, une fois sortis du bar.

-- " L"étiquette n"est que le pâle reflet de ce que souhaite devenir une vraie bière ".

C’était philosophique, métaphysique et presque pataphysique. Mais il avait raison. Les étiquettes de bières sont trop souvent des projets de marketing qui incitent les gens à consommer un produit pour ce qu’il représente; parce qu’il répond à la quête d’identité de la masse ou d’un groupe d’individus; des bières qui ne sont pas à l’image de leur goût véritable, de leurs qualités et de leur singularité. Après tout, le diable d’aujourd’hui avait peut-être pris cette forme-là...

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