PETITE HISTOIRE D’HALLOWEEN

ou la confession d’un étranger

Certes, bien que je sois un étranger, que j’habite une petite ville de l’Estrie depuis maintenant trois ans, il ne sait jamais passer une seule journée sans qu’une dame ne m’ait adressée un sourire; un homme ne m’ait tendu la main. Non, il fait bon de vivre ici. Les gens sont accueillants, aimables et serviables. Puisses cela durer éternellement!

Le paysage de la région l’est tout autant –et plus particulièrement l’automne, saison que je prévilégie. Et quelle joie m’anime le soir de l’Halloween, fête des fêtes, lorsque j’accueille les petits enfants, avec leur naïveté charmante, quasi déconcertante, costumés en zombie, loup-garou, sorcière. Un temps où la ville baigne dans un halô de noirceur, éclairée par les lumières des rues, ici et là par les jack-ô-lanternes des maisons.

Sans doute parce que je suis natif d’un pays de l’Europe, que j’ai reçu une éducation et des valeurs particulières --autres moeurs et coutumes--, par moment, tellement tout semble différent des gens d’ici, j’ai l’impression d’être né à une autre époque. Contrairement à la tradition, ce soir-là, j’offre aux enfants des lucioles. Des mouches-à-feux que je capture la veille, en campagne, le long des chemins creux, près des mares et des nombreux cimetières protestants qui sillonnent les champs. Et n’allez surtout pas croire que les petits préfèrent les bonbons aux lucioles. Leur sourire et leur regard émerveillé m’en convaint plus que tout.

Soit! Trève de balivernes. Si j’écris dans ce journal aujourd’hui, ce n’est pas pour parler de lucioles et de l’Halloween. C’est pour témoigner d’une chose capitale. Cette confidence est d’autant plus signifiante parce qu’elle provient d’un homme atteint de la porphérie de Günter, un homme âgé de... Peu importe, l’âge a si peu d’importance lorsqu’on parle de la mort ou de la vie. D’ailleurs, il existe tellement d’occasion où l’âge a si peu d’importance : en amour, à la naissance d’un enfant, lorsqu’on est heureux, après une victoire, lorsqu’on célèbre une réussite. Lorsqu’on est soi-même et enclin à la joie, l’âge n’a guère d’importance. Le temps n’existe pas : " les amoureux sont seuls au monde ", dit la maxime.

Je tiens à me confesser publiquement afin que l’on me reconnaisse la prochaine fois lorsque je marcherai dans les rues de la ville, le jour, la nuit. Le jour, il est facile de reconnaître un étranger : visible par sa différence, la façon de se vêtir, la couleur de sa peau, de ses cheveux. La nuit, cela est plus difficile. On ne peut pas juger l’apparence aussi facilement: notre unique repère demeure la voix entendue, les mots pendus aux lèvres, la rigueur et la teneur du discours. On ne peut juger que l’intérieur des gens. Il n’y a guère de place aux préjugés.

Je me nomme Vincent. Je suis un vampire. Le dernier de la grande race de V’lan, de la Transylvanie. Le dernier, je tiens à le souligner. N’ayez crainte, je ne porte pas de costume macâbre ou " gothique " comme le dirait les ados. Je suis innofensif. Je me prépare à mourir ici, dans cette petite ville estrienne.

Oui, je désir mourir au milieu de la nouvelle génération de vampires. Ceux que j’appelle les " vampires de l’esprit ". Ce sont des êtres impitoyables, voire redoutables : ils sont méconnaissables au milieu de la foule car ils s’habillent autant en haillons qu’en complet ou en robe de soirée. Ils appartiennent à toutes les classes sociales, n’ont pas d’âge spécifique, homme et femme. Par-dessus tout, cette race de vampire attaque leurs victimes le jour comme la nuit.

Cependant, il est possible de les reconnaître, d’identifier les vampires de l’esprit à leurs propos désobligeants à l’égard des individus, de leurs amis, de leurs voisins, de leurs collègues de travail. Lorsqu’ils parlent, ils sont enclin aux préjugés : ce sont le plus souvent des comérages, des discours superficiels qui portent préjudices aux autres, qui blessent profondément l’intimité des personnes, et pire, ce sont des faits qui ne les concernent même pas. Ces vampires sont reconnaissables également à l’attitude mesquine qui les habite : lorsqu’ils savourent l’échec d’un voisin, contemple la situation malheureuse d’un citoyen, applaudissent la désolation humaine.

Du moins, les vampires de jadis s’attaquaient à l’aspect physique de leurs victimes, au corps, à ce qui est mortel chez l’humain. Cette nouvelle race boit la vie des individus en suçant leur esprit, ce qui est immortel. Car les vampires de l’esprit empoisonnent l’existence des gens, les étouffent : leur enlève l’énergie nécessaire pour survivre à une société malade et égocentrique; tuent leur joie de vivre, enterrent leur gaïété. Ils sont impitoyables, et qui sait, ils sont peut-être à l’origine du mal de vivre qui recouvre la ville : ceux qui cherchent à se suicider, qui tombent dans une dépression, qui sont malheureux et moroses, renfrognés, parce que jugés, condamnés, rejetés, incompris et jalousés par cette conspiration de vampires.

Oh oui! dans cette petite ville de l’Estrie, il fait bon de vivre. C’est un bien joli endroit : une perle où les citoyens sont gentils et sociables. Mais, je l’avoue, un lieu envahit par un voile grisâtre : une bruine d’automne qui se renouvelle chaque jour de l’année; une brume qui demeure au sol malgré l’aurore passé. Une ville où la compréhension humaine et le respect de la différence ont disparut; où l’acceptation de valeurs différentes n’a pas lieu d’être. Puisses ce mal nous quitter un jour...

Vincent Amélia

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