Jamais sans doute, il n'y eut tant de gens pour écrire cette sorte de chose que personne ne lit.

Georges Mounin

Je suis condamné dès toujours, pour jamais.

Arthur Rimbaud

La poésie ne manifesterait que l'impossibilité de dire quelque chose. Elle désignerait l'enfermement de l'homme en lui-même et son incapacité à sortir de cette prison.

J-L Joubert

 

 

 

C'est uniquement parce que nous sommes de curieux anges incarcérés parmi les étoiles --condamnés à vivre l'imperfection, la misère, la souffrance, l'horreur et, surtout, à connaître un monde limité par les sens-- que nous sommes libres au regard de l'imaginable et qu'essentiellement notre tâche temporelle consiste à incarner l'inimaginable.

Ce recueil est pour ma soeur France, poétesse dans l'âme. Merci pour ton amour et ta compréhension de la vie.

L’AUTEUR

 

 

 

 

 

Prolégomènes

Lettres et critiques littéraires

et à propos

de l' influence créatrice...

 

 

Saint-Armand, 6 juillet 1992

Monsieur Coulombe,

Vous faites bien de me relancer. J'ai été si occupé que j'en suis devenu négligent. Voilà une explication qui n'est pas une excuse...

J'ai pris le temps, cet hiver, de lire votre manuscrit. Je préfère la seconde partie (Opus 1-4), où il y a des trouvailles et de l'invention --et de l'artificiel, mais cela, c'est la rançon du risque couru. Souvenances ne me plaît pas --l'abondance des rimettes. Je ne crois pas que vous seriez bien aisé de publier cela.

Quant à la préface, j'y songeais quand m'est parvenue une lettre d'un poète (je tais son nom) qui m'avait demandé lui aussi une préface. Il n'était pas satisfait de mon texte. Je me suis alors juré que les préfaces, c'était fini (j'en aurai tout de même signé une bonne douzaine). Oui, je sais, j'aurais dû vous prévenir : c'est là que j'ai péché par négligence. Pardonnez-moi, je vous prie.

Et croyez que je vous garde mon bon souvenir.

Jacques Brault

 

 

 

"Vous m'avez conquise avec Souvenances. Votre trait, de plus, est sensible et burine le coeur. La musicalité est en effet charmante, et vous possédez une façon farouche de faire vivre la nature."

Michèle de Laplante

pour De La Tombée

 

 

"Comprenez qu'en 1996 la rime tend à effacer le caractère singulier du poème. Lorsque cela n'est pas le cas, il s'agit d'un tour de force peu commun que vos poème (note de l'auteur: telle quelle dans la lettre) ne parviennent pas à atteindre."

Léon Guy Dupuis

pour Entrelacs

 

 

Coaticook, juin 1992

Monsieur Paul Wyczynski,

Il y a quelques années, j'enseignais à Lebel-sur-Quévillon, une petite municipalité du Nouveau-Québec, et quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque j'entendis réciter les vers d'une traduction gaélique de Voeux brisés.

Comment ne pas demeurer perturbé lorsqu'on entend réciter des vers comme Nelligan écrivait les siens: de la musique bien avant des mots? Comment ne pas entendre cette possible influence devant tant de similitudes au niveau du lexique: les Hélas!, Vaisseau d'Or, soleil, couleurs et expressions marines qui voguent sur Voeux brisés?

 

 

 

Et devant l'étonnante correspondance d'images, que dire... que dire devant ces vers nelliganiens "...la sirène dans l'Océan trompeur", "...les trésors que les marins profanes", "mais il vint une nuit", et ceux de Voeux brisés: "Vous m'avez fait une promesse et c'était un mensonge... la promesse d'une chose qui n'est pas possible, de me donner des gants taillés dans la peau d'un poisson", "...après le passage du voleur", "il était tard hier soir", etc.

Élément plus frappant encore: le thème principal. Les deux poèmes tournent autour du désespoir de l'être, de l'incompréhension du monde extérieur: affectif (femme/mère), spirituel (Dieu/religion), existentiel (désir de vivre et de survivre). "Vous êtes venu m'enlever tout... vous m'avez pris ce qui est devant moi et ce qui est derrière moi... et ma pire frayeur, c'est que vous m'avez pris Dieu en même temps."

Serait-il possible que Nelligan ait été influencé par ce poème dans la rédaction du Vaisseau d'Or? --Ou, si on veut, dans Ses Voeux brisés? Dans Ses Faux espoirs?

Bien à vous, monsieur Wyczynski.

Daniel Coulombe

 

 

Ottawa, 19 octobre 1992

Monsieur Daniel Coulombe,

Mes récents voyages, recherches et occupations de toutes sortes ne m'ont pas permis de répondre à votre gentille lettre accompagnée de Voeux brisés.

 

 

La traduction française du gaélique par Lady Gregory est très belle: c'est un fait que Nelligan s'intéressait à la poésie irlandaise. Il a relativement bien connu Thomas Moore et il a eu une "petite" inclination pour les Irish Melodies. Je ne pourrais toutefois vous dire s'il connaissait ce morceau. L'image du "Vaisseau d'Or" comme expression se retrouve chez beaucoup de poètes: chez Baudelaire, Verlaine, Rimbaud entre autres.

Sans qu'on puisse parler d'une influence réellement subie, il reste cependant que le rapprochement demeure intéressant. Je garde votre envoi dans mon dossier qui regroupe les documents ayant trait au Vaisseau d'Or nelliganien.

Je vous remercie beaucoup pour l'intérêt que vous portez à la poésie et à Nelligan. Continuez!

Paul Wyczynski

 

Côte-des-neiges, avril 1984

Université de Montréal

Travail de recherche en Études littéraires

Je ne me sens pas attiré par les grands poètes --plutôt, je n'ai aucun plaisir, guère d'émotions lorsque je lis les poèmes des Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, Federico Garcia Lorca, etc. Mes poètes préférés sont discrets, écrivent dans l'ombre des Institutions. Régulièrement, je récite tout bas leurs vers... par une nuit chaude et humide, passant sous l'ogive des arbres qui longent la rue Descelles, une Marina Tsvétaéva:

Les vers naissent comme les étoiles et les roses,

Comme la beauté dont la famille ne veut pas,

Et aux couronnes et aux apothéoses,

Une seule réponse: mais d'où me vient cela?

Nous dormons --et à travers les dalles de pierre,

De l'hôte céleste percent les quatre pétales.

Sache-le, ô monde! Le poète découvre dans ses rêves

La formule de la fleur et la loi de l'étoile.

 

 

...à l'aurore, au cimetière Côte-des-neiges, un Toulet:

Dans Arle, où sont les Aliscams,

Quand l'ombre est rouge, sous les roses,

Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses,

Lorsque tu sens battre sans cause

Ton coeur trop lourd,

Et que se taisent les colombes:

Parle tout bas, si c'est d'amour,

Au bord des tombes.

 

 

 

août 1998

En réalité, l'authentique influence poétique est la découverte de la poésie même: un enregistrement, le spectacle d'Émile Nelligan de Monique Leyrac, le 22 novembre 1975, au Théâtre St-Denis.

En réalité, toute influence créatrice dépend autant de la vie d'un artiste que de son oeuvre. Les deux semblent inséparables, comme le dedans et le dehors de l'univers. L'influence créatrice en poésie se limite très peu aux similitudes des mots, des images ou des thèmes. L'influence créatrice est essentiellement celle de l'art et de l'esprit, de la recherche de sens d'une image dans le temps et l'espace, à un moment précis, ipso facto, unique et irréductible.

Comment l'influence surgit-elle en nous --pourquoi l'influence ressemble-t-elle à la brise ou à la bruine? Chose certaine, il arrive que des images naissent à l'intérieur de l'être, dans une oeuvre, et prennent vie --deviennent la vie--, s'installent dans un monde second, sacré, incommensurable, irremplaçable.

 

Depuis bientôt vingt ans, le poète prépare l'arrivée de "la consistance interne de la réalité de Sylvia de l'Eau rose". N'est-ce pas là l'influence créatrice de l'authentique mythe nelliganien?

P.-S. Ici, j'ajouterais, dans le but de piquer la curiosité des lecteurs, une phrase tirée d'une nouvelle, écrite en 1996, "Le Professeur à la bicyclette verte" (Bar Ailleurs Éditeur): Il existait un moyen de transmettre aux enfants l'influence créatrice...

 

 

 

 

 

Opus 10

 

1

Chantait devant cette glace

Le fantôme d'Amélie la fruitière

Sois légère fenêtre de l'ombre

Légère aux côtés des reflets

Tout ce vent la rosée et la nuitée

La lune brune des vingt et un ans

Murmurent son goût perse de pêche

Parait face au papier de table

 

 

 

 

2

Vainement la pluie chaude banale se dissipe

Sans réponse de la chambrière à la peau hâlée

Impunément la dame au chignon défait

Et au revers de dentelle tavelée l'appelle

Les fillettes jouent au cerceau à la ronde

Sur sa chaise cannée chapeau de paille tressée

Voilà-t-il pas que la chétive époussette

Dans les moussons le lavis de la bohémienne

 

 

 

 

3

Ruban des sous-bois et des musiques

Ensemble au lit flottant des vignes

Ensemble tresse de chambre hantée

Que la main gauche retrouve

Recueille les cendres de sa bouche

Dans l'âtre des soupirs avinés

Le baiser follet sur sa nuque

Que les vendanges ont fait oublier

 

 

4

Les gouttelettes se déposent sur la gouttière

Cherche Amélie la libellule avec le geai

Près du pot de bégonia à la truffe du chat

À l'aube laisse le ré du piccolo t'envahir

Un matin viendra où dégustant une mangue

À la fraîche provenant du déambulatoire

Face aux pigmentations bluesroses

Tu trouveras la chrysalide attachée à l'hélianthe

 

 

 

 

5

Voilà Frédérico l'étendue ibérique

Écluse de l'éden négro

Voilà l'attente de la grue couronnée

Aux battements de toiles picasso

Fais de Léonis l'oiseau-trompette

Eh! Craquette petit crépus près du châssis

Peins d'indélébiles teintures or et noir

Fais de Léonis la paume d'un rêve

 

 

 

6

Autour de nous un glas de froid

Foisonne les nids des vieux

Dormons dans les jardins de duvet

Dans les tentures nous le savons

D'un si grand secret tremble la chair

Ô! combien intime tu deviendras

Pulpe murale et décès sans nuage

Parmi les tissus transparents

Partout les pipettes les doigts hachures

Sur ta peau satinée et le papier glacé

Partout te représente d'après nature

Et je sens la lame du sang se figer

 

 

 

 

 

7

Quelque part en travers les voilures du moulin azoïque

Les cailloux enflammés la prairie peignée vers le ponant

Quelque part triomphe la grâce sans crainte

Tard jusqu'aux tessons coeur des tournesols

Une brindille sur le canevas réfléchi d'orangées

Épouse les franges insinuantes immatérielles

Les volets fermés la dame aux beautés assoupies

Quelque part Amélie apprivoise les lignes du poète

 

 

 

 

 

8

Magnifiant la vierge folle dans les chardonnays

Au peigne de buis et à la jupe traînante

Finement brodée d'aigles de fils d'or

Mémorisant avec le verdier dans les épines

Avec des fleurs du langage sans tapisserie

Où n'existe ni feuille caduque ni jacinthe d'eau

Je me réchauffe auprès du lémure incendié

De la dame au corset de mailles cintrées

Dans l'escalier je me console du papillon moquette

Et je vois cette femme-oiseau de fleurs inhumées

Amélie ballerine sur l'éclaboussure des rendez-vous

Brisée la penne et détruire l'exaltation des étoiles

 

 

 

9

Amie moi qui suis refermé sur la forêt sereine

Dites-moi tout dites-moi l'inconsolable solitude

Alors que les paysans arrachent les chardons

Bleuescendres et averses douces font mélodie

Et le secret de l'attirance os gris et argenté

Demeure scellé éclairé d'un verre multicolore

 

 

 

 

 

10

Les dessins fabuleux au pied de la source

Reine du ciel pluvial ciel provoqué

Et du cheminement dans les crevasses

Naît la statue de l'indicible Amélie

L'univers insondable et limpide

Et mes mains glacées dans l'obscurité

Dans le clair minerve d'un immense graal

Quand la terre est gonflée d'eau

Que les marécages des lys enchantés

Tracent l'itinéraire de la licorne

Tenant dans une main l'illumination

Dans l'autre le sortilège de la madone

 

 

 

11

Après l’averse près de la mare

Voir de sa paume répandre secrètement

Le baume savonneux de fleurs vivaces

Alors qu’elle embrasse le temps

Les voies des caresses et des Âmes

C’est boire l’esprit en elle d’elle en moi

Boucle de cheveux qui tombe

Se tresse aux mailles pourpres de laine

 

 

 

 

 

 

 

Opus 11

 

 

 

 

 

 

parmi février frêle

frileuse incertitude

le passereau dans sa gouve

et les glaïeuls ployés

violacés et mauves

dessous la solitude

l'azulejo se mêle

à la fiancée

 

 

 

 

 

 

 

ce soir de silences seuls

quelle vérité

germes de gouttière

glaçons transis de l'heure

linceul

estompé par les lueurs

ce combat enténébré

de l'esprit et de la chair

 

 

 

 

 

 

 

 

et toi esquisse imprudente

danse évasée

mouvements avilis

épouses aux jupes en tarlatane

que les arbustes sentent

papier d'émeri

dans l'enceinte je te prie

avec des lèvres purpurines

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le gel est là

jettatura et bagatelle

Ariane dans le pollen

tournoie

ballerine aux ouates

figée à l'allège

filaments de la danseuse

aux doigts perlés

 

 

 

Opus 12

Homo religiosus

 

 

 

 

 

 

lignée d'Adam

ligne née dedans la main

homme pain

aum

hymen

amen de pin pépin nez no

pinocchio

le chien

niche lit nihil it

l'aile

l'aime

bee-île-elle-léem

rois biscuits

sous ski soûl

houle

le chien lichen lèche

îch îchâ chat chienne

sienne cène

ç haine euh ciel

ç i yeux hell

ç'cuci c'cula

elsa élie

bête toi

z'arrête

 

 

 

 

agape

agapê paix

paraître être

alpha oméga

verbe herbe gerbe

chair partage

âge du "je"

je pars à jamais

mets appâts âme unisson

son unique

nique cynique

sang gants sanguin

gains

sans garder

quoi que ce soit

que ce soit qui

kérygme rime dîme dîne

énigme

boucle

book look

tresse messe hermann hesse

man "il"

narcisse et goldmund

golem

 

 

 

 

parousie

jalousie rousse couscous

course

pas re pas pas pépé

cucul

repas porc apport d'allah

abba el shaddaï

salope

sabbat ss sabot

saboter

fève cinq gâteaux thé

râteau cintre

fatima mai mammy nazi

porcinus mort

mot peau pi girafe

pseudopigraphe

agraphie et périscope

périr pucké

huppé

pus ver purée

rêve et air

dix rex rixe prix

popeye pomme roy

zoroastre zoro

zarathroustra

traderidera

désastre

dés

 

 

 

fête-dieux

faîte des yeux

deux urnes

diurne dit

éclaircie éclair

claire de lune cornu

corps nu

kir kiri le clown

balloon baal bal

dessert désert serre

erres

caresse kermesse

auto céleste leste

char car

voix voie lactée

ange géant an

cierge ancien

encens soir sens

essence

gênant...

 

 

 

 

 

hérésie

ère easy ici see

voir i.e. une lune

noix noire

noie choix

scie rions scission

cri christ oint loin

coin-coin zoin-zoin

coucou le coup

coupure yom kippour

ski-doo doux houx

houp! hibou

cuisine cuit zine in

tournedos dos

charcoal charrier

chier chicane triche

schisme prisme charisme

pois chiche

poids citron thron

cire rire

éric risette miette assiette

 

 

 

 

 

 

 

Opus 13

 

 

 

 

 

1

...comme des anges sémiotiques,

gantés,

comme des phalanges embaumées,

placées en diadème,

le mage sur un tabouret,

dans une tour de verre et d'aluminium,

de la baguette fait jaillir la flamme,

de la forme pâteuse,

s'écoule la substantielle moelle des mots,

dans ce corps luné,

bénit,

au-dessus du monde ténébreux,

glisse sous le pont en dos d'âne,

fait d'entretoises.

 

 

 

 

 

 

 

2

...par delà les mers,

le sable et l'acier,

au delà des pierres runiques,

des averses capricieuses,

comme cette blonde hantise translucide,

parmi les ruines,

les crânes,

comme un souffle divin,

pénétrant les voix sourdes des cathares,

l'esprit transgresse,

dans la côte de l'homme aux bois.

 

 

 

 

3

 

...danse aux tambours sylvestres,

au tambourin,

de la mélodie des wics,

comme les herbes de lumière crépusculaire,

source qui émane du rêve sacré,

danse à la flûte de pan,

à la lyre,

à la harpe,

l'hiver gèle l'Étang de quartz,

le texte s'immobilise,

comme une présence fertile où se plonge la méditation.

 

 

 

 

 

 

4

...galop ludique du cheval sur la chaîne des montagnes,

troubadours d'ombrages,

Bandit! Bandit!

comme la religieuse à capuche,

la nature se vêt de noirceurs fastes,

et tout près,

transis,

les sabots piaffant le via appia,

dictent un monde second,

sonore,

comme si avant d'être vue,

d'être entendue,

l'image préexiste.

 

 

 

 

 

 

5

...la maison d'Élisabeth à colombages,

au portail armoiré,

dans ses rues d'encorbellement,

la lampe dessine les visages plissés,

cercle d'initiés,

le souffleur de verre,

son copain le bouquineur et le nain alchimiste,

comme le grimoire que l'on vide dans la figurine,

les paroles fondent,

s'incrustent dans ce qui relit l'esprit au corps,

comme l'invisible se taille au visible.

 

 

 

 

 

6

...comme la confession des silences,

l'être secret s'abat,

sur le bord de la corniche,

comme la rosace se confond au labyrinthe,

l'oie transcende des hautes brumes,

teintées de l'astre lumineux,

là,

s'élève un choeur digne des cathédrales,

cantate religieuse d'une Sylvia de l'Eau rose,

en robe d'oeufs peinte de fables,

là,

le poète saisit le solstice des paroles veines,

poussières d'étoiles acimées qui le cernent,

et aussi circulent en lui.

 

 

 

 

 

 

7

 

...j'écoute en moi le Seigneur de l'hiver,

comme abrité du manteau des fenêtres embryonnaires,

l'observe répandre ses mines de soufre,

alors que les élus s'enfoncent dans la roche ignée,

ayant pour quête la relocalisation d'une croix celtique,

dans un monde parallèle,

d'acieries,

au pied du cromlech et des tumulus,

des collines bossuées,

la lame du chevalier baigne dans la braise,

et le bruit des métaux qui se frottent et s'entrecroisent,

et le droit de vie chez tous êtres vivants,

dépend de l'invisible,

comme le minuscule dragon froid,

mort aux côtés d'éphémères.

 

 

 

 

8

 

...l'appel de la danse des sensations intérieures,

mouvant aux murmures de sirènes,

comme le visiteur qui presse la poitrine de l'aimée,

autour du chêne au corset d'acier,

encrage du centre,

s'élèvent les humides croix verdoyantes,

dans l'écorce se cicatrise la flèche signifiante,

et des glands tombés devenus pans,

au delà de l'esprit des désirs,

comme ces animaux enveloppés d'eau,

plongés dans la concoction de mots récités,

lentement,

ils fécondent,

nocturne mallarméenne,

aux rugosités chantantes

les syllabes du magicien émergent,

se séparent de l'immédiat.

 

 

 

 

9

...à l'entrée des ruines éloquentes du châtelet,

chargées de batailles ensanglantées,

à demi enfouies sous les fleurs,

les huit cent quatre-vingt-huit rosiers bucoliques,

tout près,

comme un manteau de bruyère couvre les êtres tourmentés,

épouse une terre doucement ondulante,

descendant vers la mer,

sous un ciel angevin,

hante le cri du busard,

comme les martyrs noyés,

dans les douves tapissées de verdure,

sulantes,

à l'ombre des chansons de geste,

du poète aux rhododendrons et des sorcières,

les religieux broutent,

douillettement blottis sous le parfum des bergères,

du chagrin divin et de la nature louangée.

 

 

 

 

 

 

10

 

...comme les ondées nettoyant l'ossature du géant,

du haut des gradins enneigés,

aux pics bleuâtres,

comme une réflexion constante,

il se mire dans les eaux paresseuses,

se dresse du haut de l'interminable escalier,

couleur de miel,

loin de la cité triste,

pourtant parsemée de parcs fleuris,

de tonitruantes cascades artificielles,

loin des falaises crayeuses,

signalées par les mille-feuilles de craie blanche,

la main du géant se prépare à froisser l'inspiration,

l'écriture faite de grandeur et d’amour,

les signes qui descendent en terrasses,

sur des anses de destinée,

emprisonnés par la gigantesque silhouette solitaire.

 

 

 

 

 

 

 

Opus 14

Variations illittéraires

 

 

 

1

Un soleil implacable envahit les ruelles et la surface des murs sans fenêtre --des maisons qui ne font jamais d'ombre.

Au passage des boutiques, le long des venelles du bazar, des cafés ibadites, l'odeur du kif m'accompagne où je me dirige lentement. Et cette chaleur insupportable! Je m'arrête sous les claies de roseaux. À l'aide d'un mouchoir, j'essuie le peu de sang séché, collé à ma narine. L'hôtel n'est plus très loin.

À la lisière de la ville, c'est la mer, un sable différent, une durée intérieure, étrangère à ces rues dominées par le désordre, la turbulence, l'agitation des milliers de visages semblables --mauresques. Après des kilomètres de terres désolées, c'est une foule barbouillée de mauve, de turquoise, d'émeraude et de nymphéas qui se mêle au sable --un blanc aussi éclatant que les aires de prières.

 

Des chuchotements soudains viennent briser le silence de l'hôtel. Je devine. Des yeux fixent mon pantalon rapiécé et mes bottes.

D'un geste de la main, l'hôtelier me fait signe d'attendre quelques instants. Je vais m'asseoir au grand salon devant les draperies des fenêtres qui baignent dans un halo de lumière. La quiétude de la pièce et la brise de la mer donnent aux soies des mouvements ralentis, des ectoplasmes aux formes floues, l'illusion de modeler ces femmes --chair enveloppée dans un haïk.

Je demeure saisi par les bouffées odorantes de menthe, de jasmin et des fleurs de citronniers provenant de la palmeraie. Un moment agréable. Des parfums qui éveillent en moi le souvenir des jardins d'oasis --aux apparences immuables.

C'est au milieu des palmiers et des massifs floraux que je trouve un peu de fraîcheur, une larme de paix, une voix douce que je rejoins enfin.

Mes yeux se ferment. Ma main échappe le dernier bout de papier lustré. Des lieux se forment. S'évanouissent. La voix me parle du bout du monde --un voyage sur la mer (un voyage sur la ville d'un désert).

 

 

 

 

 

 

2

c'est le sommeil

l'hiver guède

la toile glacis

d'un tachisme

dans le musée

le peintre se balance

du couvre-lit

vers les étoiles

jusqu'à l'instant

où une gerbe de flocons

s'en détache

 

 

 

 

3

lumière aimée

papier soie marine

vaisseau de la prunelle

maternelle

amour continu

qui froisse mes lèvres

vagues de gelatine

flottantes

immensité amniotique

scellée dans le verre

que je serre contre moi

 

 

 

4

au lit du glacier

c'est le rêve vif

la folie et le vent l'érodent

dans un verre bandes noires

immergés et limés

les coraux du cimetière

ont créé un mortel noyau

transparent

tout fond

bleu et blanc

jardins du ciel

 

 

 

 

 

5

l'éclat aristocratique

buvard

zeste de chaleur

dos à la mer

décor insolite

à l'ornementation baroque

où la prestation

s'imbibe

comme la marque des sandalettes

sur le parquet écaillé

portrait de la nuitée

 

 

 

 

6

mains d'écume alguée

en cadence

qui dépassent les faîtes

mirage photographique

sur les jolies baigneuses

couleurs friandises

sous les claies

répétitives

tatouage henné

cochenille

enraciné dans le sable

 

 

 

Opus 15

Les putes

 

 

 

 

dans un bar

une nuit

lorsque je rencontre une dame

ses seins ne me disent rien

aucune évocation

aucune image ne m'apparaît à l'esprit

ni pamplemousse ni grapefruit

ni ballon de plage d'une station américaine d'essence

ses hanches me laissent dans l'indifférence

porteuses de je ne sais trop qui

de je ne sais trop quoi

je n'en ai que pour le visage

les yeux

les lèvres

le front dégagé

les narines qui respirent

la transpiration de ses aisselles

la salive de sa langue

le cérumen de ses oreilles

car les putains

n'utilisent pas de rimmel

aucun fard

et n'ont guère de souvenirs

une pute ça oublie toujours

ça ne vieillit pas

jamais

 

 

du violon

j'ai descendu le colimaçon

j'ai descendu la venelle

suivant le reflet clair asphalte

et j'ai chanté sous la fenêtre apolinairienne

avec le chat blanc et le chien noir

sensible aux odeurs vénusiennes

celles de la putain du matin

et j'ai chanté une vieille mélodie

Les putes seront les premières au paradis!

parce qu'elles lisent les poètes

comprennent leurs pensées

partagent leur lit

sous le même drap

font le même pipi aussi

tape le rat pinacolada et ananas

car les putes sont éternelles

au même titre que les Onze mille verges

ça ne vieillit pas

une pute

le poète qui chante

ne vieillit jamais

ne vieillit pas

 

 

 

l'homme d'affaires à la cravate

se présente

est multiplié comme à la guerre

et ils s'empressent tous de me tendre la main

la société convertit ses putes

fausses joies

fausses filles de joie

mère de Sophie Dugay

une main remplace la mienne

un homme qui me ressemble s'assoit avec la compagnie

rite perpétuel

rides de la vie et de la cellulite

et un discours discordant s'ensuit

dans les vapeurs du blues

la serveuse aux grosses varices

essuie les dégâts de stout

bientôt

le dimanche où j'irai à mon propre enterrement

assisterai au spectacle de celui qui me remplace

et pisserai avec eux d'la bière sur ma bière houblonnée

des pleurs de bon goût en fait

d'aimables mots à l'égard d'autrui

l'altruisme

la génétique

de la race des putains

ça ne vieillit pas

une pute

jamais

une pute négro-américaine

ça berne les hommes

trompe les dieux des bons-chrétiens

influence l'art plus que la matière

 

 

 

 

 

les putains se reconnaissent et s'assimilent

par leur blancheur naturelle

sans forme

comme l'ombrage des roseraies

sur les pissenlits

parce qu'elles sont au-dessus de la mort

les putes

au-dessus de la vie après la mort

après le ver

de tout ici bas

même lorsqu'elles chutent sur le dos

des corneilles s'envolent

...se préparent à manger la charogne

ça ne vieillit pas

une pute

jamais

ça chuchote des mots incompréhensibles aux parents

une pute ça vole sur fond bleu

ça se mêle aux nuages

s'insère dans les comptines d'enfants

endormis dans les champs de blé

qui imaginent l'imaginaire

qui n'ont pas encore embrassé Maria

la maîtresse d'école

vêtue d'une robe lime avec froufrous

tutu à la gorge

enfants apaisés par la pute enceinte

sortie du monde selon Garp

selon Subiela

selon Colomb

les putains sont éternelles

simplement des sempiternelles vies possibles insanes

 

 

 

 

l'homme au gilet taxi Jésus de Montréal

à la licence du Jéhovah

aimant sans possession

inconditionnellement

amant vêtu d'une houppe

Wendy la vierge qui regarde la Sène

où il n'y a plus que des tétées

du haut du pont

en pantoufles et pompons

ça ne vieillit pas

une pute

jamais

les putains ont des oreilles

et posent des questions

les putains ont des yeux

un nez

un pubis et toutes sortes de lèvres

bien avant des seins

avant de délaisser la catin pour la barbie

avant que le cadet n'incise le caoutchouc bosselé

et délaisse le train

bien avant le Père Noël et Berthe aux gros pieds

la pute est comme un enfant

l'erreur de la vie

c'est la femme-chat dans Batman qui vieillit trop tôt

qui cherche à baiser à tout prix

l'enfant l'ignore

mais il est toujours tard

sous le lampadaire

le clochard ronronne au rythme d'un tic-tac perceptible

empeste l'alcool

un sac de billes tombe de sa main gauche

et fait tic que tic que tac que...

 

 

 

 

 

donnez-moi un paletot

non

plutôt un manteau à queue de blaireau

(Pichenette)

on danse

(le bruit des chaînes à ses poignets m'excitait)

vous savez

il est fragile d'être nu en public

quand on est laide miss Putareduplicata

votre père est-il docteur

avocat

homme d'affaires

pasteur

croque-mort

(blague facile que d'aimer quelqu'un avant sa mort)

avez-vous des enfants

une fille

comme vous

elle étudie au pensionnat

éduquée par des soeurs

ça ne vieillit pas

une pute

jamais

les mensonges sont des vérités

et les vérités des mensonges

le client fait son choix entre la pute ou le poète

allons manger

allons boire

nous soûler

forniquer

copuler

copier la vie des putes

ne vieillit personne

pas même un poète

 

 

 

au bout de la petite nuit

la pute observe du tunnel

le train d'une corrida pavée de corps et d'esprit

transgressée par la morale d'individus nommés Personne

le poète surgit costumé comme un oiseau

dégringole

il ne parle que d'une chose

l'aspect d'une chose qu'il connaît

pourtant

il n'accomplit aucun ordre

il ne travaille pour personne

ni pour Dieu

ni pour Satan

ni pour l'homme

ni pour la pute

ni pour Sailor Noon

ça ne vieillit pas

une pute

jamais

une pute ça se compare à un fantasme qui s'affole

souliers à talon haut incandescent

robe érubescente

jarretières cerises

n'importe qui

n'importe quand

n'importe où

n'importe comment et pourquoi pas n'importe pourquoi quelle

337 poètes vous le diront

l'échiquier de la putain est certain

équivaut à une treizième de Fisher

chaque case matrimoniale cherche à détruire le monde

cheval procréant de la destruction

cherche à surpeupler

à masquer l'esprit des poètes sanguinaires du pacifique océan

 

 

le procès débute

les flashs éclaboussent de toute part

les boucles grisonnantes aux formes spirales

tendues dans la toge

"ça ne vieillit pas

une pute"

"jamais"

clame le juge en s'étouffant avec un jujube

d'un coup de maillet patrimonial retentissant

jusqu'au jury bisexuel

devant une foule salivant le clitoris et le phallus

remarquable pute

noblesse de la putain béatifiée

canonisée

elle éteint le téléviseur

en plein jour ensoleillé

sans télécommande

simplement de l'index

trempé de cutex

elle va se coucher

seule

sous les draps estivaux de Venise

dans l'humide pièce du grand casse-tête

où l'oeuf de la mygale moisit

verdict

la pute est l'empreinte italienne de la terre

la marque commerciale in féconde

non la femme cachée de la pègre

non l'asexuée des pères de famille

mais celle qui communique avec les lumières

car celui en relation avec la putain

naît à nouveau

les pieds en direction de la pute céleste

chaque fois

à chaque agape

naît éternellement

de son enterrement

 

 

 

 

 

 

Opus 16

 

1

capricieux dimanches FUGITIF fauve

longues promenades longeant la rivière glauque

d'ALGUES FRAÎCHES sérénité des rendez-vous

bien avant l'heure prévue RÊVER à l'avance

l'instant séduit nana

jour rustique prolonger la durée de sa démarche

absente de mon bras lèvres intouchables

t r e s s e s d e s r a m e s

reflet lavande mélancolique SPECTRES

soies dormantes

le dôme percé d'une allée de SAULES

corsages d'éphémères propos et d'histoirettes

drames amplifiés minou drouet sabine signault

EMMA

MOUCHOIR prêté cocotte à la robe rose odette

élégies qui t o u r n o i e n t

sous les branches de verdure inamorammento

 

 

 

2

tout se disloque de l'être dans le monastère

vide s o l i l o q u e pensées

PASCAL

quelques logias tamias secs près de l'ogive

aux motifs tuilés JADA cellule écume

reposent près des mains du religieux

drogué poignets tranchés

lambs land down on broadway

génuflexion éclats du vitrail

regard du M O I vers la VOIE LACTÉE

emprise

 

 

 

3

 

les idées suicidaires près du frigidaire

existence des bacheliers du quotidien

ça goûte la rose la mescaline la Starmania

ce que RESPIRE LA PRIÈRE de la mère

qui tient la cuisine en vie l'aube de cet hiver-là UNGAVA

113hiboux gelés au milieu d'auto-stoppeurs

abandonnés de solitude Refus Global du Dernier Homme

les livres fendent l'étui à VESTON or Vangelis

le FROID de la chambre noire vue du lsq

la planète vue de la lune du lsd

l'odeur du chlore et de la liqueur NOIRE

empeste la couverture de loups saignés

épiphanie du squelette neige durcie

Abitibi natale L'Étranger se balade 5m 55s avec LA PESTE

il y a un meurtre de nuit chez Bohemian Rhapsody

opéra sous-terraine où l'homme cherche à tout changer

tout briser du monde passé sans présent

 

 

 

 

 

4

GENÈSE de l'eschatologie Zarathoustra

les quatre collégiens écoutent LE MUR dans le POULAILLER

Neitzsche et palmes de grenouille à reculons

Poulou et Simone cassant la vaisselle sur OCTOPUS

v i d a n g e s d u d i a b l e U r a n t i a

feux d'artifice hénochiens Olias and SunHillow

cosmogonie NATURE/CULTURE processus hominiens philosophie

véritable festival de couleurs intoxication au soufre

et tout chute au premier baiser les LÈVRES de l'âme soeur

la faim la fin de l'histoire ANNE OF GREEN GABLES

pic nic avec BILBO PETER PAN LA PETITE FADETTE

 

 

 

5

 

F i n n e g a n s W a k e

i me tabarnaké une crisse de claque l’ostie de câlice

Le poète en veston jaune lèche le cornet à la pistache

Mais pas le ...U d’UBU dans le métro Nina Hagen

Un ITINÉRANT en habit de s u p e r m a n

Spot the pigeon le perverspépèreman de frappe à bord

 

 

 

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