OPUS 1
1
voilà l’épée
et les sifflets
du menuet
qui sont coupés
de l’azurin
voilà le train
l’aigü d’été
éperonné
qui ce matin
passe les menottes
aux petites linottes
2
c’est flou
cette pluie de lait
sous le néon
cette taie
percée
où
l’oiselier
et ses cages
d’acier
le chat libertin
Jasmin
et ses moufles
en accordéon
fixent l’image
la dame au manchon
qui camoufle
un muguet
parmi
la neige pourrie
tout près
des pinsons
muets
3
c’est un moineau
un piano
qui clignote
sur une note
et vacille sur un fil
un cil
vert céladon
dans mon salon
c’est un poème
un mot bohème
par la fenêtre
qui cherche à naître
se fige
sur un vertige
4
je suis devant
un écran
informatique
et progressivement
le lacet électrique
tortillé
tire-bouchonné
du jouet mécanique
se resserre
brusquement
se desserre
et sautille naturellement
sans dépasser
le pêle-mêle métallique
digital
machinal
des woodstockés
5
derrière la lune matinale
ces emplumés de gazouillis
entre deux doigts
deux lames orientales
sur un fond lapis-lazuli
lazuli froid
à des heures confites
en fuites
sur la faucille
d’un ustensile
sortent tout bêtement
de ce croissant
aux fraises et à la rhubarbe
comme des secondes sucrées
chambrées
filant
tranquillement
des merlins dans ma barbe
6
il n’y a plus que des arbres
de marbre
de béton
et l’Effraie caméléon
fantomatique
qui n’a plus son clocher
abandonné
gris doré
reste éveillée
sur un poteau comique
un chêne d’automne
de téléphone et dire que le roi de la ville
de la tisane à la camomille
de la fringale
ce hibou sans madrigal
boit la nuit pour s’endormir
pour voir l’avenir
un spleen dans l’asphalte
la cassure
de son futur
automate
7
le peintre se promène sous les ramages
de pêches
oranges bananes
beiges
et suit les feuilles mûres
qui le dépassent et nagent
dans les gravures
au bédane
jusqu’à l’allège
où le colibri en raquettes
de pattes d’ours
marche sur ce nuage
sur mille courbettes
dans la course
du moment
qu’époussette
avec ses pinceaux à retardement
l’artiste de la suite du temps
8
un petit canard jaune serin
en caoutchouc mousse
pousse
le savon camay câlin
qui parfume comme un pain
un vin
la salle de bain
où le bébé
à la vue de la débarbouillette
verte
flottante et imbibée
fait des flic flac floc à sa maman
qui éclaboussent
de tous côtés
excité
par le jeu lustral du lavement
éloigné
de son commencement
9
à Martin C.
au matin
le grand corbeau
met ses griffes sur le chapeau
du magicien
le gibus
qui pue
qui emprisonne un chapelet
d’oiselets
maigrelets
fagotés
bien ligotés
formant la coquille
coupée d’un nautile
le charognard
le freux
se prépare
à manger les petits Mozart
les lépreux
rongés par le cancer
bien avant le début du concert
avant que Martin
ne rêve d’être musicien
10
c’est la lune équinoxiale
paradoxale
et par la lucarne d’une mansarde
une chauve-souris oreillarde
un tire-laine sur un air d’opéra
jouant à la traderidera
se parachute sur le toit des buildings
alors que le dring
de ma sonnette
annonce à l’aveuglette
celle qui m’arrache
et m’attache
aux suspentes de la noirceur
cet oiseau-voleur
relié à un gant blanc sélénite
une lettre écrite
sous un lustre d’amour
qui disparaît au lever du jour
11
il ne reste au coucou d’anémone
que son chant monotone
et l’heure
qui serre
la peur
du grand-père
qui dégouline
avec sa praline
Cucul la praline
peinturluré et impotent
le somnolent
qui se berce au printemps
détruit par la noirceur
le crépuscule nizeré
l’ennui
et minuit
il ne reste au coucou
du trou
qu’à se suicider
12
l’ogre vieillard
bizarre
le père Noël
plein de fiel
en combinaison jaune fou
dans son igloo
se prépare à casser
son déjeuner
un oeuf à la coque
soliloque
mais ses poussins échauffés
aguichés
picossant
épilant
son gros orteil
rouge groseille
caoutchouté
lui rappellent sa bonté
pour les nouveaux-nés
et l’empêchent de fracasser
l’enveloppe de la destinée
13
très haut
plus haut
que ces nuages imaginaires
aux ouates de verre
un lacet délacé
a chuté
un zigzag lacté
s’incrustant
dans la faille fossilifère
a fait jaillir deux oiseaux
de l’eau
un pélican
le poète des jardins
et son archet d’étain
et Suzanne le chérubin
l’ange divin
à la breloque
qui se bronze au pied des rocs
loin de la mer
de pierre
et de Daniel
l’hirondelle
14
la plumule moutarde
d’un oreiller
empli de duvet d’outarde
m’a piqué la joue
m’a réveillé
et ma Mère l’oie
n’est plus là
alors que le loup
monte l’escalier
et que je m’empaille
de paille
me transformant
en épouvantail
me sauvant
avec l’étalon
et galopant
sur le sable marron
édulcoloré
avant que loulou
ait bondi
dans le lit
de mort
et déchiqueté
le virevoltant
cauchemar
15
sur un tricycle rouge brique
lors d’un pique-nique
le clown file avec des ballons
ronds
tricolores
inodores
et son perroquet
au sirocco
dans la véranda
sirotant
un pernod
vient d’avoir le hoquet
le clown amusant
en reste baba
vire
et chavire
dans le sable incolore
entre une vague salée
et un crabe renversé
imprégnant
et moulant
son visage
sur la plage
un coquillage
un maquillage
16
ça sent la truffe et l’omelette
derrière la vitrine
quercitrine
et les perruches
Roméo
et Juliette
regardent la télévision
près de Jojo
le poisson
aiguille
qui frétille
et Mouska
le chat
qui fouille
qui a mordu
un hameçon
et dont les miaulements
effrayants
ne brouillent
pas la transmission
de la fillette
dans la rue
à la télé
l’enfant
qui ne peut pas pleurer
ni oublier
ni s’envoler
car son père a vendu
ses beaux yeux
bleus
à la grande autruche
17
il est dans son laboratoire
alambiqué
dans un miroir
au cadre étamé
il est fou
il est saoul
buvant
à la santé du verre
et de l’air
le liquide effervescent
rose trémière
flamand
mauve rosé
et admirant
le voyage du laser
fier
de sa colombe diffractée
qui coupe à plat d’eau
le roseau
du Maître
dans le jardin aquatique
scientifique
sans en reconnaître
le prisme
et l’illogisme
18
le pingouin
est bien
sur son iceberg
attaché à une vergue
où tout est glacé devant
transparent
avec ses lunettes embuées
cunéiformes
son haut-de-forme
papillonnant
le cigare allumé
le manchot marin
est mort de rire
à côté de l’écrivain
qui tient la croix
afin de dériver
sans plume pour écrire
sa solitude
sur ce blanc froid
du sud
19
il est huit heures
c’est une belle nuit d’été
étoilée
et le ramoneur
va bientôt se percher
se coucher
au-dessus du grenier
dans la cheminée
son nichoir
entonnoir
mais seulement après avoir
goutte à goutte grignoté
dans le silo
avec le garçonnet d’en bas
en pyjama
qui croque des madeleines
et panse sa peine
sans ses parents
en regardant
dans le jardin de patio
dehors
le timide granivore
son petit ami
qui le sort de l’ennui
20
tantôt
c’est la brise
sur l’eau
l’emprise
tantôt
c’est le souffle
le vent qui souffle
sur le zeppelin
bariolé
l’oiseau-mouche
à la couche
et le maringouin
ce minuscule mariol
statique
qui fabule
et astique
la bulle
molle
sortie du chalumeau
trompette
et qui d’une folle
pichenette
se prolifère
dans l’atmosphère
OPUS 2
la pluie battante c’est
sur les volets tirés une
sur les vitres du patio chaude
et les phares d’auto nuit
dans le salon d’été
devant la télé où
derrière le garçon un
et les phares d’auto orage
qui ont déjà suscité et
l’espoir et le réconfort de
agrandissent l’anxiété brefs
maman est sortie éclairs
sans le faire garder se
et l’enfant est blessé manifestent
il entend des hurlements donnant
et les phares d’auto naissance
bien chronométrés et
projettent sur les murs vitalité
l’ombre du loup à
la forme de loulou loulou
les nuages se déplacent dans
à la queue leu leu le
dans le champ champ
puant le foin mouillé un
et le mouron rouge enfant
dans le champ aux
aux sauterelles cheveux
comptines et ritournelle d’or
et l’enfant qui court est
avec son cerf-volant la
trébuche sur minou proie
le chat tigré putrescent d’un
dans le champ loup
c’est loulou aux
qui a tué timine couteaux
lou habile et rusé acérés
caché dans son liteau cherchant
le beffroi de la mine à
abandonnée submergeant le
un taffetas de trembles déchiqueter
sur la galerie maman
maman étend le linge est
au soleil éclatant occupée
et ça sent le savon à
l’enfant triste descend son
prudemment dans la cave ménage
fuyant la lumière sa
jusqu’à sa bicyclette télé
or noire et verte son
et il assouvit sa faim souper
filant le long du ciment elle
à une folle vitesse m’a
évitant les poteaux délaissé
et le bas de l’escalier loulou
à tous les tours me
loulou le surveille comprend
à tous les tours loulou
près de la fournaise me
lou tente de l’attraper tient
à tous les tours compagnie
la lumière est éteinte maman
c’est la nuit étoilée ne
dehors près des vidanges veut
l’oreille dressée pas
loulou cruel s’avance me
il n’est pas le seul croire
à grogner c’est
son père l’a disputé loulou
la porte est verrouillée qui
l’enfant est couché a
mais il ne dort pas puni
sous les catalognes le
sous le lit petit
loulou est accroupi timine
sous le lit et
lou se prépare à surgir c’est
les babines retroussées le
sous le lit secret
lou attend pour mordre de
qu’un membre dépasse loulou
même lorsque je rêve le
à ces choses éthérées chaperon
dans une chambre isolée s’enfonce
loulou est confondu profondément
avec une belle fillette dans
en travers de nappes le
orageuses et laiteuses rêve
feignante Brigitte où
la petite blondinette il
que l’enfant a connu disparaît
en se balançant alors
c’est le piège du loup que
de loulou le prédateur sa
l’enfant s’y prend maman
et agonise avec lenteur caresse
même lorsque je rêve la
lors de cauchemars fourrure
c’est maman qui protège noire
lou lou de
même lorsque je rêve loulou
OPUS 3
GENESE
.
il eut un souffle marin
halo du flanc
voile
l’iris
et ses chevaux
houille bleue du vent
sous la lune rousse
fluide
luminaire
prunelle de l’écume
.
près de l’olivier
la pêche coule de miel
un sablier
d’arcs-en-ciel
l’envol
absence
culminante
alliance
* * *
.
c’est un don
illimité
plénitude
et solitude
fusion
l’île
verrière
poussière
.
l’amour
jeu de la brise
dunes
cycle d’érosion
.
un instant
pris au temps
confondu
perdu
amassé
* * *
.
c’est un château de sable
alezan
lichen sombre
manège de cheveux
fauves
hippocampes
et la sirène
valse
réminiscences
optiques
.
arène
écarlate
rocou
parousie endormie
dans la crinière du lion
soupir d’air salé
bientôt la marée
le coquillage
équinoxe
IMAGE
.
dans l’éclaircie
se tait la colombe
l’arche
à l’ombre de la plume
enveloppe
son diapason
.
la carène dorée
n’est plus que blancheur
carat de pureté
.
reflet
avivé de glace
qui s’écoule
TRÉSOR
.
un néon folâtre
sur le rivage
furoluorescent
.
Caban
et bicorne plumé
le chercheur
creuse à coups de bêche
trouve enfoui
l’écrin
encrier perlé
papier vergé
.
sur une dune littorale
brille
une bouteille vert jaune
vacuité scellée
l’index
dans le goulot
VOYAGE
.
mû par un seul fil
obscurément
ductile
libre et irisé
.
navire de fiole
en dérive
eau du nord
bigarade
anonyme
.
fantôme
quintessence
de la flamme
nuitamment
.
tesson
prison
ÉVAPORE
.
crépuscule
cierge et fard
il enfile
son haut-de-soirée
et s’éloigne
dans le taxi blanc
piano
clepsydre
.
sur la plage
un clavier ébène
brûlé
nacré
arrosé
à l’aurore
et des cendres
des notes
sous-verre
limon
cornée
BLEU
à Lynda
.
un bocal
tropical
outremer
un mollusque
sur le rebord
s’apprête à plonger
vers l’ange rayé
ménisque
.
une averse
se répand
frappe aux vitres
tourmente d’encre marine
délayage
.
le poète
pleure
illisiblement
des larmes échancrées
de billes d’agate
ECRIRE
.
émeraude
filigrane végétal
de la feuille
.
le lézard picoté menthe
encre
se laisse caresser
calligraphier
délectation
.
c’est un grand voilier
aux mâts de Hollande
trempé
une malle
une flore littorale
ce poème
défet
* * *
.
c’est la fraîche
jais vernal
nuit épanchée
et tout s’imbibe
de bistre
d’incandescence
.
le presse-papiers
bigarré
rouille
repose
sur les feuilles hâlées
cassantes
DRAP
.
une frêle présence
teinte de pastel
cuivre jaune
se redessine
étreinte
d’une lumière tamisée
vénitienne
encens de chair
sous le dais
de la nuitée
flottant dans les plis
de rosaces
d’acanthes
de vases
.
sur l’âme
se dépose un baiser
et l’ange repasse
son aile
ROMANCE
.
prière du sable blanc
amalgame éclatant
le cheval balzan
a défilé
cabriole moulante
soies de la varangue
une palme se répand
nard
.
sous la claie
d’une palmeraie
de longs cheveux
se tressent
en diadème
douceur de l’aubade
corsage de sa robe
.
écueil
quartz
l’aube améthyste
ROSSOLIS
.
omniprésence
roses-thé
qui précède
la sonate
délicate faïence
matinée
.
intime éveil
fraises confites
sur la table de merisier
massive
maure
près d’hélianthes
se berce
la plus douce volupté
en peignoir de nuit
satin damassé
Rossolis
COEUR-DE-LION
.
phosphorescence
exotisme du jardin
elle se retire
de la cascade
à la lune noire
comme un ruban parfumé
faveur d’un violet pâle
inflorescence
persan
.
près du coffre bombé
sa longue toison
ondulée
déferle
sur son pelage
velours
déguisement félin
.
mascarade du printemps
SYMPHONIA
.
un char d’étoiles
s’effondre
héliographie chrome
nova
.
flux et reflux
virides
un chanfrein aluminium
corail
émerge
tranchant
la mince lame
indigo
.
virago
femme d’épée
blessée
à la poitrine
* * *
.
armure miroitante
argentée
enracinée à la verdure
coquelicot
émergeant
de la nature froide
entre des mailles rivées
et un gantelet droit
sang du jour
.
le cheval galope
vers le pré bruni
hiatus du coloris
OPUS 4
1
c’est le silence d’une caresse
chaude humide venant des soies
aurorales où dessille mes yeux
sur son absence
la même caresse qui s’imprègne
d’éternité du désir de l’aimer
2
parmi la floraison des muguets
et les hautes croix de verdure
s’ouvre le temple du printemps
inquiet vêtu de mille douceurs
François va y répandre l’amour
il s’étend sur l’herbe du rêve
de ses paumes percées s’envole
une âme sereine
blanche humaine
3
lorsque la bruine couvre
la longue ogive d’érable
et que ton âme pas à pas
s’y promène et recherche
au devant le temps perdu
souviens-toi de moi amie
écris-le
verse-le
4
c’est une saison fleurie
sous la tonnelle des lys
où une bouquetière passe
nuage de pétales flétris
s’imbibe cet entre-temps
essence et pause du midi
breloque
éphémère
5
près des tombes dans les boisés
où les neiges fondent doucement
et les genévriers et les cèdres
parfument avec lenteur le blanc
au printemps du poète
le froid marbre écrit
s’enveloppe de glaces
6
la pénombre du soir va écoulant
ses teintes autour de l’horloge
jaunies brique et blé vert gris
Jaquemart le veilleur des nuitsregarde en bas seul sur un banc
au milieu des bourgeons du parc
cet adolescent sculpté de chair
qui pleure figé dans le verglas
jeune homme éperdument amoureux
de l’impossible amour
7
la fine pluie et le trot
une musique de mandoline
sur des éclats de pierre
et la calèche retraverse
l’eau bleue des lessives
le Saint-Pierre grelotte
sous le ponceau
il s’est blotti
contre le coeur
de l’été indien
8
parfois l’amour effleure
le couchant derrière moi
et la lune en même temps
ce qui trace la solitude
l’automne au levant rose
taillé dans des gants de
flocons-miroirs
9
elle verse sa liqueur jacinthe bleue
et doucement sur le quai mes pensées
enlacent son visage comme les satins
noirceur câline
pierre évanouie
10
la lune veille sur un parfum sommeil
où elle dort dans son rêve princesse
si loin que je regarde dans ces mots
sur des papiers
étoiles foncées
ce qui nous lie
OPUS 5
ce modeste hommage
à Federico Garcia Lorca
on m’a donné une sauterelle
pas un criquet
elle habitait ma main
qui sentait la galette de miel
et le raisin de corinthe
on se balançait
dans le soir doux
et la poussière d’un chemin de terre
dans le gentil été
on m’a donné une sauterelle
pas un criquet
à cinq ans
avec des ciseaux de septembre
je découpais des amis
sur du papier journal
seul
dans ma chambre
loin de l’école
j’avais des amis lettrés
avec mes crayons de cire
de toutes les couleurs
aux mots bien à eux
de la bonne compagnie
à cinq ans
la lune d’automne est froide
comme l’oeil en larmes de maman
qui se berce
dans les plaintes du vent
et les cèdres en frimas
le roitelet reste silencieux
dans la muraille
mais sa prunelle se prête
aux peines du coeur
dans le tiroir d’acajou
entrouvert
la petite Sylvie
repose dans les parfums
blancs cristallisés
la lune d’automne est froide
j’attrape les abeilles
dans des pots de confits
comme des lys dorés
que l’on brode à son étendard
j’attrape les chenilles poilues
et les couleuvres vert émir
parmi les marguerites
et les foins blondissant
j’attrape les araignées
comme on cajole
les doigts d’une marraine
et les fourmis
durant les rêves
je ne suis qu’un enfant
un tout petit soldat
qui regarde les oiseaux
dans le ciel en berne
j’attrape les abeilles
je voulais une flûte
pour me rappeler
les odeurs de réglisse
et de caramel
les moutons de cire
les bateaux de carton
une flûte
pour accompagner le merle
et le ronronnement du minet
sur mes genoux
je voulais une flûte
dans les merisiers
ou les quenouilles
une brindille qui
transmet les joies secrètes
je voulais une flûte
OPUS 6
FALSIVAL
mécanisme de souris
le vieil homme à l’armure
se représente
l’imperceptible
l’indescriptible
l’image
la raison modelée
il regarde les nuages
et les toits de l’usine
réclusion
le sculpteur
rend les choses lourdes
petites
grisâtres
son couperet brille
à l’aube lactescente
LE HUISSIER
du haut de l’escalier
poussiéreux
argileux
il attend
la diffusion de différentes images
intégrées au réel
multitude
parcelles en suspension
dans la pénombre
il observe l’inconnu
esquiver la porte tournante
s’immobiliser
dans la difficulté d’être
LE NOUVEAU-NÉ
le bruit
la naissance
réponse inachevée
une oreille s’écoute
un sommeil échappe au temps
un dérèglement des sens
l’espace nomade se prépare
à de nouvelles images
le son le cercle la douleur
l’abstraction anthracite
l’innocence foncée
émerveillée
NARCISSE
image aimée
créée
temporaire
anachronique
miroir étamé de fruits bleus
larmes versées
au fond de l’étang glaiseux
tristesse de l’insensibilité
il est sourd muet aveugle
comme l’intérieur du mouvement
se déplacer dans la certitude
se limiter
pour englober le tout
L’HOMME
ontologie
visée inaccessible
sels d’argent
image instantanée
à la découverte de l’univers
être ultime
et non-être
finitude
" oh my God! it"s full of stars "
substances distinctes
relation
sentiment
" joie, joie, pleurs de joie...
mon Dieu, me quitterez-vous? "
LE POÈTE
l’enclume de plomb chute
pantomime
dérobe l’écho
à la pendule
il ne comprend plus les fleurs
dans un livre d’images
un signet chrysanthème
séché
éclaté
sépare les pages
on a volé la poésie
LE MOINE
à l’écart
il s’enfonce dans la gorge
arantèle cristalline
et il jacasse
dissolu
résonnement
copiste
fidèle à l’image
l’oeil pathétique
prémonitoire
trahissant l’existence
LE TRAVESTI
le temps imbibe les décors
sans continuité
un trait d’encre
libre
spontanéité du rêve
évasion immatérielle
invitation à lire
le gris ardoise
incapable d’écrire ce qui se passe
me reconnaître
l’image pour m’expliquer
L’ANGE
la cire coule
résèque
une pointe de néon
l’aveugle s’éclaire
aligné
sous le ciel
ténébreux
séminariste
correspondances transfiguées
chair d’images consacrées
ricanement masqué
tragédie
L’ANCÊTRE
procréation ignorée
éponyme
à peine éclose
profils accolés
circonstances
inutilité
de me tuer
je suis ici
maintenant
avec l’image
gris
et ils essaient de m’enlever...
OPUS 7
il était midi
et la cigogne se reposait
près de la mézzanine
de cet été
aux vapeurs exquises
bouquet d’ombelles
églantiers
s’élevant en carcasse
peut-être il était minuit
et que le spectre du langage secret
en début de neige
sur les carreaux de chambre
étamait cet air de nocturne
d’une amie
la sépulture du silence
ô
la plus belle des choses
je saisis
dans le plissement des draps
empreintes des rêves
que la vie laisse
à cet instant
où l’ombre du calice de la rose est blanche
la poésie c’est le mot lent
amalgame de palmes
à l’ombre d’un saule
à la lumière aubale
stagne
où les fantômes déshydratés se fondent
avec les muses aux gants d’écailles
et le chant des lyres
la poésie c’est la pupille du reflet
kaléidoscope
à la fois énergie liberté circularisée
la poésie c’est ce silence difficile
qui a son propre rythme et sa durée
ce silence nécessaire
solitaire
conscience ralentie
de cette vitesse d’images
qui ne cessent de hanter
dans ma chambre fermée à clef
ombreuse et lambrissée
je suis près d’une intime amie
je prends bien garde de m’appuyer
contre le châssis
et de la perdre dans l’éclat du jour
vamp des vautours
car il est dix heures dix dehors
et le voile déchiré de la mort
émeraude
est cloué aux pommiers en croix
des flûtes s’entendent à l’endroit
des fleurs séchées crème et noiraudes
dans ma chambre mansardée
qui donne suite à une penderie
de vêtements troués
puis un long corridor
je suis près de la poésie
qui n’est pas encor
OPUS 8
dedans
l’effacement de neige
l’incipit
dehors
le néon rouge
l’office
récrire la noirceur
porter le masque
avant
le secret
les flocons noirs
après
l’horizon confus
la mémoire
glisser sur l’invisible
ne jamais converger
la lettre
glace sèche
buste d’ardoise
le mot
subincision du noir
passage
le poème chute
aveuglé par l’absence
le fondeur d’hiver
surveille la coulée
écho du minerai
sous les profondeurs
pauvreté optique
moule d’enclume
5
le commencement
nuit de voyelles
Voie lactée
au milieu des sentiers
le bourreau
sous le réverbère
musique à bouche
desinit
ÉPILOGUE " Le Train de six heures "
Six heures. Déjà six heures. Et le train qui avait du retard. Depuis le crépuscule le temps n’avait cessé d’être à la bruine et l’absence de froid conférait au paysage des couleurs foncées, intenses, rappelant les états d’âme des peintres de ce pays.
Je secouai ma montre pour m’assurer qu’elle indiquait bien six heures. Les aiguilles n’avaient pas bougé: j’étais envahi par l’étrange impression d’être isolé du monde, dans un lieu détaché et perdu.
Le mouvement illusoire des nuées bleues venait s’échouer sur la verrière dans un léger murmure de vagues. J’étais là, assis sur un banc de la gare, anxieux et préoccupé: c’est que la veille l’idée de ce voyage m’était venue. Tant d’années s’étaient écoulées, comme un funambule entre le rêve et le passé.
-- Caissier, donnez-moi un billet pour aller seulement.
Dans l’espace de quelques pas, j’irais plus loin que le bout du monde. J’entrerais dans la chambre de grand-père, craintif comme je l’étais à ce jeune âge, mais cette fois pointant une escopette en direction du fauve, près d’un baobab, dans le jardin de Tartarin. Les fortes odeurs de tabac, de xanthi et du smyrne, son portrait de chevet, terni, feraient de moi le petit-fils d’un chercheur d’or du Klondike ou du Capitaine Cook. Toutes ces choses, provenant du quotidien, et qui me donnaient l’illusion du voyage plus que ne l’aurait fait l’Orient Express ou le Train Sibérien.
-- Monsieur, me dit le caissier, il n’y a aucun train à cette heure.
Mais si, il y en a un. Vous le verrez bientôt. Je sortis de la poche de mon veston un petit train, un petit jouet d’enfant, et lui montrai à quoi il devait ressembler à six heures.
Le caissier sourit, compatissant. Puis, après un léger soupir, il continua sa marche routinière le long du quai. Ce n’était pas sans raison. Cette nuit-là, tous les caissiers de ce pays vous auraient dit que j’étais fou.
Si on avait fouillé ma valise, on m’aurait enfermé. Imaginez, dans une toute petite valise, trouver la source inépuisable et vertigineuse de l’évasion. Imaginez la stupéfaction du cassier qui, au lieu de retrouver de vieilles chaussettes, un débardeur et quelques chemises, serait aux prises avec Scrooge, Peter Pan, la lanterne magique du petit Marcel, la bibliothèque de Némo, Mooreeffoc!
Comment aurais-je pu expliquer cela au président, à ses ministres, aux gens importants? Comment aurais-je pu leur dire que dans la banalité et le quotidien, réside un monde merveilleux et sans lassitude, indépendant de tout gouvernement. Que sous un nouvel angle les simples cris de jeunes filles, s’amusant à des jeux de galets, peuvent évoquer la douceur musicale d’une berceuse. Qu’il est possible de saisir cette scène singulière, toute entière, comme de petites visions et des les projeter quelque part en réminiscence parmi les plus grands chefs-d’oeuvre.
J’aurais dérangé. Il valait mieux attendre le train et partir.
* * *
Je regardais les rails longer la galerie de bois et se perdre dans les flots jusqu’au bout. Voilà l’heure! Le train, imprévisible, transperçait la toile du temps.
Depuis le crépuscule, il semblait être toujours six heures. Des bleus évanescents, presque parme, baignaient la campagne. De l’intérieur, le train donnait vue sur l’immense verrière de la gare et les derniers reflets de la nuit, livides, pâles, allaient disparaître... Dehors, la voix du caissier...
Dernier embarquement!
Six heures. Un fifre aigu perça l’aurore une seconde fois.