Le symbolisme du corps

(dernière partie du symbolisme chez les adolescents)

 

On le voit à l'évidence, dans le quotidien des adolescents, le symbole abonde pour exprimer le sens qu'ils veulent donner à la vie. Les symboles sont des réalités visibles, observables, saisissables par les sens, faciles à comprendre, mais aussi des réalités qui évoquent ou font penser à quelque chose d'abstrait, d'inexprimable, d'insaisissable, d'invisible, d'inépuisable. En ce sens, le symbole a quelque chose de fantastique, de religieux: il introduit dans le quotidien --l'espace profane-- une dimension invisible de la réalité et lui profère un caractère sacré.

L'être humain, et plus encore l'adolescent, semble souvent dans l'embarras pour exprimer l'aspiration à vivre qui le pousse constamment à dépasser ses limites, à chercher sans cesse d'autres dimensions à la vie, à communiquer son ouverture sur d'autres horizons plus prometteurs. L'adolescent utilise un autre type de langage plus évocateur que des mots, plus varié que de simples phrases, plus riche que de froids raisonnements. Il prend à cet effet les outils dont il dispose (ce qui se voit, se dit, s'entend, se touche) et les charge d'une densité nouvelle propre à traduire "tout c'qu'il y a à l'intérieur". Chez lui la recherche de sens s'exprime mieux par des symboles.

Aux côtés du symbolisme vestimentaire (Horrifique 25?), celui du corps est presque tout aussi important, s'exprimant sous différentes formes, allant de la mutilation au "body percing" en passant par le tatouage temporaire et permanent.

De nos jours, le corps(1) sert de toile de fond à bon nombre d'individus. Que ce soit pour une question d'identité, de mode, de recherche de sens, de révolte, de différence à afficher, de rapport au monde à signifier, le corps est devenu un moyen d'expression d'une importance sans cesse croissante.

Le citoyen nord-américain a tendance aussi à vouloir se libérer des limites physiques du corps. Il est à la recherche de sensations fortes: avion de brousse, automobile, moto; il raffole d'activités intenses tels le parachutisme, le deltaplane, le "bungy" et les grands manèges.

Le cinéma profuse aussi d'un modèle de vie axé sur la contestation, la déliquance, la violence et la consommation de drogues dures. Des films tels L'Orange mécanique ou Ferrovipate (Trainspoting) illustre cette recherche de sens de l'adolescent ou du jeune adulte par l'atteinte ou la destruction du corps humain.

Pour des millions d'individus, le corps demeure cependant un symbole d'esthétisme, de beauté. La chirurgie, les coiffures, le maquillage, les tops models, le culturisme, sont autant de façons d'agir en fonction d'un corps idéal. Un modèle "humain" qui incite les Asiatiques à se faire débrider les yeux, les gens de race noire à se faire blanchir la peau, les gens au teint pâle à se bronzer; un idéal qui incite à l'anorexie ou à la boulimie. Le corps naturel cherche à disparaître.

Chose certaine, le corps donne l'occasion de montrer ses émotions, ses sentiments. "Psychologiquement, le corps est le premier point de repère de notre existence, le premier univers connu. C'est une façon d'incarner notre vécu, de réaliser notre identité, de prouver notre personnalité"(2).

Pour la plupart des adolescents, le corps est devenu un symbole riche de sens, une façon d'exprimer sa différence, donner à son entourage l'idée qu'il se fait de lui-même, s'affilier à un groupe ou à une classe sociale, véhiculer ses émotions, ses valeurs. Les individus en viennent à le modifier, à lui faire exprimer ce qu'ils veulent être.

Depuis les années 1990, le marquage du corps est sorti des milieux marginaux et durs (motards, prisonniers, millitaires, gangs, prostituées, marins). Plusieurs adolescents sont devenus des adeptes du percing, quelques-uns du tatou.

Par définition, le percing est le perçage à l'aiguille de la peau un peu partout sur le corps, principalement l'oreille, le sourcil, les narines, le mamelon et le nombril. On fixe une boucle ou un bijou à l'endroit choisi.

Au début de sa popularité dans les écoles, les intervenants en Formation personnelle et sociale ainsi que les médias ont bien tenté de ralentir sa propagation chez les adolescents par une propagante axée sur les dangers: aiguille contaminée, risque élevée d'attraper le virus de l'hépatite B ou celui du sida, diverses infections. Une propagante noble en soi(3), mais une méthode dépassée et qui se compare à l'enseignement sexuel des années 1950.

L'origine du "body percing" remonte à très loin dans l'Antiquité et il est pratiqué à l'intérieur des religions orientales, l'Hindouisme, par exemple, et également chez plusieurs sociétés traditionnelles. Il est tantôt un rite initiatique, tantôt un élément lié à la sexualité (érotisme, puberté, etc.). Au Québec, l'idée du "body percing" s'inspire des vidéoclips: George Michael (Killer-Papa Was A Rolling Stone), Aerosmith... Comme dans le cas du bungy, la société nord-américaine a dépourvu le "body percing" de son aspect religieux et sociologique. Ici, au Québec, les motifs du peircing sont plutôt de l'ordre de la mode, de la quête identitaire. Une façon parmi d'autres d'exprimer sa différence, de signifier son rapport au monde, aux autres.

Phénomème étrange, en Amérique du nord, alors que le perçage des oreilles est admis socialement comme une pratique généralisée, le percing symbolise la marginalité, la révolte, le conflit de génération.

Le tatouage a une histoire semblable au percing. Jadis, le tatou symbolisait la vie misérable, la vie des boms. Et puis, soudainement, le tatou est devenu à la mode. On l'observe dans le milieu du vedettariat, dans le monde sportif, chez les avocats, les psychologues, les policiers.

La principale raison de sa timide entrée dans le monde des adolescents est son aspect moins éphémère. Le tatou reste pour longtemps (malgré qu'il peut être effacé au laser). Symboliquement, il fait partie du corps, alors que la boucle s'enlève plus facilement.

Le marquage du corps est devenu un signe symbolique de son affiliation avec les marginaux. Cette une façon individuelle de former un groupe!

Toutefois, le marquage du corps va plus loin que le simple percing et le tatou. S'ajoute à cela, diverses pratiques: "slash and burn" (on entaille la peau, on met de l'essence, on craque une allumette et on éteint), peeling, branding (marqué la peau au fer rouge).

Des artistes adulés comme Marilyn Manson, qui prône une certaine automutilation dans ses clips, ses propos médiatiques ou sur scènes, ont une influence certe sur le comportement des adolescents.

D'ici les prochaines années, on assitera sans doute à d'autres manifestations et pratiques du marquage du corps: marquage des dents (symbole astrologique, initiale, etc.), teinture électorale (72 heures) de la peau, etc. --des pratiques de plus en plus superficielles, éloignées de leur sens existentiel. Ces pratiques seront-elles orientées vers la sexualité? Car une des fonctions du marquage du corps est de nature sexuelle, d'attirance. Présentement, à observer les milieux underground, groove, des milieux urbains nord-américain, où le sado-maso, le fétichisme, la domination et le travestisme ne sont plus des tabous mais des pratiques cools, il est clair qu'elles auront un impact sur la génération adolescentes qui fréquenteront les écoles au tournant du 3e millénaire.

Entre temps, il est à se demander si le suicide, relié à la santé mentale, pourrait être percu par plusieurs adolescents comme le modèle final du marquage du corps, de ses limites. Le suicide serait-il le résultat naturel d'une vie intense, d'une vie vécue comme l'individu le souhaite, c'est-à-dire, s'opposant aux règles de la société, de la famille et de l'école, délaissant ses responsabilités, comme l'a clamé Kurt Cobain avant de se suicider: "Il vaut mieux mourir jeune que de s'éteindre tranquillement".

notes

01. voir: Souzenelle Annick, Le Symbolisme du corps humain, Editions Albin Michel, 1991, 468 p.; Bethléem Bruno, Les Blessures symboliques, Editions Gallimard, coll. "Tel"; Religiologiques (revue des sciences religieuses de l'UQAM), numéro 12, automne 1995, est un spécial "Corps et Sacré" (Dép. des Sciences Religieuses, UQAM. (notamment, "La Satî et l'immolation du corps", de Michel Gardaz; "Graffiti dans la peau, marquage du corps, identité et rituel" de Sylvie-Anne Lamer; "Du bon usage de la flagellation" de Patrick Vandermeersch). Aussi: Revue Elle-Québec, février 1996,"Johnny, fais-moi mal...", p. 50-52; VSD (une revue française), no 959, 11 au 19 janvier 1996, p. 26-33 (le numéro traite du piercing et du marquage du corps); Colors, (Shopping pour le corps for the body), décembre 1996-janvier 1997.

02. Afif Nancy, "Ecoutez-moi! C'est mon corps qui parle", Interfaces, janvier-février 1997, p. 5.

03. En fait, l'intention des écoles et des médias était noble. Si des précautions élémentaires ne sont pas prises, le "body percing" peut être dangereux --surtout lorsque le perçage est réalisé à la maison, entre amis, ou réalisé en arrière de boutiques douteuses... Aussi, le perçage peut être douloureux, pendant et après. Les blessures inhérentes aux activités sportives et aux contacts de foule, entre les cours, en l'occurence, sont par le fait même favorisées. C'est toutefois la façon dont on s'est pris pour informer les adolescents qui est critiquée. On a donné l'impression d'interdire le peircing par la peur des maladies. Cela a d'ailleurs eu un impact contraire à l'intention de départ. Les adolescents se sont fait un plaisir de transgresser l'interdit. Certains écoles ont même opté pour un règlement interdisant le peircing "visible" à l'oeil.On constate également la disparition symbolique du héro traditionnel. Actuellement, le héros est soit un personnage fictif, soit une star du milieu sportif ou culturel, presque essentiellement issu de la musique(2). Que ce soit les Beatles, Elvis Presley ou Elvis Graton, son influence sur les individus est pratiquement incontrôlable, frôle la démesure. Le cas Jacques Villeneuve, une fois sacré champion du monde de course automobile formule 1, avec l'arrivée de toutes ces têtes blondes et l'adulation que le personnage suscita en un court laps de temps, illustre bien le pouvoir symbolique du héros --phénomène qui ne s'est pas produit avec Mère Thérèsa. VOIR aussi HORRIFIQUE 8.

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