Le journal intime de Daniel Sernine

"Un journal non livré aux flammes est déjà entrouvert; le secret rigoureux est scellé par la disparition".

Jean Rousset

 

Daniel Sernine est un auteur Québécois de science-fiction et de fantastique dont la présentation n'est plus à faire dans le milieu littéraire de la SFF tant au Québec qu'en France ou en Belgique.

Cependant, peu de lecteurs savent que Sernine a tenu quotidiennement un journal intime(1) durant près d'un an et demi. La période dans laquelle se situe le journal a été pour l'auteur très productive, mais surtout décisive quant à sa carrière d'écrivain. En ce sens, le journal de Sernine est un outil important --bien qu'inaccessive-- pour comprendre le processus de création de cet auteur prolifique.

Malheureusement, le journal risque de ne jamais être publié et il se peut que les lecteurs et les fans de Sernine ne puissent se contenter que de cette analyse sommaire. Ce sont ici les limites du texte livré aux lecteurs d'Horrifique et de la SFFQ. Auparavant, il convient de résumer les événements qui ont jalonné cette période allant de l'été 1980 à décembre 1981.

1. Les événements marquants de la période.

Sernine vient tout juste de participer à son premier atelier d'écriture, donné en juin 1980 par Élisabeth Vonarburg. Cet atelier sera un point tournant de son évolution littéraire et la nouvelle "Boulevard des étoiles", sur laquelle il a travaillé à cette occasion reflète ce changement.

Il a 25 ans, est bachelier en histoire et détient une maîtrise en bibliothéconomie. Sa bibliographie comprend trois livres (Les légendes du vieux manoir , Les Contes de l'ombre et Organisation Argus ), ainsi qu'une douzaine de nouvelles. Pour un écrivain du Québec, il n'est pas facile de se consacrer à temps plein à l'écriture et de vivre de sa plume. Sernine vit se dilemme à ce moment-là. C'est seulement à partir de 1982, que les tournées en milieu scolaire lui permettront de gagner sa vie dans le monde de l'écriture.

Entre l'été 1980 et l'hiver 1981, Sernine est dans une période créative et productive : Le trésor du scorpion est publié à l'automne 1980; L'épée Arhapal est écrit et sera publié à son tour à l'automne 1981. C'est la rédaction aussi de La cité inconnue et de Ludovic ; la révision et la correction des nouvelles du recueil Le vieil homme et l'espace --livre marquant le débouché de l'auteur dans la nouvelle collection québécoise de science-fiction "Chronique du futur". C'est une percée beaucoup plus significative, aux yeux de Sernine, que celle plutôt facile dans le domaine de la littérature de jeunesse. Il rédige également la nouvelle "Loin des vertes prairies".

Sernine va aussi produire et publier, en collaboration avec le dessinateur Bernard Jacques, son unique bande dessinée(2): "Hansval de Troie". L'auteur garde une opinion mitigée de cette entreprise qui s'est échelonnée sur plus d,un an.

Cette production littéraire lui vaut d'être finaliste du "Prix du Conseil des Arts en littérature de jeunesse" pour Ludovic et gagnant du "Prix Solaris 1982" pour la nouvelle "Loin des vertes prairies".

C'est une période d'échecs aussi, où il recevra plusieurs refus d'éditeurs pour son roman La demeure du mal , destiné à paraître finalement en 1984, sous le titre Le cercle violet , et à être réédité en format poche en 1993. Avec ce livre, Sernine se méritera le "Prix du Conseil des Arts 1984 en littérature de jeunesse". Même difficultés avec Erymède , version antérieure des Méandre du temps : le manuscrit est refusé plusieurs fois et Sernine doit entreprendre la réécriture complète du livre.

Décevantes également, les réponses négatives aux nombreux envois de textes à des revues européennes --sans autre résultat que la publication du récit fantastique "Hécate à la gueule sanglante", dans Antarès C'est une période de collaboration avec Norbert Spehner, directeur à l'époque de Solaris, revue dont Sernine allait devenir en 1983, brièvement, le rédacteur-adjoint.

Ses relations avec Élisabeth Vonarburg, auteur majeure de science-fiction, deviennent plus suivies. Sur le plan littéraire, il y aura beaucoup d'échanges --des épisodes de tensions et des périodes de bonne entente --sur les textes tels que "Boulevard des étoiles", "Ses dents", "Isangma", "Le masque", etc. Sernine éprouve de l'admiration pour l'écriture de Vonarburg et la version manuscrite de ce qui allait devenir par la suite Le silence de la cité (Grand Prix de la SF française et prix Rosny-Aîné).

Sernine s'intéresse plus sérieusement à l'étude de la science-fiction pour jeunes. Un domaine où, en peu de temps il se bâtira une reconnaissance et une expertise qui lui vaudront de devenir lecteur de manuscrits (1982), puis directeur littéraire de la collection Jeunesse-Pop, en 1986, aux Éditions Paulines (maintenant Médiapaul).

Son adhésion à l'organisme Communication-Jeunesse date de cette époque. Depuis, Sernine siège à leur conseil d'administration.

C'est aussi une période politique où Sernine s'implique de façon importante. D'abord à travers les campagnes de financement, puis comme délégué au 8ème Congrès national du Parti Québécois --ce congrès même qui a débouché sur le référendum interne et la réorientation du parti.

Outre le fait que ce travail limitait son temps pour l'écriture, cette implication --délaissée vers 1985-- a débouché, entre autres, sur le texte "Monsieur Olivier devient ministre" --écrit en 1983-- et sur tout l'aspect politico-uchronique de Chronoreg --son roman qui fut commencé à la fin 1983 mais qui n'allait être publié qu'au printemps 1992.

 

2. Le journal intime

Côté technique, on peut dire que le journal est écrit sur des feuilles de type "cartable" (21.5 x 28 cm). Il contient approximativement 275 pages (recto-verso), écrites à la main, au stylo, non numérotées mais datées et rassemblées à l'intérieur de deux cahiers. Chaque journée commence soit au haut de la page, soit au milieu. Il débute le 29 juillet 1980 et se termine le 24 décembre 1981.

Daniel Sernine avait l'habitude d'écrire son journal de façon quotidienne, le soir: la dernière chose qu'il faisait, avant la lecture. Seuls, quelques rares entrées ont été écrits à différents intervalles de la journée ou encore, en raison d'un empêchement, deux ou trois jours successifs étaient écrits le même soir.

Les textes du journal étaient toujours introduits de la même manière. Deux ou trois thèmes, séparés dans presque tous les cas, par un autre paragraphe et un alinéa, se succédaient:

 

1.la création littéraire de l'auteur

2.les faits quotidiens

3.à l'occasion, les réflexions et les pensées évocatrices.

 

 

Mis à part les faits de la journée, c'est principalement d'informations et de réflexions concernant la création littéraire de l'auteur dont il est question dans le journal.

Au fil des pages, l'écriture du journal devient moins soignée et on observe qu'elle est plus rapide. Le nombre de lignes par jour diminue de façon importante et la datation complète (jour et mois), présente au début, disparaît peu à peu.

Ce sont tous là des signes précurseurs de l'abandon de son journal, daté le 24 décembre 1981. "Un prodigieux gaspillage de temps et de force", Sernine écrivait-il, quelques temps auparavant.

3. L'analyse du journal

Au moment où il décide d'écrire son journal, Sernine n'a fait aucune lecture de journaux intimes d'autres écrivains, non plus d'oeuvres auto-biographiques. L'idée qu'il se fait d'un journal intime est simple, mais fonctionnelle: le journal sert à noter son processus créatif et à rapporter quotidiennement les faits parfois singuliers, mais porteur d'une signification particulière pour celui qui les vit.

De plus, pour Sernine, il n'est pas question qu'un jour son journal soit publié. C'est très laconique et très sommaire comme texte --on ne cherche pas à expliciter les choses.

Le journal est auto-destinée. Nous avons affaire à un narrateur interne: le rédacteur s'adresse à lui-même. L'essentiel du journal est centré sur le fait quotidien, l'allusion d'ordre privée, le récit de l'anecdote vécue. Le journal est sans prévenances, avec quelquefois une écriture presque illisible et des noms propres incomplets, sous-entendu.

Les textes sont également écrits dans un style peu étoffé. Dans sa fiction, Sernine possède une belle écriture, mais dans son journal il ne prend pas le temps de la soigner. Le projet ne mérite toutefois pas cet effort. D'ailleurs, en cours de route, l'auteur se rend vite compte que le journal n'est pour lui qu'un pensum.

Sernine est dès le départ piégé par les intentions de son journal: laisser les traces de son processus créatif, qui pourrait bien prendre n'importe quelle autre forme qu'un journal; écrire le quotidien --qui est banal en soi. Les choses intimes et personnelles, il les partageaient et les partage toujours lors de conversations avec des amis où dans sa correspondance.

A la deuxième journée de son journal, Sernine écrit sur un ton ironique:"Aurai-je toujours des choses aussi passionnantes à raconter dans ce journal?". Il est certes difficile d'écrire sur des sujets qui offrent peu d'intérêt littéraire. On ne rencontre pas tous les jours Sarte, Camus, Irwin, King; on ne discute pas souvent avec des ministres ou des vedettes. En contrepartie, il faut dire qu'une vie fort passionnante laisserait sans doute peu de temps à l'écriture. Comment Sernine aurait-il pu écrire, durant cette période, quatre livres et plusieurs nouvelles tout en menant une vie remplie d'évènements extraordinaires?

Nombreux signes montrent jusqu'à quel point l'écriture du journal devenait, pour Sernine, un pensum quotidien --ne décidant pas à abandonner l'exercice d'un tel projet.

On en retrouve des indices très directes: "Ce foutu journal m'emmerde des fois", "Foutu, foutu journal". Autres remarques de désintéressement qui figurent dans le journal: la copie de trois lettres adressées à des amis (Sernine se dispensait alors d'écrire une entrée et consignait la lettre dans le journal), puis deux semaines complètes sont relatées en une seule entrée.

Bref, si Sernine continue d'écrire son journal, malgré une quasi indifférence, c'est pour une unique raison: y noter les étapes de son processus créatif. C'est là sa principale motivation. Et d'ailleurs, après l'abandon de son journal, l'écriture de fiches bibliographiques a été une activité qu'il a conservé (dates de conception, de réalisation, de révision d'une oeuvre, démarches pour l'édition, date de publication, etc.).

Les informations concernant sa production littéraire vont également être prédominantes dans le journal. De nombreuses pages débutent par une indication de la production quotidienne de l'auteur: "Parfait exemple de paresse: n'ai écrit que cinq ou six pages..."; "Dix pages écrites aujourd'hui, bravo Daniel!" "Vingt-sept pages tapées aujourd'hui. Le record pour Erymède . J'aurais même pu en faire trente en me disciplinant un peu..." La "productivité" est souvent le baramêtre de la bonne ou de la mauvaise humeur de l'auteur.

Il ne faut toutefois pas généraliser le journal à un simple recueil de banalité ou de fiches bibliographiques. On y retrouve des faits vécus, des critiques de livres ou de films qui ont un lien étroit avec les oeuvres en chantier. Un passage d'une grande intensité se démarque des autres entrées. Recevant une information erronée, Sernine croit apprendre qu'un ami devra subir une opération à coeur ouvert. Le parallèle avec l'histoire qu'il est entrain d'écrire est intéressant: Sernine est en même temps confronter avec une situation qu'il vit et qu'il écrit (on retrouve le passage dans une nouvelle du cycle éryméen).

Conclusion

Le journal nous permet de constater à quel point l'écriture occupait, déjà, à cette époque, un espace considérable dans la vie de Sernine.

Nous prenons conscience du processus complexe de la création littéraire --souvent oublié ou délaissé par les critiques-- qui n'en demeure pas moins intéressant et signifiant. Le livre lui-même, dépouillé de son contexte génétique, n'offre pas toujours tous les indices pour comprendre une oeuvre, surtout dans le cas d'un auteur prolifique comme Sernine.

Entre être destiné aux flammes ou être publié, ce journal mérite d'exister dans son anonymat. Il demeure un document important dde l'oeuvre sernienne, datant d'une période déterminante de sa vie. Et Sernine tient quasiment le pari que se donnait Valéry à propos d'un journal intime: "Ce que j'écris ici, je ne l'écris qu'à moi", ou presque, puisque j'en ai fait la lecture...

------Notes

1. L'essentiel de cet article provient d'une communication donné, le 18 février 1987, à l'intérieur d'un cours de second cycle à l'Université de Montréal.

2. Sernine a travaillé à une autre "histoire en images" pour la revue Imagine, no 33-34. Son travail fut toutefois fort différent --Olivier Morissette illustrant le texte de Sernine.

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