La violence à la télévision: réalité ou fiction?

 

"La télé est une culture sans culture"

Régis Debray

 

En mai 1998, lors d'un congrès de l'ACFAS, à Montréal, on présentait un sondage effectué par des chercheurs de l'Université Laval et concernant le contenu violent des émissions de fiction des huit réseaux canadiens de 1993 jusqu'à 1995. Conclusion: la télévision canadienne diffuse autant d'actes de violence d'année en année et ce malgré les interventions médiatiques de plusieurs organismes pacifiques; de même que la campagne de sensibilisation et la pétition de 2 millions de signatures organisée par Virginie Larivière.

L'étude de l'ACFAS tend à démontrer aussi que la proportion d'émissions comportant des gestes violents a diminué (passant de 42% à 31%). On compte moins d'émissions violentes, mais celles qui le sont véhiculent davantage d'actes violent.

Ce ne sont pas les émissions produites au Canada ou au Québec qui sont les plus violentes mais celles produites aux États-Unis, plus spécifiquement les films (7,5 actes de violence par heure contre 5 pour les téléséries et 1 pour les téléromans). Les chercheurs font donc remarquer que ce n'est pas la télévision qui est violente mais le cinéma.

Dernière grande constatation: de tous les actes de violences répertoriés, la grande majorité ne provoque ni blessures graves ni souffrance. Ce sont des blessures bénignes (égratignures, bosses, ecchymoses) et dans 35% des cas, on ne présente pas les souffrances présumées des victimes (elles ne sont détaillées que dans 10% des cas).

 

La télévision et le cinéma demandés à la barre

Le cinéma et la télévision exploitent régulièrement les forces du mal, principal ennemi des humains. Ce combat se déroule et se transmet par une violence souvent qualifiée "d'excessive", de "démesurée". La violence véhiculée à la télévision est d'ailleurs le principal champ de bataille des institutions scolaires et des mouvements philanthropiques, notamment TROP (travail de réflexion pour des ondes pacifiques) et PACIJOU (pacifisme et jouet).

Mais la violence, les enfants, les adolescents et les adultes y sont confrontés quotidiennement, à l'école, à la maison, dans la rue, par le biais de la télévision, par les médias qui, malgré une "éthique" professionnelle, cherchent souvent le sensationnalisme; à rapporter ce qui est dit et non à faire le point sur une question ou sur un fait.

Aussi, les enfants sont-ils généralement ceux pointés comme principales victimes de la violence télévisée. PACIJOU a déjà démontré que l'on diffuse jusqu'à 1 846 actes de violence pendant une période de 18 heures de programmation sur 10 chaînes de télévision (voir tableau ci-dessous).

Tableau 3 (Pacijou)

Actes violents pendant 18 heures de programmation par type de programmes

Dessins animés=471

Clips de promotion d'émissions=265

Films=221

Publicité pour les jouets=188

Vidéo-clips=123

Clips de promotion de film=121

Émissions dramatiques=69

Nouvelles=62

Émissions sur des faits réels=58

Séries comiques=52

Romans savon=34

 

Pour une image plus frappante, disons que le dessin animé Ninja Turtles , compte 100 actes de violence à l'heure -- l'émission est diffusée le matin, alors que les parents sommeillent tendrement au lit. Autres statistiques révélatrices: un élève du primaire consomme quelque 1000 heures de télévision annuellement -- c'est plus que les heures passées en classe, que les heures en famille. À la fin de sa sixième année, l'élève a visionné environ 8000 meurtres et 100 000 actes de violence!

Toutefois, un autre sondage semble aller en contradiction avec les enquêtes de PACIJOU. Effectué en 1997, le sondage McDonald's-SOM-LA Presse apporte des statistiques intéressantes: 91% des jeunes lisent des bandes dessinées, 71% des romans et 72% des revues. Les jeunes sont de bons lecteurs. Plus étonnant encore, ils préfèrent les activités extérieures (70% aiment jouer dehors avec des amis) aux médias électroniques (19% jeux électroniques, 6% télévision, 5% vidéocassettes).

 

Coupable ou non-coupable

Généralement, chez les adolescents et les enfants, on regroupe les causes de la violence en deux catégories: les classes sociales (à l'origine de la pauvreté) et la culture, c'est-à-dire, toute nourriture en est une de consommation de masse, hypermédiatisée: jeu vidéo, vidéoclip, cinéma, littérature, Internet, magazine, musique.

Au Canada, entre 1985 et 1994, le nombre d'adolescents arrêtés pour avoir commis des crimes violents à subi une augmentation de 158,3%! Une statistique suffisante pour inciter la société à chercher un quelconque coupable.

Plusieurs crimes et meurtres ont été commis par des adolescents ou des enfants et les médias se sont empressés d'accuser l'image négative véhiculée par la télévision -- principal motif des comportements meurtriers. Au Québec, au début des années 1990, Sébastien Lemieux, fan de Stephen King, a poignardé deux enfants dans un parc (l'un d'entre eux est décédé); en Angleterre, rappelons le cas célèbre des deux jeunes garçons âgés de 10 et 11 ans qui ont assassiné le petit James Bulger en s'inspirant de la vidéocassette de Child's Play 3 (Jeu d'enfants 3). Au Japon, en décembre 1997, quelque deux cents enfants furent hospitalisés (pour ce qui ressemblerait à une crise d'épilepsie; d'autres des pathologies induites telles les migraines et les vomissements) à la suite du visionnement d'un dessin animé: Pocket Monster .

On pourrait citer des centaines d'autres exemples à travers le monde sans pour autant démontrer cependant que les actes de violence sont liés directement à la télévision et autres médias électroniques. Il existe un mythe social, très puissant pour les mamans: celui de Batman; celui de l'enfant qui s'est jeté en bas d'un édifice pensant qu'il pouvait voler (on devrait parler plutôt du mythe Superman). Mais, en définitive, il n'existe aucune étude scientifique démontrant l'effet criminogène des images de violence diffusées à la télévision -- ce que certains appellent la "téléviolence". De même, aucune étude n'illustre les effets positifs et les bienfaits d'une diffusion constante d'image violentes.

Chose certaine, plusieurs psychanalistes et psychologues ont démontré, dans leurs travaux, qu'il existe une corrélation entre la violence à la télévision et le développement de l'agressivité chez l'enfant. La téléviolence, un facteur parmi d'autres, est susceptible d'influencer les enfants tout particulièrement. De plus, l'écran relaxe, fascine, et conditionne le regard. Malgré cela, malgré tous les travaux des spécialistes, incluant les nombreuses études du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias de l'Université de Montréal, il reste encore beaucoup de travail à réaliser sur les rapports étranges que la télévision entretient avec notre cerveau.

Chez l'enfant et l'adolescent, le mimétisme est plus important que le raisonnement. Ce phénomène est facilement observable chez les jeunes enfants qui optent pour un comportement à l'image des héros du cinéma ou de la télévision: les Tortues Ninja, Batman, Power Rangers. Ajoutons également que la violence des adolescents s'inspire du modèle des adultes (autre forme de mimétisme) et que la violence au cinéma ou à la télévision demeure une possibilité de facteur d'entraînement -- phénomène appelé l'effet Winberg.

L'effet Winberg ne veut pas dire nécessairement que les actes de violences observés au cinéma ou à la télévision font ou feront d'un adolescent une personne violente, agressive ou pire, un psychokiller . Simplement, il décrit l'attirance grandissante des adolescents pour ce type de film: ils cherchent de grandes sensations, de plus en plus d'action -- ce que l'on retrouve dans les films d'horreur et de gore . D'ailleurs, on a constaté scientifiquement, lors du visionnement d'un film ou d'une émission télévisée, plusieurs paramètres psychologiques: modification du rythme cardiaque, du rythme respiratoire (ne pensons qu'à la fin du film Titanic ), réponse électrique de la peau, etc. Peter Winterhoff-Spurk, directeur à l'Université Sarrebruck, en Allemagne, déclarait à la suite d'expériences portant sur l'impact de la télévision chez les individus:

"Nous avons été étonnés de voir que ce que ressentent les gens est beaucoup plus fort que ce qui se passe en réalité, notamment face au journal télévisé. Ils sont persuadés de voir beaucoup plus de violence qu'ils n'en voient en réalité, essentiellement parce qu'après des images violentes, le cerveau est occupé à réagir et perçoit plus difficilement les nouvelles qui suivent. Deuxièmement, il apparaît que la télévision crée l'illusion d'une expérience véritable. Les réponses physiologiques sont exactement les mêmes que si les événements avaient eu lieu en direct."

La célèbre psychologue Liliane Lurçat, qui a fait de l'influence de la télévision sur les enfants son principal dada, est convaincue de l'effet néfaste de ce média. Selon elle, "l'imprégnation par la voie émotionnelle débouche sur le mimétisme, c'est-à-dire une imitation ignorante d'elle-même. L'imprégnation est une forme d'apprentissage, caractérisée par le fait que la personne apprend sans savoir qu'elle apprend, et par conséquent ce qu'elle apprend." Lurçat s'appuyait, entre autres, sur le fait qu'avant la génération télé (les années 1970), le dessin à l'école maternelle était enfantin et sage, alors qu'aujourd'hui, il est devenu explosif, peuplé de robots destructeurs, de monstres et d'horreur.

Les travaux de Lurçat ne font pas l'unanimité chez tous les intervenants du domaine de la télévision. Récemment, lors d'une communication à l'intérieur d'un cours d'actualité, au secondaire, Madeleine Lévesque, directrice des productions pour télétoon , tendait à minimiser la gravité du mimétisme chez l'enfant. "Le mimétisme existe et se veut un moyen d'apprentissage tant chez l'enfant que chez l'adulte. Oncle Georges, Mr. Been, Popa ou Moman de la P'tite Vie sont des exemples où les adultes et les adolescents, à l'occasion, les utilisent comme référence, ont un comportement de mimétisme."

À cette occasion, Madeleine Lévesque a répondu farouchement à une question qui cherchait à démontrer l'opposition entre la télévision et la lecture. "Lorsque la télévision a fait son apparition, on a prédit la mort de la radio et lorsque l'ordinateur personnel s'est implanté dans les foyers, on a dit que le papier allait disparaître. Pourtant la radio existe toujours et se porte bien; et l'industrie des pâtes et papier n'a jamais produit autant ces dernières années!", de répondre la directrice des productions de télétoon .

 

Conclusion

"Les images sont des aliments pour l'esprit,et l'enfant un bloc de cire qui prend la forme qu'on lui donne."

Michel Huard

Selon certains, la télévision et le cinéma accentuent les différences sociales, donc crée indirectement la violence par le racisme, la ségrégation, le sexisme. Mais, il est admis que le racisme et le sexisme prennent racine d'abord et essentiellement à la maison. La télévision et le cinéma sont violents, mais il est admis que les actes de violences commis par les enfants et les adolescents s'inspirent de ce qu'ils observent à la maison, des actes faits entre adultes.

Au tout début du cinéma, la principale censure était le sexe (une embrassade langoureuse). Cela a-t-il vraiment changé? -- un jeune adolescent a plus de chance, selon moi, de s'en tirer avec une vidéo-cassette 3X au lieu de violence 18+. Contrairement à la morale acceptée dans les médias (télévision, cinéma), la morale touchant la famille est en quelque sorte un pardoxe, agit comme contraire à celle des médias: c'est la morale sexuelle qu'il importe de contrôler, qu'on condamne, bien avant une morale axée sur la violence".. Au commencement des années 1950, la violence se limitait aux films western: on ne voyait pas le sang de la victime. Puis, l'hémoglobine est apparue à la fin des années 1970 et au gallon; puis la suite de films dans les années 1980 (il faut deux fois plus de meurtres et de violence pour réaliser la suite d'un film et obtenir un certain succès). Certes, demain, le cinéma et la télévision, surtout avec le cable et les satellites, vont dépasser encore une fois ce qui n'est pas présentable dans une société dite "civilisée". Ce n'est pas une supposition: c'est une certitude.

Pour l'instant, la censure semble se limiter aux puces électroniques et aux petits encadrés indiquant l'âge requis pour le visionnement d'un film: le degré de violence, de vulgarité et de sexe qu'il véhicule. N'empêche, pour l'ensemble des éducateurs, qu'il faudra toujours retourner à la bonne vieille méthode d'apprentissage: éduquer l'enfant aux médias reste le moyen le plus efficace de le rendre autonome. Et pour cela, il faut, de la part de l'adulte, du père et de la mère, instaurer un dialogue et l'apprentissage du sens critique. Il faudra peut-être même, "ressortir les contes de fées des oubliettes et les lire aux enfants pour les protéger de la laideur et de la violence".

 

Hosted by www.Geocities.ws

1