La censure des livres de fantastique dans les écoles secondaires:

une vieille chasse aux sorcières...

 

 

" Dieu soit remercié pour les livres. Tous les livres "

Ernest Hemingway

À la fin des années 1980, débute les accusations contre la littérature fantastique qui, selon certains, incite le lecteur à passer à des actes de violence. Généralement, un rien ébranle les écoles qui semblent toujours être sous tensions: il s'agit qu'un cas dramatique (surtout de sous-culture) survienne dans une institution qu'il fasse les manchettes du téléjournal, pour qu'une certaine forme de panique s'installe chez les parents et les divers comités du milieu scolaire. Le saut de l'ange, le peircing, les jeux de rôle, le taxage, tout ce qui est lié aux psychotropes (injection intravéneuse d'alcool, vente d'anastasie, consommation du grain de café) et, par dessus-tout, les suicides --l'histoire de Coaticook est l'exemple modéle –où six jeunes se sont suicidiés en l’espace de quelque mois. La littérature fantastique n'y échappe pas et fait à l'occasion objet de censure.

Pourtant, l'histoire démontre que bien des livres censurés font maitenant partie de notre quotidien et sont accpetés par la masse, pour ne pas dire, dans certains cas, vénérés par les institutions scolaires.

Soit, il importe de ne pas être indifférent au phénomène de la violence présent dans le contexte socio-culturel --contexte qui influence, au Québec, les auteurs jeunesses, ce qu'on appelle communément le roman-miroir. Toutefois, un roman où l'on traite de la violence ne fait pas nécessairement l'apologie de la violence. C'est d'ailleurs la position de Daniel Sernine, écrivain et directeur littéraire : "Dans la littérature-jeunesse, c'est relativement rare qu'on assiste en direct à de la violence; plus souvent, elle est évoquée ou racontée et on en voit plutôt les résultats".

En premier, on constate que les auteurs québécois abordent la violence dans leurs livres plus souvent, soit comme de toile de fond, soit comme thème principal --bien qu'on note aussi que le héros des livres est de plus en plus victime de gestes criminels et d'actes de violence.

En second, la demande des élèves pour la littérature fantastique, les histoires d'horreur, le gore et l'épouvante, ainsi que les récits racontant des crimes sous toutes leurs formes est croissante. Les éditeurs font de ce fast-food littéraire des succès monstres et des chiffres d'affaires impressionnants -- non négligeables aussi. Aussi, les éditeurs publient des collections d'auteurs étrangers associés à l'horreur et, par le fait même, accentue la problématique actuelle par rapport à la situation des écrivains québécois et de notre littérature fantastique.

Semblable à l'épouvante et au gore du cinéma, que l'on confond souvent avec les films psycho-killers, en littérature, il existe une certaine confusion entre les zines d'horreur, de gore et les Hates zines, contenant des vulgarités, des bd ultraviolentes, des idées racistes, délinquantes, anarchistes, odieuses. Les lecteurs de sensations fortes, grâce à l'accès libre aux nouvelles technologies, grâce à Internet(1) aussi, sont bien servis.

Plusieurs boutiques vendent, vitrines sur rue, les grands classiques du fantastique, de l'horreur, et place aux côtés des tablettes des Hates zines: Fuck, Sewer Cunt, Answer MeI (un numéro contenait les cent meilleurs suicides des cent meilleurs tueurs de l'histoire), qui comme les publications du genre, comporte des pages qui dépassent rapidement les limites de l'insoutenable: entrevue avec des tueurs en série, description détaillée de meurtres sanglants, recettes culinaires pour cannibales, photographies d'animaux mutilés, photographies de meurtres crapuleux. D'autres revues, par exemple Psychotronic, s'adressent aux amateurs de vidéos et de cinéma d'horreur gore, mais surtout à ceux et celles attirés par le porno, la perversité soupoudrée d'un peu de sado-maso.

Ces dernières années, la littérature fantastique s'est retrouvée maintes fois sur le banc des accusés, considérée comme violente, même si on ne s'entend sur l'unanimité de ce qu'est véritablement la violence dans une oeuvre littéraire. Chose certaine, la violence en littérature est un thème que l'on prend généralement au sens large: meurtre, intégrité d'autrui, mots grossiers, etc. Evitons toutefois, de placer sur le même pied d'estale, le piétinement d'une fourmis et le meurtre de ses parents --on cite souvent les romans policiers d'Agatha Cristie qui comportent toujours un meurtre et qui ne sont pas pour autant considéré comme violent.

Le thème de la violence, dans la littérature, est présent depuis les mythes cosmogoniques, la Bible, la Torah et les Vedas, en passant par les récits d'Homère, de Zola, Proust et Poe, pour ne nommer que ceux-là. Ce qui semble nouveau, c'est la fréquence et les différents moyens de diffusion qui polluent les individus d'actes de violence. Aussi, ce sont des actes de plus en plus intenses, dragstiques et qui sont exécutés davantage en bas âge, et pis encore, comme le dit un des adolescents meurtriers du film Frisson, "c'est bien plus angoissant lorsqu'il n'y aucun mobile, c'est-à-dire, on tue pour le plaisir, comme ca, pour rien". L'absence du mobile, de justifications, déroute les adultes qui n'arrive pas à s'expliquer de tels gestes, à en comprendre le sens, les raisons.

On note également, partout au Québec, que le nombre important de livres lus par la masse de gens, qui débutent très tôt, ne cesse d'augmenter. Face à cette situation, plusieurs écoles ont décidé de retirer des rayons de leur bibliothèque certaines collections (Série noire, Chairs de poules, Frissons) ou les livres d'auteurs jugés violents dont Stéphen King.

Comme l'ont constaté par après plusieurs de ces écoles, la censure n'est guère une solution aproprié et efficace. L'école est avant-tout un système d'éducation. Alors, comment peut-on parler d'une éducation dans le cas d'une censure laissée à elle-même?

En observant les pour et les contres de la violence et du fantastique, entre inderdire tout ouvrage ou cèder à la facilité, ou encore n'exercer aucune forme de jugement sur les lectures des élèves, il existe bien des alternatives. Il est possible, et c'est un objectif d'école, de réunir l'éducation et le plaisir de lire, que l'on peut regrouper en trois principaux points.

1) Les écoles cherchent des projets et des moyens afin d'inciter les élèves à lire davantage. Les livres de genre fantastique en sont un, un excellent moyen d'ailleurs. Plusieurs éducateurs les considèrent comme un tremplin vers des oeuvres plus étoffées. Mais, lire pour lire n'est pas une solution. Le prix pour les inciter à lire ne doit pas être la violence. L'éducation littéraire ne consiste pas seulement à lire n'importe quoi. Si les enfants aiment de la poutine, ce n'est pas nécessaire qu'ils en mangent à tous les jours.

2) Il n'existe rien de plus personnel que de choisir le livre ou le type de lecture désirée. Censurer les livres est, en quelque sorte, enfreindre la liberté des individus et dans certains cas, inciter les adolescents davantage à transgresser l'interdit. On entend souvent ce type de remarque: interdisez un livre et tout le monde va chercher à le lire, à se le procurer. Aussi, l'intérêt pour ce type de lecture est commun à cet âge où l'on recherche les sensations fortes, l'évasion, la révolte et l'imaginaire. Il importe donc d'encadrer l'élève et de répondre à ses interrogations, son questionnement, ses attentes en dehors de la lecture. On peut lui montrer aussi d'autres lectures que celles du fantastique.

En fait, la véritable censure est celle des mouvements fondamentalistes chrétiens (témoins de Jéhovah, Bérêt Blanc, Pentecôtistes, etc) qui exercent déjà une forme de pouvoir auprès des commissions scolaires. Les enfants ont non seulement le privilège d'être exempté des cours Éducation à la sexualité mais de tout cours qui va à l'encontre de leurs valeurs. Au printemps 1996, une élève, témoins de Jéhovah, adressait une lettre à son professeur indiquant son refus de lire le livre fantastique de Daniel Sernine, Quand vient la nuit --prétextant que le livre était pervers, les histoires bizarres et qu'elles avaient rapport avec le spiritisme. Le cas fit les manchettes des journaux, notamment, le Journal de Montréal.

Cette situation dépasse largement la censure d'un livre fantastique. Avant de vivre une situation similaire à celles de bien des écoles, aux États-Unis(2), le jour où le professeur d'histoire, de géographie ou de science devra exempter ses élèves parce qu'ils sont témoins de Jéhovah, parce qu'il parle de la théorie de l'évolution, n'est peut-être pas très loin --les fondamentalistes étant créationistes(3). Déjà, certains mouvements s'opposent aux ordinateurs (Christian Brethren)... et nous en sommes qu'au commencement. Et le pire, c’est que nous n’écrivons rien pour empêcher cette censure. Horrifique est interdit dans les bibliothèques scolaires et pourtant plusieurs textes publiés dans des numéros de ce zine se retrouvent à l’intérieur du cahier d’exercises et du manuel de l’élève du nouveau programme d’enseignement moral et religeux catholique (troisième secondaire). Trouver la sorcière...

notes

01. Notamment, Danger, située au 3968 St-Laurent, elle est la soeur de Nebula (1832 Ste-Catherine ouest). Adresse électronique: émail:nebula @cam.org). Le propriétaire de Danger!, laissait savoir, dans un article du magazine culturel Voir, qu'il exerçait tout de même une certaine censure.

02. Ce qui est dangereux aussi, c'est que la pensée fondamentaliste est de plus en plus présente dans les différentes sphères de la société et dans les écoles secondaires confessionnelles et publiques. De plus, le Créationisme scientifique se veut plus qu'un enseignement, mais une porte d'entrée pour les fondamentaliste dans les écoles publiques. C'est dangereux, puisque déjà, aux Etats-Unis plusieurs maisons d'enseignements ont des professeurs de biologie qui enseignent le créationnisme comme vérité scientifique.

Au Québec, nous ne sommes pas à l'abri d'une éventuelle percée de l'esprit fondamentaliste et à la limite, de satan et la fin des temps. Le premier pas est déjà fait. Nous acceptons que les fondamentalistes décident ou non que leurs enfants reçoivent le cours d'éducation sexuelle en FPS(n), et nos manuels scolaires tendent à banaliser le sujet de la création, du satanisme ou de la fin des temps. Pire, de plus en plus, par respect, ou pour éviter les sujets de disputes et de discrimination, les enseignants n'osent s'affirmer sur le peu de rigueur scientifique des mouvements religieux présents au Québec où dans leur région. Le dossier des Raëliens en est un bon exemple.

03. Voir: "Création et créativité", Théologiques (revue de la Faculté de théologie de l'Université de Montréal), mars 1994, 140 p. Essais très intéressants, particulièrement celui de Sarles B. Harvey "L'attaque religieuse contre la science: une bataille pour la définition de la vérité et de la connaissance, ou de la politique?"; Reeves Hubert, Rosnay de Joël, Coppens Yves et Simonnet Dominique, La plus belle histoire du monde, Editions du Seuil, 1996, 166 p. Ouvrage remarquable de vulgarisation scientifique sur les origines de l'univers, de la vie et de l'homme. Quant à la pensée fondamentaliste: Gish T. Duane, Avez-vous subi un lavage de cerveau?, Christ Is The Answer, 24 p. (baptistes); La vie: comment est-elle apparue? Evolution ou création?, Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania International Bible Students Association, 1985, 256 p. (témoins de Jéhovah).

 

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