LA SAGA DU
MONSTRE DU LAC MEMPHRÉ MAGOG 2
Par Amélie Langlais et Daniel Coulombe
En 1996, dans les pages du Québec Sceptique ("La cryptozoologie passée au filet du scepticisme", no 36, hiver 1996, p. 38-39.), on pouvait lire un article dénonçant la farce monumentale du monstre Memphré, démontrant le peu d’esprit critique et scientifique de la démarche du principal intéressé, Jacques Boisvert. Ce texte fait d’ailleurs partie de la compilation recensée par Patrick Journet (le récent livre du mouvement : Y Croyez-vous, Éditions Alain Stanké, 1999). Cependant, quel impact ce type d’article a-t-il eu sur la communauté "paranormale", sur les croyances populaires? Donc, à nouveau, nous sommes repartis à la chasse au monstre.
On pouvait y lire dès le début du texte, " Chassez le monstre et il revient au galop ", une phrase qui se révèle plus juste que jamais. Ces 5 dernières années, 20% des observations répertoriées (quelques 220 jusqu’à aujourd’hui et qui ont débuté au début du XIXème siècle). Ces observations importantes de Memphré s’expliquent, selon la société de dracontologie par, et je cite : " Les temps changent, et l'ouverture d'esprit des gens nous facilitent les choses, ils viennent allègrement nous raconter ce qu'ils ont vu. "). Aujourd’hui, suite à cet article, Memphré possède son observatoire sur les berges du lac magogois (inauguré le 10 juin 1996 lors du dixième anniversaire de The international Society of Dracontology, fondée par Jacques Boisvert); un guide pédagogique au primaire, d’innombrables invitations à l’intérieur des guides touristiques, des références commerciales, et un site Internet -- une marque de bière devrait bientôt porter son nom et son image!
Évidemment, la science et la technologie aide autant les sceptiques que les pro-paranormaux. Alors, il fallait s’y attendre, la société internationale de dracontologie du Lac Memphrémagog possède son propre site (www.interlinx.qc.ca/memphre/) où l’on y présente des cartes indiquant les lieux des différentes apparitions de ces dernières années. Comme tous les sites du genre, on y retrouve une série de liens avec d’autres monstres du genre et de la cryptozoologie: celui de "Ponik, la créature du Lac Pohénégamook" (www.transcom.qc.ca/ponik) et Champ (Lac Champlain), incluant photographies, articles, légendes, récits et témoignages, vidéo!... Il y a même une Zone Cryptozoologique : Nessie, Bigfoot, Memphré, Ogopogo, Chupacabra etc.
Le site nous offre un texte intitulé " Memphré: mythe et réalité", écrit par Sonia Bolduc, étudiante à l’Université de Sherbrooke –du moins au moment d’écrire ce texte, en 1997. Celle-ci débute sur une note très enthousiasme, qui annonce déjà le partie prit par l’auteure: "Faisant fi des frontières, plusieurs phénomènes insolites et inexpliqués ont été rapportés à travers les décennies et les siècles, suscitant intérêt, suspicion, recherches et légendes. Parmi ces étrangetés, Memphré, créature habitant l'immense lac Memphrémagog, interpelle les incrédules depuis plus de 180 ans".
La jeune universitaire va jusqu’à qualifier de "sérieuses" les recherches de Boisvert ("Jusqu'à aujourd'hui, plus de 215 apparitions ont été répertoriées et archivées ave le plus grand soin"), alors que les faiblesses et les lacunes scientifiques des dossiers de la société de dracontologie, dénoncées dans l’article du QS de 1996, sont demeurées les mêmes, notamment d’importantes omissions concernant les détails de l'observation (conditions atmosphériques, visibilité face au soleil) et les détails biographiques de l'observateur (âge, profession, intérêt pour les phénomènes paranormaux ou pour la cryptozoologie). Aussi, quant aux différences majeures concernant l’apparence du monstre (certaines personnes ont vu Memphré avec une tête de crocodile, d'autres de vipères, d'autres de cheval; d’autres, d’une longueur de deux ou trois mètres; d’autres atteignant plus de dix mètres), Bolduc les expliquent par trois principaux facteurs:
Dans la même veine, concernant l’affaire Nessie, du Loch Ness, où l’explication (que l’on pourrait qualifier de "marketing") est connue de tous, les paranormaux possèdent leur propre version de l’histoire. Citons le texte : " Même si on a catégoriquement conclu au trucage de la photo de Nessie prise en 1994, les quelque 10,000 témoignages répertoriés au cours des années tendent à confirmer la présence de cette célébrité écossaise dans les eaux du Loch Ness, en plein coeur du pays. La théorie la plus populaire sur l'identité de Nessie la catégorise dans la famille des plésiosaures. Cependant, l'absence chez cette espèce d'un système respiratoire permettant de vivre complètement submergé sur une longue période pousse les spécialistes à écarter cette éventualité. En fait, les nombreuses recherches effectuées dans les eaux du Loch Ness n'ont encore permis de retrouver aucune carcasse correspondant à un genre quelconque de créatures marines. On envisage donc la possibilité que Nessie soit plutôt de la famille des salamandres, ou autres amphibiens gigantesques. Ces derniers peuvent en effet vivre sous l'eau en permanence, et leur corps se désintègre après leur mort." Leur corps se désintègre après leur mort... Tant qu’à y être, Murder et Scully pourrait bien, dans une prochaine émission de X-Files, traiter d’un cas de combustion de dinausore...
Incroyable tout de même comment on peut à lire les textes sur se site. La meilleure concerne le monstre Ogopogo (c’est pas une marque de saucisses?), vivant dans les multiples lacs de la Colombie-Britannique, et celle qui semble se rapprocher davantage de Memphré. Les scientifiques et chercheurs membres de la British Colombia Scientific Cryptozoology Club (4) (BCSCC) apparitions se faisant plus sporadiques depuis quelques années, on croit que la survie de l'espèce se trouve menacée par l'humain qui envahit son environnement. Les autorités provinciales ont d'ailleurs légiféré afin d'assurer sa protection, rendant la poursuite d'Ogopogo, sa capture et sa chasse interdites. ". Pourquoi ne pas écrire à Jacques Boisvert et lui dire que les chasseurs de primes de yéti sont au chômage depuis deux ans, depuis que le Kazakhstan et le Népal ont adopté une loi interdisant la chasse à l’abominable homme des neiges.
Finalement Boisvet, comme bien d’autres gourous du pro-paranormal, puisent sa force dans la confusion; il est reconnu, à juste titre, comme un ami de l’histoire et du patrimoine local; les archéologues le consultent à l’occasion pour contempler ses artefacts découverts dans les eaux et ses connaissances du terrain, assez extraordaire. Soit. Ce qui ne l’empêche d’utiliser une démarche pseudo-scientique. Le principal aspect qui m’agace en lui, c’est lorsqu’il avoue, pour montrer son impartialité et renforcir sa crédibilité, que bien qu'il plonge dans les eaux depuis des dizaines d’années (5000 plongées et plus), il n’a jamais vu Memphré. Mais s’empresse d’ajouter dans les journaux une touche d’insolite, en déclarant qu’il est probable qu'il ait touché Memphré au cours d'une séance de plongée. Accompagné de son fils, il avait alors posé la main sur ce qu'il croyait être un tronc mort dans le fond de l'eau. Cependant, au contact, le " tronc " a déguerpi dans un nuage de vase, laissant le plongeur estomaqué. " Je ne pourrais pas affirmer que c'était Memphré puisque je ne l'ai pas vu. Ça pourrait être n'importe quoi comme ça pourrait être l'extrémité de sa queue. " a-t-il déclaré dans une entrevue
En guise de conclusion...
Malgré les preuves logiques et scientifques, irréfutables, ainsi que les articles sceptiques publiés au fil des années, plusieurs personnes persistent toujours à croire que Memphré hante le lac magogois. Alors, hormis les lecteurs sceptiques, à qui cet article a-t-il vraiment profité? Sans vouloir évangéliser ou convaincre tout le monde, il y a sans doute place à un questionnement sur l’approche sceptique dans les articles comme celui de Memphré --dès, fois, à lire les articles sceptiques, il semble que les auteurs participent au concours du "plus baveux". Cela fait mal, mais il semble que ce soit l’inévitable, "on ne gagnera jamais contre le paranormal". Il faut alors rendre davantage accessible notre information en étant plus vendeur, plus attrayant dans notre approche. Se faire dire que l’on est idiot ou cabochon de croire en quelque chose qui nous semble au départ véridique n’est jamais très agréable. Les gens ont plutôt un sentiment négatif, se sentent rabaissé et fuient cette "vérité" en s’enfonçant davantage au sein d’une histoire merveilleuse qui les rassure. Ce n’est pas mal de se tromper et c’est bien de restructurer sa pensée. Il faudra leur dire --le répéter chaque fois-- avant de dénoncer le paranormal.