LA CRYPTOZOOLOGIE

PASSÉE AU PEIGNE FIN

 

Plusieurs consommateurs de parapsychologie considèrent le lac Memphrémagog comme une porte sur l'inconnu, qui s'ouvre sur une autre dimension, un genre d'univers parallèle. Divers récits relatent même la présence d'ovnis. Et à l'image de plusieurs plans d'eau au Québec, le lac Memphrémagog, situé en Estrie, possède lui aussi sa grosse "bébitte", baptisée Memphré. Toutefois, les adolescents ne sont pas dupes au point de croire aveuglement tout ce qui est insolite. La presque totalité d'entre eux demeurent très sceptique face à Memphré, le considère plutôt comme une blague(1).

Il faut demeureur vigilant cependant, puisque la publicité entournant Memphré est grandissante et qu'au primaire, déjà, quelques écoles de la région magogoise utilisent le "petit" monstre à des fins pédagogiques. Memphré à une mission didactique: il raconte l'histoire du lac et de la région! On peut comparer cette situation à celle de Bibi et des audiocassettes Le Noël de Bibi --un document adressé aux enfants, une histoire religieuse, version populaire, racontée par un extra-terrestre. Dans les deux cas, les parents ou les éducateurs ne se donnent pas la peine d'avertir leur public du caractère fictif et imaginaire du personnage principal, prétextant le jeu par l'apprentissage, le divertissement, qu'un jour, il apprendront la vérité sur le sujet --c'est similaire à l'histoire du Père Noël(2)...

Mais que savons-nous vraiment sur ce monstre sympathique et sur celui qui professe son histoire, Jacques Boisvert? Disons d'abord que cet homme est un autodidacte du patrimoine, un plongeur connu, qu'il s'attribut le titre prestigieux de "crypto-dracontologue". Il est le fondateur de la dite "société internationale de dracontologie du lac Memphrémagog", qui a vu le jour en juin 1986.

En 1995, une visite aux archives de la SIDLM a démontré la démarche pseudo-scientifique de M. Boisvert. Qquelque 180 documents (articles de journaux, bandes sonores, documents audiovisuels, déclarations signées) relataient les apparitions de Memphré. Le plus ancien témoignage date de 1816 et, de 1992 à 1995(3), le rythme des apparitions se situe entre sept et huit (impliquant au total une vingtaine de personnes). Avant la fondation de la société, une quarantaine de documents relataient les apparitions de Memphré. Depuis, la moyenne annuelle se chiffre à 12.

M. Boisvert s'est largement inspiré des travaux du fondateur de la cryptozoologie, le docteur Belge Bernard Heuvlemans. Ce dernier décrit, dans son livre Le Grand-Serpent-de-mer, ce type de monstre aquatique: "... animal marin d'assez grande taille (...) sa tête, relativement petite, est de forme ronde avec un museau plus ou moins effilé (...) rappellent tantôt le phoque ou le chien, tantôt le cheval, le chameau, la girafe (...)". Pour Heuvlemans, la contradiction entre les récits provient d'un phénomène biologique: l'allongement de la tête, avec l'âge, chez les mamifères. Le paradoxe, c'est qu'en l'espace d'un mois, certaines personnes ont vu Memphré avec une tête de crocodile, d'autres de vipères, d'autres de cheval.

En fait, les récits sur l'aspect physique du monstre sont très diversifiés, quasi hétéroclites. Ils vont d'un billot de bois qui bouge, en passant par une tête de cheval, jusqu'au serpent de mer. On remarque également une flagrante imprécision en ce qui concerne les dimensions du monstre marin, variant énormément selon les témoins(4). Certains affirment avoir vu un monstre de deux ou trois mètres, alors que d'autres soutiennent que l'objet de leur observation atteignait plus de dix mètres!

Les recherches de la SIDLM sont concentrées sur trois types de créatures: le cheval marin, le type "alligator" et le serpent de mer. La méthode d'investigation est douteuse puisqu'on suggère au témoin de l'apparition de sélectionner, à parti de dessins, parmi ces trois créatures.

Le serpent de mer est la créature aquatique la plus observée et serait, selon les cryptozoologues, un megalotaria longicollis: un genre de loutre géante à long cou, pouvant se déplacer à des vitesses allant de 25 à 55 km/h!(5).

Dans l'ensemble, les documents des archives du SIDLM comportent de nombreuses lacunes et démontrent, par le fait même, le peu de rigueur scientifique du principal intéressé. Les documents écrits comportent, en effet, des omissions importantes: les détails de l'observation (conditions atmosphériques, visibilité face au soleil) et les détails biographiques de l'observateur (âge, profession, intérêt pour les phénomènes paranormaux ou pour la cryptozoologie).

À Magog, comme dans bien d'autres régions où habitent ces "possibles" monstres, on s'est vite rendu compte que le sujet avait un potention commercial certain(6). Malgré le scepticisme entourant l'histoire de Memphré, les récits entendus sont un élément ajouté en faveur du développement touristique. On peut se demander toutefois si cette efflorescence de la cryptozoologie n'encoure pas également la croyance en l'existence de ces dits monstres marins, dont une centaine seulement vivent dans les lacs du Québec.

Chose certaine, la SIDLM ne manque pas d'attrait puisqu'elle est située au coeur du centre-vill de Magog. De plus, la vitrine de la porte principale présente une photographie de Memphré (des petites vagues grossies à des milliers de fois!). A l'occasion du 1er avril 1993 et 1995, Memphré a fait la une du quoitidien La Tribune. Aussi, divers reportages télévisés ("On aura tout vu", "Les routes du Québec", "La vie en Estrie", "Dossiers mystères", etc.) ont été diffusés sur Memphré.

Toute cette visibilité médiatique mêlée à certains faits cocasses ne fait qu'accentuer l'idée de marketing dissimulée derrière Memphré. Jacques Boisvert est le seul membre de la Société de dracontologie. Aussi, M. Boisvert écrit une chronique dans l'hebdomadaire Le Reflet du lac. Au bas de ses textes, on retrouve une publicité donnant les coordonnées du bureau d'assurance O. Boisvert et Fils inc. C'est la même adresse que celle du centre de dracontologie. Excellente publicité! Toutes les occasions sont bonnes. Dans une publicité du Reflet du lac (décembre 1994) Jacques Boisvert est costumé en Père Noël et Memphré joue le rôle de Rudolf. L'emballage est présenté avec un témoignage de confiance des assurances O. Boisvert & Fils inc.

Bref, cette situation est semblable, sur une échelle réduite, à celle de l'Ecosse où des milliers de touristes vont visiter le Loch Ness dans l'espoir d'y rencontrer Nessie. Cela n'a d'ailleurs pas échappé à notre homme puisque, dans une feuille de nouvelle de la SIDLM, il dénombre les similitudes entre le Loch Ness et le lac Memphrémagog (longueur des lacs, leurs bassins de drainage, les deux grandes baies, des écrasements d'avion survenus dans les lacs, la proximité d'un monastère, etc.).

Restons dans les comparaisons et disons qu'à l'image des déclarations de la supercherie du Loch Ness(7), celles concernant le monsntre du lac Memphrémagog se feront peut-être entendre tôt ou tard. Conservons précieusement en mémoire les aveux de M. Spurling qui, sur son lit de mort, a raconté comment il avait truqué la célèbre photographie de Nessie. L'artifice avait pour but d'attirer une plus grande clientèle dans son hôtel, situé sur le bord du Loch Ness.

Dans de telles histoires, que les monstres aquatiques existent ou non devient presque secondaire. Ces récits merveilleux et insolites, en plus de fasciner les gens, les adolescents, les enfants, finissent par créer leurs propres monstres: celui du marketing et celui de la crédulité.

 

notes

01. L'essentiel de cet article, écrit en collaboration avec Eliane Santschi, a été publié dans Le Québec sceptique, numéro 36, hiver 1996, p. 38-39.

02. Lorsqu'on parle de version populaire du Noël, on fait référence à la crèche, à l'âne et au boeuf, aux rois mages Balthasar, Melchior et Gaspar, tous des éléments issus de manuscrits apocryphes, principalement le pseudo évangile de Jacques le mineur et le protévangile de Matthieu.

03. Suite à l'article paru dans un bulletin du patrimoine scolaire, à Coaticook (article qui dénoncait le caractère peu scientifique de la démarche de M. Boisvert), nous avons eu droit à de sérieuses réprimandes (appels téléphoniques) de la part du principal intéressé. Depuis 1975, nous sommes "interdits d'accès" aux archives du SIDLM.

04. Mentionnons l'anecdote suivante: à tous les observateurs de Memphré dont le témoignage est conservé dans les archives du SIDLM, M. Boisvert remet un petit certificat d'authenticité.

05. Le Journal de Montréal, 26 mars 1995, p. 11

06. Il apparaît d'ailleurs un copyright à la suite du mot "Memphré" lorsqu'il accompagne le dessin du monstre. Cela n'a pas empêché un garage de Magog d'utiliser le dessin et le nom pour des fins publicitaires, sans l'accord de droit d'auteur. Comme quoi le monstre appartient à tous.

07. Lire l'article de Duchesne Stéphane, "Petit mensonge deviendra grand", Le Québec Sceptique, numéro 40, printemps 1997, p. 38-41.

 

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