Ce que chante le moineau

 

Dominique Millette

 

Le feu crépitait dans l'âtre sacré du tipi médicinal. Moineau fixa la flamme. Se concentrer. Ne voir que le feu et les braises...

 

Elle fronça les sourcils. Tout ce charabia. Les ancêtres, les traditions. Que faisait-elle ici? Et à cinq heures du matin, en plus!

 

L'espoir, réfléchit-elle. Il lui fallait de l'espoir. Les pilules, la bouteille, les amants: rien n'avait comblé le vide. L'angoisse. Voilà qu'elle ne mangeait plus. Perte d'appétit totale. Elle avait tout essayé: cesser de boire et de fumer, prendre un peu d'air, faire de l'exercice aérobique. Les médecins blancs secouaient la tête. La thérapie, disaient-ils. Il vous faut de la thérapie.

 

Échec, la thérapie. Moineau ne pouvait s'empêcher de faire la gueule à toutes ces garde-malades souriantes, bien rangées, sans soucis. Les dessins aux couleurs vives, les devises ridicules et les diagrammes indéchiffrables ne la mettaient aucunement en appétit. Au diable les quatre groupes alimentaires d'un régime bien équilibré... En désespoir de cause, on lui avait suggéré la médecine autochtone. En désespoir de cause, elle avait accepté. Retour au terroir: Wikwemikong, seul territoire autochtone non-cédé du Canada, sur l'île Manitoulin. La réserve. Dite "Wiki", tout simplement.

 

Moineau risqua quelques coups d'oeil autour d'elle. Sur les parois de la tipi, construite en bois et munie de toutes les commodités modernes, pendaient les herbes, écorces et racines traditionnelles: pouliot; serpentaire du Canada, dit gigembre sauvage; racine de rubarbe; frêne épineux; ginseng bleu; feuilles de molène; glycérie; sumac; sauge; cèdre; tabac... Contre le mur de gauche, une peau de loup représentait l'esprit du clan d'ici.

 

L'aînée mâchonnait son tabac de l'autre côté du feu. Son visage était de pierre. De temps en temps, elle marmonnait quelques prières, soit au Créateur, grand esprit du peuple anishnaabe; soit aux grands-pères, rochers du début du monde, à la sagesse dite au-delà de la compréhension des mortels.

 

Patience, se dit Moineau. Difficile. Ses muscles se crispaient. Elle avait vécu en femme blanche depuis qu'elle était partie suivre son étoile à Toronto. Cinq heures et demie de route vers le sud-est. Autre monde. Deux millions de gens sur les trottoirs de la ville. Forêts de béton et d'acier. Plus aucun paysage rocailleux de granite ou de grès. Un seul lac, immense, infecte, pollué à jamais par les usines de tout un continent. Concurrence. Réseautage. Ambitions. Tout en instantané. Le temps, c'est de l'argent. Perdus, le rythme des saisons, les visites lentes et sans but particulier, l'intimité sans paroles.

 

Sans s'en apercevoir, Moineau s'était étiolée. À 167 cm, elle était passée de 60 à 45 kilos en un an et demi. Pas grave, se disait-elle au départ. Tant mieux. Elle ne finirait pas cardiaque, diabétique, comme d'autres femmes de sa région. À 32 ans, elle était mince, donc attirante. Comme les supermodels de toutes ces revues. Ce n'était plus tellement drôle à présent.

 

Toronto. Mecque nationale du succès musical, porte vers la réussite sur le marché américain. Pas évident, le métier de musicienne. Son étoile n'était plus qu'un lampadaire sur le trottoir, à la sortie du bar où elle travaillait. Depuis deux ans, sa guitare amassait la poussière. Les cordes s'étaient rouillées.

 

L'aînée émergea de sa transe et scruta le visage de Moineau.

- Ton nom, articula-t-elle. D'où vient-il?

 

Moineau haussa les épaules. Les noms. Quelle importance avaient-ils? Son nom habituel, le nom blanc et catholique imposé par les Soeurs, était Marie. Comme la Vierge. Ni les Oblats, ni les Jésuites, longtemps responsables de l'éducation des "pauvres sauvages", n'encourageaient l'usage des noms traditionnels.

 

Moineau...

- À ma naissance, un moineau est apparu en vision à ma mère.

 

L'aînée hocha la tête.

- Que faisait-il, dans la vision?

 

Moineau sentit l'angoisse lui serrer la gorge en étau de fer invisible. Ses rêves déçus revenaient la hanter. Quelques succès initiaux; ensuite, plus rien. Désolée, les musiciennes comme vous, il y en a partout. Pas mal. Même assez bien. Votre technique est excellente. Vos paroles sont originales. Seulement, il vous manque un certain quelque chose...

 

- Le moineau chantait de tout son coeur, répondit-elle, les larmes aux yeux, se rappelant mot à mot les paroles de sa mère.

 

Chanter. S'envoler, le vent dans les ailes. N'était-ce pas ce qu'elle avait fait? Suivre son destin? N'avait-elle toujours été première de classe? Une génie? Dévorant toutes les grandes oeuvres littéraires de l'Amérique du nord et de l'Europe, se taillant un style d'écriture qu'on allait jusqu'à comparer à celui de Bob Dylan ou de Leonard Cohen? La route de son destin s'était avérée cul de sac. Icare des temps modernes, elle s'était brûlé les ailes, à trop vouloir embrasser le soleil.

 

- Que chantait le moineau? Demanda l'aînée.

 

Quelle question, songea sa cliente. Des chants de moineau, évidemment! Elle retint ses paroles. Sa mère n'avait rien dit à ce sujet. Aujourd'hui défunte, elle avait emporté dans la tombe tous les détails de sa vision.

 

- Je ne sais pas, répondit Moineau. Il chantait, tout simplement.

 

L'aînée prit une poignée de tabac d'un plat sur le sol et la jeta dans le feu. Elle y ajouta un peu de cèdre, de glycérie et de sauge. Ensemble, les quatres plantes étaient les plus sacrées. Les flammes s'agitèrent, brûlant vivement quelques secondes. L'odeur se répandit dans le tipi. Moineau respira profondément la fumée médicinale. Quelques souvenirs d'enfance lui revinrent. Sa grand-mère et son grand-père maternels, offrant le smudge , le "barbouillage", à la ronde au lever du soleil, les cendres purificatrices virevoltant dans la brise. Son père, sensible, déchiré entre deux mondes, effarouché par le portrait que dessinaient les Soeurs de l'enfer éternel réservé aux païens...

 

L'aînée reprit parole:

- Tu dois marcher sur la terre de tes ancêtres. Lorsque tu marcheras, répands derrière toi une offrande de tabac pour le Créateur. Demande aux grands-pères de partager leur sagesse avec toi. Tu marcheras jusqu'à ce que tu trouves un lieu sacré. Tu reconnaîtras ce lieu à sa présence et à son effet sur ton esprit. Là, tu te reposeras et tu y resteras jusqu'à ce que tu saches ce qu'avait chanté le moineau, le jour de ta naissance.

 

Son discours terminé, l'aînée retomba dans le mutisme.

 

Espoir. Sans pouvoir l'expliquer, Moineau se sentait en paix. Toute impatience, tout agacement l'avaient quittée. Les paroles de l'aînée, si vagues soient-elles, sonnaient vrai.

 

Moineau inclina la tête avec respect. Elle laissa du tabac sur le sol, dans un sac en peau de daim, et quitta le tipi.

 

À l'extérieur, le feuillage couleur d'or, de rouille et de sang lui parut deux fois plus vif. Le vent de septembre n'était plus si froid.

 

Sa guitare... Pour la première fois depuis deux ans, Moineau eût le goût de la jouer. Elle l'avait apportée avec elle, à la maison paternelle. Elle passa chercher l'instrument. La maison était vide. L'écho de ses pas résonna dans le couloir, sur le plancher de bois franc, contre les murs ornés de portraits de Marie, de crucifix et de rameaux déssechés. Le salut de votre âme. Au sein de toutes ces icônes chrétiennes: un collier tressé de glycérie, un sac d'herbes traditionnelles. en souvenir d'un amour qui durait au-delà de la tombe.

 

Moineau prit la route, regaillardie. Lieu sacré... Marcher. De la réserve partaient plusieurs sentiers. Moineau sortit son collier de glycérie et murmura une prière, telle que sa grand-mère lui avait enseigné:

 

- Grands-pères, guidez mes pas.

 

Le vent lui répondit. D'un arbre tout près, une branche morte se détacha et tomba aux pieds de Moineau. Il faudrait marcher tout droit, vers le sud.

 

Moineau marcha jusqu'à la Baie Georgienne, dont les eaux caressaient la partie sud de l'île Manitoulin. L'île-bénie-par-les-dieux. Aujourd'hui, centre de tourisme plein air. Chalets et terrains de camping se dressaient partout tels des champignons. Il restait tout de même quelques endroits moins fréquentés que les autres.

 

Moineau suivit un des sentiers qu'elle avait pris lors de sa jeunesse. En cours de route, elle répandit le tabac, le coeur gonflé de gratitude sincère. La piste se terminait en une série de plateaux de granite.

 

À cet endroit, la plage était déserte. Le roc, rose aux accents jaunes, bruns et roux, paraissait sculpté en montagne russe déformée, comme dans un miroir de carnaval. Il encadrait les eaux bleu-vert de la baie de son enfance. Les vagues embrassaient les rochers d'une étreinte langoureuse. Moineau resta figée devant le panorama, laissant le rythme des vagues bercer son esprit. Enfant, elle avait nagé dans ces eaux, plongeant du haut des rochers. Tout oublier, perdue dans le ventre de la baie de ses ancêtres... Elle revécut la sensation de l'eau qui l'enveloppait. La caressait. La dorlotait. Du temps de sa jeunesse, Moineau avait cru cette eau un esprit féminin.

 

Là. Ce plateau un peu plus haut que les autres. Enfants, elle et ses frères et soeurs s'y étaient amusés, risquant l'escalade périlleuse, se lançant le défi: qui plongerait le premier? La première? Ce fut Moineau, la cadette. Heureuses retrouvailles. Elle s'y installa, sa guitare à ses côtés. Autour d'elle, elle aspergea le roc de glycérie et de cèdre. Elle alluma un feu sacré. Les yeux fermés, elle respira la fumée.

 

- Il vous manque un certain quelque chose...

- Que chantait le moineau?

 

Tout à coup, elle vit cet oiseau qui avait marqué sa naissance.

 

Le moineau s'égosillait de bonheur. Insouciant, sans arrières-pensées, il chantait les arbres et les rochers de son île. L'esprit du vent dans le feuillage. Les lacs et rivières. Le début de la Création, selon la légende. Les grands-pères rocailleux, à l'esprit sûr et ferme. Le soleil levant. Les quatre directions. La roue médicinale. La danse du soleil, jour et nuit sans nourriture et sans rien boire, autour du pin sacré, un sacrifice pour le salut du peuple. Les clans traditionnels: ours, loup, corbeau...

 

Moineau s'empara de sa guitare, accompagna l'oiseau insouciant d'un rythme improvisé. La musique sortait en torrents, vraie et sûre, trop longtemps refoulée, inédite, rappelant les chants passionnés autour du tambour du village, les jours de fête. Elle chanta dans le vent, sans paroles, dans le vide, sans s'apercevoir du temps, comme en délire.

 

La nuit tombait. Moineau leva la tête à la vue du soleil couchant qui saignait sur les nuages. Il serait temps de rentrer.

 

Elle s'arrêta, le front en sueur, la voix émaillée, les doigts engourdis par la fraîcheur de la nuit d'automne, écorchés par les cordes d'acier. La musique inspirée par la vision du moineau étaient gravées dans sa mémoire. Il ne restait plus que les paroles. Ou peut-être pas...

 

Épuisée, elle se leva péniblement de son siège sur le roc. Son estomac grondait. Il était temps de manger quelque chose. Moineau prit sa guitare et prit le chemin du retour. Elle n'avait plus qu'une idée fixe: bifteck, maïs et pommes de terres.




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