Fleur de papier
(c) 1998 Dominique Millette
– Martin! Martin!
La voix péremptoire. Le claquement des doigts. Aucune erreur possible : c’était bien M. Dideron. Arthur, selon ses quelques proches, qui étaient, cependant, rarissimes.
En poussant un soupir fataliste – et surtout, inaudible – Martin se redressa les épaules, posa son balai contre le mur et se cuirassa contre le torrent d’ordres imminents.
M. Dideron se précipitait vers lui, visiblement agité, le visage en sueur, les bras ballants, le col et la cravate de travers – qu’il s’empressa de remettre en place, tout en s’arrêtant net devant Martin et le toisant du regard.
– Les tableaux! articula-t-il, ne déguisant aucunement son indignation. Les tableaux sont courts de raies blanches! Il faut le corriger, tout de suite! Lorsque tu nettoies, Martin, il faut faire très, très attention! Je veux des tableaux absolument propres, tu m’entends? Il faut bien que les élèves puissent lire ce que j’écris au tableau!
Sur ce, M. Dideron fit brusquement volte-face et disparut dans le couloir.
Martin ferma les yeux.
– Bonjour à vous aussi, M. Dideron! lança-t-il à la silhouette en retraite.
Il se dirigea vers la salle de classe aux tableaux si lamentablement sinistrés, selon les dires de l’instituteur.
En effet, il avait laissé deux raies blanches sur le tableau : une, presque imperceptible, dans le coin droit, en haut; l’autre, un peu plus visible, presque à la hauteur du porte-craies. Vite effacées. Voilà. Il recula et contempla la perfection absolue d’un tableau vert sans la moindre tache. Plus de reproches.
Il était huit heures du matin. Encore sept heures et demie et il rentrerait chez lui. Soupir. Il sortit de la classe et reprit son balai.
Alors qu’il s’ahanait dans les couloirs, le corps tout en sueur, une jeune femme parut et s’arrêta devant lui, presque timidement. Vêtue d’un chandail de laine à fermeture éclair et d’une jupe évasée, elle serrait deux grands cartables contre sa poitrine. Cheveux blonds courts, visage lutin. Puis, sourire. Elle lui adressa la parole d’un ton clair et allègre. Pas timide, comprit Martin : gentille, plutôt.
– Allô! On s’est pas rencontrés. Josiane Leclerc. J’viens d’commencer aujourd’hui. J’enseigne la cinquième année.
Un peu déconcerté, Martin hocha la tête.
– Salut. Martin. Martin Lacasse, murmura-t-il. Il se sentit rougir.
Josiane lui sourit.
– Ça fait longtemps que vous êtes ici? Moi, c’est mon premier emploi! Enfin, mon premier poste d’institutrice!
Elle le vouvoyait. Lui! Martin réprima de justesse un sourire amer, cynique. Premier emploi : les espoirs, l’optimisme. La naïveté.. Il fit plutôt signe d’assentiment.
– Ça fait douze ans que j’travaille ici. Et pis, c’est Martin. On peut se tutoyer – pas de cérémonies. Surtout pas autour d’ici. Du moins, la plupart du temps, ajouta-t-il, en pensant à Dideron.
Ce qu’il ne dit pas : douze ans de routine, de se sentir invisible, de s’être habitué à la froideur de ses soi-disant collègues, les enseignants – du même genre que ceux et celles qui l’avaient à peine remarqué lorsqu’il était étudiant, et ne le remarquaient pas plus aujourd’hui, sauf pour lui donner des ordres.
Josiane souriait de toutes ses dents :
– Compris! Alors tu connais tout le monde – et comment ça se passe ici. Y a des choses que je devrais savoir tout de suite?
Oui, pensa Martin : que les gens d’ici ne valent pas la peine qu’on s’inquiète de leur avis...
– Ah, je sais pas, répondit-il, plutôt. J’me mêle pas mal de mes affaires à moi...
– Y a pas de mal à être discret – c’est ben correct, affirma Josiane.
À ce moment précis, Arthur Dideron se dirigea vers eux, la main tendue :
– Ah – Madame Leclerc! Enchanté. Permettez-moi de me présenter : Arthur Dideron, à votre service.
Il alla jusqu’à se courber légèrement en guise de salut. Sa coiffure était impeccable : plus aucune trace de l’agitation de ce matin. Martin décela un soupçon de cologne.
Josiane observait le nouveau venu d’un air amusé.
– Salut, Arthur! Et c’est Josiane, pas Madame Leclerc. Ça, c’est ma tante!
– Bien sûr, bien sûr, pas de formalités.... Je dois malheureusement vous quitter, et donc me priver de votre charmante compagnie. J’ai cependant tenu à vous souhaiter la bienvenue à notre école. Nous aurons sans doute l’occasion de nous reparler sous peu. Au revoir!
Puis, il repartit sans même avoir reconnu la présence de Martin. Comme d’habitude.
Josiane pouffa de rire. Martin ne put réprimer un sourire complice. Ce fut de courte durée : voilà qu’arrivait Jocelyn Dubeau. Jeune, assez court, déjà bedonnant, Dubeau se croyait Adonis, refusant d’accepter que toute grâce dont il avait peut-être témoigné lors de son adolescence s’était bien fanée depuis. Il ne manquait jamais de commenter les charmes – ou leur absence – de toutes les femmes de l’école, ou à la télévision, ou sur la rue, confiant à qui voulait bien l’écouter (ou non) les détails les plus intimes de tous ses rapports sexuels.
Agressif, Dubeau avait l’instinct de la politique et savait se ranger du côté de toute clique gagnante, méprisant quiconque avait perdu la faveur éphémère collective, les poussant toujours plus loin dans les oubliettes en renchérissant la médisance qu’il avait entendu. Jocelyn humait le changement du pouvoir, comme un chien courant la trace d’un chevreuil en détresse. Ainsi, malgré le nombre de gens qui le détestaient sincèrement – et dont la plupart étaient partis – il survivait, s’accrochant à quiconque il estimait pouvoir lui servir.
De ses petits yeux porcins, Jocelyn fixa Josiane. L’observant à l’oeuvre, Martin devina qu’il l’évaluait mentalement... et l’avait déjà classée parmi celles dont il ne valait pas la peine de tenir compte; ce qui n’empêchait pas un air lubrique de paraître sur son visage. Josiane, après tout, était jolie femme.
– Salut. T’es la nouvelle?
Il adoptait un ton doucereux mais retenu. Le ton d’un prédateur évaluant une proie facile.
Martin vit Josiane se raidir, presque imperceptiblement. Quelque chose en elle résistait l’avance de Jocelyn, ne lui faisait pas confiance, sans doute sans savoir tout à fait pourquoi.
– Oui, c’est ça – la nouvelle. Bonjour – c’est Josiane. Et toi? articula-t-elle d’un ton légèrement plus artificiel qu’elle avait employé jusqu’alors.
– Jocelyn. Bienvenue dans la gang, répondit-il, sa voix se faisant plus intime, comme pour dire : fais-moi confiance, vas-y.... mais gare à toi si tu ne veux pas.
C’était, du moins, l’impression qu’en avait Martin. Il vit Josiane regarder sa montre. Elle s’excusa, après avoir presque balbutié quelques platitudes de remerciement. Jocelyn fit signe d’au revoir et s’en fut.
Tout au long de la journée, l’ambiance de l’école bourdonnait de la présence de Josiane. Les hommes, surtout, se répandaient en commentaires et boutades à son sujet. Elle paraissait plus étudiante qu’institutrice; il faudrait faire attention de ne pas lui demander si elle avait fait ses devoirs... Même les femmes la trouvaient gentille, voire attendrissante. Bref, Josiane n’attirait pas les rires jaunes et chuchotements malicieux qui étaient presque de rigueur à l’arrivée d’une nouvelle collègue. Sa fraîcheur, son naturel, paraissaient vaincre les potins.
Seul Jocelyn, comme d’habitude, hasarda une impression méprisante dans la salle des professeurs, alors que Josiane était sortie quelques instants.
– Ouais, la cocotte. Un beau numéro. Un peu mauviette, mais « cute » pareil.
Arthur Dideron répondit d’un sourire niais. Martin, qui lavait les planchers du couloir tout près, ne put réprimer un frisson de dégoût à l’idée des pattes sournoises de Jocelyn – ou des paumes prétentieuses de Dideron – sur le corps gracile de Josiane.
À la fin de la journée, elle s’arrêta devant Martin en souriant.
– T’es un genre sérieux, toi. As-tu eu une bonne journée, au moins?
– Ah, c’est ben moi, ça. Ben sérieux, répondit-il, se sentant goguenard. Ma journée? Sont pas mal toutes pareilles. C’est pas comme être une vedette de rock.
Sur ce, il prit le manche de son balai et fit mine de s’en servir comme microphone :
– Travailler, c’est trop dur... Pis voler, c’est pas beau.. D’mander la charité, c’est que’qu’chose j’peux pas faire...
Josiane éclata de rire et batta des mains.
– Bravo! Ah – j’ai pas de rose. Attends...
Elle déposa son sac et en sortit un mouchoir de papier rose. En un tournemain, elle en fit une fleur et la lui présenta. Martin lui fit la révérence, puis imita un gagnant d’un prix de l’ADISQ.
– Merci, merci! J’veux remercier mon agente, ma mère et surtout, mon oncle Joe, qui m’a dit que j’deviendrais jamais boxeur professionnel...
Josiane prétendit se pâmer devant lui.
– Ah, Monsieur Lacasse, est-ce que je peux avoir votre autographe?
Elle lui tendit une grosse craie de cire et un morceau de papier de construction. Il s’exécuta.
– Ah merci!
Puis, reprenant son sérieux, elle ajouta :
– En tous cas, Martin, si t’étais pas concierge, tu s’rais comédien. C’est sûr! Bye-bye.
Martin la regarda s’éloigner, puis contempla la fleur de papier. C’était bien la première qu’il avait reçue, artificielle ou non. Puis, du coin de l’oeil, il vit Jocelyn Dubeau qui l’observait les bras croisés. Il ne souriait pas. Le dédain était empreint sur son visage comme une grimace permanente. Pas content, M. Dubeau. Il s’approcha et toisa Martin avec impudence :
– Ouains. Ça d’l’air qu’a parle à n’importe qui, la nouvelle. Pas difficile, celle-là.
Il tourna le dos et s’éloigna lentement. Alors, tout le plaisir et la confiance qu’avait brièvement ressenti Martin s’effondrèrent, remplacés par une sourde haine croissante. Jocelyn Dubeau ne se gênait pas : le concierge, pour lui, était sans importance, comme les déchets qu’on devait ramasser toute l’année.
La rage au coeur, Martin termina sa journée en claquant les portes, garochant ses outils sans y prêter attention. Puis, il se maîtrisa : Josiane, elle, n’était pas de la même catégorie. Il n’y avait pas que les Jocelyn Dubeau dans le monde.
Solitaire de nature, Jocelyn vaquait à son travail sans demander son reste. Il croyait s’être habitué à son anonymat presque total. Pourtant, il commençait à en avoir assez.
Le matin suivant, il guettait l’arrivée de Josiane. Dès son entrée, elle se fit aborder par Arthur Dideron, qui brandissait un manuel théorique comme une Bible – ou un Grévisse. Il affichait son mode évangélisateur.
– Josiane! Bonjour. Je tenais à vous signaler une oeuvre tout à fait extraordinaire. Elle m’a servi énormément lors de mon développement professionnel. Vous connaissez?
Josiane y jeta un coup d’oeil nettement désintéressé, s’efforçant visiblement d’être polie.
– Ah, oui? C’est gentil. Non, je n’ai pas vu ça. Merci bien...
– Attendez – permettez-moi de vous en expliquer les détails les plus utiles...
Et les deux s’engouffrèrent dans une salle de classe vide.
À sa réapparition, alors que Dideron partait dans la direction contraire, Josiane vint glisser à l’oreille de Martin :
– Y m’a fait perdre une heure de préparation, celui-là! Heureusement que c’est seulement la deuxième journée de l’année...
Puis, Jocelyn Dubeau, émergeant subitement comme une hyène aux aguets, les interrompa :
– Ah, pardon. J’savais pas qu’on faisait des amourettes dans les couloirs...
Josiane le toisa du regard :
– Tu penses rien qu’à ça, toi, ou quoi? T’en as pas assez chez vous, on dirait? lança-t-elle.
Dubeau haussa les épaules, s’efforçant de garder sa froideur. Il rougissait légèrement.
– J’faisais jusse une farce. Tu f’rais mieux de t’habituer. C’est d’même, autour d’ici.
Alors qu’il s’éloignait, Martin marmonna :
– Ouais, c’est d’même tant qu’on t’endure, toi.
Josiane ne cacha pas son irritation :
– Y s’prend pour qui, celui-là? Je sais que j’viens juste de commencer, mais j’y aime pas la face. Faudra que j’trouve moyen de l’éviter, ajouta-t-elle en soupirant.
L’éviter? Autant vouloir éviter le temps qui passe, songea Martin. Jocelyn Dubeau ne se laissait pas éviter.
Dans la salle des professeurs, Dubeau transmettait ce qu’il avait entendu dire à Dideron. Celui-ci s’indigna :
– On dirait bien qu’elle n’a aucun égard pour le développement professionnel! Elle n’apprécie pas mes conseils, alors?
Dubeau renchérit à coups de gros clins d’oeil :
– A préfère passer son temps avec le concierge... si vous voyez c’que j’veux dire.
Une des femmes pouffa de rire.
– Martin? Ah, non – c’est pas sérieux. La vie secrète de Martin Lacasse! Ah ben, peut-être qu’on a juste manqué not’ coup, nous autres, les filles?
Un choeur de rires s’éleva en réponse. Martin changeait les tubes fluorescents à un mètre et demi de la porte. Il se sentit rougir de colère. À quoi bon, pourtant? De montrer à ces gens ce qu’il pensait d’eux, ne lui valerait que davantage de représailles. Le proverbe le disait bien : les riches n’ont pas besoin d’un bon caractère... On l’accuserait sans doute d’avoir « une mauvaise attitude », explication passe-partout dirigée contre quiconque n’entrait pas dans les bonnes grâces de la clique dominante du personnel – ou ne répondait pas à ses critères sociaux, tout en ayant de surcroît, à l’occasion, la hardiesse de ne pas témoigner d’un respect non réciproque.
Martin avait trop souvent observé le phénomène autour de lui; ce qui, d’ailleurs, expliquait la présence de Josiane. Elle remplaçait un certain Aimé Phaneuf, bouquiniste amateur dévoué, atteint de calvitie précoce, et dont les vêtements légèrement fripés avaient attiré le dédain général de ses collègues, peu enclins d’ailleurs à lui pardonner ses connaissances supérieures en littérature. Il avait manqué certaines réunions cruciales, sans explication sauf d’insister qu’il n’en avait pas eu connaissance – donc, preuve qu’il était si distrait, qu’il négligeait son travail – et n’avait été invité à aucune fête du personnel.
En quelques mois, M. Phaneuf avait pris un congé-maladie de longue durée. Dépression occasionnée par le stress, apparemment. On déclara à son sujet que c’était bien là un caractère fragile, peu apte à diriger une salle de classe; puisque les enfants, après tout, sont de vraies petites vipères et ne pardonnent rien.
M. Phaneuf, de son côté, avait remplacé une certaine Mademoiselle Latulippe. Française, la dame en question avait, malheureusement et malgré tous ses efforts d’amitié, laissé une trop grande impression de froideur, voire de snobisme. Loin d’être fripés, ses vêtements étaient plutôt un peu trop chics... Non, elle ne savait pas rejoindre ses élèves, d’autant plus qu’elle était devenue tout à fait nerveuse, au cours des quelques mois qu’elle avait été là. Le conseil scolaire s’étant étonné de la rotation continue, on n’avait qu’à expliquer : il s’agissait de la cinquième année, cas spécial; puisque les enfants, à cet âge, sont bien difficiles.
Les rapports entre Martin et Josiane s’étaient atténués. Elle n’était plus si spontanée, depuis les commentaires de Dubeau. Martin, de son côté, n’insistait pas. Comme d’habitude.
La semaine se passa ainsi, puis le mois. Josiane, si animée au départ, se tenait coite, réservant sa chaleur pour les enfants à qui elle enseignait. On la saluait à peine, à présent. Dideron se contentait de la saluer de la tête, le plus rapidement possible, sans sourire. Dubeau lui donnait de fréquents sourires sournois – rien de trop provocant ou direct, bien sûr. Il fallait quand même se protéger contre ces accusations de harcèlement qui flottaient partout en société : et ce que n’entendait pas Josiane, lorsqu’elle avait le dos tourné, elle ne pouvait contester ou combattre, puisque ce ne serait que du ouï-dire malgré tout témoins. Jocelyn Dubeau le savait bien. Il avait été obligé de faire plus d’un coup bas pour se protéger contre ce genre d’accusation, au cours des années. Il avait donc appris à se défendre comme il attaquait.
Un jour, Martin s’aperçut que Josiane n’était pas entrée. Il vit une autre femme, l’air efficace, la coiffure sévère, entrer dans la salle de classe.
Martin sentit son coeur se resserrer. Alors qu’il se penchait sur le seau d’eau, quelque chose tomba de sa poche. C’était la fleur de papier.
Dubeau était là, fixant Martin de son regard malicieux.
– Ta cocotte est partie, hein Martin? Essaye donc de t’faire une blonde avec Diane Pelletier, là. J’te garantis qu’a va t’mettre à ta place, railla-t-il.
Puis, il s’esclaffa devant la déconfiture de Martin.
Alors, après s’être tu douze ans de temps, Martin empoigna le seau rempli d’eau sale et, la voix empreinte de hargne, le lança en pleine figure à Dubeau en disant :
– Prends donc ça, écoeurant!
Il tourna le dos et sortit de l’école, sans jeter un seul regard en arrière sur le visage dégoulinant et stupéfait de Jocelyn Dubeau. Sans regretter, surtout, ce seul geste de révolte qui lui coûterait douze ans de métier sécuritaire et le marquerait à vie de « colérique » et « imprévisible », voire « dangereux ».
Tant pis, se dit-il.
En sortant au soleil, il se surprit lui-même à siffloter, puis chantonner cette vieille chanson cajun qui lui avait valu sa fleur de papier :
– Travailler, c’est trop dur... Pis voler, c’est pas beau.. D’mander la charité, c’est que’qu’chose j’peux pas faire... Quand qu’on m’d’mande de qué j’vis... De que j’vis touttes les jours... J’dis que j’vis de l’amour... Pis j’espère en viv’ vieux...
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