Une lampe sur mes pas, ta parole,

Une lumière sur ma route.

 

           Il fait froid en ce moi de Févier 1827. Le sol gelé résonne sous les pas. La est propice à la réflexion . Frère Gabriel a besoin de faire le point. C’est au près de l’abbé Charvet qu’il va chercher la lumière. Ce prêtre était curé de Belleydoux au moment où Gabriel avait quitté le séminaire de Châtillon. C’est sur son conseil que le maire était venu lui demander d’être instituteur dans sa paroisse natale. L’abbé Charvet est maintenant curé de Brénod et c’est là que Gabriel dirige ses pas.

           En débouchant sur le Plateau d’Hauteville, un paysage féerique s’offre au voyageur. Une épaisse couche de neige scintille au soleil. Des guirlandes de givre ornent les branches des sapins qui ploient sous leur somptueuse parure. Sous la couche ouatée, le petit village de Champdor est endormi près de son château et là-bas Brénod dresse la flèche élancée de son clocher. Quelques habitants dégagent à la pelle, la neige devant leur porte. Les premières maisons, la fontaine gelée, l’église près de laquelle le presbytère est blotti. L’arrivant est recru de fatigue. L’abbé Charvet l’accueille devant la grande cheminée où pétillent les bûches de sapin. Frère Gabriel dépose son sac de voyage qui contient toute sa richesse et s’assied. Il est las mais ses yeux sourient de bonheur et de paix.

           Comme elle sont bonnes les paroles d’un ami ! Les deux hommes évoquent les événements des trois dernières années. En quittant Belleydoux, à la fin du printemps 1824, Gabriel avait un projet simple et modeste mais caressé avec ferveur : se faire religieux. Puis à Saint-Claude, tout avait été remis en question. Monseigneur de Chamon lui avait fait des propositions : il lui avait suggéré d’être fondateur.  Les desseins de Dieu sont bien déconcertant ! Non, il n’est pas découragé, ni même déçu. Il ne regrette rien. Tout ce qui lui est arrivé, tout ce qu’il a fait, correspond à un projet d’amour tissé dans un dialogue avec Dieu, dans une absolue sincérité. Les paroles de l’abbé Charvet trouvent en Gabriel une connivence profonde. Oui, il est d’accord de faire une retraite d’élection. Oui il ira voir Monseigneur Dévie à Belley. Oui, il est décidé à faire tout ce qu’on voudra.

           Comme l’abbé Chavin dans le Jura, le père Favre est un des missionnaires les plus populaire en Savoie. Sa renommée s’étend dans le Bugey et on va le consulter. C’est auprès de lui que Frère Gabriel va faire une retraite de huit jours. Il lui ouvre son cœur, lui disant comment les événements, dans lesquels il lit les dispositions mystérieuses de la Providence, l’ont conduit. Il raconte aussi ses échecs, ses sentiments et ses doutes. S’est-il fait illusion ?

La réponse du père Favre tombe catégorique, sans appel, stupéfiante ! Plus tard, Frère Gabriel avouera qu’il faillit tout le fruit de sa retraite. Non, ce que dit le père Favre n’est pas possible ! Peut-être, se laisse-il emporter par un excès d’optimisme et par sa fougue de missionnaire ?

   

« Vous formerez une congrégation religieuse. Vous rencontrerez beaucoup de difficultés encore. Mais vous réussirez et Dieu bénira votre œuvre qui fera beaucoup de bien.   Elle se rependra dans la Savoie et, un jour, vous posséderez Tamié ».

          

          Tamié est cette vieille abbaye cistercienne que le roi Charles-Félix a sauvé du marteau des démolisseurs pour la remettre à l’archevêque de Chambéry. On projetait d’y établir un noviciat des missionnaires pour les trois diocèses de Savoie tandis que le Père Mermier fondait, avec Monseigneur Rey, les missionnaires de Saint François de Sales à Annecy.

           En tout cas , Frère Gabriel se rend à Belley pour rencontrer Monseigneur Dévie, selon les conseils de l’abbé Charvet. L’expérience de Saint-Claude lui a fait connaître sa vocation. Maintenant, il s’agit de la réaliser : avec patience et obstination… « c’est dans la constance que tu posséderas ton âme » (Jc 1, 2-4).

Il est bien reçu au palais épiscopal de Belley ; mais l’évêque est absent. Il voyage beaucoup, suivant de près les débuts du grand séminaire ouvert à Brou depuis deux ans, y réunissant les prêtres, stimulant leur zèle, soutenant de ses conseils la nouvelle congrégation des Sœurs de Saint Joseph récemment installée à Bourg dans l’ancien couvent des Jacobins, allant d’une paroisse à l’autre pour les confirmations et les visites pastorales …Justement il se trouve actuellement dans le canton de Trévoux

           Sans s’attarder, Frère Gabriel part pour Trévoux. C’est à Genay qu’il rencontre Monseigneur Dévie le 25 Février 1827. Ce dernier l’écoute avec attention, lui pose des questions sur son projet et l’encourage. Il le renvoie auprès du curé de Brénod, muni d’une lettre. Il sera l’auxiliaire de l’abbé Charvet jusqu’à la fin de l’été. Avec tout son savoir-faire et le dynamisme de ses vingt-huit ans, Frère Gabriel se donne à sa nouvelle tâche. Il fait le catéchisme, dirige les retraites, prépare les enfants à la première communion et organise un pèlerinage à Notre-Dame de Mazières.

           Toutes ces initiatives ne passent pas inaperçues. Frère Gabriel est tantôt à Brénod, tantôt à Champdor. A leur tour, le curé et le Maire d’Hauteville le réclament pour ouvrir une école dans leur commune. Dans ce but, ils écrivent à l’Evêque. La lettre de nomination officielle arrive le 30 Octobre. Le 2 novembre, l’école commence. Mais bientôt les parents des enfants des communes voisines interviennent pour qu’une pension soit annexée à l’école. Pendant l’hiver, elle héberge jusqu’à soixante enfants. Frère Gabriel se multiplie et fait face à tout. Mieux que cela : en Juillet 1829, il obtient son brevet de capacité de deuxième degré.

           Mais les succès ne lui font pas perdre de vue la fondation qui est devenue le but de sa vie. Il a pu mettre un peu d’argent de côté. C’est à vingt kilomètre d’Hauteville, près de Virieu-le-Grand qu’il trouve et acquiert la maison de ses rêves. Entourée d’un clos, très bien exposée sur les flancs du Valromey, avec une vue superbe sur le Grand Colombier, à proximité de l’église et en face du promontoire dominé par le château d’Hostel où demeure la famille de Lauzière ; cette demeure est vraiment un paradis. Ce sera le berceau de la congrégation.

 

 

 

 

       

 

 

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