| Economie sociale et solidaire: pour une vision plurielle
de l’économie
Eric E. van Monckhoven
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Monoculturalisme vs: Pluralisme
Aujourd’hui, le terme de mondialisation est devenu un “leit-motive”
pour les fervents de l’économie et du capitalisme. Les effets de
cette mondialisation économique, qui va de pair avec une nouvelle
révolution technologique basée sur la télématique
et les biotechnologies, nous les connaissons et les expérimentons
au quotidien, tant au Nord qu’au Sud: concentration des profits, des capitaux
et des moyens de production dans les mains d’un nombre de plus en plus
réduit d’acteurs, polarisation sociale de la société,
mondialisation de la pauvreté, dégradation de l’environnement,
exclusion sociale, etc.
Il semble dès lors que si nous voulons affronter la réflexion
sur les rapports entre économie et société d’une manière
réaliste et moins idéologique, cela suppose que nous nous
inscrivions dans une perspective légèrement différente.
Depuis quelques années, des chercheurs et experts internationaux
ont avancé un cadre d’analyse alternatif pour s’attaquer aux problèmes
que l’économie marchande n’arrive pas à juguler seule, en
partant de la simple et évidente constatation que s’il est vrai
que l’économie de marché constitue aujourd’hui une forme
majeure des relations économiques, elle n’est en rien unique. Ce
qui est unique, c’est l’insécurité et la dépendance
– quasi planétaire – dont elle est à l’origine.
En réalité, il est possible aujourd’hui de faire une distinction
très claire entre trois grands pôles de l’économie:
l’économie marchande, l’économie non marchande, et l’économie
non monétaire. Dans cette perspective plurielle, il convient de
constater que “économie non marchande” (ou publique) et “économie
non monétaire” ne sont pas que résiduelles: en France par
exemple, l’économie non marchande permet, par la redistribution
qu’elle opère, à 45% des résidents adultes d’échapper
à la pauvreté ; pour sa part l’économie non monétaire
basée sur la réciprocité représente pour la
seule économie domestique près de la moitié du produit
intérieur brut selon les évaluations les plus couramment
admises.
Pour définir la meilleure articulation possible entre les trois
pôles de l’économie, il faut essayer de préciser les
avantages et les inconvénients de chacun d’eux. L’économie
marchande peut être source d’efficacité, mais à l’inverse,
elle peut engendrer de graves inégalités car elle ne s’intéresse
qu’aux besoins solvables. L’économie non marchande peut garantir
davantage d’égalité, par exemple dans l’accès au service
public, mais elle peut être source de bureaucratie, de lourdeur administrative
faute de la sanction du marché. Les solidarités de proximité
très précieuses qui sont à la source de l’économie
non monétaire peuvent aussi être pesantes et entrer en contradiction
avec le désir d’émancipation individuelle. Il ne s’agit donc
pas de “choisir” l’un des pôles, mais plutôt de chercher à
établir des relations positives entre eux. Tenir compte de trois
pôles de l’économie, c’est vouloir restaurer les moyens d’appréhender
la complexité des économies contemporaines. C’est refuser
de mythifier l’un quelconque de ces trois pôles.
Vision ternale
La question de la répartition des activités entre les
trois pôles de l’économie est susceptible de varier fortement
dans le temps et dans l’espace, en fonction des priorités que se
donne la société. De plus ces trois pôles de l’économie
ne correspondent pas à des économies séparées,
ils peuvent être imbriqués selon une grande variété
de combinaisons.
Cette combinaison existe déjà dans les faits. D’un côté,
l'économie de marché bénéficie de nombreux
investissements publics. (Les entreprises utilisent une main-d’oeuvre qu’elles
n’ont ni éduqué, ni formé; elles héritent d’un
capital social et moral qui est totalement ignoré. L’agriculture
productiviste est la plus subventionnée à tel point que,
selon la Commission de Bruxelles le quart des propriétés
agricoles —les plus performantes, les plus modernes et les plus riches—
draine les trois quarts des subventions). De l’autre côté,
elle pèse énormément sur les ressources naturelles,
en particulier celles non renouvelables, qui sont un patrimoine de l’humanité
détourné dans bien des cas à des fins privées
avec un énorme coût pour la collectivité.
Placer tous les espoirs de sortie de crise dans l'économie de
marché c'est donc s'enfoncer dans une impasse. En déplaçant
l’analyse, la perspective de l’économie plurielle ouvre de nouvelles
pistes quant au rapport entre économie et société
parce qu’elle identifie plusieurs plans d’action complémentaires
dans les économies marchande, non marchande et non monétaire
autant que dans leurs articulations, qui peuvent être multiples et
à géométrie variable.
En se situant dans une perspective d'économie plurielle, il est
possible de définir de nouvelles modalités d'action en faveur
de la cohésion sociale, d’une meilleure répartition des richesses
et de la sauvegarde de l’environnement.
—
Economie sociale: quelques repères historiques
Comme son nom l’indique, l’économie sociale est fille du pluralisme
social et de l’associationisme. Pour ce qui concerne l’Europe, certaines
origines sont à rechercher au Moyen Age dans les guildes, confréries,
jurandes, corporations et compagnonnages qui se constituèrent autour
de certaines catégories d’acteurs comme les commercants, les artisans,
les villes, qui se solidarisèrent pour faire reconnaitre, défendre
et sauvegarder leurs caractères communs.
- La Hanse, qui permit l’essor du commerce transnational en Europe pendant
plusieurs siècles avant la conquête de l’Amérique grâce
à la mise en réseau, depuis la Scandinavie et l’Allemagne
en passant par la Belgique, les Pays-Bas et l’Angleterre jusque dans la
Méditerranée tant à Ouest et Est jusque Constantinople,
de nombreuses villes, préfigure des formes de partenariat et d’échange
qui pourraient encore aujourd’hui inspirer bien des experts et spécialistes
de l’économie sociale;
- les premières coopératives sont nées dans le
Jura au XIVe siècle à l’initiative des éleveurs
pour résoudre le problème de la transformation du lait en
fromage;
- les sociétés de secours mutuels qui connaitront un
développement contrarié avec la loi Le Chapelier (1791) interdisant
toutes les coalitions, voient le jour au Moyen Age
Ces formes associatives de solidarité sociale atteignent leur
plus fort développement avant la Révolution francaise.
Au milieu du XIXe siècle, renouant en cela avec le Siècle
des Lumières (XVIIIe), l’Europe de l’Ouest remet fermement en marche
son projet civilisateur où l’aventure humaine s’exprime en une philosophie
de conquête, d’évolution et de progrès technique. Darwinisme,
marxisme, positivisme fleurissent en Angleterre, en France, en Allemagne
et deviennent la pensée dominante. La révolution des sciences
(biologie, chimie, physique, sociologie, histoire, économie, etc.)
fait s’évanouir la religion et la métaphysique. Cette atmosphère
rationnelle et scientifique se nourrit aussi de la redécouverte
de la planète à travers les grandes explorations géographiques
et ethnographiques.
Cette civilisation matérialiste développe une économie
marchande capitaliste où l’argent, plus que l’origine, la connaissance,
la sagesse ou les propres capacités, fonde et détermine les
rapports sociaux. Le crédit est considéré comme ”les
ailes d’Icare” de l’économie et l’accumulation et le profit comme
les moteurs nécessaires de la nouvelle religion, celle de la croissance
économique. Le Stock Exchange de Londres, d’abord confiné
à la gestion des titres des emprunts d’Etat devient au XIXe siècle
un lieu d’échanges des actions et obligations des entreprises. Il
en est de même en Belgique où le capital bancaire intervient
directement dans l’indistruialisation. En Allemagne, l’essor du crédit
bancaire et des sociétes par action date des années 1850.
Longtemps à la traîne en ce domaine, la France du second Empire
connaît elle aussi la transformation de son système bancaire,
l’essor de la Bourse, la spéculation et la diffusion des titres
du capitalisme mobilier, actions et obligations, dans le public jusqu’aux
bourgades les plus reculées. Billets de banque, coupons de valuers
mobilière, réserves d’or se côtoient , en quantités
variables, dans les ”caisses” de modestes paysans, de bourgeois d’affaires,
de la noblesse fortunée et chez tous les rentiers professionnels.
En 1887, on compte 228 journaux financiers publiés en France – il
y a alors seulement une centaines de feuilles politiques.
Architecte des nations, l’Etat l’est aussi en ce qu’il opère,
dans les années 1850-1880, un virage décisif dans le domaine
social, où il s’érige en protecteur des intérêts
économiques et des classes sociales, et arbitres entre patrons et
ouvriers. L’assistance traditionnelle et l’optimisme libéral trouvent
leurs limites quand se développe le prolétariat de masse
et quand font jours les crises économiques. L’idée selon
laquelle la protection sociale est affaire collective et implique éventuellement
l’Etat commence à faire son chemin.
Ainsi, on assiste en France à la transformation des sociétés
de secours mutuel en établissements d’utilité publique. En
Belgique, on vote une loi sur les caisses de retraite et on met en place
un système de secours mutuel dans le Bassin minier. On trouve des
exemples similaires aux Pays-Bas, en Suisse, en Prusse. Protection sociale
sans liberté politique tel sera le ”modèle allemand” de Bismark
qui se réalisera dans les années 1880 pour prévenir
les risques d’instabilité sociale et politique créés
par la crise économique. Il dotera le Reich de la législation
la plus avancée dans ce domaine en Europe qui prévoit une
assurance obligatoire coordonnée par l’Etat mais dans le cadre d’un
système décentralisé mais gérée par
les patrons et les ouvriers.
L’Angleterre quant à elle a inventé les caisses d’épargne
qui comptent plus d’un million de déposants en 1850, et encouragé
les friendly societies, associations de bienfaisance mutuelle, auxquelles
participent 3 millions d’ouvriers. La crise économique de 1870 relance
les enquêtes sociales et la misère est à nouveau dénoncée,
érodant la confiance en l’auto-assistance et autorisant certains
à mettre en avant l’idée de prévoyance collective,
non pour remplacer la philanthropie privée, mais pour la compléter.
En France, il faudra attendre l’année 1867 pour voir naître
la première loi permettant la constitution d’entreprises coopératives,
1898 pour la Charte de la Mutualité et 1901 pour que soit consacrée
la liberté d’association. Au niveau symbolique, l’Exposition universelle
de 1900 à Paris comprendra un ”Palais de l’économie sociale”.
Mais ce n’est qu’au début des années 80 que l’expression
”économie sociale” entre par voie règlementaire dans le droit
francais, pour désigner ”les coopératives, les mutuelles
et celles des associations dont les activités de production les
assimilent à ces organismes” (décret du 15 octobre 1981 créant
la Délégation à l’économie sociale). En 1989,
la Communauté européenne reconnaît également
le rapprochement entre coopératives, mutuelles, associations et
fondations, qui constituent l’architecture institutionnelle de l’économie
sociale et du ”Tiers-système”.
Parallèlement à la crise de l’Etat et de la démocratie,
nous vivons depuis quelques années la crise de cette architecture
institutionnelle. Le compromis initial entre pouvoirs publics et parties
sociales sur lequel se fondait la solidarité a d’une part conduit
les acteurs traditionnels de l’économie sociale à s’institutionaliser
et chercher des parts de marché en délaissant leur vocation
et en échappant au contrôle de leurs membres, d’autre part
se voit fragilisé et remis en cause par les effets de la mondialisation,
comme la crise du ”Welfare State” et le déficit démocratique
de plus en plus généralisés. D’où l’idée
avancée par un certain nombre d’économistes et de sociologues,
de reconstruire un contrat social autour de la notion de ”solidarité”
et de ”proximité”.
Economie solidaire: en chantier
La notion d'économie solidaire renvoie à l'analyse de
réalisations existantes qui, dans différentes parties du
monde, représentent aujourd'hui des milliers d'expériences
et des millions d’acteurs. Ces expériences se déploient en
particulier sur quatre registres : le commerce équitable, les finances
solidaires, les réseaux d’échanges non-monétaires,
les services de proximité.
Que l'on pense, pour ne mentionner que celles plus connues dans les
pays du Sud, à la "Grameen Bank" au Bangladesh qui a développé
un système de microfinancement pour venir en aide aux familles les
plus démunies (petits prêts pour le démarrage de microentreprises),
aux cuisines collectives latinoaméricaines ou aux tontines africaines;
que l'on pense, dans les pays du Nord, aux Régies de quartier en
France, aux coopératives sociales en Italie, aux coopératives
de travail associé et aux sociétés anonymes de travail
en Espagne, aux agences de développement communautaire ou aux coopératives
de travail au Canada et aux Etats-Unis. Partout dans le monde, ces initiatives
sont en voie de renouveler ce qu'on a qualifié traditionnellement
en Europe d'"économie sociale".
Parallèlement, des recherches et des débats sur l'économie
sociale et solidaire se font jour que ce soit pour insister sur son potentiel
et sa mondialisation (Petrella, 1997; Rifkin, 1995); pour chiffrer son
importance (Salamon et Anheir, 1996), pour la situer dans un cadre plus
large à côté d'un revenu minimum garanti pour tous
(Ferry, 1995), d'un partage du travail (Lipietz, 1996) ou d'une économie
plus plurielle (Laville, CRIDA); pour signaler son renouvellement au Nord
(CIRIEC-Espagne, 1997); pour signaler son émergence au Sud (Razeto,
1990, Nissens et Larrachea, 1994, Ortiz, 1994) et l'importance des mouvements
et/ou des ONG qui lui donnent naissance (Assogba, 1997; Favreau, 1994;
Rodrigo, 1990); pour signaler ses rapports complexes avec les pouvoirs
publics et sa contribution au refaçonnage d'un État social
(Favreau et Lévesque, 1996 et 1997; Noel, 1996).
Dans cette foulée, des travaux de plus en plus nombreux mettent
en lumière la face cachée de la mondialisation que constituent
la revalorisation du local, les solidarités territoriales et les
entreprises d'économie sociale. Bien que timidement pour le moment,
un nouveau contrat social mondial émerge (Groupe de Lisbonne, 1995;
rencontres internationales de Lima, 1997, et de Québec). Dans cette
visée, il faut tenir compte de l'existence de près de 500,000
organisations non gouvernementales (ONG) dans le monde dont plus de 50,000
sont déjà reliées entre elles par Internet (le réseau
APC), développant une réflexion stratégique et plurielle
aux défis de la mondialisation de la pauvreté, de la violence
armée et de la destruction de l’environnement.
Questions ouvertes
Comme nous le verrons au cours du séminaire, l'économie
solidaire constitue une des composantes de l'économie moderne bien
que son extrême vitalité et sa capacité d’innovation,
porteuses de lien social, d’insertion et de satisfaction de besoins fondamentaux,
soient généralement occultées par l’idéologie
dominante de l’économie de marché. Dans son ouvrage “La Grande
Transformation”, Karl Polanyi reprend une multitude de travaux ethnologiques
et anthropologiques et nous démontre que l’on nous a fait croire
à un roman selon lequel l’homme commence par le troc et finit par
le marché. En effet, si le principe de marché a effectivement
existé dans presque toutes les sociétés humaines,
on ne peut en aucun cas omettre ceux de la redistribution et de la réciprocité
qui ont largement prédominé pendant des millénaires.
De même que l’économie de marché ne peut fonctionner
sans le travail de socialisation, mené dans les familles, les organisations
et les entreprises, même si la valeur marchande de celui-ci est difficilement
estimable, le processus de production et de circulation de biens ne peut
être réduit à des échanges contractuels mais
doit être compris comme une manifestation de la volonté de
renforcer le lien social entre les personnes ou les groupes, avec la nature
et l’environnement, avec les génération passées et
futures. Ces trois principes ont toujours existé.
La mondialisation de l’économie, qui affecte au principe du marché
et de la privatisation des ressources publiques, une place qu’aucune autre
société dans l’histoire ne leur avaient octroyées,
fait des millions de victimes chaque jour. Encore d’avantage depuis le
11 septembre, la recherche de solutions alternatives et pluralistes à
la pensée économique dominante s’impose à nous. C’est
une entreprise difficile, mais nécessaire, qui nécessite
un effort de dialogue dialogique – non-dualiste, évitant tant les
pièges de l’analyse marxiste que ceux de l’analyse libérale
– avec et entre toutes les catégories d’acteurs. La réflexion
sur les expériences concrètes d’économie solidaire
représente une opportunité unique dans cette direction.
Bibliographie
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1850-2000”, Paris, Seuil/Point
Laville J.L. (sous la direction de), (1994). “Économie solidaire.
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Weisbrod B.A., (1988), The Nonprofit Economy, Cambridge, Mass., Harvard
University Press.
”Les sources de l’économie sociale”, www.mediasol.org |