Lettre de COLERe n°1

septembre/octobre 2004

COLERe est mort ! Vive COLERe !

HAITI

Le collectif COLERe est né il y a un peu plus d'un an.

D'unions de locataires luttant pour le droit au logement décent à Bruxelles qui ne se reconnaissaient plus dans la politique menée par leur fédération, elles se sont associées avec les familles qu'elles côtoient quotidiennement pour organiser ce qu'elles ont appelé le collectif COLERe, autrement dit : COLLECTIF ORGANISÉ DE LOCATAIRES EN RÉSISTANCE. En effet, la situation de « crise du logement » est de plus en plus forte et les moyens pour y palier, de plus en plus inefficaces. Les gens en « mal de logement » sont de plus en plus nombreux et vivent dans des conditions de plus en plus inhumaines. Ils descendent dans les caves, voire les égouts. C'est donc d'un bilan nourri du vécu quotidien commun, qu'un mouvement vers le changement pousse ces personnes à réagir contre une politique qui ne répond pas aux besoins de la population, à réagir contre l'injustice. En collaboration avec ces trois unions de locataires (à savoir l'Union des Locataires de Saint-Gilles (ULSG), l'Union des Locataires Marollienne (ULM) et l'Association des Locataires de Molenbeek-Koekelberg (ALMK)), d'autres organisations se sont associées, tel le Front des Sans Domicile Fixe, la Fée Coopérative, le Syndicat des Locataires et le Comité Général d'Action des Marolles. Aujourd'hui, le collectif a derrière lui une série d'expériences qui nous poussent à penser la question du logement au-delà des frontières de sa crise. Nous avons appris par nos manifestations qu'il ne s'agit pas d'un phénomène isolé d'autres sphères de la vie courante. C'est plus que cela encore. C'est la dictature de l'argent. Sans argent, pas de logement décent ; à chacun selon la place qu'il occupe dans la hiérarchie sociale. Au fur et à mesure, deux tendances se sont dégagées au sein du groupe : l'une revendiquée par l'ALMK voulant agir de façon spécifique, au « cas par cas », tandis que la seconde tendance (ULM et ULSG) intègre la sphère individuelle dans son contexte, comme dépassement du particularisme. Initialement donc, le collectif COLERe se voulait différent de ce qui existe sur le marché des bonnes âmes associatives. Cependant, nous n'avons pas pu assumer pleinement cette différence, pris dans nos propres contradictions : entre la gestion et la revendication. D'où la nécessité pour nous de nous détacher des associations qui étaient à la base du collectif. Le collectif s'est scindé. Seule la seconde tendance a décidé de continuer la lutte sous la bannière de COLERe, avec une vision mondiale et critique de la société capitaliste. Sans renier la nécessité de connaître les difficultés et caractéristiques d'une zone et d'un secteur pour mieux agir et comprendre notre environnement proche (en l'occurrence, pour nous, Bruxelles et la question du logement), il est tout aussi fondamental d'inscrire ce rapport dans un contexte plus large dans lequel il est impliqué, qu'il le veuille ou non : nous vivons tous sur la même planète, et il ne faut pas avoir fait sciences-po pour savoir que la politique économique est mondiale, géostratégique. Le « néolibéralisme », comme on aime à l'appeler, sévit partout dans le monde : on n'a pas encore vu un autre système d'échange que celui de la dictature de l'argent ou ses formes apparentées, tel le troc ! Que la dictature soit sociale, rouge ou blanche ; c'est toujours la dictature ! Le collectif COLERe n'est dès lors plus l'émanation des unions de locataires, mais un collectif de personnes autonomes.

- Ce que nous voulons -

Nos spécificités sont initialement sectorielle et géographique. La question du logement, l'organisation des habitants et leur mobilisation pour l'avancement de revendications fortes sont notre secteur. Bruxelles est notre terrain géographique. Mais nous ne voulons pas rester fixés et contingentés à nos « petits » horizons. A partir du logement, nous voulons aborder toutes les sphères de la question sociale qui évidemment sont intimement liées (le monde est global !). A partir de Bruxelles, nous voulons étendre notre lutte à la Belgique, à l'Europe, au Monde : le monde est mondial ! Nous ne voulons pas de cette idéologie qui voudrait nous faire croire que la promotion sociale est le cheval de bataille, comme fer de lance du « moindre mal », car il ne s'agit pas de volonté, niant complètement les raisons de la stratification sociale. En conséquence, nous nous refusons au minimum, nous voulons la liberté pour nous tous d'avoir réellement le « choix ». Ce « choix » étant conditionné par les moyens dont nous disposons, nous ne pouvons nous limiter aux seuls traitements de la « crise du logement » avec des solutions qui ne font qu'élargir les brèches. Nous rejetons cette politique de ségrégation sociale. Nous refusons d'y collaborer en nous posant comme victimes ou comme gestionnaires d'un système. Une seule résultante : nous devons nous unir pour un but commun : lutter ensemble pour de meilleures conditions de vie. Nous voulons lutter contre la dictature de l'argent qui détermine les inégalités sociales, notamment en matière de logement. Et puisque le politique, en tant que « représentant » des intérêts généraux de cette société, n'est interpellé qu'à condition que l'on crée un rapport de force qui nous serait favorable : COLERe s'organise pour le développer.

- Moyens d'actions -

D'une part, ne sachant pas exactement comment agir pour que les choses changent réellement, nous avons décidé de réfléchir et d'informer sur ce qui ne change rien, afin que les mêmes erreurs ne se reproduisent pas. D'autre part, il parait essentiel de développer un partenariat avec toute personne, groupe ou organisation, d'ici et d'ailleurs, souhaitant s'organiser en vue de porter d'une voix unie une volonté commune, en vue d'établir un rapport de force nécessaire. Le développement du partenariat international est dès lors très important. D'abord parce qu'il permet de mieux comprendre ce qui se passe au-delà des frontières et de relayer les événements. Ensuite, parce que nous sommes tous dans un seul et unique système, c'est le système social le plus large. Et soyons clair : il n'y a pas de dehors. Rien ne peut être alternatif. Il n'y a pas à aménager non plus : il y a à transformer. Dans l'état actuel, cette transformation ne peut être que mondiale. Tout est en lien, l'isolement n'est que dans nos têtes, et généré par l'idéologie dominante. Rien n'est en dehors, tout est dans tout, même la marge reste dans le cadre de la feuille. Aussi, organiser une solidarité avec le « ici » et le « là-bas » nous permet de mener ce combat plus fort et, en ce jour, vital. D'autant plus encore car, aujourd'hui plus qu'hier, le système social assassine nos ressources : la Terre. Sans vouloir déborder sur de graves problèmes écologiques, il ne s'agit plus seulement de nos guerres intestines, mais de notre survie sur une planète où l'activité capitaliste crée et renforce des dégénérescences telles que la pollution qui, non seulement nous tue, mais en plus rend les possibilités de « guérisons » de moins en moins envisageables. C'est pourquoi, décidé à mettre l' ÊTRE HUMAIN au centre des préoccupations, il faut que chacun d'entre nous puisse se reconnaître comme tel. La seule manière pour cela est d'aller à la rencontre de l'autre.

- Première tentative vers le développement d'un réseau international -

La guerre sévissant partout... Comment « choisir » le pays dans lequel nous rendre ? À cette question, c'est l'actualité qui y a répondu. Nous avons été très interpellés par la révolte de février 2004 en Haïti, où le peuple s'est soulevé contre les générateurs de misère. Il faut savoir que Haïti connaît depuis plus de 200 ans des luttes permanentes contre ses oppresseurs. Premier pays colonisé par les conquistadors en soif d'or, le peuple habitant en Haïti se soulève depuis avec force et nécessité contre les esclavagistes et l'esclavage. Nous avons dès lors décidé d'établir nos premiers contacts internationaux en Haïti. Pour vous situer : Haïti, c'est là-bas, et la Belgique, c'est ici ; entre les deux, il y a l'océan atlantique, soit 10 000 km. Haïti est une île partagée avec la République Dominicaine. Elle fait partie d'un ensemble d'îles appelées Caraïbes, entre les USA et l'Amérique du sud.

Comment avons-nous fait pour nous rendre en Haïti ?

Tout d'abord nous avons pris contact en Haïti par Internet avec une agence de presse alternative locale (Alter Presse), afin qu'elle nous renseigne sur des adresses d'organisations. Nous sommes alors entré en relation avec diverses associations haïtiennes en précisant notre objet et la nécessité de créer des partenariats constructifs pour la défense de la cause des habitants et de manière plus générale, la lutte pour de meilleures conditions de vie. De fil en aiguille, nous avons établi des contacts réguliers dont certains nous ont proposé une rencontre, d'autres des lectures et d'autres encore le logis. Aller en Haïti nous a donc demandé une certaine organisation, d'autant que nous étions confrontés à trois problèmes : les contacts sur place ­ le prix du billet d'avion/« séjour » et bien sûr, le temps. Car vous imaginez bien que partir aussi « loin » demande que l'on prenne du temps. Aussi il nous fallut prendre sur « nos congés » de travailleurs pour prétendre à une telle rencontre, car les conditions sociales ne permettent pas la rencontre en général, un voyage vers ce genre de destination d'autant moins. Mais grâce à la persévérance et grâce aux ressources humaines, nous sommes arrivés à Port-au-Prince, la capitale, le jeudi 24 juin, en fin d'après-midi, après un bref passage par la République Dominicaine.

Mais, avant de faire état de nos impressions de voyage, une brève incursion dans l'histoire est nécessaire. Afin de se réapproprier un passé vital à la compréhension de notre actualité, du quotidien aussi. Juste la prétention de clarifier les liens avec lesquels il nous est possible d'avancer.

I. HAITI - CHRONO

Située au nord-est de la Jamaïque et à l'est de Cuba, ouverte sur l'océan Atlantique et la mer des Antilles, « Ayti » est la première île des Caraïbes sur laquelle Christophe Colomb débarque. C'était le 6 décembre 1492. Les Caraïbes abritaient 8 millions d'Indiens. Ils vivaient de la pèche et de la chasse. Mais, pour les conquistadors, seul l'or a de la valeur et la fin justifiait les moyens pour faire travailler dans les mines aurifères les indiens puis, après leur extermination, les indigènes d'Afrique. La fuite dans les montagnes (1), les suicides, les infanticides, les avortements, les incendies d'habitation, les empoisonnements, les sabotages de la production et les insurrections (2) seront les seules issues envisageables de résistance (3). En 50 ans, tous les indigènes ou presque auront été massacrés (4). Les conquistadors ne quitteront l'île qu'après avoir épuisé les mines d'or. A elle seule, la colonisation espagnole aura fait environ 100 millions de morts dans toute l'Amérique latine. Néanmoins, au bout d'une multitude de batailles sanglantes, une frange minoritaire des africains sera affranchie. Elle deviendra la nouvelle aristocratie haïtienne, et de fait, prétendant aux mêmes aspirations que les colons.

- Haïti, la « Perle des Antilles Française » -

L'île deviendra le premier exportateur de coton et de canne à sucre, et plus tard de café, au profit des propriétaires terriens français et affranchis. Au cours du 18ème siècle la « Perle des Antilles française » occupera dans les plantations près de 500 000 esclaves pour 50 000 propriétaires terriens dont 30 000 blancs disposant des deux tiers des terres ainsi cultivées, et un tiers aux 20 000 métis affranchis. Les révoltes d'esclaves ne cesseront pas. Un souffle d'espoir leur parviendra dès les premières nouvelles de la révolution française. Les révoltes se multiplieront jusqu'à l'insurrection de 1791, tour à tour menées par Toussaint Louverture et Boukman. Elle prendra fin en 1803 par la capitulation française. En 1804, l'indépendance est proclamée par Jean-Jacques Dessalines, le successeur de T. Louverture. En contre partie, la France exige une « indemnité » de 50 millions de francs or de l'époque (ce qui équivaudrait aujourd'hui à plus de 21 milliards de dollars US, selon l'ex-président Aristide). L'esclavage est aboli et les « anciens » esclaves seront libres de... travailler. Tandis que les affranchis auront profité de la révolte pour asseoir leurs pouvoirs contre les colons (qui avaient refusé de faire alliance) en s'emparant des habitations et des biens aux blancs qui ont fuit.

- De la répression Humanitaire à l'ouverture des marchés -

Tout au long du XIXe siècle et au cours de la première moitié du XXe siècle, Haïti fut la proie de luttes politiques confuses. De 1804 à 1957, 24 chefs d'état sur 36 furent renversés ou assassinés. Secouée par de violentes crises agraires, des guerres civiles et des soulèvements éclatent à répétition, surtout en 1870 et plus forts encore en 1911, où la résistance se prolongera jusqu'en 1920. Elle fut très durement réprimée par les USA qui, sous l'alibi humanitaire parvint au bout de quatre ans à désarmer la paysannerie, avec l'aide d'une gendarmerie locale de deux mille hommes qu'ils ont formée. L'armée américaine ne quitta le territoire qu'en 1934. Il faut savoir qu'à l'époque, 90% de la population vivant en Haïti était rurale et comme aujourd'hui, maintenue dans l'analphabétisme. Mais les USA resteront, comme partout ailleurs, très présents. Ils imposent leur contrôle financier (5) et s'emploient à faire voter une nouvelle constitution qui abolit l'interdiction faite aux étrangers d'acheter des terres. Grâce à cette ouverture du marché pour le bien de l'économie, la déforestation, les expropriations et l'exil des paysans allèrent bon train. Près de 250 000 d'entre eux émigrèrent, principalement vers Cuba, puis en République Dominicaine. Ce mouvement fut d'ailleurs freiné en 1937, après la tuerie de 12 000 Haïtiens à la frontière par les troupes du dictateur dominicain Rafael Trujillo.

- De l'abolition de l'esclavage à la dictature -

Suite à la récession économique importante des Etats-Unis, une grève générale éclate et met fin en décembre 1956 au gouvernement en place. C'est sur ce terreau social très perturbé que l'armée et la bourgeoisie locale imposent l'élection de François Duvalier à la présidence du 22 septembre 1957. Médecin et dirigeant d'une importante secte vaudoue, « Papa Doc » reçut au début une aide financière importante des États-Unis, ainsi qu'un appui militaire non négligeable. Exploitant la vieille rancoeur des masses populaires contre les notables métis, il créa une milice à ses ordres : les fameux « tontons macoutes », c'est-à-dire 40 000 hommes semant la mort et la terreur sur tout le territoire national. Se proclamant « président à vie » en 1964, il exercera jusqu'à sa mort en 1971 une implacable dictature à laquelle succédera son fils, Jean-Claude, âgé de 19 ans, dit « Bébé Doc » En masse, les habitants de Haïti continuaient de fuir le pays. Ils étaient plus d'un million à vivre dans l'émigration en 1986 : 400 000 en république Dominicaine, 70 000 en Floride (Miami), 400 000 à New York, des milliers à Montréal et 25 000 aux Bahamas, sans oublier ceux qui se sont réfugiés à Porto Rico, en Europe et en Afrique.

- De la dictature à la démocratie -

En 1986, de violentes manifestations éclatent et Duvalier tombe, tandis qu'un jeune prêtre apparaît sur la scène. Issu d'une famille paysanne, J-B Aristide se revendiquera de la Théologie de la libération : théorie qui mettait en avant les besoins des plus démunis, quitte pour les plus radicaux de se risquer à la rhétorique de la lutte des classes. Aristide fustige la dictature du haut de sa chaire, et dénonce dans ses sermons l'impérialisme américain, « plus dangereux que le sida », et le capitalisme, « péché mortel ». (6) Le 16 décembre 1990, J-B Aristide est élu président d'Haïti. Six mois plus tard, il est renversé par un coup d'état militaire. Commence alors un exil doré aux Etats-Unis (...) et dispose à volonté des fonds de l'Etat. (7) Tandis que les « boat people » s'accentuent, les forces états-uniennes interviennent en 1994 sous l'opération « Restore democracy » en vue de ramener Aristide au pouvoir, qui ne tardera pas d'ailleurs à dissoudre l'armée qui l'avait renversé. Dit le « prêtre des pauvres », il exercera une dictature aussi impressionnante que ces prédécesseurs, fait du pays sa chasse gardée, abuse d'un populisme démagogique (...) son parti, Lavalas (« l'avalanche », en créole, soit le torrent des espoirs qui doit tout emporter et purifier), concentre tous les pouvoirs (8). Au service des intérêts états-uniens, il se pliera aux exigences des plans d'ajustement imposés par les organismes internationaux sous contrôle états-unien, c'est-à-dire le FMI, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement. (...) Suite à l'application des principes du « libre-échange », la production agricole locale vitale, faite surtout de riz, de sucre et de maïs, a chuté, faisant du pays un grand importateur d'aliments. En 2003, le FMI imposa l'application de prix flexibles aux combustibles, engendrant une forte spirale inflationniste qui augmenta le mécontentement populaire envers le gouvernement d'Aristide (...). (9) Une puissante fondation lui permet de cultiver les relations directes avec les groupes de base, les coopératives, les associations, les ti-legliz. (10) De la même manière, dans un environnement qui compte 70% de chômeurs, la perspective de travail à long terme comme combattant paramilitaire conduit de nombreux jeunes gens à rejoindre ces forces (11).

- Février 2004 -

En 1995, Aristide ne peut pas se représenter aux présidentielles. Il lui faut attendre celles de 2000. Entre-temps, il continuera à diriger le pays en coulisse (12), et sera réélu, avec cette fois un très faible taux de participation. Le résultat du scrutin fera également l'objet de contestations par les partis de l'opposition, dont l'objectif est l'éviction d'Aristide, car dans un pays aussi pauvre qu'Haïti, le contrôle des institutions de l'état est l'une des seules sources de richesse, ce qui fait de la politique l'arène d'une violente compétition (13). Février 2004, une vague de révolte souffle à nouveau sur Haïti. Une dizaine de villes sont assiégées. Des immeubles gouvernementaux sont pillés et incendiés. Les prisons sont vidées, l'accès aux routes et au téléphone est coupé. Les convois d'aide alimentaire stoppés, tandis que les USA renforcent la sécurité à Cuba, de peur que les réfugiés haïtiens enclenchent l'escalade. Le président Jean-Bertrand Aristide a démissionné, dimanche 29 février, et quitté le pays. Le conseil de sécurité des Nations unies a voté, à l'unanimité, l'envoi d'une « force intérimaire » pour trois mois. Etats-Unis, Canada et France ont dépêché des hommes pour sécuriser la capitale. (...) Son départ a été organisé par les responsables américains, la sécurité étant assurée par la cinquantaine de marines arrivés, quelques jours avant, pour renforcer la garde de l'ambassade des Etats-Unis. (14) Le mouvement sera récupéré et dirigé par d'anciens paramilitaires qui, le mercredi 3 mars, accepteront de déposer les armes à Port-au-prince, s'étant montrés d'accord sur l'intervention militaire des Etats-Unis.

- Sous le soleil des Tropiques ... perspectives -

Colonie pleinement états-unienne, Haïti est sous contrôle.Leurs objectifs? Imposer un régime fantoche à Port-au-Prince et établir une base militaire permanente en Haïti. L'administration états-unienne cherche à militariser tout le bassin des Caraïbes en raison de sa localisation stratégique entre Cuba au nord-est et le Venezuela au sud. La militarisation de l'île, avec l'établissement de bases militaires des États-Unis, ne vise pas seulement à exercer une pression politique sur Cuba et le Venezuela, mais également à protéger le commerce multimillionnaire de la drogue qui passe par Haïti à destination des Etats-Unis depuis les sites de production de Colombie, du Pérou et de Bolivie. (15) Ce que cela signifie pour les habitants de Haïti, en quelques chiffres : Haïti est le quatrième pays le plus pauvre au monde. 1% de la population la plus riche contrôle près de la moitié de toute la richesse du pays tandis que 85% des haïtiens vivent avec moins d'un dollar US par jour ; l'espérance de vie est de 52 ans pour les femmes et 48 ans pour les hommes (16). Compte tenu de l'impasse dans laquelle le peuple se retrouve, c'est donc un foyer important de révoltes, où la « foi » en un système démocratique périclite... Les militaires sur place calment la population. Les forces armées tuent avec des intentions d'aide humanitaire. Ce que cela signifie pour les habitants d'ailleurs a été relevé notamment par le forum de Davos qui s'est tenu en 2003, où il a classé les quatre-vingts principaux pays de la planète, cette fois selon leur richesse, leur croissance et leur compétitivité. En dernier : Haïti. Les maîtres du monde traquent aussi l'interventionnisme des états, entrave au libre développement du marché. Le meilleur élève, celui dont la dépense publique par habitant est la plus faible, celui qui pourrait donner des leçons de rigueur pour ce qui est des dépenses sociales, c'est Haïti. (17)

II. IMPRESSIONS DE VOYAGE

CONTEXTE DE VIE

Nous avons été accueillis par une famille qui nous a logés et nourris durant toute la durée du séjour, avec laquelle nous avons vécu les moments quotidiens d'une vie familiale. Nous avons eu beaucoup de chance, car nous avons pu dormir dans une maison un peu à l'écart du centre, faite de briques de béton, disposant d'une salle de bains et d'une chambre individuelle. Notre séjour et les rencontres avec les associations haïtiennes auront été presque entièrement organisés par nos contacts sur place, membres de plusieurs associations. Ils ont donc tout pris en charge : le logement, les déplacements, l'accompagnement, la nourriture et les rencontres !

Conditions d'existence...

Les conditions d'existence sont extrêmement rudes, sauf pour les plus nantis, mais tous rêvent de fuir l'île. Certains rêvent seulement de la « Dominicanie » comme étant toujours mieux que Haïti, d'autres traversent les océans vers Miami ou le Canada, ou ailleurs. Les dimanches, on va à l'église, et on se repose. Sans électricité la moitié du temps, on se débrouille pour avoir de l'eau froide et garder les denrées au frais. Les moustiques et la chaleur sont terribles (plus ou moins 35° C) sauf à Kenskoff, le quartier le plus « chic », le point le plus haut et le plus frais, où un chandail est presque nécessaire ! Les plus riches y trouvent refuge, obligés de monter de plus en plus vers les sommets pour fuir les quartiers miséreux. Les quartiers que nous avons visités n'ont pas de trottoirs, pas d'évacuation des eaux usées, une ville aux déchets à ciel ouvert, mélangées à la boue et la poussière, les déchets ménagers et organiques forment des talus définissant le trottoir de la rue. L'atmosphère, les couleurs sont grises, faites de boue, de poussière et de déchets. Les maisons vont du tas de bois et de taule ondulée, à la maison de béton gardée par une grille et des chiens. Les quartiers sont construits de façon désordonnée. C'est la population qui doit s'organiser pour apporter l'eau, l'électricité et faire la route. Deux humains sur cinq ont accès à l'eau potable. Ce qui signifie que les trois autres se résignent à un liquide porteur de dysenterie, de typhoïde ou d'amibes. Stagnante, l'eau transmet la bilharziose ou favorise le paludisme. Furieuse, elle emporte les cabanes chancelantes des bidonvilles et les dernières cultures d'altitude. (...) Bien sûr, moyennant finance, on peut acheter de l'eau potable. Au supermarché de Pétion-Ville, comptez deux euros et demi la bombonne Culligan de quatre gallons, vingt litres d'eau déminéralisée. (18) On crève tellement de faim que la moindre épicerie est gardée par une milice armée d'armes anti-émeutes et le bâtiment (avec air-co à l'intérieur) dispose d'un système de sécurité très sophistiqué. Les supermarchés et le cinéma aussi, et les banques, elles, emploient l'armée pour empêcher quelque tentative que se soit ! Et puis, il faut dire que la population qui peut se permettre de s'offrir des croissants à la boulangerie « Epi d'Or » n'est pas nombreuse, elle fait beaucoup d'envieux... Les maisons les plus riches sont faites en pierre du pays et d'un toit de tuiles. On rigole lorsque les architectes et urbanistes sociaux mettent en avant leurs projets de « mixité sociale » dans les quartiers de Bruxelles et d'ailleurs, car en Haïti, nous l'avons rencontrée la véritable mixité sociale, où les très pauvres survivent sur les rues des très riches. Les quartiers dont nous avons été éloignés sont les bidonvilles tels Cité Soleil et la Saline. Zone dans lesquelles nos amis ne nous auraient jamais laissé aller. En effet, durant tout notre séjour, les membres des organisations nous accompagnaient dans nos moindres déplacements car notre peau blanche est perçue comme un signe extérieur de richesse (19). En tant que blancs, nous pouvons être assimilés au lourd passé colonial.Néanmoins, malgré cette apparence, nous avons pu dépasser cette hostilité tout à fait justifiée, avec un sourire, le refus d'être servi notamment. Pour la mobilité quotidienne, il y a les taxis collectifs, carcasse de voiture avec un moteur, qui « peut » contenir 6 personnes entassées et le chauffeur. Mais, le prix à la course est très élevé. Il y a aussi les « tap-tap », une sorte de bus populaire dont les trajets sont fixes. Ici encore, on peut faire une comparaison : les plus riches ont un 4x4 luxueux, le peuple est à pied ou entassé dans des bus de fortune.

A LA RENCONTRE DE NOS HOMOLOGUES

Nous avons pu disposer d'un local où nous pouvions recevoir les organisations qui souhaitaient nous rencontrer. Debout à 5h30 du matin, partis à 7h00, nous débarquions dans ce local à 7h30, pour commencer à travailler vers 8h00 et ce, jusqu'à 16h00. Les journées étaient bien remplies ! Et pourtant le temps nous a manqué car nous aurions aimé sortir de la capitale et nous rendre dans d'autres villes de province. Mais en Haïti, se déplacer d'un bout à l'autre du pays est un vrai problème. Il n'y a pas vraiment de routes, les chemins sont très vallonnés, parfois à pic. Voici un bref aperçu des rencontres que nous avons eu le plaisir de faire et les discussions que nous avons pu mener, traitant de questions spécifiques comme le droit des femmes, le droit des travailleurs, ceux des enfants en domesticité (20), des organisations paysannes, des radios alternatives, des étudiants, une organisation d'aide aux réfugiés et des fédérations d'organisations.

- Réunion dans les montagnes -

Nous avons passé notre première fin de semaine à un séminaire organisé par CHANDEL (l'association chargée de nous guider dans Port-au-Prince), dans les locaux d'ITECA, au milieu des montagnes. Un paysage magnifique... et une chaleur torride, nous n'avons pas tardé à nous faire remarquer... Ce séminaire rassemblait des organisations venues d'un peu tous les endroits du pays, en vue d'aborder la problématique de « l'après Aristide ». Installé dans une salle aérée, chaque membre a pu exprimer à son aise les problèmes qu'il juge nécessaire d'être réglés. Il nous faut souligner que toute la rencontre s'est déroulée en langue créole... c'est donc avec une attention particulièrement intense que nous avons tenté de comprendre les éléments mis en avant. Nous ne comprenions cependant pas les détails de l'argumentation, mais nous avons tout de même pu relever que les questions tournaient autour du prix trop élevé des marchandises (matières premières ou machines) ; de la « démission de l'Etat », du contrôle des Chimères (« milices à la solde d'Aristide ») dont il faudrait informer clairement du vrai visage, et de l'occupation du pays par des armées étrangères (USA, France et troupes de l'ONU); de l'éducation dont le minerval est trop élevé, les salaires des professeurs impayés et la nécessité de diviser les classes qui comprennent entre 80 et 100 élèves ; du besoin de justice sociale ; de l'accès aux soins de santé ; du banditisme, de l'insécurité et de la drogue ; de la surexploitation des paysans par les propriétaires terriens ; du manque d'infrastructures et de transports. De façon générale, les problèmes exposés ont été divisés en trois catégories : économique, social et politique. Ici, comme ailleurs, les problèmes sont séparés de leur contexte. Il n'y a pas de vision dans une logique globale. Le particularisme domine en cherchant à chaque problème une solution spécifique. Or, ces problèmes ont une source commune qui elle, n'est pas mise en avant. Nous nous sommes cru à une réunion quelconque en Belgique, s'attardant sur des problèmes d'organisation de la cité, à la différence qu'il s'agit de thèmes comme la famine, la dictature politique, l'analphabétisme... le travail de conscientisation, d'information ou de dénonciation des actes politiques ou militaires auprès de la population sont aussi ici développés. Bref, les mêmes méthodes d'intervention sont prônées, dans un contexte pourtant plus menaçant. Le tissu associatif ne semble pas développer d'autres stratégies. Etonnés, nous nous sommes permis d'intervenir auprès d'un des membres en lui demandant comment ce faisait-il qu'il n'y ait pas ici, une volonté de mener une transformation sociale plus radicale? Le représentant d'une organisation paysanne répond : « les gens ne sont pas conscients. Ils pensent que Dieu les a fait comme ça ». Il est donc persuadé qu'il faut avant tout éduquer la population avant de prétendre au changement. C'est ainsi que certains proposent de créer des organisations plus solides qui orienteraient la politique, tel un contre-pouvoir, pour la satisfaction de revendications fondamentales et d'autres pensent qu'il faut éduquer la population en lui donnant accès à l'instruction.

De deux choses l'une, il semble que l'instruction populaire n'aide en rien l'être humain. Par contre ça renforce l'idée que si un homme veut s'en sortir il aura les moyens pour le faire. C'est donc nier, par la promesse méritocratique, que les conditions de vie ne sont pas déterminées par notre volonté. Tout dépend de où tu nais. La seconde : l'instruction ne rend pas la nécessité du changement plus évidente : même les « alphabétisés » pointent leurs armes contre leurs frères, pour mener un combat qui n'est pas le leur. Par contre, il est certain que les habitants sont maintenus dans l'ignorance : combien de fois n'avons-nous pas entendu dire, même par les médias, que le ministère de l'éducation est corrompu ? Pourquoi la population est-elle encore, au 21ème siècle, dans un état proche de ce que certains assimileraient à la féodalité ? Si tant est qu'il faille penser que le 21ème siècle, sous le règne du profit « à tout prix » (a tout pris !), puisse offrir autre chose que la soumission de l'homme. « Ils pensent que Dieu les a fait comme ça ». D'autant plus qu'en Haïti, un problème ne trouve même plus de solution spécifique satisfaisante parce qu'il faut traiter en même temps d'autres branches qui lui sont directement attachées et qui aujourd'hui ne sont plus des abstractions. Prenons par exemple le problème de la déforestation : le bois est coupé pour faire du charbon de bois et des constructions. Le taux de chômage atteint 70%. Le charbon de bois est l'une des seules sources de revenu. Les conséquences sont les suivantes : les montagnes ne disposent plus du tout de protection contre les averses tropicales, ce qui épuise et stérilise les terres cultivables. Donc disparition de l'agriculture et des paysans et par voie de conséquence, cela pousse à l'exode rural et à la bidonvilisation, et favorise ainsi les inévitables inondations meurtrières. La dernière en date s'est déroulée en mai dernier faisant plus de 2000 morts. Les terres asséchées deviennent des déserts et mènent à la famine. Ce qui pousse les habitants à quitter le pays. Là ils subissent une répression féroce. La forêt tropicale, atteinte dès le XVIIIe siècle par l'extension des caféteries, s'est transformée en charbon. 80% des trente millions d'arbres abattus en 2000 sont devenus petits morceaux de combustible ensachés. En 2003, il faut réviser l'hécatombe à la baisse. En 2005, toute couverture aura disparu. (21)

La lutte contre la corruption est alors la voix (voie) de secours. Au niveau économique par exemple, le système de crédit populaire accentue la pauvreté : le taux auquel l'argent est prêté dépasse le taux officiel des banques, obligeant le paysan à l'hypothèque. Au niveau politique, l'élite utilise l'armée pour renverser le pouvoir politique. Depuis le révolte de février, les « sections », c'est-à-dire des subalternes de l'armée au service des communes, réapparaissent faisant des paysans leurs principales victimes (par abus, violence,...). Dans tout ça, les organisations n'ont pas de réponses concrètes vis-à-vis du rôle qu'elles pourraient jouer. Quant aux futures élections, elles disent ne pas avoir de candidat, pas de parti politique déclaré. Cependant, beaucoup de groupes s'associent pour former un cartel vers une tendance. Ils soulignent toutefois qu'ils ne voteront pas pour une idéologie mais pour une personne. D'autres séminaires seront organisés. Celui-ci n'était que le premier d'une longue série.

- La division des tâches -

Concernant les fédérations, il semble qu'il existe trois grandes organisations dans lesquelles sont rassemblées un certain nombre d'associations de base, comme le RBDH pour Bruxelles. Il s'agit là-bas du PAPDA, qui lutte pour l'annulation de la dette externe et pour une meilleure répartition des richesses. C'est la cellule qui s'attarde sur les aspects plus économiques. Le RDP rassemble des réseaux et organisations internationales en vue de développer une idéologie et des revendications communes. Enfin le ROA se veut lutter contre l'occupation de l'ONU, traitant ici des aspects plus politiques. Ces fédérations se donnent comme responsabilité la préparation de « l'après-Aristide » en créant des organisations plus solides qui orientent la politique, en vue d'être un contre-pouvoir et de satisfaire les revendications fondamentales.

- Pour le droit des ouvriers -

Nous avons également participé (sous un soleil puissant !) à des sit-in. L'un devant le bureau somptueux du premier ministre et l'autre, devant le ministère des affaires sociales. Organisés par Batay-Ouvriyé, mouvement de travailleurs dans lequel il y a des syndicats, des organisations de femmes, des paysans, etc... voulant lutter « pour la démocratie, ses droits économiques et sociaux ». Batay-Ouvriyé vise à former une coordination de masse des différentes organisations de base. Ce syndicat dénonce actuellement les sévices infligés aux travailleurs de la zone franche de Ouanaminthe, à la frontière entre Haïti et la République Dominicaine, où les ouvriers d'une usine de sous-traitance d'une marque de jeans très connue, sont battus, travaillant plus de 12 heures par jour et payés moins que le salaire minimum (1,50 dollars US (22)). Les heures supplémentaires ne sont pas rémunérées ; tandis que les femmes reçoivent une injection tous les deux mois, qui provoqueraient à leur insu des avortements spontanés.

Antenne Ouvrière est également un groupe d'appui aux ouvriers. L'objet de son travail est de permettre la militance en offrant des séminaires de formation et des accompagnements légaux sur le code du travail notamment. Elle a une cellule dans le bidonville de Cité Soleil et agit particulièrement avec les ouvriers de sous-traitance de l'aéroport de Port-au-Prince. A la différence de Batay-Ouvriyé, elle développe un centre de documentation afin d'en faire un lieu de référence pour la population qui, selon Antenne Ouvrière, manque de référence et de solidarité, freinant ainsi sa capacité de structuration. Antenne Ouvrière dispose aussi d'une émission sur Radio Caraïbes. Pour eux, la lutte doit se faire dans l'usine. N'étant pas présent à l'intérieur, elle cherche cependant à créer une influence et à attirer d'autres catégories sociales sur la question ouvrière (ce qu'on appellerait ici de la « sensibilisation »). Néanmoins, la fréquentation ouvrière est très faible. En fait, c'est plus à l'attention des étudiants. Elle fait aussi des productions écrites ponctuelles.

Organisation basée au Cap Haïtien, le MRA a débuté son activité sur la question de la santé. Mais la multiplicité des problèmes a obligé l'association à se réorienter afin d'apporter une réponse globale. La majorité des habitants du pays d'Haïti étant des paysans, le MRA a décidé de s'investir depuis lors (2001) dans la politique agricole. Il cherche d'ailleurs à agir sur les autres parties du territoire. Leur objectif est de développer les droits démocratiques pour permettre un cadre de rencontre et de formation pour enfin développer des positions radicales. D'autant plus que selon eux, depuis Aristide plus personne n'a confiance en ceux qui proposent un véritable changement. Il aurait réussi a trusté le mouvement. Aussi, le nouveau président devra être contrôlé en permanence pour qu'il porte la voix de l'organisation.

- La défense des droits de l'enfant -

L'association Z'anmi Timoun a pour objet de travailler avec des enfants en « domesticité » et leurs parents. Le but est d'essayer de les éduquer et de trouver de la nourriture, des vêtements. Ayant des ramifications un peu partout en Haïti, cette organisation nationale a été lancée en 2003. Elle cherche à créer un réseau avec d'autres organisations d'enfants et des ONG. La coordinatrice fait toutefois remarquer que les ONG ont plutôt tendance à aider les organisations qui ont des moyens. Notons que l'UNICEF devrait délivrer entre 350.000 € et 500.000 € pour ces enfants. Z'anmi Timoun travaille également à la préparation des enfants pour l'examen du ministère de l'éducation nationale afin qu'ils obtiennent le certificat d'étude primaire. Il faut souligner que l'enseignement fait l'objet de revendications importantes. Certaines familles ont jusqu'à 10 enfants. Un des membres de l'organisation nous rapporte d'ailleurs qu'il a rencontré une famille composée de... 19 enfants ! Ces familles nombreuses se trouvent principalement dans les villes « cartons », telles que Cité Soleil. Notons que les familles aisées ont en moyenne un enfant.

- Des radios -

CHANDEL est un centre de documentation et d'alphabétisation qui a également un projet de radio (car seul le secteur populaire n'en possède pas). Ils nous demandent de les aider à prendre contact avec différentes organisations internationales en vue de faire pression sur le distributeur en Haïti pour qu'ils obtiennent l'unique fréquence restante.

Radio SEL est une radio communautaire créée en 1997, basée aux Gonaïves, et qui rassemble 14 associations. Durant la discussion, son représentant nous fait part d'une lutte menée contre le stockage de 4000 tonnes de déchets sur le territoire haïtien, en provenance des USA. Nous tombons d'accord sur la justesse de son analyse, selon laquelle : « Les transformations doivent être structurelles et pas conjoncturelles ».

- Pour les droits de la femme -

La CONAP rassemble des organisations féministes et assure la coordination de 35 organisations de femmes de base. Elles dénoncent le gouvernement comme vecteur de dictature et lutte contre l'occupation. Elles font également une critique du « cadre intérimaire » proposé par les bailleurs de fonds, une sorte de coopération pour « assurer une certaine sécurité » : il s'agit d'une proposition élaborée par 250 experts internationaux pendant 6 semaines et dont la dépense s'est élevée à 2 millions de US$. Elles nous rapportent d'ailleurs que pour pouvoir participer aux négociations de ce plan, présenté lors d'un somptueux banquet, la PAF (participation aux frais) était de 50 US$ par couvert.

- Les étudiants ­

A l'université de Port-au-Prince, nous avons rencontré un groupe d'étudiants de la Faculté des Sciences Humaines. Le mouvement étudiant s'est fortement mobilisé depuis 2002 contre le gouvernement Aristide lorsque celui-ci a voulu prendre sous sa tutelle l'université et ainsi briser son autonomie. Les luttes furent physiquement très violentes comme lors du massacre du 5 décembre 2003 : certains étudiants ont du fuir le pays pour ne pas mourir, victimes de la répression. Aujourd'hui, les étudiants restent très impliqués dans les mouvements sociaux visant à l'amélioration des conditions de vie.

- Les droits des rapatriés ­

Le GARR est un groupe de défense des rapatriés et des réfugiés. Plus ponctuellement, il est intervenu lors de la répression organisée par l'état haïtien en janvier 2003. Celle-ci s'est manifestée par l'envoi de tracteurs dans la zone de « no man's land » à la frontière dominicaine dans le but détruire le « village » de migrants (cabanes de tôles ondulées) : femmes, enfants et vieillards ont été expulsés manu militari. Ces gens ont été « relogés » dans un endroit duquel ils ont encore été expulsés. Le GARR accompagne ces personnes dans leur vie communautaire. Il faut noter qu'il n'existe pas d'organisation pour le droit au logement, mais il est revendiqué lors de quelques manifestations.

De façon générale, nous pouvons constater que les associations ne savent plus traiter les problèmes que de façon isolée, ce qui les place dans une situation très inconfortable. En effet, la nécessité de travailler plus largement s'impose ! D'un point de vue comme de l'autre, c'est l'impasse ! Il faut chercher d'autres manières de résoudre les problèmes ! Néanmoins, toutes et tous sont d'accord sur la nécessité de créer des réseaux locaux et internationaux : un contre-pouvoir international.

- En guise de conclusion -

Nous avons découvert des conditions d'existence tellement inhumaines, que nous pouvons comprendre celles et ceux qui nous diront que l'on ne peut pas comparer l'existence d'un habitant en Haïti de celui d'un habitant en Belgique. Effectivement, il serait déplacé de l'affirmer comme tel. D'ailleurs, il n'y a pas à comparer parce qu'il ne s'agit pas de deux peuples différents. A l'inverse de ceux qui font des différences un outil d'isolement, nous répondons que celles-ci sont la véritable richesse des ressources humaines et qu'elles se doivent d'être affirmées. Toutefois, assurer que nous sommes en écrasante majorité asservi plus ou moins visiblement à un système génocidaire (23), ce n'est pas manquer de nuances. Car ce qui choque les esprits et force à l'opposition, ce sont les FORMES de la condition inhumaine. Nous ne les nions pas, mais nous ne cesserons d'affirmer que ces conditions sévissent dans leur FOND partout dans le monde, et c'est ce qui FONDamentalement nous rassemble.

Pour nous solidariser, rien ne peut plus nous désunir que le particularisme à outrance. Seuls les liens que nous tissons nous rendent plus fort, plus prêt de la réalité à laquelle notre existence actuelle tente toujours plus de nous éloigner pour nous enfermer dans cette quotidienneté. Il n'y a qu'une seule race, la race humaine !

Nous parlions au début de cet article de hiérarchisation sociale. Comme on peut la retrouver ici, entre ceux qui ont des villas et ceux qui dorment au SAMU social, il y a la même stratification sociale partout.

C'est toujours le même rapport social qui prédomine (riches/pauvres, possédants/dépossédés,...) en Haïti comme en Belgique et ailleurs. Seules les formes de la misère sont plus accentuées et insupportables dans certaines régions du monde, la mort y est plus immédiate, plus préméditée, plus assumée, plus programmée par tous les organismes mondiaux du contrôle social. Cependant, il y a encore une distinction très importante à faire : les habitants de Haïti survivent dans une misère des plus cruelle car c'est lui qui supporte le poids des injonctions de ces organismes que sont les FMI, Banque Mondiale, etc... appliquées férocement par les dirigeants de l'état Haïtien, non pas pour le « bien du peuple » mais pour renforcer par ailleurs leurs propres richesses. Autrement dit, ce n'est pas avec Haïti que nous voulons créer des liens et nous solidariser, mais bien avec le peuple qui, comme nous, n'a rien demandé. On peut comprendre dès lors les soulèvements, les affrontements... Ensuite, à nous de faire savoir aux habitants en Haïti qu'ils ne sont pas seuls ! Il nous faut nous unir à cette lutte qui est aussi la nôtre car, seule, « Haïti » sera toujours réprimée. Ce que le peuple revendique ? En définitive, la même chose que nous : de meilleures conditions de vie, c'est-à-dire l'abolition de l'exploitation capitaliste. Car, ici comme ailleurs, il y a des exploités et des exploiteurs. En Belgique aussi, on assassine impunément. Ce 22 septembre nous avons commémoré la mort de Sémira Adamu, petite réfugiée du Nigeria qui croyait trouver refuge en Europe et qui a trouvé sa vie étouffée sous un coussin de la gendarmerie, il y 6 ans ; commémoration à laquelle le collectif COLERe participe activement par ailleurs.

- La suite -

Nous assurons bien entendu la continuité de cette action par divers moyens, à savoir le maintien des contacts établis en Haïti, le suivi des événements et le relais des informations ainsi que l'envoi de documentation par courrier. Nous proposons également d'organiser un soutien financier en versant un don avec la mention « solidarité Haïti » sur le numéro de compte en fin d'article. Nous sommes également membre du groupe international « Habitants » et un prochain voyage est en préparation. D'un point de vue plus local, nous développons des contacts avec des associations en Belgique. Existe également sur Internet un groupe de discussion. Des rencontres, des événements et d'autres manifestations seront aussi organisés selon l'actualité...

Transformons notre désespoir en colère !

Ensemble nous sommes plus forts !

Nous ne sommes rien, soyons TOUT !

collectif COLERe
Adresse : 131 avenue Henri Jaspar, 1060 Bruxelles, Belgique
Email : [email protected]
Site : http://www.geocities.com/collectifcolere/
Groupe de discussion : http://fr.groups.yahoo.com/group/colere/
N° de compte : 001-4410716-08 (avec la mention « soutien COLERe »)

1. Cette rupture avec le système esclavagiste s'opérait par le biais du marronnage. Les cimarrons ­ un terme indigène s'appliquant aux Nègres fugitifs ­ partaient se réfugier dans les montagnes, dans les forêts inaccessibles. Ils vivaient en groupe dans des villages disséminés dans la région du Cap au Nord et au Nord-Est, dans le Sud (communautés de la Selle, du Cul-de-Sac et de la Hotte). Encyclopédie Universalis.

2. Encyclopédie Universalis.

3. Notons qu'aujourd'hui encore, ces « méthodes » de résistance sont employées, signe d'une situation désespérée. En chine par exemple, des centaines de paysans se sont suicidés à cause de la misère dans laquelle ils sont maintenus malgré tous leurs efforts (voir courrier international n 714, 8-14 juillet 2004). En Belgique, le suicide est la première cause de mortalité chez les jeunes...

4. Lire Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, éd. LD/La Découverte, Paris Ve, 1983.

5. La dette publique d'Haïti atteignait alors 80% du total de ses ressources budgétaires et les États-Unis étaient son principal créancier.

6. Libération, « Titid », l'espoir bafoué du peuple haïtien, Jean-Hebert Armengaud, lundi 01 mars 2004.

7. Libération, op cit, lundi 01 mars 2004.

8. Libération,op cit , lundi 01 mars 2004.

9. RISAL, Eduardo Tamayo G., Le départ d'Aristide. Et après ?, 02 mars 2004.

10. Christophe Wargny, Haïti n'existe pas. 1804-2004 : deux cents ans de solitude, éd. Autrement, Paris, 2004, p.124.

11. RISAL, Yifat Susskind, Haïti ­ Insurrection en cours, 29 février 2004.

12. Le Quotidien permanent du Nouvel Observateur, Le « président des pauvres » chassé par le peuple, 02/03/04.

13. RISAL, op cit, 29 février 2004.

14. Le Monde : Une force multinationale a commencé à se déployer en Haïti, mars 2004.

15. Michel Chossudossky, cité dans RISAL, Eduardo Tamayo G., Le départ d'Aristide. Et après ?, 02/03/04.

16. Source : Recherche sur les effets du refus de l'aide humanitaire, un rapport du Centre Haïti Reborn/Quixote.

17. Christophe Wargny, op. cit. p.115.

18. Christophe Wargny, op. cit. p.104.

19. Il n'est d'ailleurs pas évident de faire comprendre qu'ici, en Belgique, nous sommes des personnes relativement pauvres. En Haïti et peut-être partout dans les Caraïbes, les habitants d'Europe sont tous imaginés comme riches, ne connaissant pas la misère, où tout est beau, sans bavures. L'Eldorado quoi...

20. Il s'agit d'une sorte de servage, où l'enfant, en échange de services reçoit la protection de la famille d'accueil. Certains diront qu'il s'agit là de promotion sociale courante en Haïti. Elle permet aux familles pauvres de donner leurs enfants aux familles plus aisées. Ces enfants serviront d'aide familiale.

21. Christophe Wargny, op cit, p.100.

22. Soit un peu moins de 1,50 €.

23. Génocide, comme destruction de la race humaine.

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