| L'horreur locative bruxelloise et ses comiques palliatifs
EDITION DU LUNDI 17 JANVIER 2005
Président de l'Association des locataires de Molenbeek et Koekelberg (ALMK)
Président de l'Union des locataires de Saint-Gilles (ULSG) La Région bruxelloise est désormais gangrenée par une horreur locative. Cette horreur exclut, progressivement, les locataires démunis, voire même les locataires aux revenus moyens, du secteur locatif privé. Par quel biais ? Par une hausse, débridée et vertigineuse, des montants des loyers de ce secteur. Cette horreur locative est assurément bien connue. En effet, la population bruxelloise sait que l'horreur locative est là, qu'elle s'intensifie, qu'elle se ramifie et qu'elle entraîne toujours plus de citoyens et citoyennes au calvaire locatif et social. La population est, par ailleurs, une bonne voyante : elle voit, déjà, dans sa boule de cristal l'avenir de notre Région bruxelloise. Et qu'y voit-elle ? D'une part, une figure régionale où les nombreuses habitations privées seront occupées par des « nantis » et le peu d'habitations sociales par des « pauvres » et d'autre part, des « pauvres », qui par manque d'habitations sociales, seront priés de s'exiler vers d'autres cieux. Mais, face à cette écoeurante prédiction de ségrégation et d'exil locatifs, comment réagit donc la population ? Croit-elle donc en son pouvoir « oraculaire » au point de le considérer comme imparable ? Non ! Elle penche plutôt, selon nous, sur cette présente attitude subjective : elle voit donc l'horreur locative et prédit même de ses desseins funestes. Cependant, elle s'empresse de nier ce qu'elle voit et prédit par son espoir en des solutions politico-sociales. Autrement dit, elle suture le vertige de l'horreur locative avec le fil même de son espérance en des lendemains locatifs qui chantent. Partons néanmoins de l'existence de cet espoir et regardons, très succinctement, avec ceux et celles qui légitimement le portent, ce qu'il en est actuellement des solutions politiques préconisées et/ou appliquées pour subvertir l'horreur locative. Il y a une solution politique, nous dit-on, réellement prioritaire : l'augmentation des habitations sociales. Outre son caractère dérisoire (1), force est de constater que cette volonté d'augmenter le parc locatif social, loin d'agir sur l'horreur locative, ne fait somme toute que la justifier, voire la renforcer. En effet, si c'est en tant que l'horreur locative blesse de plus en plus de locataires que ces derniers recourent au service des infirmeries (pardon !), des habitations sociales, alors le désir politique d'augmenter le nombre d'habitations sociales est réellement de mauvais présage. Pourquoi ? En tant précisément qu'il trahit, incontestablement, la capitulation du politique face à l'existence et à la ramification future de l'horreur locative. Comment, effectivement, mesdames et messieurs les gouvernants, comprendre autrement votre souci d'accroître, même timidement, le nombre de logements sociaux ? Mais, voyons ! La hausse des loyers qui s'égale à un embourgeoisement, lent, mais certain, de notre région, est un processus qui alimente la consistance financière et de notre institution régionale et de nos institutions communales, via l'IPP (2) ! Pourquoi voudriez-vous dès lors que nous le stoppions ? Allez, permettez-nous de rire ! Sachez, cependant, que nous tenterons humainement de ne pas oublier les blessés de ce processus ! Ce n'est pas pour rien que nous prévoyons dans notre budget la construction de logements sociaux et des subventions destinées à des associations chargées de secourir ces blessés ! En d'autres termes, cette solution politique ne souhaite entreprendre nulle guerre à l'horreur ! Non ! En prévision des blessés, actuels et futurs, de l'horreur locative, elle se limite simplement à augmenter le nombre de toits sociaux. Et si donc ces toits sociaux ne sont et ne seront certainement pas assez nombreux pour accueillir l'ensemble des blessés, reste donc le « Sauve qui peut ! » Bref, la hausse des loyers et son rejet des classes laborieuses, ce désir n'y touche donc point. À l'égard de cette supposée solution, la hausse des loyers ne peut ainsi que crier « Victoire ! » D'autres antidotes politiques. Face à des loyers qui grimpent, une solution préconisée (mais, à ce jour, non appliquée) consiste à augmenter l'allocation-loyer (3). Il ne s'agit donc, ici, ni de freiner, de tempérer ou de museler l'escalade des montants des loyers, mais plutôt, par le biais même de deniers publics, d'y collaborer en l'alimentant. Face à des loyers qui excluent les familles démunies, il faut également, nous dit un autre antidote, parier en de rares propriétaires altruistes qui non seulement plafonneraient, eux, très raisonnablement leurs loyers, mais qui s'adresseraient aussi aux Agences Immobilières Sociales (AIS) pour la gestion de leur(s) immeuble(s). Autrement dit, on se limite, ici, à en appeler à la clémence et miséricorde de certains propriétaires privés. Enfin, face à des propriétaires qui louent à des prix exorbitants des logements insalubres et/ou insécurisant, il convient d'accorder le pouvoir aux locataires d'exiger la salubrité et/ou sécurité de leur logement (Code du logement). Ici, la hausse des loyers est complètement évacuée. Il ne s'agit, somme toute, que de la justifier par une mise en conformité de l'état du bien. Une question en passant : si cette mise en conformité exige, nécessairement, du propriétaire des investissements financiers, ce dernier maintiendra-t-il donc le même montant de loyer ou le révisera-t-il (à la hausse) en fonction de ces investissements ? La question est bête comme chou ! On le voit, ces quelques solutions politiques sont loin d'effectuer une réelle prise de judo à l'horreur locative ! Elles ne font assurément point le poids face à celui des déterminants politico-économiques de cette horreur. Si la population bruxelloise parie donc sur de telles solutions pour substituer à l'horreur locative actuelle une réelle et véritable justice locative, alors, l'amère et véhémente ségrégation et exil locatifs qu'elle prédit n'ont aucune raison de ne point se développer, aujourd'hui et demain, en cette Région. (2) Impôt sur les personnes physiques. (3) Allocation de déménagement, d'installation et de loyer. Travailleurs sociaux qui souscrivent à cette position : Rudy LAMM et Véronika PANEHUYZEN (travailleurs sociaux à l'Union des locataires de Saint-Gilles) ; Sophie KNUBBEN, Mohamed BEN MERIEME et David VANHOOLANDT (travailleurs sociaux à l'Association des locataires de Molenbeek et Koekelberg) et Emmanuelle RABOUIN (travailleuse sociale à l'Union des locataires des Marolles).
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