Louis de Punaise


Mon premier fruit défendu !

Je suis encore très petite, si petite que je ne sais pas encore lire. Et, comme je ne sais pas encore lire, je regarde beaucoup la télévision. Enfant unique, je suis le plus souvent laissée à moi-même. Mon père n'existe pas, ma mère travaille et ma grand-mère prend soin de mon grand-père qui se meurt d'un cancer des poumons.

Nous sommes en 1971. Nous habitons dans un appartement au sous-sol d'une bâtisse qui me paraît immense, mais qui ne compte que deux étages et huit logements de quatre pièces avec une salle de bains.

Notre télévision, en noir et blanc, est dans la cuisine. On la laisse allumée du matin au soir. Je regarde à peu près n'importe quoi, mais j'ai une fascination particulière pour les péplums et les hercules qui cassent tout avec de grands rugissements de tigre enrhumé. Pourtant, je suis une enfant vraiment très, très sage.

J'adore aussi Fernandel et un petit acteur excité avec un gros nez et un nom très bizarre : Louis de Punaise.

Un soir d'hiver, ma grand-mère prépare le souper et je regarde Louis de Punaise, complètement enragé comme d'habitude, mettre un bateau en pièces avec un pelle.

Je ris aux éclats et j'applaudis, absolument ravie.

"Môman, pourquoi il est toujours énervé, Louis de Punaise ?

-Toi et ta punaise ! Parce qu'il est comme ça. Pourquoi tu regardes pas Grujot et Délicat à l'autre poste ?"


Gisèle Mauricet et Lise Lasalle dans Grujot et Délicat

J'aime beaucoup cette émission qui met en vedette des comédiens déguisés en chiens et en chats, mais je suis déjà un peu rebelle. Plus ma grand-mère déteste la Punaise, plus je tiens à regarder ses films. La Punaise constitue mon premier fruit défendu...

Je fais celle qui n'a rien entendu. L'odeur appétissante du bouilli se répand dans tout le logement. Mon estomac gronde. Dans sa chambre, mon grand-père tousse.

Ma grand-mère s'active, dresse la table, s'assure que les pommes de terre ne collent pas au fond de la casserole, met le jello aux fraises dans quatre petits bols, tout en regardant la télévision du coin de l'œil.

Elle a presque 70 ans, sa santé est fragile. Elle souffre d'asthme et devient sourde. Pourtant, elle n'arrête jamais de bouger et reste très coquette. Je la trouve belle avec ses yeux bleus, son dos bien droit et ses beaux cheveux bruns à peine grisonnants. Elle est très maigre, avec une peau parcheminée et presque transparente.

Elle est tout pour moi. C'est elle que j'appelle "maman". Ma mère travaille et sort souvent le soir, alors je la vois peu. Elle sent bon le chocolat... Normal, elle passe ses journées à faire des petits gâteaux dans une grosse maison pleine de machines tonitruantes.

Ma mère est comme une grande copine pas trop maligne. Ma grand-mère, elle, peut se montrer capable de ruse :

"Tiens, les commerciaux ! On va regarder Grujot et Délicat pendant les commerciaux, d'accord, Didi ?"

Elle change de poste. Mon grand-père l'appelle et elle va le voir dans sa chambre. Je regarde Grujot et Délicat avec plaisir jusqu'à l'inévitable pause publicitaire, qui me rappelle que la Punaise est en train de tout casser à l'autre canal.

"Môman ! Viens changer le poste ! C'est les commerciaux !"

Je n'ai pas le droit de toucher aux boutons du téléviseur. Il m'est également défendu d'entrer dans la chambre de mon grand-père sans y avoir été invitée.

"Môman ! Viens changer le poste, s'il-vous-plaît !"

Aucune réponse. Au bout de quelques secondes, je ne résiste plus... Je vais changer de poste pendant les commerciaux, et ensuite retourner à Grujot et Délicat... Ni vu ni connu !

Mais la Punaise est tellement drôle que j'oublie complètement Grujot et Délicat et ma grand-mère...

"Didi !"

Comme toujours, quand je suis surprise en flagrant délit de désobéissance, je rougis de honte. Je voudrais aller me cacher dans le noir, voire même mourir et monter au ciel pour m'excuser auprès du Bon Dieu...

Mon acte ne pouvait pas rester impuni... Pas de dessert pour moi ce soir-là ! Et moi qui aime tant le jello aux fraises !

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