Pierre Brasseur :
ce qu'il aimait et n'aimait pas +pensées

Source : Ma vie en vrac (Éd. Calmann-Lévy, 1972 * Éd. Ramsay Poche Cinéma 1986)

Etre lui-même en scène est la pire insulte
qu'un comédien puisse faire au public.

J'aime

 

Je n'aime pas

  • Que l'on croie mes mensonges.
  • Que l'on sache que ce ne sont que des songes, des inventions de réalité.
  • Que l'on prenne mes mensonges pour des consolations. Pour qu'ils adoucissent la vie.
  • Qu'ils apportent de l'imprévu, des rebondissements dans la vie quotidienne.
  • Pisser dans un lavabo.
  • Ne jamais remettre les choses à leur place.
  • Emmerder les bonnes et l'atmosphère de la maison.
  • Prendre un modèle, commencer à le peindre et faire autre chose - ne plus reconnaître son sujet, c'est passer le mur du réel. Même si c'est vilain, je m'en fous. C'est autre chose et l'autre chose, c'est l'idéal.
  • Les enfants qui se foutent de nous; cela prouve qu'ils nous connaissent bien, comme des individus très près d'eux. Pour nous, ils sont la vérité.
  • Le bonheur calme d'un œil, d'un matin, d'un mot bête.
  • Le désespoir muet qui se devine.
  • Les compliments maladroits, hésitants, difficiles à expliquer.
  • Le désordre, son rafistolage hâtif, maladroit.
  • Faire rire un être aimé.
  • Trouver drôle une femme que l'on connaît bien, même si on ne la trouve pas gaie.
  • Découvrir une vue différente de la mienne chez un être que j'admire et qui s'acharne à la défendre.
  • Écouter une discussion sur la politique entre deux êtres qui me sont absolument étrangers.
  • Faire semblant d'être gentil pour voir l'hypocrisie d'un visage faisant semblant d'être touché.
  • Déshabiller les êtres que je ne connais pas. Ils finissent par vivre.
  • Inventer des formules ou même des maximes et les attribuer à de grands écrivains. Même si elles sont bêtes, elles font de l'effet. Une signature, pour eux, n'est qu'une preuve, un laissez-passer.
  • M'endormir, tomber dans le sommeil. C'est aussi bon que de quitter sa vie pour une vie nouvelle.
  • L'air satisfait du chauffeur qui a ralenti pour laisser passer un enfant ou une vieille femme sur les clous.
  • Aller à pas de loup dans la cuisine, me faire quelque chose à manger la nuit, certain que tout le monde dort et ne pas entendre : "Comment, tu as encore faim!"

 

  • Qu'on prenne mes mensonges pour des histoires de menteur.
  • Que l'on prenne mes mensonges pour des moyens de cacher ou de masquer la vérité.
  • Le rire qui ne veut faire voir que ses dents - joie dont les yeux trahissent l'indifférence ou l'ennui.
  • Une femme savamment maquillée pour faire vrai.
  • Que les choses aient une place définitive.
  • Que la tristesse d'une maison vienne de l'ordre.
  • Plaire, mais faire plaisir.
  • Que quelqu'un dans la rue esquisse un sourire en me reconnaissant, puis se reprenne et regarde autre part pour me prouver que je ne l'intéresse pas. Je m'en fous. Mais je me dis : "Comme il ou elle se fatigue pour me prouver que je suis comme tout le monde!" (Je le savais).
  • Que les gens ne comprennent pas à quel point ils nous font peur, pas par leur force, mais par leur faiblesse.
  • Le désespoir qui parle, qui s'exprime.
  • Les compliments savamment répétés, préparés, logiques, organisés.
  • L'ordre, la propreté, le zèle de l'organisation.
  • La solitude sans sujet de conversation.
  • Rire pour faire plaisir.
  • Surprendre un peu d'esprit chez un être qui m'est indifférent.
  • Entendre radoter un être que j'admire, pas par amitié, mais parce que je sais que cela peut m'arriver aussi.
  • Être obligé de réfléchir sur des problèmes qui ne m'intéressent pas pour faire semblant d'être intelligent.
  • Être impatient inutilement. J'ai l'impression de rater un train qui sera en retard.
  • Rêver la nuit que je saute dans le vide parce que le matin je me sens tout triste de n'être arrivé que dans mon lit.
  • Dormir. Sale parcours. C'est retrouver la vie de sa pensée. Les uns appellent ça le rêve; moi, j'appelle ça le cauchemar.
  • En pleine nuit, les gestes désespérés de ma main ne trouvant plus le commutateur de la lampe de chevet lorsque je me trouve dans une autre chambre que la mienne. C'est comme si je ne trouvais plus la vie.
  • Le sourire de ma concierge me remettant une carte-postale pleine de tendresse et dont la signature est illisible.

Il existe trois sortes d'acteurs : les bons, les mauvais et les grands. Les grands acteurs sont des bons qui font des progrès. Les mauvais jouent toujours le même rôle de la même façon. Un bon acteur n'est jamais arrivé. Un acteur arrivé est un acteur qui ne peut plus avancer.

 

Je ne veux pas raconter des histoires sur moi,
mais je veux que mes histoires me racontent.

Ma mémoire
est bien plus forte que mon imagination.

C'est Pierre Brasseur qui s'exprime en ces mots. Pas seulement le monstre sacré du cinéma français, l'inoubliable Frédérick Lemaître des Enfants du paradis, mais l'écrivain, le poète, l'auteur dramatique, le compagnon de route des surréalistes. Et aussi l'amateur de femmes. Ni un saint ni un voyou : un peu des deux. Un enfant terrible, insupportable, brillant, irrésistible.

Texte publicitaire de l'édition chez Ramsay Poche Cinéma, 1986, épuisé... malheureusement.

 


Barbe-Bleue

 Né Pierre-Albert Espinasse le 22 décembre 1905.

Décédé le 14 août 1972.

Quelques films marquants :
Quai des Brumes, Les Enfants du paradis, Barbe-Bleue, Les Yeux sans visage, Les Mariés de l'an II.

Jean-Marc Loubier est l'auteur d'une biographie de Pierre Brasseur.

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Cinéphilia, 2001.

Et, pour terminer,
ce passage qui mentionne un acteur sur lequel j'ai aussi une page Web :

[Pendant un séjour en Angleterre dans les années '50] On m'a présenté avec autant de respect [que le fauteuil sur lequel s'était assise la princesse Margaret dans une taverne] le perroquet qui avait joué dans L'Île au trésor, le film avec Robert Newton, très bon acteur (je parle de Newton); le perroquet est si vieux qu'il paraît synchronisé par un acteur aphone (bonne imitation pour Peter Ustinov).


Robert Newton et Captain Flint

 

 

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