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| MULHOLLAND DRIVE |
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| Cast: Naomi Watts, Laura Elena Harring, Justin Theroux |
| Année:
2001 |
| Studio: Universal |
| Longueur: 146 minutes |
| Classé 13 ans+ |
J'aurais honte d'être président d'ABC. Pour tout l'argent dont je pourrais jouir en possédant cette multinationale de la télévision, je saurais à l'intérieur pour le restant de mes jours que j'ai laissé partir ce qui avait le potentiel d'être une des meilleures séries que le petit écran aie connu. Et ça, c'est difficile à pardonner.
Vous voyez, Mulholland Drive (même titre en v.f.) était à l'origine conçue comme une émission "pilote" pour ABC. Comme John Travolta nous l'explique si bien dans Pulp Fiction, pour ceux l'ignorant, le "pilote" sert à faire décider les dirigeants de la station en question quant à l'achat éventuel de la série entière. Ils aiment le concept, marché conclu. Sinon, que le réalisateur aille chercher un nouveau preneur.
C'est exactement cela qu'a fait David Lynch, l'esprit unique derrière Blue Velvet, Twin Peaks et, plus récemment, The Straight Story. Les gens plus conservateurs de la télé ne voulant pas prendre de risques, il s'est tourné à beaucoup plus gros...Universal Pictures. Ils n'ont pas fait la même gaffe. Et Lynch a publiquement fait perdre la face à ABC en créant l'un des films les plus controversiels, adorés, débattus et acclamés de 2001. Tant mieux. L'esprit créatif a triomphé de la bureaucratie exécutive. Ça fait toujours bien de voir cela, car ce n'est pas tous les jours que ça arrive à Hollywood.
C'est justement là que se déroule l'"histoire" du film. Si on peut appeler cela une histoire. La résumer? À quoi bon faire? Ça ne ferait ni queue ni tête, et ne pourrait refléter justement le moins du monde le film sans en vendre la mèche. Mulholland Drive débute - et se développe pour une bonne partie - comme un récit qui n'a rien de spécial autour de trois individus au destin relié: Betty (Naomi Watts), une actrice aspirante, Rita (Laura Elena Harring), une amnésiaque ayant sur elle un énorme somme d'argent, et Adam (Justin Theroux), un jeune cinéaste ambitieux. Certes, des événements inexpliqués surviennent ici et là, mais on sent qu'on aura les réponses d'ici à la fin. Quelle mauvaise supposition. Car dès que vous croyez entrevoir certains liens possible, que vous espérez voir la lumière au bout de ce mystérieux tunnel - cela devrait normalement survenir au bout d'un peu plus d'une heure et demie - vous êtes soudainement et brusquement attaqué par l'une des scènes les plus provocatrices et les plus surprenantes de l'année. Après cette scène à caractère sexuelle plutôt explicite et brûlante sur laquelle je ne m'étenderai pas ici, le film prend tout un détour. Ce n'est pas un détour. Un changement de voie abrupte, plutôt. Et, prêt ou non, vous perdez le fil à ce moment-là, et ne le retrouvez jamais.
Ce changement est radical à tout point de vue. On passe d'abord d'une production faite pour la télévision - pas de langage vulgaire, peu de véritable violence, aucune nudité - à une explosion sexuelle, agressive et violente. Les personnages changent non seulement d'identité, mais également de personnalité. Et le ton est entièrement différent. Où Lynch utilisait pour près de 120 minutes un style narratif, il effectue un virage à 180 degrés en invoquant par la suite un style davantage subjectif, "rêveur". C'est également probablement là que va se jouer votre niveau d'appréciation du film. Pour ma part, j'ai trouvé ce choix de Lynch simultanément facile et brillant. Je vous mets en garde de sauter les deux prochains paragraphes si vous n'avez pas vu le film.
C'est extrêmement facile en ce sens où, avec toute l'originalité dont Lynch peut faire preuve, il trouve comme aboutissement un revirement vu dans une multitude de films auparavant. Je ne crois pas avoir de la difficulté à expliquer Mulholland Drive, comparativement à maintes autres ayant tenté leur chance en vain. La dernière demi-heure est la "réalité", à partir du moment où pénètre à l'intérieur de la petite boîte bleue. La blonde s'appelle bel et bien Diane Selwyn et est une actrice aspirante pour qui les choses n'ont pas tournée au mieux. Une autre comédienne dont elle est tombée amoureuse, Camilla, a été préférée par Adam le réalisateur, et une relation s'est développé entre lui et sa vedette. Diane n'est ni très aimable, ni très...saine d'esprit. Elle est très probablement schyzophrénique, ce qui explique qu'elle voit encore de faux personnages la harcelant même si c'est la réalité (le tout est vu de sa perspective). Paniquée, désespérée et détruite, elle est poussée à se suicider, ce qui constitue la finale du film, mais en fait chronologiquement la première demi-heure du récit. Tout ce qui vient dans le film auparavant est sans doute ce qui constitue son "flash" avant de mourir. Seulement, au lieu qu'elle voit sa vie, elle voit - et nous aussi du même coup -la version idéalisée de sa vie, qu'elle s'est elle-même créée.
Cela explique les comportements et attitudes différentes des gens dans les deux premières heures. Adam est maltraité, spécialement par sa femme. Camilla est maintenant amnésique, et est ainsi à la merci des désirs de Diane. Cette dernière aussi a changé pour le mieux. Elle est plus belle, plus talentueuse, plus épanouie, et surtout plus heureuse. Elle peut enfin vivre avec la femme qu'elle aime et mener l'existence qu'elle convoite, jusqu'à ce qu'elle ouvre la fameuse petite boîte bleue, qui termine son "rêve". Voilà. Tout cela étant dit, le concept de nous présenter une réalité pour la majorité du scénario pour nous balancer vers la fin que ce n'était que rêve, que fiction de la tête de l'un des personnages, n'a rien de nouveau. Et, compte tenu, comme je le mentionnais, du talent de Lynch, et de toutes les diverses avenues que l'histoire aurait pu emprunter afin d'expliquer tout ce brouhaha, on peut considérer cela comme une sorte d'évitement. Un peu comme si Lynch n'avait pas le courage de nous servir quelquechose d'encore plus poussé.
Où c'est admirable, voire brillant, c'est que Lynch a du adapter son scénario au grand écran. Il ne faut pas oublier qu'écrire un script pour, par exemple, une saison de 24 épisodes, et un pour un film de deux heures et demie n'est pas tout à fait la même besogne. Et ayant déjà abordé toutes ces différentes trames pour ce qui devait servir de début de la série (et qui va donc probablement jusqu'à la "grosse coupure" dans le film à laquelle je faisais référence), il ne pouvait terminer un long-métrage là-dessus. C'était impensable, infaisable, ridicule. Il a donc dû concocter une solution, soit une adaptation lui-même qu'il n'avait pas planifié à l'origine. Et pour cela, il s'est franchement bien débrouillé. Même qu'à la limite, la dernière section du film pourrait être considérée comme la meilleure. Elle est constamment mystérieuse, envoûtante et atmosphérique. Elle nous laisse avec une scène finale carrément superbe par son orchestration et extrêmement hântante par son développement (les images du visage de illuminé de Watts, avant le générique de fin, souriant sous la musique extraordinaire d'Angelo Badalamenti sont particulièrement marquantes). Et, plus que tout, elle parvient à tenir compte avec intelligence de la psychologie des personnages, spécialement de la principale, Betty (ou Diane si vous voulez).
C'est également dans les derniers trois quarts d'heure que peut pleinement s'illustrer la nouvelle-venue Watts. Elle s'avère bien correcte pour la première "section", mais ce n'est qu'à partir de la scène de sexe en question qu'elle peut enfin nous montrer le talent qu'elle possède. Et, si tous les réalisateurs peuvent la diriger comme Lynch le fait, elle en a à revendre. Sa capacité de créer deux personnages si différents et en même temps si crédibles à quelques minutes d'intervalle constitue une véritable prouesse. Mulholland Drive est là qu'on l'a découverte et, croyez-moi, ce n'est pas là qu'on va la voir pour la dernière fois. Le reste de la distribution est efficace sans être renversante. J'aurais particulièrement été curieux de voir ce que Lynch aurait fait du personnage du "cowboy" s'il avait pu l'utiliser davantage à la télévision.
L'apparition de ce dernier marque d'ailleurs l'une des trois scènes vraiment puissamment brillantes, les autres étant la finale et une scène simplement sublime où Betty auditionne avec un acteur plus vieux et qu'elle se sert de son talent et de son sex-appeal pour nous hypnotiser autant lui que nous. À part ce trio de moments mémorables (qui figurent parmi les meilleurs de la carrière entière du réalisateur), Mulholland Drive n'est pas le film de l'année. Il comporte quelques failles, à commencer par sa longueur. À 130-135 minutes, Mulholland Drive aurait roulé sur un train d'enfer et nous aurait gardé en haleine sans cesse. Le film ne pas réussit cela dans son état actuel. On nous sert certaines scènes étirées inutilement (une au théâtre et une autre à une séance de casting, notamment), et on est en droit de se demander si certaines autres n'auraient pas pu carrément être laissées de côté au montage (comme celle où une vieille dame étrange vient avertir Betty la nuit à sa demeure).
Mulholland Drive est constamment engageant et particulier, et ça en fait un film spécial qui procure au cinéphile une expérience unique. Pourtant, il ne franchit pas les sommets atteints par Blue Velvet par exemple, dans la carrière de David Lynch. Mulholland Drive, pour toute son audace, ne va pas aussi loin dans la psychée humaine que le classique de 1986 le faisait. Et la coupure aux deux tiers, peu importe que vous l'aimiez ou non, nous rappelle que l'on assiste à une oeuvre conçue par défaut pour deux médiums différents. On ne peut qu'imaginer quelle incroyable série télévisée ça aurait pu donné si ABC avait eu des couilles. Ou, encore plus, quel chef-d'oeuvre cinématographique ça aurait pu produire si Lynch avait eu lui-même le courage de concevoir le tout pour le grand écran. On peut bien rêver...c'est ce qu'on fait à coup sûr, de toute façon, après avoir exploré Mulholland Drive. --RJ
Cote: B+
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