Rendez-vous avec la tol�rence
Brian Myles  Le Devoir  5 ao�t 2000
Claudia, prostitu�e, veut contribuer � am�liorer la vie dans Centre-sud.

Mis � mort en mars dernier par des citoyens et des commer�ants furieux, le projet-pilote de "non-judiciarisation"  de la prostitution de rue encens� par le milieu rena�t de ses cendres. Une fois pass� la vague d'indignation, la ville de Monr�al, la police, le secteur communautaire et des travailleurs du sexe engag�s sont ont repris le flambeau qui leur avait �t� brutalement arrach� lors de deux consultations publiques catastrophique. Objectif tol�rance.
Dans un appartement exigu du Centre-Sud, deux minets se disputent l'affection des deux chattes en pleine conversation. Noiraud vient se faire chatouiller les poils du menton � intervalles r�guliers tandis que cocotte s'�crasse la t�te contre la plume en mouvement, pr�tant son flanc gris � d'incessantes caresses. Le chat adopte le comportement de son ma�tre, c'est connu.
"Affectueuse comme sa ma�tresse", lance Claudia d'un rire chaleureux. Professionnelle du sexe, Claudia a fait ses premi�res armes dans le m�tier � �poque o� "l'orale � l'auto" co�tait 5$, d'abord comme homme, et ensuite comme femme apr�s une op�ration pour changer de sexe.
Quinz ann�es � solliciter les clients dans les ramifications bitumineuses du Centre-Sud.
"Il faut croire que j'aime mon m�tier", rigole-t-elle.
Pour Claudia, la prostitution de rue est un choix et non une �chappatoire. La toxicomanie et la pauvret� si souvent accol�es � ce ph�nom�ne urbain, elle ne conna�t pas. Claudia aime son m�tier.
"Tu donnes, mais tu re�ois, ne serait-ce qu'un toucher, un sourire. C'est le m�tier id�al pour les relations humaines" explique-t-elle sans rire. Habitant le coeur du Centre-Sud, son lieu de travail, Claudia n'est pas demeur�e insensible � la controverse entourant le rejet d'une exp�rience-pilote visant � aider les prostitu�es de rue plut�t que de les empridonner. Elle a assisit� aux deux soir�es houleuses du discussion o� des commer�ants et des citoyens ont vocif�r� injures et menaces du gener "On va ressortir les battres de basball! ..." Elle a ressenti le climat particuli�rement tendu de l'apr�s-consultation, s'est fait suivre par "des jeunes yo!" munis de barres de fer qui voulaient lui faire mauvais parti.Claudia pose curieusement le m�me constat que les m�contents � l'�gard "irritants" li�s � la prostitution de rue: tapage nocturne, condoms et serignes sem�s � tout vent, blow-jobs dans les ruelles, passes compl�tes dans les voitures stationn�es en secteur r�sidentiel. � sa mani�re, elle a d�cid� de prendre les choses en main.
L'accompagnatrice L'id�e lui est venue l'hiver dernier, apr�s avoir r�alis� que l'entraide faisait cruellement d�faut dans la rue. Claudia s'est mis dans la t�te de r�aliser un feuillet de sensibilisation aux inconv�nients de la prostitution de rue, feuillet qu'elle distribuera sous peu aux femmes de m�tiers et � leurs clients. Imprim� � 1000 exemplaires, le feuillet de pr�vention recommande de ne jamais tra�ner seringues et condoms, de ne pas "faire" de clients dans les ruelles, au vu et au su de tous, d'�viter les v�tements trop provocants en laissant au client le soin d'imaginer le reste.
"Je me suis dit qu'il fallait avoir une bonne sensibilisation, explique Claudia. C'est l� le manque. C'est cet appuis que je veux apporter, une sensibilisation �crite, parce que les �crits restent toujours plus que le parler."
Elle le fait pour celle qui se fait harceler, en lui indiquant la fa�on de se d�barrasser d'un voyeur, d'un masturbateur et d'autres "pot de colle".
Elle le fait pour celle qui n'a ni le temps ni la pr�sence d'esprit de ramasser le condom, "parce qu'elle vient d'avoir son p'tit 20 et qu'elle est press�e d'aller chercher son p'tit quart de coke".
Elle le fait pour celle qui, en surconsommation, ne distingue m�me plus une simple voiture d'une voiture de police qu'elle aborde en titubant.
Indirrectement, la ville de Montr�al et le gouvernement du Qu�bec financent ce projet de Claudia, r�alis� en collaboration avec Spectre de rue, La non-judiciarisation, si conspu�e par les commer�ants et les citoyens, a finalement pr�valu dans le Centre-Sud.
Les informations collig�es par le Devoir pointent toutes dans la m�me direction: l'esprit du fameux projet-pilote est, pour l'essentiel, sauf. Seul les budgets et les effectifs ont �t� r�vis�s � la baisse.
La collaboration pr�vue entre les policiers et les travailleurs de rue, qui devaient marcher main dans la main dans une m�me �quipe-terrain, ne s'est pas r�alis�e. Le comit� de m�diation, qui devait se pencher sur les probl�mes r�currents associ�s � la prostitution de rue, n'a jamais �t� form�. Le plant d'action pour contrer les probl�mes sociaux en milieu urbain, une enveloppe de
deux millions de dollars financ�e par Qu�bec et la ville de montr�al, pr�voit de l'argent neuf pour apaiser les maux de la prostitution. Une dizaine d'organismes se partagent 212 000 $ pour r�aliser des projets ressemblant �trangement au projet mort-n� du printemps. Le feuillet de Claudia en est.
Dans le menu d�tail, Stella obtien 50 000 $ pour la "mise en place des ressouces et d'un r�seau de soutien accru pour les jeunes femmes qui pratiquent le m�tire du sexe"
Prostitution Sud-Ouest b�n�ficie de 30 000 $ pour "intervenir aupr�s des travailleurs du sexe afin d'am�liorer la qualit� de vie des r�sidants en r�duisant les irritants"
Et enfin, Prostitution Centre-Sud, englobant Alerte Centre-Sud, Cactus, Passage, S�ro-Z�ro et Spectre de rue, touche 132 000 $ pour "augmenter la pr�sence d'intervenants communautaires cet
�t� dans le quartier afin de r�duire les tensions socials li�es � la pr�sence de prostitu�es".
Les bugets devaient �tre octroy�s vers la mi-juillet. Et de leur c�t�, les policiers ont choisi de cibler davantage les clients que les prostitu�es lors de leurs plus r�centes enterventions.
Il est bel et bien question de non-judiciarisation de la prostitution, de tol�rance, d'accompagnement et de sensibilisation plut�t que d'incarc�ration et de sanctions exig�es � hauts cris dans la foul�e des consultations publiques. Le coordonnateur du Comit� sur les probl�mes sociaux � la ville de montr�al, Serge bruneau, l'abmet du bout des l�vres. Et pourquoi pas?
Claudia n'exige rien de moins que la sainte paix. "Nous autres, on travaille", dit t-elle.
"Si une petite fille est "carr�" sur le coin et fait de beaux sourires � tout le monde, �a d�range en quoi?", demande-t-elle.
La non-judiciarisation s'impose � elle comme une �vidence car l'intervention polici�re ne r�gle rien.
La police a �t� la premi�re � le reconna�tre d'ailleurs lors des consultations publiques.
"On joue au chat et a la souris", d�plore Claudia.
Une fille fait le trottoir, un citoyen porte plainte. Un policier intervent. La fille recommence son man�ge ailleurs pour �viter de croiser � nouveau l'agent.
Un autre citoyen compose le 911, et le man�ge recommence. "On a quasiment d�moli le m�tier avec �a, s'exclame-t-elle. Plus les policiers patrouillent le quartier, plus les filles sont port�es � reculer dans les coins les plus intimes, ruelles, les cours et les rues r�sidentielles, explique Claudia.
En m�me temps qu'elle comprend l'exasp�ration du "petit monsieur ou de la petite madame",
Claudia estime que la prostitution de rue est au Centre-Sud ce que la circulation rapide est � la rue Papineau: une r�alit� immuable du quartier. Le ph�nom�ne est l� pour de bon, car la rue
repr�sente " le thrill ultime". Pas besoin d'un dessin ni de pr�liminaires.
Combien? et o�? sont les deux seules questions qui se posent.
Du "live", dans le jargon de Claudia.
"Si on est l�, c'est parce qu'il il y a une demande. Un homme band�, tu lui enl�ves pas son bandage."
Au mieux, Claudia et d'autres sur le terrain leur apprendront une certaine forme de savoir-vivre.
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