Chapitre 81 – Pris au piège
"Je
savais que tu viendrais ici pour te réjouir de ton petit triomphe à
Rome !" Ricana le commandant des prétoriens. "Tu es si
prévisible. Profites-en tant que tu peux, infâme vermisseau. Tu pensais
vraiment que Rome était la fin de tout ceci? Espèce de fou! Je vais te faire
payer la manière dont tu m’as humilié. Tu peux avoir mis cet idiot de Sévère
sous ta coupe mais tu ne me commandes pas. Personne
ne me donne des ordres!"
Lentement
et douloureusement, Glaucus se mit à genoux puis hissa son corps qui lui
semblait être en plomb au niveau du lit en cuir où il s’assit. Il n’avait
l’énergie ni pour répondre ni pour regarder son adversaire.
"Tu
pensais que c’était fini? Et bien c’est presque vrai. Ta vie va se terminer ici." Eructa Plautianus tout en
arpentant l’espace devant la cellule, son armure grinçant macabrement. "Tu
vas payer et chèrement ce petit épisode à Rome ... et tu vas le payer lentement
et douloureusement jusqu’à ce que tu me supplies
de te tuer."
Glaucus
prit quelques profondes inspirations pour contrôler la nausée qui lui obstruait
la gorge et il agrippa son estomac … ce faisant sa main rencontra tissu et non
du cuir ! Il regarda autour de lui pour essayer de découvrir la cuirasse
et l’épée de Maximus.
Elles
n’étaient plus là ni l’une ni l’autre.
Il
grogna et ferma les yeux.
"Mais
je veux que tu sois suffisamment éveillé pour sentir la douleur que je vais
t’infliger. Je veux que tu sentes tous les raffinements des tortures que tu vas
subir."
La
rage dans la voix de Plautianus avait été remplacée subitement par la
satisfaction des réjouissances à venir. "Alors... repose toi. Je
reviendrai pour toi quand il fera nuit."
Quelques
instants plus tard, la porte extérieure de la prison fut refermée avec un bruit
sourd et définitif.
Glaucus
se laissa aller sur la couche et se couvrit les yeux avec son bras.
Que
pouvait-il faire d’autre?
Il
savait par expérience que crier ne servait à rien car les cris étaient absorbés
par l’épaisseur des murs extérieurs de la forteresse.
Il
ne voulait pas penser à ce que Plautianus avait prévu pour lui, aux tortures
inhumaines qui avaient pu germer dans un esprit aussi malade.
En
fait, il se faisait du souci pour ses parents.
Etaient-ils
en sécurité ou bien incarcérés dans d’autres cellules attendant un sort
semblable au sien?
Il
pensa aux eunuques couverts d’or de Rome et frissonna puis il força son esprit
à faire le vide.
"Glaucus?
Glaucus?"
Il
s’assit, confus. Qui pouvait bien l’appeler par son nom?
"Glaucus?
"
Cela
venait de la fenêtre extérieure.
Sa
tête toujours martelant, il monta tant bien que mal sur sa couche et se hissa
jusqu’au barreaux.
"Ici!
Je suis ici! Aide-moi!"
"Dans
quelle cellule es-tu?" Demanda la voix étouffée.
"Brennus,
est-ce toi?"
"Oui.
Jonivus a envoyé Katerina à l’auberge pour voir si tu y étais après que tu aies
manqué le dîner. Il s’est rappelé ce qui t’était arrivé la dernière fois que tu
es venu ici."
"Où
es-tu?"
"Je
suis le mur de la forteresse. J’ai grimpé sur une échelle."
"Par
Jupiter, descends! Tu vas te faire avoir!" S’exclama Glaucus. "Les
gardes vont te voir!"
"Ils
sont en train de boire et de s’amuser. Personne ne fait attention. De plus, il
fait presque noir et ils peuvent à peine m’apercevoir."
"Ce
sont des prétoriens, Brennus, pas des soldats, et je suis tombé dans un
traquenard. Plautianus est ici. Il a l’intention de me torturer et de me tuer.
Il faut trouver un moyen de me faire sortir!"
Il
prit une profonde inspiration pour tenter de maîtriser son angoisse puis
demanda.
"Où
sont les autres?"
"Ils
sont en sécurité, à l’auberge où ils attendent des nouvelles. Ils sont très
soucieux."
"Brennus,
tu es armé?"
"J’ai
une épée."
"J’en
ai besoin. Tu peux me la passer ?"
"Je
peux te la lancer si tu sais l’attraper. Je pense savoir quelle fenêtre est
celle de ta cellule mais je n’en suis pas absolument certain."
Glaucus
se mit sur la pointe des pieds mais ses doigts n’atteignaient toujours pas le
rebord de la fenêtre.
De
toute façon, même s’il pouvait les atteindre, il savait que les barreaux étaient
bien en retrait par rapport au mur de la prison et que le mur avait au moins un
bras d’épaisseur.
S’il
voulait pouvoir s’emparer de l’épée il fallait qu’il aille au-delà.
Il
regarda autour de lui pour essayer de trouver quelque chose pour grimper davantage
mais ne trouva rien d’autre que la couche basse. Il sauta et ses doigts
touchèrent le bord mais sans pouvoir agripper quoique ce soit et il retomba. Il réessaya avec le même résultat.
"Glaucus?"
"J’essaye
d’atteindre la fenêtre, Brennus. Attends un peu."
Glaucus
descendit de la couche et marcha jusqu’aux barreaux de la porte de la cellule
d’où il observa le corridor.
Il
était vide.
Pour
la première fois, il réalisa qu’il n’avait pas été enfermé dans la même cellule
que lors de son emprisonnement précédent.
Celle-ci
était plus large et la porte était faite de barreaux espacés de haut en bas et
non de fer solide avec une petite ouverture comme il s’en rappelait.
Le
mur de sa cellule devait faire face aux murs de la forteresse cependant tout
comme dans l’autre cellule.
Il
prit une profonde inspiration et bondit des deux pieds sur la couche. L’impact
fut si important que les lanières en cuir touchèrent le sol avant de se
remettre en place, le propulsant vers le haut.
Il
se tendit pour essayer de saisir les barreaux et ses doigts trouvèrent le métal
froid et l’agrippèrent.
Lentement,
il se hissa le long du mur, s’écorchant rudement les avant-bras et les genoux
contre la pierre rugueuse.
La
fenêtre de la cellule était trop peu profonde pour son corps si bien qu’il
transféra son poids sur une main tandis qu’il tendait l’autre le plus loin
qu’il pouvait au-delà des barreaux
"Brennus!"
Grogna-t-il. "Jette-la dans ma main. Sois prudent !" Haleta
Glaucus. "Tu dois l’envoyer juste entre mes doigts."
"Je
vois ta main. Ne peux-tu la rapprocher davantage? Je crains que le glaive ne
heurte le mur et ne tombe là où je ne pourrais le récupérer."
Glaucus
grogna, souffrant de la tension dans ses bras.
"Je
ne peux pas ! Lance-le simplement
doucement."
"Prêt"
Glaucus
acquiesça.
"Oui!"
Il
sentit le métal effleurer ses doigts et s’en empara fébrilement.
Il
essaya d’agripper la pointe de la lame entre le pouce et l’index avant de,
graduellement la prendre totalement en main.
Haletant,
il tourna l ‘épée sur le côté et la laissa glisser à plat le long de son
bras puis en grognant, il se laissa retomber sur la couche où il s’effondra
avec un gémissement épuisé et douloureux, ses bras et ses jambes égratignés
couverts de sang.
"Glaucus?"
Il
se remit péniblement sur ses pieds et parla à la fenêtre.
"Je
l’ai. Va chercher de l’aide … Mais, Brennus …"
"Oui?"
"Souviens-toi
que ces soldats sont des prétoriens. Plautianus a le contrôle de la place. Sois
prudent."
"Toi
aussi."
Sur
ces derniers mots, Brennus disparut.
Glaucus
rangea l’épée verticalement entre la couche et le mur avec la poignée contre
son dos.
Puis
il s’assit et ferma les yeux pour essayer d’atténuer le martèlement dans son
crâne et … attendit.
Chapitre
82 – Force et honneur
La cellule était presque entièrement
plongée dans l’obscurité à l’exception d’un mince rayon de lune argenté qui
passait à travers les barreaux
Les criquets stridulaient un chant
solitaire dans l’herbe haute au-delà des murs et un hibou hululait quelque part
dans le lointain – un cri obsédant.
Etait-ce un présage?
Glaucus s’efforça de se relaxer pour
permettre à son corps de conserver son énergie mais son cœur martelait
sauvagement envoyant, dans ses veines, des flots de sang qui cognaient ses
tempes et faisaient renaître, dans sa
tête, la douleur qui s’était pourtant quelque peu atténuée.
Le sang sur ses avant-bras s’était
coagulé et des croûtes commençaient à se former.
Maximus avait-il ressenti ce que lui
ressentait en ce moment quand il avait été emmené pour être exécuté dans la forêt?
Avait-il les muscles et les nerfs
tendus, prêts à entrer en action?
Avait-il les entrailles nouées et les
paumes moites?
Maximus avait-il planifié son
intervention ou avait-il simplement attendu que le moment d’agir se présente
comme son fils était forcé de le faire maintenant?
Comment aurait-il géré cette situation?
"Père, sois avec moi
aujourd’hui." Murmura Glaucus, "S’il te plait fortifie mon âme et
guide ma main."
Loin dans le corridor une porte en fer
claqua contre la pierre, l’écho se répercuta le long du mur et les vibrations
se firent sentir jusque dans la couche.
Glaucus fut sur ses pieds en un éclair
mais il força ses jambes à se plier et son corps à se rasseoir : il ne
devait pas avoir l’air trop prêt.
Les lueurs blafardes des torches se
réverbéraient faiblement sur les murs du corridor mais bientôt leur luminosité
s’accrut au point de presque aveugler Glaucus quand ses visiteurs furent à
hauteur des barreaux de sa cellule.
Il se protégea les yeux pour mieux
voir.
Il s’attendait à voir Plautianus
accompagné d’un détachement de ses hommes mais le commandant des prétoriens
n’était pas parmi les quatre soldats qui s’étaient rassemblés derrière la
porte, chacun brandissant une torche dont la lumière étirait leurs ombres
dansantes telles d'inquiétantes formes démoniaques.
Les clés cliquetèrent contre les barres
de la cellule.
"Debout!" Aboya un soldat.
Glaucus refusa d’obéir.
"Pourquoi faites-vous cela?
Pourquoi lui obéissez-vous? Vous devez savoir que mon père a été lavé de
toutes les accusions concernant la mort
de Marc Aurèle et que mon mandat d’arrêt a été annulé."
Un murmure amusé flotta parmi les
soldats.
"Alors pourquoi aidez-vous
Plautianus?" Demanda Glaucus.
"Pourquoi pas? C’est notre
commandant." Répondit l’un des hommes.
Une forte odeur de vin atteignit les
narines de Glaucus lui confirmant que les hommes étaient fortement imbibés
d’alcool.
"L’Empereur
est votre commandant et il a ordonné que je sois libre!"
"Idiot," cracha un autre
homme. "On nous a promis notre poids en or si nous aidions Plautianus à
exécuter ce qu’il veut. Qui peut faire mieux?"
Glaucus essaya d’imaginer comment se
tirer d’affaires. Epée ou non, il n’avait aucune chance contre quatre hommes
armés.
"Je ne vais nulle part avec
vous."
Les gardes rirent.
"De bien braves mots pour
quelqu’un dans ta position."
Un des gardes serra un barreau avec sa
main quand il introduisit la clé dans la serrure et Glaucus bondit du lit
l'épée levée et l'abattit sur les doigts exposés.
Du sang et de la chair volèrent et l’homme
hurla de douleur. Il tomba sur ses compagnons lâchant sa torche. Celle-ci
rebondit et brûla les jambes de deux soldats.
De fureur, le quatrième prétorien
brandit son glaive à travers les barreaux de la cellule, dans une dérisoire
tentative de venger ses compagnons blessés. Ses cris se mêlèrent à ceux des
autres quand il empoigna ce qui restait de son avant-bras, sa main amputée,
tenant toujours le glaive, gisait maintenant sur le sol à l’intérieur de la
cellule.
Glaucus s’empara de l’épée et expédia
d’un coup de pied la main saignante dans un coin de la cellule.
Il avait maintenant une épée dans
chaque main, il haletait et le sang du prétorien inondait son visage et sa
main.
Hurlant de terreur, le soldat manchot
se rua vers la porte de la prison, suivi de près par le garde qui avait perdu
ses doigts et par ceux qui avaient les jambes brûlées.
La porte claqua et un soudain silence
tomba sur la prison uniquement brisé par le souffle
tremblant de Glaucus. Sur le moment, il eut du mal à comprendre que le combat
était terminé. Il avait gagné la première manche mais était toujours en prison.
Plautianus avait toujours l'avantage.
Glaucus plia ses coudes, ses poignets
et ses genoux pour essayer d'évacuer la tension de son corps et de rester
alerte. Il devait être prêt pour ce qui risquait de se passer après.
Il lui sembla que des heures s'étaient écoulées quand il entendit la porte de la prison
se rouvrir et des pas lourds approcher.
Un Plautianus sur pied de guerre se
trouvait de l'autre côté de la porte de la cellule, flanqué de deux archers qui
introduisirent délibérément lentement une flèche dans l'encoche et levèrent
leur arc.
"Abaisse les épées et jette-les
dans le corridor, la garde la première." Lui ordonna Plautianus impassible
"Non."
Plautianus regarda Glaucus comme s'il
était un enfant éreintant.
"Tu as deux flèches pointées
directement vers ton coeur. A mon ordre, les archers tireront."
Il baissa le menton et fixa son
prisonnier.
"Baisse les épées."
Glaucus recula dans l'ombre près du lit
sans quitter Plautianus des yeux.
"Non."
"Idiot!" Eructa le commandant
des prétoriens.
"Restez en position."
Ordonna-t-il aux gardes puis il disparut dans le corridor dont il revint
quelques instants plus tard, traînant Brennus par un bras.
Le jeune homme terrifié trébucha et
tomba à genoux mais Plautanius le hissa sur ses pieds
et pointa la lame de son poignard sur la poitrine du garçon.
"Maintenant, abaisse les épées et
jette-les à travers les barreaux, la garde en avant."
Les yeux de Brennus étaient grand
ouverts tandis qu'il plaidait en silence le pardon de Glaucus.
Glaucus, lentement, abaissa les épées
et se courba pour les déposer sur le sol en pierre.
Pendant qu'il le faisait, une flèche
siffla au-dessus de sa tête.
Thhhhhump!
Elle entra, avec un son mat, dans la
poitrine à découvert d'un des archers qui fut propulsé
par l'impact contre le mur et dont les yeux, maintenant sans vie, exprimaient
toute l'incrédulité.
Thhhhump!
L'autre archer fut terrassé avant de
pouvoir réagir, sa flèche inutile tombant sur
le sol.
Accroupi, Glaucus regarda la fenêtre de
la cellule d'où étaient venues les flèches mortelles.
Plautianus chercha un refuge quand une
autre flèche surgit de la fenêtre. Il glissa sur la pierre souillée de sang et
tomba lourdement, perdant sa prise sur Brennus et les clés de la prison.
Il essaya de reprendre le contrôle des
deux mais en vain.
Brennus se jeta sur Plautianus et
envoya les clés dans la cellule juste avant qu'un poing couvert de cuir ne
s'abatte sur sa mâchoire.
Le corps du garçon fut expédié dans un
coin où il glissa le long d'un mur avant de s'effondrer sans vie sur le sol.
Glissant sur son ventre tel un serpent,
Plautianus projeta sa main à l'intérieur de la cellule pour tenter de récupérer
les clés mais elles se trouvaient déjà dans la main de Glaucus et le commandant
des prétoriens n'eut que le temps de retirer sa main avant que l'épée de
Glaucus, s'abattant, touche le sol manquant de peu les doigts de son
adversaire.
Enragé, Plautianus essaya de se mettre
debout mais du se recoucher à plat ventre quand une volée de flèches fut tirée
dans sa direction.
Il se couvrit la tête de ses mains
quand les flèches heurtèrent son armure mais hurla quand l'une d'elles
s'enfonça juste au-dessus de son genou gauche.
"Gardes! Gardes!" Cria-t-il.
Glaucus luttait contre la serrure de la
porte de sa cellule tandis que Plautianus se hissait sur les genoux puis sur
les pieds et se ruait vers la porte de la prison.
Sa main s'était à peine posée sur le
bouton que Glaucus était sur lui, lui faisant faire volte-face et lui envoyant
la garde de l'épée sous le menton.
La tête de Plautianus fut projetée en
arrière et, sous l’impact, ses yeux roulèrent dans leur orbite.
Etourdi, le prétorien tomba à genoux.
Il leva lentement le regard et surprit
Glaucus en train de le dominer, la pointe acérée de son épée naviguant devant
ses yeux.
Alors, lentement, Plautianus tendit les
bras en supplication.
"Tuerais-tu un homme à
genoux?"
"Debout."
"Tu ferais mieux de songer à tout
ceci, Glaucus. Si tu tentes de quitter cette prison, tu seras instantanément
arrêté par une flèche ou une épée, peu importe ce qui me sera arrivé."
"Je pense que non."
Plautianus ricana.
"Oh, tu penses que tes amis vont
t'aider, n'est-ce pas? L'un gît à terre derrière moi et les autres ne font pas
le poids devant mes hommes … "
"Quels hommes?" L'interrompit
Glaucus. "Tu veux parler de ces hommes qui sont en train de tambouriner
sur cette porte pour essayer de te sauver?"
Glaucus tourna légèrement la tête et
leva un sourcil comme s'il écoutait attentivement
"Oh Je n'entends absolument
personne."
Il eut un sourire mauvais.
"J'ignore ce qui est en train de
se passer au-dehors mais je sais ce qui va se passer juste entre toi et moi,
ici. Juste entre nous deux et je sais que j'ai l'approbation des Dieux et de
l'empereur."
"L'empereur ne t'admire pas."
"Peut-être mais il t'aime encore
moins. Il était particulièrement désappointé, tu sais, quand je ne t'ai pas tué
à Rome. Il me récompenserait probablement si je le débarrassais de toi
maintenant."
Plautianus se remit lentement sur ses
pieds et Glaucus recula de quelque pas, les deux épées prêtes à entrer en
action.
"Il risque de ne pas pouvoir te
récompenser avant longtemps. Tu vois, l'empereur Septime Sévère est sur le
point de perdre ce titre de la même manière qu'il l'a conquis."
"Qu'essaies-tu de me dire?"
Demanda Glaucus suspicieux.
"Un empereur est puissant tant qu'iI est soutenu par ses armées et ses armées détestent
Sévère maintenant."
"Et qui va réclamer le
trône?"
"Moi bien sûr. Les plans sont déjà
en cours."
Le rire de Glaucus se répercuta sur les
murs du corridor.
"Toi! Tu penses que les armées
vont te soutenir? Pourquoi le feraient-elles?"
"Pour l'argent. Les armées sont
loyales à celui qui les paie bien."
"Tout comme tu as payé tes hommes
pour me capturer?"
"Bien sûr. Les soldats feraient
tout pour de l'argent."
"Pas tous les soldats."
Gronda Glaucus.
"Oh oui, j'oubliais ton grand et
glorieux père." Plaisanta Plautianus. "Un homme mort en esclave dans
une arène dont le sable était imbibé de
son propre sang."
"Mon père était un homme
honorable." Assena Glaucus tout en agitant le bout d'une des épées sous le
nez de Plautianus.
"Un homme honorable et … mort. A
quoi bon l'honneur si tu es mort?"
"L'honneur est tout."
"La puissance est tout!"
"La puissance sans l'honneur n'est
rien!"
Plautianus ricana.
"Je vois que nous ne serons jamais
d'accord sur ce point."
Il s'accota à la porte et se croisa les bras.
"Et maintenant on fait quoi? Tu
vas tuer un homme désarmé? Ce serait un meurtre, tu sais. Il n'y a pas
d'honneur dans un meurtre."
Il jeta un coup d'oeil à l'épée que
Glaucus serrait dans sa main gauche.
"Pourquoi n'élèverions-nous pas le
débat quelque peu?"
Chapitre
83 – La confrontation
"Glaucus ne lui donne pas d'épée."
Glaucus se tourna légèrement vers
Brennus qui avait fini par recouvrer ses esprits, pour lui montrer qu'il
l'avait entendu mais ne quitta pas des yeux les traits sauvages de l'homme
qu'il tenait à la pointe de son glaive.
"Tu vas bien?" Demanda-t-il à
son jeune ami qui lui était toujours dissimulé par l'obscurité.
"Si tu lui donnes une épée, tu
prends trop de risques." Répliqua Brennus en ignorant la question de
Glaucus.
Il se faufila en cherchant à tâtons
dans l'obscurité une torche abandonnée même s'il n'avait aucune idée de comment
la rallumer.
Plautianus ricana dans le clair de lune.
"De brave mots pour un garçon se
tenant en sécurité dans l'ombre."
Il fit à nouveau un mouvement de la
tête en direction de la main gauche de Glaucus.
"Et alors ce sera quoi? Un combat
loyal ou un meurtre?"
Mais Brennus ne se cachait pas.
Il avait trouvé une des torches des
prétoriens et contemplait avec soulagement la braise qui rougeoyait toujours à
son extrémité.
Il souffla délicatement dessus et elle
crépita avant de s'atténuer à nouveau.
Transporté de joie, il se précipita
vers Glaucus qui se tenait rigide.
Brennus savait que son ami ne prendrait
pas le risque de combattre Plautianus en n'y voyant rien. Alors le garçon leva
la torche à hauteur de l'épaule de Glaucus et souffla sur l'étincelle avec
détermination.
Rapidement, celle-ci flamba en une
belle flamme et, surpris par cette soudaineté, Glaucus sauta sur le côté pour
éviter d'avoir la figure brûlée.
La piqûre de l'épée quittant tout aussi
soudainement son cou, Plautianus, rapidement, fit sauter le loquet et insinua
son corps par la porte. Se déplaçant avec une rapidité remarquable pour un
homme de sa corpulence, il fut vite avalé par l'obscurité de la prison puis se
perdit dans les hautes herbes.
Momentanément aveuglé par la lumière de
la torche, Glaucus ne s'aperçut pas tout de suite que Plautianus était parti
puis il entendit le bang de la porte et senti l'air frais de la nuit sur ses
jambes.
Poussant sur le côté un Brennus
contrit, il bondit en avant, épées brandies, mais seuls les ténèbres
l’accueillirent.
Il écouta attentivement mais même les
criquets se taisaient maintenant, réduits au silence par la brusque intrusion
dans leur territoire.
Glaucus serra les dents de frustration
car il savait qu'il serait fou de vouloir poursuivre son adversaire là où il
pourrait s’embusquer.
"Damnation!" Jura-t-il.
"Damnation! Damnation!"
Brennus parla placidement dans son dos.
"Je t'ai distrait. Je … Je suis
désolé. Je vais essayer de réparer."
Glaucus continuait à scruter les ombres
en vain.
"Tu m'as sauvé la vie grâce à ta
bravoure, Brennus. Tu n'as aucune raison de t'excuser."
"Je … J'étais inquiet que tu ne
fasses quelque noble action comme lui donner une épée."
Glaucus ne confia pas à son jeune ami
qu'il l'avait sérieusement envisagé et il tendit, à la place le glaive à
Brennus avant de changer de sujet de conversation.
"Où sont mes oncles et mes
cousins? Est-ce Tacitus qui a tiré par la fenêtre?"
"Oui, c'est lui. Ils pensaient
qu'il était le meilleur tireur après toi."
"Tacitus, tu es toujours là?"
Cria Glaucus. "Je suis dehors et tu peux descendre. Sois prudent néanmoins
car Plautianus rode toujours dans les environs."
Il se tourna vers Brennus et baissa la
voix. "Et les autres?"
"Ton oncle Titus est parti du côté
du fleuve pour essayer de trouver la légion. Persius et Claudius sont ici
quelque part."
Il scruta l'obscurité en direction de
la porte.
"Ils devaient essayer de garder
occupé le reste des prétoriens. Je ne sais pas ce qui s'est passé car c'est
anormalement calme."
"Ils sont très en sous
nombre." Souligna Glaucus gravement.
"Oui mais eux sont sobres."
Rétorqua Tacitus joyeusement en tournant le coin de la prison. "Ce qui
n'est sûrement pas le cas des prétoriens."
Il mit l'arc par dessus son épaule et
embrassa ce cousin qu'il aimait comme un frère.
"Merci, Tacitus." Murmura
Glaucus.
"De rien. Tu aurais fait pareil
pour moi."
Tacitus ébouriffa les boucles en
bataille du jeune homme.
"Comment as-tu fait pour réussir
des tirs si difficiles de …" Commença Glaucus avant que Brennus le coupe
d'une voix excitée.
"Regardez! Par-là." Dit-il en
indiquant la porte de la forteresse. "Une torche! Deux torches! Elles
bougent!"
Les trois hommes étudièrent les flammes
qui s'agitaient.
"Ce pourrait être un piège."
Dit Glaucus. "Et je n'ai aucune envie de retomber dans un autre. Restez
calmes et laissez-les établir le contact les premiers."
"D'accord." Accepta Tacitus.
Brennus, quant à lui, resta sagement
silencieux.
Les trois hommes, épaules contre épaules,
attendirent en silence que les torches qui se balançaient approchent davantage.
Finalement, une voix émergea de
l'obscurité.
"Tacitus? Glaucus!"
"C'est Claudius." Rit Tacitus et il déposa son arc à terre. Glaucus sentit se
relâcher les muscles de ses épaules et se prépara à accueillir son oncle et son
cousin.
Eclairés par trois torches, les hommes
échangèrent une rapide salutation puis Glaucus décrivit ce qui venait de se
passé dans la prison, passant sous silence les circonstances qui avaient permis
à Plautianus de s'échapper. Il demanda, ensuite, aux autres ce qu'ils avaient
fait.
"Ce fut relativement simple."
Rit Persius. "Les prétoriens étaient
complètement ivres et ça a été facile de les berner. Nous avons trouvé les
soldats de la légion, ceux qui devaient garder la porte, liés et bâillonnés.
Nous les avons libérés et ils sont de retour à leur poste tandis que les
prétoriens ont pris la leur."
"Donc la porte est sûre?"
Demanda Glaucus. Devant l'acquiescement de Persius, il continua. "Alors
dis aux légionnaires de ne laisser personne quitter la forteresse. Personne.
Des gardes sur tous les murs. Plautianus est ici quelque part et j'ai
l'intention de le trouver. Je dois terminer ceci, ici et maintenant, autrement
je ne serai jamais quitte de lui tant qu'un de nous deux sera en vie."
Il regarda encore les longues herbes
derrière la prison. "Il est blessé mais toujours dangereux."
Glaucus se retourna vers ses parents.
"Persius, retourne à la porte et
restes-y. Brennus, tu vas avec lui. Claudius, va en ville chercher des renforts
qui sait combien de temps il faudra à la légion pour revenir. Tacitus, viens
avec moi. J'ai besoin de ton talent d'archer."
Tous les hommes hochèrent la tête car
aucun ne remettait en question l'autorité du jeune homme et ils s'en allèrent
chacun de leur côté.
"Où allons-nous, Glaucus? Où
penses-tu qu'il se trouve?" Demanda Tacitus en marchant aux côtés de son
cousin.
"Mon pressentiment est qu'il se
trouve dans le praetorium. Il y a des armes là-bas."
"Tu penses qu'il est allé chercher
une arme? Ne se cache-t-il pas tout simplement?"
"Il sait qu'il n'y a pas d'endroit
pour lui se cacher parce que je le trouverai dussè-je
retourner cet endroit, pierre par pierre."
Accroupis, les cousins étudièrent la
porte fermée du praetorium à la lueur argentée de la lune.
Le praetorium était une forteresse dans
la forteresse, l'endroit où le général et ses légats vivent et où les armes
sont stockées.
Si Plautianus s'y trouvait, il avait
accès à toutes les armes que la légion n'avait pas emportées avec elle.
Le mur imposant était impénétrable et
menaçant et celui qui se trouvait à l'intérieur avait un avantage évident. Il
pouvait se tenir immobile au sommet du mur et faire régner la terreur sur
quiconque essayerait d'entrer.
"Nous n'avons pas intérêt à
essayer de franchir la porte car il pourrait nous tendre une embuscade."
Murmura Glaucus. "Nous devons franchir le mur quelque part."
"Comment? Il doit bien faire trois
fois ma taille et je ne vois aucun arbre qui pousse tout près."
"Il doit y avoir un autre chemin.
Que se passerait-il si les envahisseurs entrent dans la forteresse et piègent
le général ici? Il doit y avoir un chemin pour s'échapper. Il est certain que
les constructeurs y ont pensé."
Tacitus approuva.
"Ca parait sensé mais je doute
qu'il soit aisé à trouver alors de nuit …"
"Je voudrais que Jonivus soit là.
Il pourrait nous le dire. Il l'a probablement construit ... attends! Il a
construit la maison de mon père. Il m'a montré où le fourneau était enterré
C'est là où ma mère et mon frère se sont tenus cachés durant l'invasion avec
Persius."
Soudain réconforté, Glaucus donna une
tape sur l'épaule de son cousin.
"Tacitus, retourne à la porte
principale et ramène Persius. Nous avons besoin de son aide."
Tacitus hésita car il ne voulait pas
laisser Glaucus seul.
"D'accord." Dit-il à
contrecoeur. "Mais tu ne fais rien avant
que nous soyons de retour."
Glaucus accepta et Tacitus s'en alla,
sa forme voûtée rapidement avalée par l'obscurité.
Seul maintenant, Glaucus se tenait dans
les ombres des murs du praetorium dont la texture rugueuse apparaissait
clairement sous la lumière diffuse de la lune.
Son père avait vécu ici ainsi que sa
mère et son frère un petit temps. Les précieuses fresques que sa mère avait
peintes se trouvaient à l'intérieur de la maison de son père, témoignages de
son amour pour son mari.
Soudain Glaucus bondit sur ses pieds,
la tête lui tourna et il du chercher appui contre le mur. Les fresques.
Plautianus serait-il maléfique au point de les détruire à nouveau?
Bien sûr qu’il le ferait.
Le coeur battant la chamade, Glaucus se
laissa glisser lentement sur ses talons et pressa son dos contre la pierre
froide.
Les fresques. Les fresques si
précieuses.
Elles étaient le seul témoignage public
de l'existence de son père. Le seul témoignage public de la grandeur de Maximus
et de ses sacrifices pour Rome.
Glaucus se remit sur ses pieds puis
avança en rasant le mur jusqu'à la porte en bois. Il s'arrêta et regarda vers
le haut, s'attendant presque à ce qu'une pluie de flèches lui tombe sur la
tête.
Tout était calme.
Il fit un pas déterminé en avant et
poussa la porte. Celle-ci grinça sur ses gonds en une bienvenue lugubre.
Chapitre
84 - Le Praetorium
Son esprit était en ébullition – une
partie de celui-ci lui criait qu'il commettait une folie tandis que l'autre
partie le pressait à agir.
Mais son inquiétude pour les fresques
surmonta ses craintes pour sa propre sécurité et il franchit la porte et la
referma derrière lui. Le grincement des charnières annonça son arrivée.
Rapidement, il chercha refuge contre le
mur du bâtiment le plus proche et se colla à lui tandis qu'il essayait de
contrôler sa respiration.
Les articulations de ses doigts étaient
blanches tellement il serrait le pommeau du glaive dans sa main. L'épée d'un
prétorien … pas celle de son père.
L'épée de Maximus.
Est-ce que Plautianus l'avait aussi?
Cette nouvelle anxiété le confirma dans
sa décision à passer à l’action et il se faufila d'une ombre de bâtiment à
l'autre sans rencontrer de résistance, jusqu'à ce qu'il aperçoive le coin de la
maison du général juste au-delà de l'édifice où il se tenait.
Il passa le dos de sa main sur ses yeux
pour essuyer la sueur qui les lui piquait et fut tout étonné quand il s'aperçut
qu'elle était fermée en poing.
Il força ses doigts à s'ouvrir et les
bougea pour les assouplir puis fit de même avec ses genoux.
Il ne pouvait se permettre d'être
handicapé par sa propre rigidité.
Il prit trois grandes inspirations puis
observa les alentours de la maison que Jonivus avait construite pour son père.
Elle semblait étrangement sans vie et
enveloppée d'un silence pesant.
Son désespoir le pressait à agir tout
de suite mais cette fois son esprit prit le dessus et il ne bougea pas,
évaluant, méticuleusement, la situation.
Une faible lueur illuminait le ciel à
l'Est et Glaucus réalisa que l'aube était toute proche.
Est-ce que la luminosité croissante
allait augmenter ou amoindrir ses chances contre Plautianus?
Bien que Glaucus soit déjà
venu plusieurs fois ici il n'en connaissait pas chaque recoin alors que
Plautianus devait les connaître et Glaucus décida que l'aube lui donnerait un
net désavantage.
Poussé à agir une fois de
plus, il franchit la route et s'aplatit contre le mur de la maison puis,
lentement, rasa les pierres grises jusqu'à ce qu'il atteigne un autre coin. Il
leva les yeux vers les hautes fenêtres de la chambre de son
père et … vit la faible lueur qui les éclairait de l'intérieur.
Plautianus était à l'intérieur. Cela ne
faisait plus le moindre doute.
Glaucus s'avança sur la pointe des
pieds le long du mur, sous les fenêtres, pour atteindre la façade de la maison
… la porte était ouverte.
Comme le chant irrésistible d'une
sirène, le portique ouvert le pressait d'avancer sans retard jusqu'à ce qu'il se
trouve sur le seuil, l’épée appuyée contre sa poitrine.
Là, sur le sol, au milieu de l'atrium,
se trouvait la cuirasse de gladiateur de son père aux figurines argentées qui,
illuminées par la lumière jaune de la torche rayonnant par la porte ouverte de la
chambre de son père, paraissaient dorées.
La cuirasse était clairement un appât
dont se servait Plautianus.
Glaucus se força à l'ignorer.
Avec précaution, il utilisa ses orteils
pour retirer ses sandales, une à une, s'assurant ainsi le silence absolu que
seuls ses pieds nus pouvaient lui offrir.
Il se glissa à pas feutrés dans
l'atrium et longea le mur en plâtre.
Il sentait son corps plein d'énergie -
revitalisé– prêt au combat.
Tous ses sens étaient tournés vers
cette porte ouverte et la lumière oscillante.
Seul l'un d'eux quitterait cette maison
en vie cette nuit et il le savait.
Ses muscles se décontractaient et se
renforçaient en même temps.
Sa respiration se stabilisait et
s'approfondissait et apportait de l'oxygène à ses muscles et à son esprit.
Le sang courrait dans ses veines et il
sentit son visage s'empourprer.
Il était prêt.
Il se déplaça avec
l’agilité d'une panthère jusqu'à ce qu'il soit près de la porte ouverte de la
chambre à coucher de son père.
Il jeta un oeil par
l'entrebâillement de la porte.
Plautianus tournait le dos
à l'entrée dans une attitude manifeste de dédain.
Il étudiait quelque chose
sur le mur au loin et Glaucus savait que c'était la fresque de Maximus.
"C'est tout à fait
merveilleux, n'est-ce pas?" S'adressa Plautianus à la fresque mais Glaucus
savait que ces mots étaient pour lui seul. "Il paraît si glorieux sur cet
étalon. Si général, si majestueux. Il aurait fait un excellent empereur,
n'est-ce pas?" Se moqua Plautianus.
Encore un hameçon que Glaucus refusa de
prendre.
Plautianus se tourna alors lentement et
le coeur de Glaucus manqua un battement quand il vit l'épée de son père dans la
main du prétorien.
Plautianus la balança lentement de
gauche à droite et la lame refléta la lueur de la torche comme autant d'éclairs
"Et cette épée est un
vrai souvenir, n'est-ce pas? Immortalisée dans la fresque. Sans conteste elle a
appartenu à Maximus - cadeau à un général aimé, " ricana Plautianus,"
de son empereur reconnaissant. Quelle histoire merveilleuse que celle de Marc
Aurèle et de l'héritier qu'il s’était choisi. Mais naturellement nous savons ce
qu’il en est advenu, n'est-ce pas? Et maintenant, tout ce qui reste du grand
homme sont cette fresque et quelques objets de sa vie de général comme cette
épée. Quelle pitié que toutes les deux soient détruites en compagnie de son
seul descendant en vie. Il sera effacé pour toujours de la chronique de
l'empire romain comme s'il n'avait jamais existé."
La tête de Glaucus commença à lui faire
mal sous l'impulsion de la violence de son sang circulant dans ses veines et,
de rage, il serra les mâchoires.
"Et même toi tu n'as jamais
utilisé son nom? Tu préfères l'anonyme 'Glaucus' à la place ainsi peu
connaîtront ton passé et la fin de la lignée de ton père et encore moins s'en
soucieront."
Plautianus se retourna vers la fresque
et sortit du champ de vision de Glaucus tout en continuant à parler.
"Oui la fresque et l'épée peuvent
être détruites facilement."
Il eut un rire de dément.
"Ne serait-ce pas prodigieusement
ironique si c'était la propre épée de ton père qui entamait le plâtre de sa
propre fresque avant de périr dans l'incendie qui ravagera cette maison jusqu'à
ses fondations?"
Quand un morceau de plâtre coloré vola
dans les airs avant de heurter le sol en marbre, hors de sa vue, Glaucus ne put
contenir plus longtemps sa fureur et bondit par l'embrasure de la porte. Il
plongea tête la première quand son pied se prit dans le fil tendu au bas des
montants de la porte. Il roula sur son dos juste à temps pour éviter le mortel
coup d'épée que lui lança le prétorien fou et assoiffé de vengeance
Il para le coup et les
lames en acier trempé chantèrent en harmonie parfaite avant de glisser sans
danger au loin sur les côtés.
Grognant, Glaucus se remit
sur ses pieds tout en se préparant à
intercepter un autre coup. Et celui-ci vint rapidement, et violemment
par l'intermédiaire de la force des deux bras du prétorien. Glaucus se courba
et pointa vers la poitrine de Plautianus mais sa lame glissa sur l'armure.
Glaucus heurta le sol et roula en
utilisant sa vitesse plus grande pour se remettre sur ses pieds à la droite de
son aîné tandis que Plautianus essayait de reprendre son souffle.
Il se dandina d'un pied sur l'autre en
cherchant le point faible de son adversaire. Alors il aperçut un bandage
ensanglanté sur sa jambe là où la flèche de Tacitus avait laissé sa marque.
Glaucus se fendit et, en même temps,
assena un coup à Plautanius, son épée pénétrant la
chair et blessant l'os.
Plautianus hurla et se plia en deux
sous la douleur exposant son cou non protégé.
Quoique légèrement déséquilibré,
Glaucus frappa à toute volée la chair exposée y ouvrant une blessure d'où
jaillit immédiatement un flot de sang pourpre.
Les mains du prétorien battirent l'air
et l'épée de Maximus vola à travers la pièce, atterrissant avec fracas contre
le mur du fond.
Glaucus se rua vers elle mais
Plautianus lui sauta sur le dos, l’envoyant au sol à plat ventre avec un
douloureux oumfp!
Il lutta pour respirer écrasé par la
masse imposante du commandant des prétoriens, son épée coincée sous lui et
l'autre hors de sa portée.
Plautianus empoigna les cheveux de
Glaucus et lui tira la tête en arrière exposant sa gorge vulnérable mais les
seules armes dont disposaient maintenant Plautianus étaient ses poings si bien
qu'il tapa la tête de Glaucus sur le sol en marbre encore et encore.
Des milliers d'étoiles explosèrent
devant les yeux de Glaucus qui essayait toujours d'atteindre l'épée de son
père, incapable de voir autre chose maintenant qu'une lueur aveuglante et le
sang qui coulait de son front dans ses yeux.
Sa tête fut tirée encore une fois en
arrière.
Glaucus savait qu'il perdrait
rapidement conscience et qu'il ne se réveillerait alors plus. Mais ses doigts
finirent par atteindre leur but et il rassembla la force qui lui restait pour
se débarrasser de son poids et de celui de son tourmenteur afin d'agripper la
poignée puis il lança l'épée en arrière vers le visage du prétorien.
Plautianus hurla à nouveau mais ne
relâcha pas sa prise sur les cheveux de Glaucus. Le jeune homme battit des pieds en avant et en arrière
cherchant une partie exposée du corps de l'homme et ses orteils trouvèrent.
Il les plongea dans la blessure de la
jambe aussi durement qu'il le put et Plautianus eut un hurlement d'agonie et
relâcha sa prise.
Glaucus le poussa sur le côté et se
tortilla pour se remettre sur ses pieds. Il chancela sous l'emprise d'un
vertige et tomba presque à genoux telle était sa douleur mais instinctivement
il recula quand Plautianus propulsa sa jambe dans le but de le renverser.
Glaucus essuya désespérément le sang
qui lui occultait la vue et chercha l'épée du prétorien. Il la trouva … mais
dans la main de Plautianus. Mais épuisé, et lourdement armé, le prétorien ne
tenait plus sur ses jambes et il glissa en arrière sur sa cuirasse laissant une
traînée de sang des blessures de sa jambe et de son cou.
Un autre vertige s'empara de Glaucus
mais cela ne l'empêcha de frapper en aveugle avec son épée qui rencontra
quelque chose et un autre cri de douleur vint de Plautianus
Glaucus dégagea ses yeux rapidement et
vit un Plautianus désarmé tenant sa main droite, du sang coulant en abondance
d'une profonde blessure.
Il était fini et tous les deux le
savaient.
Glaucus tendit lentement l'épée jusqu'à
ce que la pointe s'appuie sur la poitrine haletante de Plautianus.
Il fut soudain conscient de la présence
des autres mais ne se tourna pas vers eux.
Toute sa concentration, toute son
énergie était focalisée sur l'homme à sa merci.
Rassemblant ce qui lui restait de
force, Plautianus persifla une dernière insulte.
"Couard ... Glaucus... Glaucus le
couard."
Glaucus rejeta la tête en arrière, ses
narines palpitaient comme celles d'un loup sentant l'odeur de la mort
imminente.
"Glaucus c’est fini !"
Grogna-t-il. "Mon... nom... est... MAXIMUS!"
Ses mots se répercutèrent à travers
toute la maison et dans l'atrium et il regarda une dernière fois l'image de son
père avant d'enfoncer l'épée jusqu'à ce que la pointe de celle-ci résonne sur
le sol en marbre, après avoir transpercé le cou du prétorien.
Puis il succomba à la bienheureuse
inconscience et tomba dans les bras accueillants de ses proches.
Chapitre
85 - Guérison
Glaucus lutta contre le brouillard
abrutissant qui l’enveloppait et, lentement, se força à reprendre conscience.
Et lorsqu'il le fit une telle
douleur le transperça qu'il cru qu'il allait vomir.
Il lutta contre la faiblesse qui
étreignait ses membres et roula sur le côté en tenant son estomac. Alors,
seulement, il essaya d'ouvrir les yeux mais … il n'y parvint pas.
"Tes yeux sont gonflés, espèce
de fou. Si tu n'étais pas si mal en point avec ton visage tuméfié, noir et
bleu, je t'aurais probablement frappé moi-même. Tu avais dit que tu
m'attendrais." Dit Tacitus pas trop heureux de son jeune cousin.
"Désolé." Réussit à
grogner Glaucus tout en cherchant de l'air pour éloigner la nausée qui le
tenaillait.
"Non tu ne l'es pas mais
j'accepterai quand même tes excuses. Quand tu iras mieux tu devras nous
expliquer à tous pourquoi tu as agis aussi stupidement."
"Où suis-je?" Gémit
Glaucus.
"Tu es dans le lit du général
dans la chambre de ton père." Répondit Claudius. "La légion est
arrivée ce matin et le général Rufius a été assez gentil pour te laisser ici en
dépit du fait que tu as transformé sa maison en véritable boucherie."
"Plautianus?" Réussit à
demander Glaucus.
"Il est mort. Tu l'as tué et
son corps est en route pour Rome accompagné de deux cohortes de légionnaires
qui escortent également les autres prétoriens qui sont prisonniers."
Répondit Persius. "Le général Rufius a envoyé son légat pour expliquer à
Sévère que tu as agis en légitime défense en tuant son commandant des
prétoriens."
"Il s'en moque." Haleta
Glaucus puis il serra les dents pour essayer de calmer son estomac chamboulé.
"Tu te sens un peu malade,
n'est-ce pas?" Maintenant c'était au tour de Titus de le réprimander.
"Je ne me rappelle pas t'avoir éduqué à agir aussi stupidement."
Glaucus tressaillit.
"Mais tu avais raison."
Continua Titus. "Le Général Rufius m'a raconté qu'un décret en provenance
de Sévère était arrivé, il y a des semaines, pour arrêter Plautianus. Je pense
que tu l'as sauvé du problème de devoir lui-même exécuter l'homme."
Glaucus sentit une étreinte tendre
sur son épaule. "Mais maintenant ce dont tu as besoin c'est de
repos." Dit Titus gentiment. "Le médecin dit que tu souffres d'une
commotion et peut-être même d'une fracture du crâne. Ton nez est cassé aussi.
Tu ne pourras pas bouger avant un certain temps. Nous resterons ici dans les
baraquements avec les soldats ainsi nous pourrons être près de toi aussi
souvent que possible. J'ai envoyé un courrier en Espagne pour dire à la famille
que c'est fini. Bonne nuit Maximus."
Si les yeux de Glaucus n'avaient pas
été aussi gonflés ils se seraient ouverts tout grand.
"Maximus?"
"Oui, tu ne te souviens pas? Il
semblerait que tu aies enfin décidé d'assumer ton vrai nom et nous avons tous
décidé de t'appeler comme cela maintenant. Nous reviendrons demain. Repose-toi
bien."
Glaucus Maximus entendit les pas
quitter la pièce et la porte se fermer doucement.
Maximus … oui … il se rappelait
maintenant avoir crié son nom ... Maximus. Le temps était venu qu'il utilise
son vrai nom. Il était sûr maintenant que son père était d'accord avec sa
décision d'affirmer son vrai nom.
Maximus. Maximus
Decimus Glaucus.
Maximus.
Il plongea dans le sommeil.
Une semaine plus tard, il était
assis dans la cuisine de Katerina, faisant ses adieux à la jeune femme et à
Jonivus.
Il tournait le dos au feu, espérant
ainsi que l'ombre camouflerait les émotions intenses que son visage révélait
mais sa voix le trahissait et toutes les poitrines se serraient à la
perspective de ce départ.
Même s'il avait promis de revenir,
il savait que Jonivus pourrait ne plus être en vie lors de sa prochaine visite.
Katerina essaya d'amoindrir
l'intensité émotionnelle de la situation en plaisantant le jeune Espagnol sur
ses yeux verts encore cerclés de pourpre et tout gonflés mais cela n'empêcha
pas les larmes d'inonder ces mêmes yeux … ni d'ailleurs les siens.
"Tu rentres à la maison
maintenant, Maximus?" Demanda Jonivus qui adorait utiliser ce nom
fraîchement adopté aussi souvent qu'il le pouvait.
"Oui, j'ai négligé ma ferme
trop longtemps. L'Espagne me manque. Ma soeur me manque. J'ai l'impression
qu'elle s'y trouve en train de m'attendre en compagnie de son fiancé qu’elle a
du traîner dans son sillage. Julia sera là aussi. Je suis certain que nous
célèbrerons un mariage peu après mon retour."
"Et qu'en est-il de toi?"
Demanda Katerina en faisant sauter sur ses genoux l'enfant qui gloussait.
"Et qu'en est-il de ton propre mariage? Ne serait-il pas temps que tu
arrêtes d’errer à travers tout l'empire et que tu fondes une famille?"
Il haussa les épaules avec un
sourire désarmant.
"C'est quelque chose à laquelle
j'ai songé. J'avais tout le temps nécessaire pour le faire quand j'ai été
confiné dans ce lit une semaine. Nous verrons."
"Quoique tu fasses, cher
garçon, puissent les dieux te sourire." Murmura Jonivus et il serra le
jeune homme qu'il aimait tant contre lui pour probablement la dernière fois.
Deux semaines plus tard, en Gaule,
dans les collines noyées dans les brumes matinales, Glaucus, chevauchant Ultor,
se tenait dans les broussailles qui bordaient la piste et regardait la ferme
délabrée.
Tout était si calme … désert.
L'âne était parti. Il n'y avait plus
de poulets picorant et grattant le sol du champ.
Ultor était figé comme la pierre
avec seulement, de temps à autre, un tressautement convulsif pour déloger l'une
ou l'autre mouche qui l'agaçait et son calme ne faisait que souligner le vide irréel.
Le cœur de Glaucus devint lourd. Il
avait espéré qu'elle ne serait plus ici mais, maintenant, il était désespéré de
constater qu'elle n'y était plus.
Il dirigea son cheval sur la piste
et, au moment où il s'y engageait, une femme émergea des arbres portant un
lourd seau en bois sur sa hanche.
Elle se trouvait à une certaine
distance de lui mais il reconnut la robe brune rapiécée et son cœur s'emballa.
Elle s'arrêta soudain puis leva
lentement la tête et plongea ses yeux dans les siens.
Elle ne pouvait l'avoir entendu car
il n'avait pas fait le moindre bruit.
Elle repoussa une boucle auburn qui
errait sur son front et se pencha pour déposer le seau d'eau à terre puis sa
main se porta à son coeur.
Ses yeux n'avaient pas quitté les
siens.
Il encouragea du genou son cheval à
avancer jusqu'à ce qu'il soit à sa hauteur sans jamais que leurs yeux ne se
quittent.
"Je ne pensais pas que je te
reverrais." Enonça Clara, la tête levée vers lui.
"Je savais que je te reverrais."
Répliqua-t-il.
Elle le contempla pensivement.
"Tu as achevé ta quête?"
"Oui. C'est fini."
"Et, maintenant, tu es en route
vers ta maison."
"Oui."
"Glaucus," Murmura-t-elle
et sa main alla de son coeur à son estomac où des papillons commençaient à
voleter.
Il mit pied à terre et laissa tomber
les rênes en se rapprochant d'elle.
Elle était aussi petite que dans ses
souvenirs et il regarda par dessus sa tête.
"J'espérais que tu serais ici
tout en souhaitant, en partie, que tu n'y sois plus. Ton père?"
Clara jeta un oeil vers la maison.
"Il est malade. Très malade. Il
est tombé sur le sentier, il y a quelques mois et s'est cassé la hanche. Il
s’est alité et a ensuite développé du liquide dans la poitrine. Je peux
l'entendre quand il respire. Il tousse aussi beaucoup."
Ses mots furent aussi directs que le
regard qu'elle posa sur lui. "Le médecin dit qu'il ne passera pas
l'hiver."
"Je suis désolé."
"Désolé. Pourquoi?"
"Parce que son trépas te rendra
malheureuse et je ne veux pas que tu sois malheureuse."
"Je ... Je ne sais pas comment
je me sentirai quand le moment sera venu. Plus soulagée qu'autre chose,
j'imagine."
Elle rougit et secoua la tête.
"Oh quelle terrible chose à
dire."
"Non, pas du tout. Quintus est
peut-être ton père mais il n'a rien fait pour mériter ton amour. Tu fais tout
ce q'une fille peut faire et même plus. Tu n'as aucune raison de te sentir
désolée de ne pas l'aimer."
Elle jeta à nouveau un coup d'œil
vers la maison.
"C'est son temps. Il a vécu
assez longtemps."
Elle se tourna vers lui, une
soudaine urgence sur son visage.
"Attendras-tu que je lui ai
porté cette eau? Je vais faire du porridge. Tu en veux un peu?"
"Oui, j'attendrai mais j'ai
déjà mangé à l'auberge ce matin."
Il ne voulait absolument pas entamer
leur maigre provision.
"Vas-tu lui dire que je suis
ici?"
"Non ce ne serait pas une bonne
idée. Cela ne ferait que le bouleverser."
Elle lui indiqua deux rochers en
bordure de forêt.
"Tu peux t'installer là. Le
soleil va bientôt les atteindre et il fera plus chaud."
"Laisse-moi t'aider à porter
cette eau."
Elle le remercia d'un gentil
sourire.
"Ce n'est pas nécessaire. J'y
suis habituée." Et d'un balancement expert elle posa le seau sur sa hanche
et se dirigea vers la maison. Elle jeta de nombreux coups d'oeil derrière elle
pour se rassurer que sa présence était bien réelle.
Après un sourire en coin et avoir
rejeté ses tresses, elle se glissa à l'intérieur de la maison.
En son absence, Glaucus fit une
rapide inspection de la ferme. L'âne n'était nulle part visible mais il lui
restait quelques poulets.
Ils étaient derrière la grange dans
un enclos et n'avaient pas encore été libérés pour le picorage
du jour.
Il nota que l'enclos avait besoin de
réparation tout comme la grange qui semblait sur le point de s'effondrer.
De fortes chutes de neige avaient
partiellement écrasé le toit faisant porter une tension extrême sur les bords
qui avaient arraché leurs clous et glissé au petit bonheur un peu partout.
Il n'y avait pas d'autres animaux et
il doutait qu'elle et son père survivent à l'hiver qui approchait avec
seulement quelques poulets pour les nourrir.
Pas étonnant qu'elle soit si mince.
Elle nourrissait sans doute son père
d'abord avant de prendre ce qui restait pour elle-même et le vieil homme malade
était vraisemblablement incapable d'estimer combien leur situation était
vraiment extrême.
La maison n'était guère en meilleur
état.
Elle avait essayé de réparer le toit
en liant davantage de branches et de buissons mais il imaginait qu'une bonne
tempête devait tremper les pièces à l'intérieur faisant de cet endroit un lieu
en permanence humide et froid.
Certaines des planches des côtés
étaient pourries et moisies.
Quand il approcha de la porte il
s'arrêta abruptement et regarda un petit bouquet de fleurs séchées liée avec un
ruban souillé à un clou dépassant le chambranle de la porte. Un essai
d'apporter quelques couleurs dans sa vie? Quelque beauté?
Il faudrait une masse de travail
pour ramener cette petite ferme pathétique à un niveau raisonnable.
Glaucus regarda Ultor qui profitait
de sa liberté pour rechercher des touffes d'herbes grasses en bordure de la
forêt, écartant de son museau doux les herbes plus raides. Puis il alla vers
les rochers que Clara lui avait indiqués et se percha sur le plus haut faisant
face à la maison.
Il s’assit en entourant ses genoux
repliés de ses bras et se plongea dans ses pensées, une légère ride de souci
creusant son front.
Chapitre
86 - Clara
Glaucus fut tiré de ses rêveries par
le grincement des charnières de la porte et il leva les yeux. Il découvrit une
Clara très différente qui se dirigeait vers lui. Elle avait libéré ses cheveux
et les tenait écartés de son visage par un ruban bleu qu'elle avait noué
derrière ses oreilles.
Ils cascadaient dans son dos jusqu'à
sa taille mince en vagues luxuriantes d'acajou brillant qui se balançaient
quand elle marchait.
Ses mains serraient un châle bleu
ciel qui était drapé sur ses épaules et dont la frange chatouillait ses
poignets.
Cette couleur rehaussait et mettait
en valeur le roux de ses cheveux. Ses joues semblaient plus roses, ses yeux
couleur de miel plus brillants et ses pas plus légers.
Glaucus se mit debout pour
l'accueillir et tendit une main pour l'aider à le rejoindre sur le rocher.
Elle était sur le point d'accepter
son aide quand elle se mordit la lèvre et retira sa main qu'elle enfouit sous
son châle.
Glaucus comprit qu'elle était
embarrassée par sa peau rugueuse et ses ongles cassés résultats de si durs
labours alors, pour la réconforter, il lui sourit.
"Tu es splendide." Dit-il
en se rasseyant. "Cette couleur te va parfaitement."
Elle hésita avant de regarder ses
yeux ou d'accepter le compliment.
"Je l'ai acheté avec une partie
de l'argent que tu m'avais laissé. Il ne coûtait pas cher. Je l'ai acheté à un
marchand ambulant en ville au printemps dernier. C'est la première fois que je
le porte."
"Je voulais que tu dépenses cet
argent pour toi car tu mérites d'avoir de belles choses."
Il regarda la grange ruinée puis
revint à elle.
"Qu'est-il arrive à l'âne? Il
est mort?"
"Non ... J'ai du le
vendre."
Glaucus fronça légèrement les
sourcils et elle reprit sur un ton un peu défensif.
"Mon père avait besoin de
nombreux soins pour sa hanche puis de nombreux médicaments pour lutter contre
sa douleur constante. Cela a coûté beaucoup d'argent tout ce que tu avais
laissé et même plus."
Elle changea rapidement de sujet.
"Je ne veux plus parler de ma
situation. Raconte-moi ce qui t'est arrivé depuis que tu es parti d'ici. As-tu
trouvé Lucius?"
"Oui."
"Et?"
"Il est devenu un grand ami
mais ce n'est pas mon frère … il n'est pas le fils de Maximus."
"Donc... mon père a
menti."
Il acquiesça.
"Qui sait ce qui lui a fait
affirmer cela. Mais cela n'a plus d'importance. Je connais toute la vérité
maintenant."
Clara étudiait son visage pendant
qu'il parlait et nota les rides aux coins de sa bouche et entre ses sourcils et
aussi la cicatrice sur son front et la légère bosse sur son nez. Quoiqu'il ait
fait, où qu'il l'ait fait, ce ne fut pas facile pour lui.
"Raconte-moi davantage." Le
pressa-t-elle tout en allant se percher à ses côtés sur le rocher.
"Oui, j'aimerais tout te
raconter, tous les détails mais pas maintenant car je suis trop préoccupé par
ta situation."
Clara se força à sourire et tapota
ses cheveux.
"Je vais bien."
"Non c'est faux. Tu es plus
mince que la dernière fois que je t'ai vue, la ferme est en ruine et tu n'as
pas de provisions pour passer l'hiver. Clara tu ne peux rester ici."
"Mon père …"
Protesta-t-elle.
"Je sais que tu ne veux pas
quitter ton père et je ne veux pas en discuter mais ne peut-il être emmené en
ville où il sera plus près des soins dont il a besoin?"
"Où en ville?"
"L'auberge."
Clara était incrédule.
"Glaucus, je ne peux m'offrir
une chambre à l'auberge ou des soins médicaux!"
"Toi non mais moi je
peux."
Elle se leva brutalement et lui
tourna le dos, tout son corps était devenu rigide et sa voix se fit entêtée.
"Pourquoi ferais-tu cela tu
hais mon père?"
"Non plus maintenant. Je ne
hais plus personne."
Son corps s'infléchit.
"C'est le passé. De l'histoire
ancienne. Personne ne peut changer le passé. Il est temps de le laisser et de
regarder vers le futur."
Elle resserra le châle autour de ses
épaules.
"Je ne veux pas la
charité."
"Je ne suis pas en train de te
faire la charité. Je veux simplement aider un homme qui était un ancien ami de
mon père et je veux voir fleurir un sourire sur le magnifique visage de sa
fille."
Elle tourna la tête légèrement dans
sa direction, prête à écouter sa proposition mais pas encore totalement prête à
accepter son offre.
Glaucus s'empara d'une boucle de ses
cheveux et caressa les mèches soyeuses gentiment de ses doigts.
Elle frissonna.
"Nous avons un tas de choses en
commun toi et moi. Les vies de nos pères furent inextricablement mêlées et nos
vies, tout au moins jusqu'à maintenant, ont été gouvernées par les leurs, par
leurs choix, leurs failles, leurs actes.
Nous, d'autre part, n'avons guère eu
de choix. J'avais à découvrir ce qui était arrivé à mon père, ce qui ma conduit
à cette vie d'errant que j'ai menée ces dernières années et, toi, tu devais
prendre soin de ton père, ici, dans cette partie isolée de la Gaule. Mais
maintenant, j'ai bien l'impression que nous avons accompli tous les deux notre
destin et que, maintenant, nous pouvons librement choisir nos vies."
Quand elle parla sa voix était
emplie de larmes.
"Je ne suis pas libre."
"Pas encore. Bientôt."
"Ton père est mort en héros; le
mien meurt en disgrâce."
"Cela ne doit pas nous
affecter."
"Ah non? Tu peux proclamer ton
héritage tandis que moi je me sens encline à nier le mien. J'ai honte de mon
propre nom."
La main de Glaucus abandonna ses
cheveux pour toucher son châle sur lequel il tira gentiment jusqu'à ce qu'elle
finisse par se tourner vers lui, les yeux pleins de larmes.
"Alors change de nom." Lui
murmura-t-il.
"En quoi?"
"Prends le mien."
Le calme de Clara s'effondra et elle
sanglota,
"Tu ne sais pas ce que tu
dis."
"Bien sûr que si. J'ai pensé à
toi bien souvent au cours de ces derniers mois. Chaque femme que je rencontrais
je la comparais à Julia ou à ma sœur ou … à toi."
Elle commença à trembler.
Il essaya de l'attirer à lui mais
elle résista.
"Clara, tu as tant de qualités
que j'admire. Tu es forte, intelligente, pleine de ressources, indépendante, tu
as de l'esprit et tu es férocement loyale."
"Tu me fais ressembler à un
soldat." Hoqueta-t-elle.
Glaucus rit.
"Tu es aussi très belle et
chaleureuse et douce et aimante ... tout à fait femme... pas un soldat."
Elle refusait toujours d'aller vers
lui.
Il continua à essayer de la
persuader.
"Je ne veux pas d'une de ces
femmes gâtées, parfumées, couvertes de fard comme celles que j'ai côtoyées à
Rome. Nous sommes fait l'un pour l'autre, toi et moi. Nous sommes tous les deux
des fermiers quoique moi j'aime cela et que je suppose que tu dois le haïr."
"Je ne le déteste pas."
Dit-elle d'une toute petite voix. "C'est juste que c'est toujours si dur
et si solitaire."
Glaucus se leva de son rocher et,
doucement, lui saisit les épaules puis il approcha les lèvres de son oreille et
murmura.
"Cela n'a pas besoin d'être dur
ou solitaire. A ma ferme, il y a de nombreux ouvriers qui se partagent le
travail et la maison est pleine de femmes et d'enfants."
"Enfants?"
"Oui. De nombreux ouvriers sont
mariés. Les hommes travaillent dans les champs et les femmes à la cuisine ou
comme femmes de ménage. Ils ont des enfants qui vont à l'école dans ma
propriété et aident leurs parents après leurs études. Et il y a des chevaux,
des moutons, des chèvres, des poulets et toutes sortes d'animaux.
Les champs regorgent de blé. Les
arbres sont chargés de pommes et de poires. Les vignes embaument l'air.
C'est un bel endroit et bien plus
chaleureux qu'ici."
"Cela semble merveilleux."
Clara se laissa aller petit à petit
contre sa poitrine et il l'entoura de ses bras puis il laissa reposer sa joue
contre sa tête.
"Ca l'est … mais je veux
quelqu'un pour le partager avec moi."
"Tu voudras des enfants."
"Un peu, si possible."
Elle soupira.
"Glaucus, je suis
vieille."
Il la secoua gentiment.
"Tu dis n'importe quoi."
"Je suis plus âgée que
toi."
"Et alors?"
"Tu as besoin d'une fille qui
pourra te donner des douzaines d'enfants."
"Je ne veux pas des douzaines
d'enfants. Ils demanderaient trop de temps à ma femme et je veux qu'elle
partage son temps avec moi."
Elle ferma les yeux et frotta sa
joue contre sa poitrine.
"Cela semble incroyablement
merveilleux ... un peu comme un rêve."
Un peu comme ses rêves.
Elle avait rêvé de lui chaque jour
depuis qu'il était parti, éveillée et endormie.
"Ce n'est pas un rêve. C'est
très réel, … très possible. Mes oncles, mes cousins et un ami sont avec moi et
ils m'attendent à l'auberge. Ils peuvent nous aider à emmener ton père en ville
où il pourra être bien installé, au chaud et au sec pour le restant de ses
jours. Je louerai une infirmière pour lui. Tu resteras à l'auberge aussi."
Il regarda la maison par dessus sa
tête.
"Cet endroit ne vaut pas qu’on
s’y accroche."
Il jeta un oeil au sommet des arbres
où des feuilles montraient déjà les premières teintes jaunes.
"Il va bientôt faire froid et
tu seras au chaud là-bas. Il y aura aussi de la bonne nourriture."
"Et... et... tu vas retourner
en Espagne?"
"Non, je resterai avec toi ici.
Mes parents retourneront en Espagne près de leur famille. Nous pouvons nous
promener et apprendre à mieux nous connaître. Je pourrai te raconter tout ce
qui m'est arrivé. Il semble que je vais avoir besoin de temps pour te persuader
de devenir ma femme."
Elle fondit en sanglots et enfoui
son visage dans sa poitrine.
"Non... non..."
Sanglota-t-elle.
Ses espoirs s'envolèrent.
"Non... tu ne veux pas aller en
ville?"
"Non," Renifla-t-elle.
"Je n'ai pas besoin de temps pour me décider. Je veux être avec toi. Je
veux être ta femme."
Deux jours plus tard, Brennus
ouvrait le chemin suivi de Titus, Persius, Tacitus et Claudius qui descendaient
avec précaution la pente raide et sinueuse qui menait de la ferme au village,
portant la civière en toile qui contenait un Quintus moribond qui avait
simplement fermé les yeux et accepté sans faire d'histoires les arrangements.
Glaucus et Clara suivaient, Glaucus
menant Ultor qui portait des sacs et des paquets emplis des objets de la ferme
qui avaient de la valeur, sentimentale ou autre, comme des tapis faits à la
main par Clara.
Ils étaient de plus en plus à la
traîne, se tenant par la main quand la largeur du sentier le permettait et
échangeant de brefs baisers quand ils s'arrêtaient toutes les minutes.
Ultor renâcla avec impatience devant
leur attitude insensée.
Leurs rires combinés s'éleva
au-dessus du sentier et se perdit dans la cime des arbres et Glaucus savait que
quelque part, tout là haut, Maximus entendait leurs rires et … souriait.
FIN