Chapitre 81 – Pris au piège

"Je savais que tu viendrais ici pour te réjouir de ton petit triomphe à Rome !" Ricana le commandant des prétoriens. "Tu es si prévisible. Profites-en tant que tu peux, infâme vermisseau. Tu pensais vraiment que Rome était la fin de tout ceci? Espèce de fou! Je vais te faire payer la manière dont tu m’as humilié. Tu peux avoir mis cet idiot de Sévère sous ta coupe mais tu ne me commandes pas. Personne ne me donne des ordres!"

 

Lentement et douloureusement, Glaucus se mit à genoux puis hissa son corps qui lui semblait être en plomb au niveau du lit en cuir où il s’assit. Il n’avait l’énergie ni pour répondre ni pour regarder son adversaire.

 

"Tu pensais que c’était fini? Et bien c’est presque vrai. Ta vie va se terminer ici." Eructa Plautianus tout en arpentant l’espace devant la cellule, son armure grinçant macabrement. "Tu vas payer et chèrement ce petit épisode à Rome ... et tu vas le payer lentement et douloureusement jusqu’à ce que tu me supplies de te tuer."

 

Glaucus prit quelques profondes inspirations pour contrôler la nausée qui lui obstruait la gorge et il agrippa son estomac … ce faisant sa main rencontra tissu et non du cuir ! Il regarda autour de lui pour essayer de découvrir la cuirasse et l’épée de Maximus.

Elles n’étaient plus là ni l’une ni l’autre.

Il grogna et ferma les yeux.

 

"Mais je veux que tu sois suffisamment éveillé pour sentir la douleur que je vais t’infliger. Je veux que tu sentes tous les raffinements des tortures que tu vas subir."

La rage dans la voix de Plautianus avait été remplacée subitement par la satisfaction des réjouissances à venir. "Alors... repose toi. Je reviendrai pour toi quand il fera nuit."

Quelques instants plus tard, la porte extérieure de la prison fut refermée avec un bruit sourd et définitif.

 

Glaucus se laissa aller sur la couche et se couvrit les yeux avec son bras.

Que pouvait-il faire d’autre?

Il savait par expérience que crier ne servait à rien car les cris étaient absorbés par l’épaisseur des murs extérieurs de la forteresse.

Il ne voulait pas penser à ce que Plautianus avait prévu pour lui, aux tortures inhumaines qui avaient pu germer dans un esprit aussi malade.

En fait, il se faisait du souci pour ses parents.

Etaient-ils en sécurité ou bien incarcérés dans d’autres cellules attendant un sort semblable au sien?

Il pensa aux eunuques couverts d’or de Rome et frissonna puis il força son esprit à faire le vide.

 

"Glaucus? Glaucus?"

Il s’assit, confus. Qui pouvait bien l’appeler par son nom?

"Glaucus? "

Cela venait de la fenêtre extérieure.

Sa tête toujours martelant, il monta tant bien que mal sur sa couche et se hissa jusqu’au barreaux.

"Ici! Je suis ici! Aide-moi!"

"Dans quelle cellule es-tu?" Demanda la voix étouffée.

"Brennus, est-ce toi?"

"Oui. Jonivus a envoyé Katerina à l’auberge pour voir si tu y étais après que tu aies manqué le dîner. Il s’est rappelé ce qui t’était arrivé la dernière fois que tu es venu ici."

"Où es-tu?"

"Je suis le mur de la forteresse. J’ai grimpé sur une échelle."

"Par Jupiter, descends! Tu vas te faire avoir!" S’exclama Glaucus. "Les gardes vont te voir!"

"Ils sont en train de boire et de s’amuser. Personne ne fait attention. De plus, il fait presque noir et ils peuvent à peine m’apercevoir."

 

"Ce sont des prétoriens, Brennus, pas des soldats, et je suis tombé dans un traquenard. Plautianus est ici. Il a l’intention de me torturer et de me tuer. Il faut trouver un moyen de me faire sortir!"

Il prit une profonde inspiration pour tenter de maîtriser son angoisse puis demanda.

"Où sont les autres?"

"Ils sont en sécurité, à l’auberge où ils attendent des nouvelles. Ils sont très soucieux."

 

"Brennus, tu es armé?"

"J’ai une épée."

"J’en ai besoin. Tu peux me la passer ?"

"Je peux te la lancer si tu sais l’attraper. Je pense savoir quelle fenêtre est celle de ta cellule mais je n’en suis pas absolument certain."

 

Glaucus se mit sur la pointe des pieds mais ses doigts n’atteignaient toujours pas le rebord de la fenêtre.

De toute façon, même s’il pouvait les atteindre, il savait que les barreaux étaient bien en retrait par rapport au mur de la prison et que le mur avait au moins un bras d’épaisseur.

 

S’il voulait pouvoir s’emparer de l’épée il fallait qu’il aille au-delà.

Il regarda autour de lui pour essayer de trouver quelque chose pour grimper davantage mais ne trouva rien d’autre que la couche basse. Il sauta et ses doigts touchèrent le bord mais sans pouvoir agripper quoique ce soit et il retomba. Il réessaya avec le même résultat.

 

"Glaucus?"

"J’essaye d’atteindre la fenêtre, Brennus. Attends un peu."

Glaucus descendit de la couche et marcha jusqu’aux barreaux de la porte de la cellule d’où il observa le corridor.

Il était vide.

Pour la première fois, il réalisa qu’il n’avait pas été enfermé dans la même cellule que lors de son emprisonnement précédent.

Celle-ci était plus large et la porte était faite de barreaux espacés de haut en bas et non de fer solide avec une petite ouverture comme il s’en rappelait.

Le mur de sa cellule devait faire face aux murs de la forteresse cependant tout comme dans l’autre cellule.

 

Il prit une profonde inspiration et bondit des deux pieds sur la couche. L’impact fut si important que les lanières en cuir touchèrent le sol avant de se remettre en place, le propulsant vers le haut.

Il se tendit pour essayer de saisir les barreaux et ses doigts trouvèrent le métal froid et l’agrippèrent.

 

Lentement, il se hissa le long du mur, s’écorchant rudement les avant-bras et les genoux contre la pierre rugueuse.

La fenêtre de la cellule était trop peu profonde pour son corps si bien qu’il transféra son poids sur une main tandis qu’il tendait l’autre le plus loin qu’il pouvait au-delà des barreaux

"Brennus!" Grogna-t-il. "Jette-la dans ma main. Sois prudent !" Haleta Glaucus. "Tu dois l’envoyer juste entre mes doigts."

 

"Je vois ta main. Ne peux-tu la rapprocher davantage? Je crains que le glaive ne heurte le mur et ne tombe là où je ne pourrais le récupérer."

Glaucus grogna, souffrant de la tension dans ses bras.

"Je ne peux pas ! Lance-le simplement  doucement."

 

"Prêt"

Glaucus acquiesça.

"Oui!"

Il sentit le métal effleurer ses doigts et s’en empara fébrilement.

Il essaya d’agripper la pointe de la lame entre le pouce et l’index avant de, graduellement la prendre totalement en main.

 

Haletant, il tourna l ‘épée sur le côté et la laissa glisser à plat le long de son bras puis en grognant, il se laissa retomber sur la couche où il s’effondra avec un gémissement épuisé et douloureux, ses bras et ses jambes égratignés couverts de sang.

 

"Glaucus?"

 

Il se remit péniblement sur ses pieds et parla à la fenêtre.

"Je l’ai. Va chercher de l’aide … Mais, Brennus …"

"Oui?"

"Souviens-toi que ces soldats sont des prétoriens. Plautianus a le contrôle de la place. Sois prudent."

"Toi aussi."

Sur ces derniers mots, Brennus disparut.

Glaucus rangea l’épée verticalement entre la couche et le mur avec la poignée contre son dos.

Puis il s’assit et ferma les yeux pour essayer d’atténuer le martèlement dans son crâne et … attendit.

 

Chapitre 82 – Force et honneur

La cellule était presque entièrement plongée dans l’obscurité à l’exception d’un mince rayon de lune argenté qui passait à travers les barreaux

Les criquets stridulaient un chant solitaire dans l’herbe haute au-delà des murs et un hibou hululait quelque part dans le lointain – un cri obsédant.

Etait-ce un présage?

Glaucus s’efforça de se relaxer pour permettre à son corps de conserver son énergie mais son cœur martelait sauvagement envoyant, dans ses veines, des flots de sang qui cognaient ses tempes et faisaient  renaître, dans sa tête, la douleur qui s’était pourtant quelque peu atténuée.

 

Le sang sur ses avant-bras s’était coagulé et des croûtes commençaient à se former.

Maximus avait-il ressenti ce que lui ressentait en ce moment quand il avait été emmené pour être exécuté dans la forêt?

Avait-il les muscles et les nerfs tendus, prêts à entrer en action?

Avait-il les entrailles nouées et les paumes moites?

Maximus avait-il planifié son intervention ou avait-il simplement attendu que le moment d’agir se présente comme son fils était forcé de le faire maintenant?

Comment aurait-il géré cette situation?

 

"Père, sois avec moi aujourd’hui." Murmura Glaucus, "S’il te plait fortifie mon âme et guide ma main."

 

Loin dans le corridor une porte en fer claqua contre la pierre, l’écho se répercuta le long du mur et les vibrations se firent sentir jusque dans la couche.

Glaucus fut sur ses pieds en un éclair mais il força ses jambes à se plier et son corps à se rasseoir : il ne devait pas avoir l’air trop prêt.

 

Les lueurs blafardes des torches se réverbéraient faiblement sur les murs du corridor mais bientôt leur luminosité s’accrut au point de presque aveugler Glaucus quand ses visiteurs furent à hauteur des barreaux de sa cellule.

 

Il se protégea les yeux pour mieux voir.

Il s’attendait à voir Plautianus accompagné d’un détachement de ses hommes mais le commandant des prétoriens n’était pas parmi les quatre soldats qui s’étaient rassemblés derrière la porte, chacun brandissant une torche dont la lumière étirait leurs ombres dansantes telles d'inquiétantes formes démoniaques.

 

Les clés cliquetèrent contre les barres de la cellule.

"Debout!" Aboya un soldat.

Glaucus refusa d’obéir.

"Pourquoi faites-vous cela? Pourquoi lui obéissez-vous? Vous devez savoir que mon père a été lavé de toutes  les accusions concernant la mort de Marc Aurèle et que mon mandat d’arrêt a été annulé."

 

Un murmure amusé flotta parmi les soldats.

"Alors pourquoi aidez-vous Plautianus?" Demanda Glaucus.

"Pourquoi pas? C’est notre commandant." Répondit l’un des hommes.

 

Une forte odeur de vin atteignit les narines de Glaucus lui confirmant que les hommes étaient fortement imbibés d’alcool.

"L’Empereur est votre commandant et il a ordonné que je sois libre!"

 

"Idiot," cracha un autre homme. "On nous a promis notre poids en or si nous aidions Plautianus à exécuter ce qu’il veut. Qui peut faire mieux?"

Glaucus essaya d’imaginer comment se tirer d’affaires. Epée ou non, il n’avait aucune chance contre quatre hommes armés.

"Je ne vais nulle part avec vous."

 

Les gardes rirent.

"De bien braves mots pour quelqu’un dans ta position."

 

Un des gardes serra un barreau avec sa main quand il introduisit la clé dans la serrure et Glaucus bondit du lit l'épée levée et l'abattit sur les doigts exposés.

Du sang et de la chair volèrent et l’homme hurla de douleur. Il tomba sur ses compagnons lâchant sa torche. Celle-ci rebondit et brûla les jambes de deux soldats.

De fureur, le quatrième prétorien brandit son glaive à travers les barreaux de la cellule, dans une dérisoire tentative de venger ses compagnons blessés. Ses cris se mêlèrent à ceux des autres quand il empoigna ce qui restait de son avant-bras, sa main amputée, tenant toujours le glaive, gisait maintenant sur le sol à l’intérieur de la cellule.

 

Glaucus s’empara de l’épée et expédia d’un coup de pied la main saignante dans un coin de la cellule.

Il avait maintenant une épée dans chaque main, il haletait et le sang du prétorien inondait son visage et sa main.

Hurlant de terreur, le soldat manchot se rua vers la porte de la prison, suivi de près par le garde qui avait perdu ses doigts et par ceux qui avaient les jambes brûlées.

La porte claqua et un soudain silence tomba sur la prison uniquement brisé par le souffle tremblant de Glaucus. Sur le moment, il eut du mal à comprendre que le combat était terminé. Il avait gagné la première manche mais était toujours en prison. Plautianus avait toujours l'avantage.

Glaucus plia ses coudes, ses poignets et ses genoux pour essayer d'évacuer la tension de son corps et de rester alerte. Il devait être prêt pour ce qui risquait de se passer après.

 

Il lui sembla que des heures s'étaient écoulées quand il entendit la porte de la prison se rouvrir et des pas lourds approcher.

Un Plautianus sur pied de guerre se trouvait de l'autre côté de la porte de la cellule, flanqué de deux archers qui introduisirent délibérément lentement une flèche dans l'encoche et levèrent leur arc.

"Abaisse les épées et jette-les dans le corridor, la garde la première." Lui ordonna Plautianus impassible

"Non."

Plautianus regarda Glaucus comme s'il était un enfant éreintant.

"Tu as deux flèches pointées directement vers ton coeur. A mon ordre, les archers tireront."

Il baissa le menton et fixa son prisonnier.

"Baisse les épées."

Glaucus recula dans l'ombre près du lit sans quitter Plautianus des yeux.

"Non."

"Idiot!" Eructa le commandant des prétoriens.

 

"Restez en position." Ordonna-t-il aux gardes puis il disparut dans le corridor dont il revint quelques instants plus tard, traînant Brennus par un bras.

Le jeune homme terrifié trébucha et tomba à genoux mais Plautanius le hissa sur ses pieds et pointa la lame de son poignard sur la poitrine du garçon.

"Maintenant, abaisse les épées et jette-les à travers les barreaux, la garde en avant."

 

Les yeux de Brennus étaient grand ouverts tandis qu'il plaidait en silence le pardon de Glaucus.

Glaucus, lentement, abaissa les épées et se courba pour les déposer sur le sol en pierre.

Pendant qu'il le faisait, une flèche siffla au-dessus de sa tête.

Thhhhhump!

Elle entra, avec un son mat, dans la poitrine à découvert d'un des archers qui fut propulsé par l'impact contre le mur et dont les yeux, maintenant sans vie, exprimaient toute l'incrédulité.

Thhhhump!

L'autre archer fut terrassé avant de pouvoir réagir, sa flèche inutile tombant sur  le sol.

 

Accroupi, Glaucus regarda la fenêtre de la cellule d'où étaient venues les flèches mortelles.

Plautianus chercha un refuge quand une autre flèche surgit de la fenêtre. Il glissa sur la pierre souillée de sang et tomba lourdement, perdant sa prise sur Brennus et les clés de la prison.

Il essaya de reprendre le contrôle des deux mais en vain.

 

Brennus se jeta sur Plautianus et envoya les clés dans la cellule juste avant qu'un poing couvert de cuir ne s'abatte sur sa mâchoire.

Le corps du garçon fut expédié dans un coin où il glissa le long d'un mur avant de s'effondrer sans vie sur le sol.

 

Glissant sur son ventre tel un serpent, Plautianus projeta sa main à l'intérieur de la cellule pour tenter de récupérer les clés mais elles se trouvaient déjà dans la main de Glaucus et le commandant des prétoriens n'eut que le temps de retirer sa main avant que l'épée de Glaucus, s'abattant, touche le sol manquant de peu les doigts de son adversaire.

 

Enragé, Plautianus essaya de se mettre debout mais du se recoucher à plat ventre quand une volée de flèches fut tirée dans sa direction.

Il se couvrit la tête de ses mains quand les flèches heurtèrent son armure mais hurla quand l'une d'elles s'enfonça juste au-dessus de son genou gauche.

"Gardes! Gardes!" Cria-t-il.

Glaucus luttait contre la serrure de la porte de sa cellule tandis que Plautianus se hissait sur les genoux puis sur les pieds et se ruait vers la porte de la prison.

Sa main s'était à peine posée sur le bouton que Glaucus était sur lui, lui faisant faire volte-face et lui envoyant la garde de l'épée sous le menton.

La tête de Plautianus fut projetée en arrière et, sous l’impact, ses yeux roulèrent dans leur orbite.

 

Etourdi, le prétorien tomba à genoux.

Il leva lentement le regard et surprit Glaucus en train de le dominer, la pointe acérée de son épée naviguant devant ses yeux.

Alors, lentement, Plautianus tendit les bras en supplication.

"Tuerais-tu un homme à genoux?"

"Debout."

 

"Tu ferais mieux de songer à tout ceci, Glaucus. Si tu tentes de quitter cette prison, tu seras instantanément arrêté par une flèche ou une épée, peu importe ce qui me sera arrivé."

"Je pense que non."

 

Plautianus ricana.

"Oh, tu penses que tes amis vont t'aider, n'est-ce pas? L'un gît à terre derrière moi et les autres ne font pas le poids devant mes hommes … "

"Quels hommes?" L'interrompit Glaucus. "Tu veux parler de ces hommes qui sont en train de tambouriner sur cette porte pour essayer de te sauver?"

Glaucus tourna légèrement la tête et leva un sourcil comme s'il écoutait attentivement

"Oh Je n'entends absolument personne."

Il eut un sourire mauvais.

"J'ignore ce qui est en train de se passer au-dehors mais je sais ce qui va se passer juste entre toi et moi, ici. Juste entre nous deux et je sais que j'ai l'approbation des Dieux et de l'empereur."

 

"L'empereur ne t'admire pas."

"Peut-être mais il t'aime encore moins. Il était particulièrement désappointé, tu sais, quand je ne t'ai pas tué à Rome. Il me récompenserait probablement si je le débarrassais de toi maintenant."

 

Plautianus se remit lentement sur ses pieds et Glaucus recula de quelque pas, les deux épées prêtes à entrer en action.

"Il risque de ne pas pouvoir te récompenser avant longtemps. Tu vois, l'empereur Septime Sévère est sur le point de perdre ce titre de la même manière qu'il l'a conquis."

"Qu'essaies-tu de me dire?" Demanda Glaucus suspicieux.

"Un empereur est puissant tant qu'iI est soutenu par ses armées et ses armées détestent Sévère maintenant."

"Et qui va réclamer le trône?"

"Moi bien sûr. Les plans sont déjà en cours."

 

Le rire de Glaucus se répercuta sur les murs du corridor.

"Toi! Tu penses que les armées vont te soutenir? Pourquoi le feraient-elles?"

"Pour l'argent. Les armées sont loyales à celui qui les paie bien."

"Tout comme tu as payé tes hommes pour me capturer?"

"Bien sûr. Les soldats feraient tout pour de l'argent."

"Pas tous les soldats." Gronda Glaucus.

"Oh oui, j'oubliais ton grand et glorieux père." Plaisanta Plautianus. "Un homme mort en esclave dans une arène  dont le sable était imbibé de son propre sang."

"Mon père était un homme honorable." Assena Glaucus tout en agitant le bout d'une des épées sous le nez de Plautianus.

"Un homme honorable et … mort. A quoi bon l'honneur si tu es mort?"

"L'honneur est tout."

"La puissance est tout!"

"La puissance sans l'honneur n'est rien!"

 

Plautianus ricana.

"Je vois que nous ne serons jamais d'accord sur ce point."

Il s'accota à la porte et se croisa les bras.

"Et maintenant on fait quoi? Tu vas tuer un homme désarmé? Ce serait un meurtre, tu sais. Il n'y a pas d'honneur dans un meurtre."

Il jeta un coup d'oeil à l'épée que Glaucus serrait dans sa main gauche.

"Pourquoi n'élèverions-nous pas le débat quelque peu?"

 

Chapitre 83 – La confrontation

"Glaucus ne lui donne pas d'épée."

Glaucus se tourna légèrement vers Brennus qui avait fini par recouvrer ses esprits, pour lui montrer qu'il l'avait entendu mais ne quitta pas des yeux les traits sauvages de l'homme qu'il tenait à la pointe de son glaive.

"Tu vas bien?" Demanda-t-il à son jeune ami qui lui était toujours dissimulé par l'obscurité.

"Si tu lui donnes une épée, tu prends trop de risques." Répliqua Brennus en ignorant la question de Glaucus.

Il se faufila en cherchant à tâtons dans l'obscurité une torche abandonnée même s'il n'avait aucune idée de comment la rallumer.

Plautianus ricana dans le clair de lune.

"De brave mots pour un garçon se tenant en sécurité dans l'ombre."

Il fit à nouveau un mouvement de la tête en direction de la main gauche de Glaucus.

"Et alors ce sera quoi? Un combat loyal ou un meurtre?"

 

Mais Brennus ne se cachait pas.

Il avait trouvé une des torches des prétoriens et contemplait avec soulagement la braise qui rougeoyait toujours à son extrémité.

Il souffla délicatement dessus et elle crépita avant de s'atténuer à nouveau.

Transporté de joie, il se précipita vers Glaucus qui se tenait rigide.

Brennus savait que son ami ne prendrait pas le risque de combattre Plautianus en n'y voyant rien. Alors le garçon leva la torche à hauteur de l'épaule de Glaucus et souffla sur l'étincelle avec détermination.

Rapidement, celle-ci flamba en une belle flamme et, surpris par cette soudaineté, Glaucus sauta sur le côté pour éviter d'avoir la figure brûlée.

 

La piqûre de l'épée quittant tout aussi soudainement son cou, Plautianus, rapidement, fit sauter le loquet et insinua son corps par la porte. Se déplaçant avec une rapidité remarquable pour un homme de sa corpulence, il fut vite avalé par l'obscurité de la prison puis se perdit dans les hautes herbes.

 

Momentanément aveuglé par la lumière de la torche, Glaucus ne s'aperçut pas tout de suite que Plautianus était parti puis il entendit le bang de la porte et senti l'air frais de la nuit sur ses jambes.

Poussant sur le côté un Brennus contrit, il bondit en avant, épées brandies, mais seuls les ténèbres l’accueillirent.

Il écouta attentivement mais même les criquets se taisaient maintenant, réduits au silence par la brusque intrusion dans leur territoire.

Glaucus serra les dents de frustration car il savait qu'il serait fou de vouloir poursuivre son adversaire là où il pourrait s’embusquer.

"Damnation!" Jura-t-il. "Damnation! Damnation!"

 

Brennus parla placidement dans son dos.

"Je t'ai distrait. Je … Je suis désolé. Je vais essayer de réparer."

 

Glaucus continuait à scruter les ombres en vain.

"Tu m'as sauvé la vie grâce à ta bravoure, Brennus. Tu n'as aucune raison de t'excuser."

"Je … J'étais inquiet que tu ne fasses quelque noble action comme lui donner une épée."

 

Glaucus ne confia pas à son jeune ami qu'il l'avait sérieusement envisagé et il tendit, à la place le glaive à Brennus avant de changer de sujet de conversation.

"Où sont mes oncles et mes cousins? Est-ce Tacitus qui a tiré par la fenêtre?"

"Oui, c'est lui. Ils pensaient qu'il était le meilleur tireur après toi."

"Tacitus, tu es toujours là?" Cria Glaucus. "Je suis dehors et tu peux descendre. Sois prudent néanmoins car Plautianus rode toujours dans les environs."

 

Il se tourna vers Brennus et baissa la voix. "Et les autres?"

"Ton oncle Titus est parti du côté du fleuve pour essayer de trouver la légion. Persius et Claudius sont ici quelque part."

Il scruta l'obscurité en direction de la porte.

"Ils devaient essayer de garder occupé le reste des prétoriens. Je ne sais pas ce qui s'est passé car c'est anormalement calme."

"Ils sont très en sous nombre." Souligna Glaucus gravement.

"Oui mais eux sont sobres." Rétorqua Tacitus joyeusement en tournant le coin de la prison. "Ce qui n'est sûrement pas le cas des prétoriens."

Il mit l'arc par dessus son épaule et embrassa ce cousin qu'il aimait comme un frère.

 

"Merci, Tacitus." Murmura Glaucus.

"De rien. Tu aurais fait pareil pour moi."

Tacitus ébouriffa les boucles en bataille du jeune homme.

"Comment as-tu fait pour réussir des tirs si difficiles de …" Commença Glaucus avant que Brennus le coupe d'une voix excitée.

"Regardez! Par-là." Dit-il en indiquant la porte de la forteresse. "Une torche! Deux torches! Elles bougent!"

 

Les trois hommes étudièrent les flammes qui s'agitaient.

"Ce pourrait être un piège." Dit Glaucus. "Et je n'ai aucune envie de retomber dans un autre. Restez calmes et laissez-les établir le contact les premiers."

"D'accord." Accepta Tacitus.

Brennus, quant à lui, resta sagement silencieux.

 

Les trois hommes, épaules contre épaules, attendirent en silence que les torches qui se balançaient approchent davantage.

Finalement, une voix émergea de l'obscurité.

"Tacitus? Glaucus!"

"C'est Claudius." Rit Tacitus et il déposa son arc à terre. Glaucus sentit se relâcher les muscles de ses épaules et se prépara à accueillir son oncle et son cousin.

Eclairés par trois torches, les hommes échangèrent une rapide salutation puis Glaucus décrivit ce qui venait de se passé dans la prison, passant sous silence les circonstances qui avaient permis à Plautianus de s'échapper. Il demanda, ensuite, aux autres ce qu'ils avaient fait.

 

"Ce fut relativement simple." Rit Persius. "Les prétoriens étaient complètement ivres et ça a été facile de les berner. Nous avons trouvé les soldats de la légion, ceux qui devaient garder la porte, liés et bâillonnés. Nous les avons libérés et ils sont de retour à leur poste tandis que les prétoriens ont pris la leur."

"Donc la porte est sûre?" Demanda Glaucus. Devant l'acquiescement de Persius, il continua. "Alors dis aux légionnaires de ne laisser personne quitter la forteresse. Personne. Des gardes sur tous les murs. Plautianus est ici quelque part et j'ai l'intention de le trouver. Je dois terminer ceci, ici et maintenant, autrement je ne serai jamais quitte de lui tant qu'un de nous deux sera en vie."

Il regarda encore les longues herbes derrière la prison. "Il est blessé mais toujours dangereux."

 

Glaucus se retourna vers ses parents.

"Persius, retourne à la porte et restes-y. Brennus, tu vas avec lui. Claudius, va en ville chercher des renforts qui sait combien de temps il faudra à la légion pour revenir. Tacitus, viens avec moi. J'ai besoin de ton talent d'archer."

 

Tous les hommes hochèrent la tête car aucun ne remettait en question l'autorité du jeune homme et ils s'en allèrent chacun de leur côté.

 

"Où allons-nous, Glaucus? Où penses-tu qu'il se trouve?" Demanda Tacitus en marchant aux côtés de son cousin.

"Mon pressentiment est qu'il se trouve dans le praetorium. Il y a des armes là-bas."

"Tu penses qu'il est allé chercher une arme? Ne se cache-t-il pas tout simplement?"

"Il sait qu'il n'y a pas d'endroit pour lui se cacher parce que je le trouverai dussè-je retourner cet endroit, pierre par pierre."

Accroupis, les cousins étudièrent la porte fermée du praetorium à la lueur argentée de la lune.

 

Le praetorium était une forteresse dans la forteresse, l'endroit où le général et ses légats vivent et où les armes sont stockées.

Si Plautianus s'y trouvait, il avait accès à toutes les armes que la légion n'avait pas emportées avec elle.

 

Le mur imposant était impénétrable et menaçant et celui qui se trouvait à l'intérieur avait un avantage évident. Il pouvait se tenir immobile au sommet du mur et faire régner la terreur sur quiconque essayerait d'entrer.

 

"Nous n'avons pas intérêt à essayer de franchir la porte car il pourrait nous tendre une embuscade." Murmura Glaucus. "Nous devons franchir le mur quelque part."

"Comment? Il doit bien faire trois fois ma taille et je ne vois aucun arbre qui pousse tout près."

"Il doit y avoir un autre chemin. Que se passerait-il si les envahisseurs entrent dans la forteresse et piègent le général ici? Il doit y avoir un chemin pour s'échapper. Il est certain que les constructeurs y ont pensé."

 

Tacitus approuva.

"Ca parait sensé mais je doute qu'il soit aisé à trouver alors de nuit …"

"Je voudrais que Jonivus soit là. Il pourrait nous le dire. Il l'a probablement construit ... attends! Il a construit la maison de mon père. Il m'a montré où le fourneau était enterré C'est là où ma mère et mon frère se sont tenus cachés durant l'invasion avec Persius."

Soudain réconforté, Glaucus donna une tape sur l'épaule de son cousin.

"Tacitus, retourne à la porte principale et ramène Persius. Nous avons besoin de son aide."

 

Tacitus hésita car il ne voulait pas laisser Glaucus seul.

"D'accord." Dit-il à contrecoeur. "Mais tu ne fais rien avant que nous soyons de retour."

Glaucus accepta et Tacitus s'en alla, sa forme voûtée rapidement avalée par l'obscurité.

 

Seul maintenant, Glaucus se tenait dans les ombres des murs du praetorium dont la texture rugueuse apparaissait clairement sous la lumière diffuse de la lune.

Son père avait vécu ici ainsi que sa mère et son frère un petit temps. Les précieuses fresques que sa mère avait peintes se trouvaient à l'intérieur de la maison de son père, témoignages de son amour pour son mari.

 

Soudain Glaucus bondit sur ses pieds, la tête lui tourna et il du chercher appui contre le mur. Les fresques. Plautianus serait-il maléfique au point de les détruire à nouveau?

Bien sûr qu’il le ferait.

 

Le coeur battant la chamade, Glaucus se laissa glisser lentement sur ses talons et pressa son dos contre la pierre froide.

Les fresques. Les fresques si précieuses.

Elles étaient le seul témoignage public de l'existence de son père. Le seul témoignage public de la grandeur de Maximus et de ses sacrifices pour Rome.

Glaucus se remit sur ses pieds puis avança en rasant le mur jusqu'à la porte en bois. Il s'arrêta et regarda vers le haut, s'attendant presque à ce qu'une pluie de flèches lui tombe sur la tête.

 

Tout était calme.

 

Il fit un pas déterminé en avant et poussa la porte. Celle-ci grinça sur ses gonds en une bienvenue lugubre.

 

Chapitre 84 - Le Praetorium

Son esprit était en ébullition – une partie de celui-ci lui criait qu'il commettait une folie tandis que l'autre partie le pressait à agir.

Mais son inquiétude pour les fresques surmonta ses craintes pour sa propre sécurité et il franchit la porte et la referma derrière lui. Le grincement des charnières annonça son arrivée.

Rapidement, il chercha refuge contre le mur du bâtiment le plus proche et se colla à lui tandis qu'il essayait de contrôler sa respiration.

Les articulations de ses doigts étaient blanches tellement il serrait le pommeau du glaive dans sa main. L'épée d'un prétorien … pas celle de son père.

 

L'épée de Maximus.

 

Est-ce que Plautianus l'avait aussi?

 

Cette nouvelle anxiété le confirma dans sa décision à passer à l’action et il se faufila d'une ombre de bâtiment à l'autre sans rencontrer de résistance, jusqu'à ce qu'il aperçoive le coin de la maison du général juste au-delà de l'édifice où il se tenait.

Il passa le dos de sa main sur ses yeux pour essuyer la sueur qui les lui piquait et fut tout étonné quand il s'aperçut qu'elle était fermée en poing.

Il força ses doigts à s'ouvrir et les bougea pour les assouplir puis fit de même avec ses genoux.

Il ne pouvait se permettre d'être handicapé par sa propre rigidité.

 

Il prit trois grandes inspirations puis observa les alentours de la maison que Jonivus avait construite pour son père.

Elle semblait étrangement sans vie et enveloppée d'un silence pesant.

Son désespoir le pressait à agir tout de suite mais cette fois son esprit prit le dessus et il ne bougea pas, évaluant, méticuleusement, la situation.

 

Une faible lueur illuminait le ciel à l'Est et Glaucus réalisa que l'aube était toute proche.

Est-ce que la luminosité croissante allait augmenter ou amoindrir ses chances contre Plautianus?

 

Bien que Glaucus soit déjà venu plusieurs fois ici il n'en connaissait pas chaque recoin alors que Plautianus devait les connaître et Glaucus décida que l'aube lui donnerait un net désavantage.

Poussé à agir une fois de plus, il franchit la route et s'aplatit contre le mur de la maison puis, lentement, rasa les pierres grises jusqu'à ce qu'il atteigne un autre coin. Il leva les yeux vers les hautes fenêtres de la chambre de son père et … vit la faible lueur qui les éclairait de l'intérieur.

 

Plautianus était à l'intérieur. Cela ne faisait plus le moindre doute.

Glaucus s'avança sur la pointe des pieds le long du mur, sous les fenêtres, pour atteindre la façade de la maison … la porte était ouverte.

 

Comme le chant irrésistible d'une sirène, le portique ouvert le pressait d'avancer sans retard jusqu'à ce qu'il se trouve sur le seuil, l’épée appuyée contre sa poitrine.

Là, sur le sol, au milieu de l'atrium, se trouvait la cuirasse de gladiateur de son père aux figurines argentées qui, illuminées par la lumière jaune de la torche rayonnant par la porte ouverte de la chambre de son père, paraissaient dorées.

La cuirasse était clairement un appât dont se servait Plautianus.

Glaucus se força à l'ignorer.

 

Avec précaution, il utilisa ses orteils pour retirer ses sandales, une à une, s'assurant ainsi le silence absolu que seuls ses pieds nus pouvaient lui offrir.

Il se glissa à pas feutrés dans l'atrium et longea le mur en plâtre.

Il sentait son corps plein d'énergie - revitalisé– prêt au combat.

Tous ses sens étaient tournés vers cette porte ouverte et la lumière oscillante.

 

Seul l'un d'eux quitterait cette maison en vie cette nuit et il le savait.

Ses muscles se décontractaient et se renforçaient en même temps.

Sa respiration se stabilisait et s'approfondissait et apportait de l'oxygène à ses muscles et à son esprit.

Le sang courrait dans ses veines et il sentit son visage s'empourprer.

Il était prêt.

 

Il se déplaça avec l’agilité d'une panthère jusqu'à ce qu'il soit près de la porte ouverte de la chambre à coucher de son père.

Il jeta un oeil par l'entrebâillement de la porte.

Plautianus tournait le dos à l'entrée dans une attitude manifeste de dédain.

Il étudiait quelque chose sur le mur au loin et Glaucus savait que c'était la fresque de Maximus.

"C'est tout à fait merveilleux, n'est-ce pas?" S'adressa Plautianus à la fresque mais Glaucus savait que ces mots étaient pour lui seul. "Il paraît si glorieux sur cet étalon. Si général, si majestueux. Il aurait fait un excellent empereur, n'est-ce pas?" Se moqua Plautianus.

 

Encore un hameçon que Glaucus refusa de prendre.

Plautianus se tourna alors lentement et le coeur de Glaucus manqua un battement quand il vit l'épée de son père dans la main du prétorien.

 

Plautianus la balança lentement de gauche à droite et la lame refléta la lueur de la torche comme autant d'éclairs

"Et cette épée est un vrai souvenir, n'est-ce pas? Immortalisée dans la fresque. Sans conteste elle a appartenu à Maximus - cadeau à un général aimé, " ricana Plautianus," de son empereur reconnaissant. Quelle histoire merveilleuse que celle de Marc Aurèle et de l'héritier qu'il s’était choisi. Mais naturellement nous savons ce qu’il en est advenu, n'est-ce pas? Et maintenant, tout ce qui reste du grand homme sont cette fresque et quelques objets de sa vie de général comme cette épée. Quelle pitié que toutes les deux soient détruites en compagnie de son seul descendant en vie. Il sera effacé pour toujours de la chronique de l'empire romain comme s'il n'avait jamais existé."

 

La tête de Glaucus commença à lui faire mal sous l'impulsion de la violence de son sang circulant dans ses veines et, de rage, il serra les mâchoires.

"Et même toi tu n'as jamais utilisé son nom? Tu préfères l'anonyme 'Glaucus' à la place ainsi peu connaîtront ton passé et la fin de la lignée de ton père et encore moins s'en soucieront."

 

Plautianus se retourna vers la fresque et sortit du champ de vision de Glaucus tout en continuant à parler.

"Oui la fresque et l'épée peuvent être détruites facilement."

Il eut un rire de dément.

"Ne serait-ce pas prodigieusement ironique si c'était la propre épée de ton père qui entamait le plâtre de sa propre fresque avant de périr dans l'incendie qui ravagera cette maison jusqu'à ses fondations?"

 

Quand un morceau de plâtre coloré vola dans les airs avant de heurter le sol en marbre, hors de sa vue, Glaucus ne put contenir plus longtemps sa fureur et bondit par l'embrasure de la porte. Il plongea tête la première quand son pied se prit dans le fil tendu au bas des montants de la porte. Il roula sur son dos juste à temps pour éviter le mortel coup d'épée que lui lança le prétorien fou et assoiffé de vengeance

 

Il para le coup et les lames en acier trempé chantèrent en harmonie parfaite avant de glisser sans danger au loin sur les côtés.

Grognant, Glaucus se remit sur ses pieds tout en se préparant à  intercepter un autre coup. Et celui-ci vint rapidement, et violemment par l'intermédiaire de la force des deux bras du prétorien. Glaucus se courba et pointa vers la poitrine de Plautianus mais sa lame glissa sur l'armure.

 

Glaucus heurta le sol et roula en utilisant sa vitesse plus grande pour se remettre sur ses pieds à la droite de son aîné tandis que Plautianus essayait de reprendre son souffle.

 

Il se dandina d'un pied sur l'autre en cherchant le point faible de son adversaire. Alors il aperçut un bandage ensanglanté sur sa jambe là où la flèche de Tacitus avait laissé sa marque.

Glaucus se fendit et, en même temps, assena un coup à Plautanius, son épée pénétrant la chair et blessant l'os.

Plautianus hurla et se plia en deux sous la douleur exposant son cou non protégé.

Quoique légèrement déséquilibré, Glaucus frappa à toute volée la chair exposée y ouvrant une blessure d'où jaillit immédiatement un flot de sang pourpre.

Les mains du prétorien battirent l'air et l'épée de Maximus vola à travers la pièce, atterrissant avec fracas contre le mur du fond.

 

Glaucus se rua vers elle mais Plautianus lui sauta sur le dos, l’envoyant au sol à plat ventre avec un douloureux oumfp!

Il lutta pour respirer écrasé par la masse imposante du commandant des prétoriens, son épée coincée sous lui et l'autre hors de sa portée.

Plautianus empoigna les cheveux de Glaucus et lui tira la tête en arrière exposant sa gorge vulnérable mais les seules armes dont disposaient maintenant Plautianus étaient ses poings si bien qu'il tapa la tête de Glaucus sur le sol en marbre encore et encore.

 

Des milliers d'étoiles explosèrent devant les yeux de Glaucus qui essayait toujours d'atteindre l'épée de son père, incapable de voir autre chose maintenant qu'une lueur aveuglante et le sang qui coulait de son front dans ses yeux.

Sa tête fut tirée encore une fois en arrière.

Glaucus savait qu'il perdrait rapidement conscience et qu'il ne se réveillerait alors plus. Mais ses doigts finirent par atteindre leur but et il rassembla la force qui lui restait pour se débarrasser de son poids et de celui de son tourmenteur afin d'agripper la poignée puis il lança l'épée en arrière vers le visage du prétorien.

Plautianus hurla à nouveau mais ne relâcha pas sa prise sur les cheveux de Glaucus. Le jeune homme  battit des pieds en avant et en arrière cherchant une partie exposée du corps de l'homme et ses orteils trouvèrent.

Il les plongea dans la blessure de la jambe aussi durement qu'il le put et Plautianus eut un hurlement d'agonie et relâcha sa prise.

Glaucus le poussa sur le côté et se tortilla pour se remettre sur ses pieds. Il chancela sous l'emprise d'un vertige et tomba presque à genoux telle était sa douleur mais instinctivement il recula quand Plautianus propulsa sa jambe dans le but de le renverser.

 

Glaucus essuya désespérément le sang qui lui occultait la vue et chercha l'épée du prétorien. Il la trouva … mais dans la main de Plautianus. Mais épuisé, et lourdement armé, le prétorien ne tenait plus sur ses jambes et il glissa en arrière sur sa cuirasse laissant une traînée de sang des blessures de sa jambe et de son cou.

 

Un autre vertige s'empara de Glaucus mais cela ne l'empêcha de frapper en aveugle avec son épée qui rencontra quelque chose et un autre cri de douleur vint de Plautianus 

 

Glaucus dégagea ses yeux rapidement et vit un Plautianus désarmé tenant sa main droite, du sang coulant en abondance d'une profonde blessure.

Il était fini et tous les deux le savaient.

Glaucus tendit lentement l'épée jusqu'à ce que la pointe s'appuie sur la poitrine haletante de Plautianus.

Il fut soudain conscient de la présence des autres mais ne se tourna pas vers eux.

 

Toute sa concentration, toute son énergie était focalisée sur l'homme à sa merci.

 

Rassemblant ce qui lui restait de force, Plautianus persifla une dernière insulte.

"Couard ... Glaucus... Glaucus le couard."

 

Glaucus rejeta la tête en arrière, ses narines palpitaient comme celles d'un loup sentant l'odeur de la mort imminente.

"Glaucus c’est fini !" Grogna-t-il. "Mon... nom... est... MAXIMUS!"

Ses mots se répercutèrent à travers toute la maison et dans l'atrium et il regarda une dernière fois l'image de son père avant d'enfoncer l'épée jusqu'à ce que la pointe de celle-ci résonne sur le sol en marbre, après avoir transpercé le cou du prétorien.

 

Puis il succomba à la bienheureuse inconscience et tomba dans les bras accueillants de ses proches.

 

Chapitre 85 - Guérison

 

Glaucus lutta contre le brouillard abrutissant qui l’enveloppait et, lentement, se força à reprendre conscience.

Et lorsqu'il le fit une telle douleur le transperça qu'il cru qu'il allait vomir.

Il lutta contre la faiblesse qui étreignait ses membres et roula sur le côté en tenant son estomac. Alors, seulement, il essaya d'ouvrir les yeux mais … il n'y parvint pas.

 

"Tes yeux sont gonflés, espèce de fou. Si tu n'étais pas si mal en point avec ton visage tuméfié, noir et bleu, je t'aurais probablement frappé moi-même. Tu avais dit que tu m'attendrais." Dit Tacitus pas trop heureux de son jeune cousin.

"Désolé." Réussit à grogner Glaucus tout en cherchant de l'air pour éloigner la nausée qui le tenaillait.

 

"Non tu ne l'es pas mais j'accepterai quand même tes excuses. Quand tu iras mieux tu devras nous expliquer à tous pourquoi tu as agis aussi stupidement."

"Où suis-je?" Gémit Glaucus.

"Tu es dans le lit du général dans la chambre de ton père." Répondit Claudius. "La légion est arrivée ce matin et le général Rufius a été assez gentil pour te laisser ici en dépit du fait que tu as transformé sa maison en véritable boucherie."

 

"Plautianus?" Réussit à demander Glaucus.

"Il est mort. Tu l'as tué et son corps est en route pour Rome accompagné de deux cohortes de légionnaires qui escortent également les autres prétoriens qui sont prisonniers." Répondit Persius. "Le général Rufius a envoyé son légat pour expliquer à Sévère que tu as agis en légitime défense en tuant son commandant des prétoriens."

 

"Il s'en moque." Haleta Glaucus puis il serra les dents pour essayer de calmer son estomac chamboulé.

"Tu te sens un peu malade, n'est-ce pas?" Maintenant c'était au tour de Titus de le réprimander. "Je ne me rappelle pas t'avoir éduqué à agir aussi stupidement."

 

Glaucus tressaillit.

"Mais tu avais raison." Continua Titus. "Le Général Rufius m'a raconté qu'un décret en provenance de Sévère était arrivé, il y a des semaines, pour arrêter Plautianus. Je pense que tu l'as sauvé du problème de devoir lui-même exécuter l'homme."

 

Glaucus sentit une étreinte tendre sur son épaule. "Mais maintenant ce dont tu as besoin c'est de repos." Dit Titus gentiment. "Le médecin dit que tu souffres d'une commotion et peut-être même d'une fracture du crâne. Ton nez est cassé aussi. Tu ne pourras pas bouger avant un certain temps. Nous resterons ici dans les baraquements avec les soldats ainsi nous pourrons être près de toi aussi souvent que possible. J'ai envoyé un courrier en Espagne pour dire à la famille que c'est fini. Bonne nuit Maximus."

 

Si les yeux de Glaucus n'avaient pas été aussi gonflés ils se seraient ouverts tout grand.

"Maximus?"

"Oui, tu ne te souviens pas? Il semblerait que tu aies enfin décidé d'assumer ton vrai nom et nous avons tous décidé de t'appeler comme cela maintenant. Nous reviendrons demain. Repose-toi bien."

Glaucus Maximus entendit les pas quitter la pièce et la porte se fermer doucement.

 

Maximus … oui … il se rappelait maintenant avoir crié son nom ... Maximus. Le temps était venu qu'il utilise son vrai nom. Il était sûr maintenant que son père était d'accord avec sa décision d'affirmer son vrai nom.

 

Maximus. Maximus Decimus Glaucus.

 

Maximus.

 

Il plongea dans le sommeil.

 

Une semaine plus tard, il était assis dans la cuisine de Katerina, faisant ses adieux à la jeune femme et à Jonivus.

Il tournait le dos au feu, espérant ainsi que l'ombre camouflerait les émotions intenses que son visage révélait mais sa voix le trahissait et toutes les poitrines se serraient à la perspective de ce départ.

Même s'il avait promis de revenir, il savait que Jonivus pourrait ne plus être en vie lors de sa prochaine visite.

 

Katerina essaya d'amoindrir l'intensité émotionnelle de la situation en plaisantant le jeune Espagnol sur ses yeux verts encore cerclés de pourpre et tout gonflés mais cela n'empêcha pas les larmes d'inonder ces mêmes yeux … ni d'ailleurs les siens.

 

"Tu rentres à la maison maintenant, Maximus?" Demanda Jonivus qui adorait utiliser ce nom fraîchement adopté aussi souvent qu'il le pouvait.

 

"Oui, j'ai négligé ma ferme trop longtemps. L'Espagne me manque. Ma soeur me manque. J'ai l'impression qu'elle s'y trouve en train de m'attendre en compagnie de son fiancé qu’elle a du traîner dans son sillage. Julia sera là aussi. Je suis certain que nous célèbrerons un mariage peu après mon retour."

 

"Et qu'en est-il de toi?" Demanda Katerina en faisant sauter sur ses genoux l'enfant qui gloussait. "Et qu'en est-il de ton propre mariage? Ne serait-il pas temps que tu arrêtes d’errer à travers tout l'empire et que tu fondes une famille?"

 

Il haussa les épaules avec un sourire désarmant.

"C'est quelque chose à laquelle j'ai songé. J'avais tout le temps nécessaire pour le faire quand j'ai été confiné dans ce lit une semaine. Nous verrons."

"Quoique tu fasses, cher garçon, puissent les dieux te sourire." Murmura Jonivus et il serra le jeune homme qu'il aimait tant contre lui pour probablement la dernière fois.

 

Deux semaines plus tard, en Gaule, dans les collines noyées dans les brumes matinales, Glaucus, chevauchant Ultor, se tenait dans les broussailles qui bordaient la piste et regardait la ferme délabrée.

Tout était si calme … désert.

L'âne était parti. Il n'y avait plus de poulets picorant et grattant le sol du champ.

Ultor était figé comme la pierre avec seulement, de temps à autre, un tressautement convulsif pour déloger l'une ou l'autre mouche qui l'agaçait et son calme ne faisait que souligner le vide irréel.

Le cœur de Glaucus devint lourd. Il avait espéré qu'elle ne serait plus ici mais, maintenant, il était désespéré de constater qu'elle n'y était plus.

 

Il dirigea son cheval sur la piste et, au moment où il s'y engageait, une femme émergea des arbres portant un lourd seau en bois sur sa hanche.

Elle se trouvait à une certaine distance de lui mais il reconnut la robe brune rapiécée et son cœur s'emballa.

 

Elle s'arrêta soudain puis leva lentement la tête et plongea ses yeux dans les siens.

Elle ne pouvait l'avoir entendu car il n'avait pas fait le moindre bruit.

Elle repoussa une boucle auburn qui errait sur son front et se pencha pour déposer le seau d'eau à terre puis sa main se porta à son coeur.

Ses yeux n'avaient pas quitté les siens.

 

Il encouragea du genou son cheval à avancer jusqu'à ce qu'il soit à sa hauteur sans jamais que leurs yeux ne se quittent.

"Je ne pensais pas que je te reverrais." Enonça Clara, la tête levée vers lui.

"Je savais que je te reverrais." Répliqua-t-il.

Elle le contempla pensivement.

"Tu as achevé ta quête?"

"Oui. C'est fini."

"Et, maintenant, tu es en route vers ta maison."

"Oui."

"Glaucus," Murmura-t-elle et sa main alla de son coeur à son estomac où des papillons commençaient à voleter.

Il mit pied à terre et laissa tomber les rênes en se rapprochant d'elle.

Elle était aussi petite que dans ses souvenirs et il regarda par dessus sa tête.

"J'espérais que tu serais ici tout en souhaitant, en partie, que tu n'y sois plus. Ton père?"

 

Clara jeta un oeil vers la maison.

"Il est malade. Très malade. Il est tombé sur le sentier, il y a quelques mois et s'est cassé la hanche. Il s’est alité et a ensuite développé du liquide dans la poitrine. Je peux l'entendre quand il respire. Il tousse aussi beaucoup."

Ses mots furent aussi directs que le regard qu'elle posa sur lui. "Le médecin dit qu'il ne passera pas l'hiver."

"Je suis désolé."

"Désolé. Pourquoi?"

"Parce que son trépas te rendra malheureuse et je ne veux pas que tu sois malheureuse."

"Je ... Je ne sais pas comment je me sentirai quand le moment sera venu. Plus soulagée qu'autre chose, j'imagine."

 

Elle rougit et secoua la tête.

"Oh quelle terrible chose à dire."

"Non, pas du tout. Quintus est peut-être ton père mais il n'a rien fait pour mériter ton amour. Tu fais tout ce q'une fille peut faire et même plus. Tu n'as aucune raison de te sentir désolée de ne pas l'aimer."

 

Elle jeta à nouveau un coup d'œil vers la maison.

"C'est son temps. Il a vécu assez longtemps."

Elle se tourna vers lui, une soudaine urgence sur son visage.

"Attendras-tu que je lui ai porté cette eau? Je vais faire du porridge. Tu en veux un peu?"

"Oui, j'attendrai mais j'ai déjà mangé à l'auberge ce matin."

Il ne voulait absolument pas entamer leur maigre provision.

 

"Vas-tu lui dire que je suis ici?"

"Non ce ne serait pas une bonne idée. Cela ne ferait que le bouleverser."

Elle lui indiqua deux rochers en bordure de forêt.

"Tu peux t'installer là. Le soleil va bientôt les atteindre et il fera plus chaud."

"Laisse-moi t'aider à porter cette eau."

 

Elle le remercia d'un gentil sourire.

"Ce n'est pas nécessaire. J'y suis habituée." Et d'un balancement expert elle posa le seau sur sa hanche et se dirigea vers la maison. Elle jeta de nombreux coups d'oeil derrière elle pour se rassurer que sa présence était bien réelle.

 

Après un sourire en coin et avoir rejeté ses tresses, elle se glissa à l'intérieur de la maison.

 

En son absence, Glaucus fit une rapide inspection de la ferme. L'âne n'était nulle part visible mais il lui restait quelques poulets.

Ils étaient derrière la grange dans un enclos et n'avaient pas encore été libérés pour le picorage du jour.

Il nota que l'enclos avait besoin de réparation tout comme la grange qui semblait sur le point de s'effondrer.

De fortes chutes de neige avaient partiellement écrasé le toit faisant porter une tension extrême sur les bords qui avaient arraché leurs clous et glissé au petit bonheur un peu partout.

 

Il n'y avait pas d'autres animaux et il doutait qu'elle et son père survivent à l'hiver qui approchait avec seulement quelques poulets pour les nourrir.

Pas étonnant qu'elle soit si mince.

Elle nourrissait sans doute son père d'abord avant de prendre ce qui restait pour elle-même et le vieil homme malade était vraisemblablement incapable d'estimer combien leur situation était vraiment extrême.

La maison n'était guère en meilleur état.

Elle avait essayé de réparer le toit en liant davantage de branches et de buissons mais il imaginait qu'une bonne tempête devait tremper les pièces à l'intérieur faisant de cet endroit un lieu en permanence humide et froid.

Certaines des planches des côtés étaient pourries et moisies.

 

Quand il approcha de la porte il s'arrêta abruptement et regarda un petit bouquet de fleurs séchées liée avec un ruban souillé à un clou dépassant le chambranle de la porte. Un essai d'apporter quelques couleurs dans sa vie? Quelque beauté?

 

Il faudrait une masse de travail pour ramener cette petite ferme pathétique à un niveau raisonnable.

Glaucus regarda Ultor qui profitait de sa liberté pour rechercher des touffes d'herbes grasses en bordure de la forêt, écartant de son museau doux les herbes plus raides. Puis il alla vers les rochers que Clara lui avait indiqués et se percha sur le plus haut faisant face à la maison.

Il s’assit en entourant ses genoux repliés de ses bras et se plongea dans ses pensées, une légère ride de souci creusant son front.

 

Chapitre 86 - Clara

 

Glaucus fut tiré de ses rêveries par le grincement des charnières de la porte et il leva les yeux. Il découvrit une Clara très différente qui se dirigeait vers lui. Elle avait libéré ses cheveux et les tenait écartés de son visage par un ruban bleu qu'elle avait noué derrière ses oreilles.

Ils cascadaient dans son dos jusqu'à sa taille mince en vagues luxuriantes d'acajou brillant qui se balançaient quand elle marchait.

Ses mains serraient un châle bleu ciel qui était drapé sur ses épaules et dont la frange chatouillait ses poignets.

Cette couleur rehaussait et mettait en valeur le roux de ses cheveux. Ses joues semblaient plus roses, ses yeux couleur de miel plus brillants et ses pas plus légers.

 

Glaucus se mit debout pour l'accueillir et tendit une main pour l'aider à le rejoindre sur le rocher.

Elle était sur le point d'accepter son aide quand elle se mordit la lèvre et retira sa main qu'elle enfouit sous son châle.

Glaucus comprit qu'elle était embarrassée par sa peau rugueuse et ses ongles cassés résultats de si durs labours alors, pour la réconforter, il lui sourit.

"Tu es splendide." Dit-il en se rasseyant. "Cette couleur te va parfaitement."

 

Elle hésita avant de regarder ses yeux ou d'accepter le compliment.

"Je l'ai acheté avec une partie de l'argent que tu m'avais laissé. Il ne coûtait pas cher. Je l'ai acheté à un marchand ambulant en ville au printemps dernier. C'est la première fois que je le porte."

"Je voulais que tu dépenses cet argent pour toi car tu mérites d'avoir de belles choses."

 

Il regarda la grange ruinée puis revint à elle.

"Qu'est-il arrive à l'âne? Il est mort?"

"Non ... J'ai du le vendre."

Glaucus fronça légèrement les sourcils et elle reprit sur un ton un peu défensif.

"Mon père avait besoin de nombreux soins pour sa hanche puis de nombreux médicaments pour lutter contre sa douleur constante. Cela a coûté beaucoup d'argent tout ce que tu avais laissé et même plus."

 

Elle changea rapidement de sujet.

"Je ne veux plus parler de ma situation. Raconte-moi ce qui t'est arrivé depuis que tu es parti d'ici. As-tu trouvé Lucius?"

"Oui."

"Et?"

"Il est devenu un grand ami mais ce n'est pas mon frère … il n'est pas le fils de Maximus."

"Donc... mon père a menti."

Il acquiesça.

"Qui sait ce qui lui a fait affirmer cela. Mais cela n'a plus d'importance. Je connais toute la vérité maintenant."

 

Clara étudiait son visage pendant qu'il parlait et nota les rides aux coins de sa bouche et entre ses sourcils et aussi la cicatrice sur son front et la légère bosse sur son nez. Quoiqu'il ait fait, où qu'il l'ait fait, ce ne fut pas facile pour lui.

"Raconte-moi davantage." Le pressa-t-elle tout en allant se percher à ses côtés sur le rocher.

 

"Oui, j'aimerais tout te raconter, tous les détails mais pas maintenant car je suis trop préoccupé par ta situation."

Clara se força à sourire et tapota ses cheveux.

"Je vais bien."

"Non c'est faux. Tu es plus mince que la dernière fois que je t'ai vue, la ferme est en ruine et tu n'as pas de provisions pour passer l'hiver. Clara tu ne peux rester ici."

"Mon père …" Protesta-t-elle.

"Je sais que tu ne veux pas quitter ton père et je ne veux pas en discuter mais ne peut-il être emmené en ville où il sera plus près des soins dont il a besoin?"

"Où en ville?"

"L'auberge."

Clara était incrédule.

"Glaucus, je ne peux m'offrir une chambre à l'auberge ou des soins médicaux!"

"Toi non mais moi je peux."

 

Elle se leva brutalement et lui tourna le dos, tout son corps était devenu rigide et sa voix se fit entêtée.

"Pourquoi ferais-tu cela tu hais mon père?"

"Non plus maintenant. Je ne hais plus personne."

Son corps s'infléchit.

"C'est le passé. De l'histoire ancienne. Personne ne peut changer le passé. Il est temps de le laisser et de regarder vers le futur."

 

Elle resserra le châle autour de ses épaules.

"Je ne veux pas la charité."

"Je ne suis pas en train de te faire la charité. Je veux simplement aider un homme qui était un ancien ami de mon père et je veux voir fleurir un sourire sur le magnifique visage de sa fille."

 

Elle tourna la tête légèrement dans sa direction, prête à écouter sa proposition mais pas encore totalement prête à accepter son offre.

 

Glaucus s'empara d'une boucle de ses cheveux et caressa les mèches soyeuses gentiment de ses doigts.

Elle frissonna.

"Nous avons un tas de choses en commun toi et moi. Les vies de nos pères furent inextricablement mêlées et nos vies, tout au moins jusqu'à maintenant, ont été gouvernées par les leurs, par leurs choix, leurs failles, leurs actes.

Nous, d'autre part, n'avons guère eu de choix. J'avais à découvrir ce qui était arrivé à mon père, ce qui ma conduit à cette vie d'errant que j'ai menée ces dernières années et, toi, tu devais prendre soin de ton père, ici, dans cette partie isolée de la Gaule. Mais maintenant, j'ai bien l'impression que nous avons accompli tous les deux notre destin et que, maintenant, nous pouvons librement choisir nos vies."

 

Quand elle parla sa voix était emplie de larmes.

"Je ne suis pas libre."

"Pas encore. Bientôt."

"Ton père est mort en héros; le mien meurt en disgrâce."

"Cela ne doit pas nous affecter."

"Ah non? Tu peux proclamer ton héritage tandis que moi je me sens encline à nier le mien. J'ai honte de mon propre nom."

La main de Glaucus abandonna ses cheveux pour toucher son châle sur lequel il tira gentiment jusqu'à ce qu'elle finisse par se tourner vers lui, les yeux pleins de larmes.

"Alors change de nom." Lui murmura-t-il.

"En quoi?"

"Prends le mien."

Le calme de Clara s'effondra et elle sanglota,

"Tu ne sais pas ce que tu dis."

"Bien sûr que si. J'ai pensé à toi bien souvent au cours de ces derniers mois. Chaque femme que je rencontrais je la comparais à Julia ou à ma sœur ou … à toi."

 

Elle commença à trembler.

Il essaya de l'attirer à lui mais elle résista.

"Clara, tu as tant de qualités que j'admire. Tu es forte, intelligente, pleine de ressources, indépendante, tu as de l'esprit et tu es férocement loyale."

"Tu me fais ressembler à un soldat." Hoqueta-t-elle.

Glaucus rit.

"Tu es aussi très belle et chaleureuse et douce et aimante ... tout à fait femme... pas un soldat."

 

Elle refusait toujours d'aller vers lui.

Il continua à essayer de la persuader.

"Je ne veux pas d'une de ces femmes gâtées, parfumées, couvertes de fard comme celles que j'ai côtoyées à Rome. Nous sommes fait l'un pour l'autre, toi et moi. Nous sommes tous les deux des fermiers quoique moi j'aime cela et que je suppose que tu dois le haïr."

"Je ne le déteste pas." Dit-elle d'une toute petite voix. "C'est juste que c'est toujours si dur et si solitaire."

Glaucus se leva de son rocher et, doucement, lui saisit les épaules puis il approcha les lèvres de son oreille et murmura.

"Cela n'a pas besoin d'être dur ou solitaire. A ma ferme, il y a de nombreux ouvriers qui se partagent le travail et la maison est pleine de femmes et d'enfants."

 

"Enfants?"

"Oui. De nombreux ouvriers sont mariés. Les hommes travaillent dans les champs et les femmes à la cuisine ou comme femmes de ménage. Ils ont des enfants qui vont à l'école dans ma propriété et aident leurs parents après leurs études. Et il y a des chevaux, des moutons, des chèvres, des poulets et toutes sortes d'animaux.

Les champs regorgent de blé. Les arbres sont chargés de pommes et de poires. Les vignes embaument l'air.

C'est un bel endroit et bien plus chaleureux qu'ici."

 

"Cela semble merveilleux."

Clara se laissa aller petit à petit contre sa poitrine et il l'entoura de ses bras puis il laissa reposer sa joue contre sa tête.

"Ca l'est … mais je veux quelqu'un pour le partager avec moi."

"Tu voudras des enfants."

"Un peu, si possible."

Elle soupira.

"Glaucus, je suis vieille."

Il la secoua gentiment.

"Tu dis n'importe quoi."

"Je suis plus âgée que toi."

"Et alors?"

"Tu as besoin d'une fille qui pourra te donner des douzaines d'enfants."

"Je ne veux pas des douzaines d'enfants. Ils demanderaient trop de temps à ma femme et je veux qu'elle partage son temps avec moi."

 

Elle ferma les yeux et frotta sa joue contre sa poitrine.

"Cela semble incroyablement merveilleux ... un peu comme un rêve."

Un peu comme ses rêves.

Elle avait rêvé de lui chaque jour depuis qu'il était parti, éveillée et endormie.

 

"Ce n'est pas un rêve. C'est très réel, … très possible. Mes oncles, mes cousins et un ami sont avec moi et ils m'attendent à l'auberge. Ils peuvent nous aider à emmener ton père en ville où il pourra être bien installé, au chaud et au sec pour le restant de ses jours. Je louerai une infirmière pour lui. Tu resteras à l'auberge aussi."

 

Il regarda la maison par dessus sa tête.

"Cet endroit ne vaut pas qu’on s’y accroche."

Il jeta un oeil au sommet des arbres où des feuilles montraient déjà les premières teintes jaunes.

"Il va bientôt faire froid et tu seras au chaud là-bas. Il y aura aussi de la bonne nourriture."

 

"Et... et... tu vas retourner en Espagne?"

"Non, je resterai avec toi ici. Mes parents retourneront en Espagne près de leur famille. Nous pouvons nous promener et apprendre à mieux nous connaître. Je pourrai te raconter tout ce qui m'est arrivé. Il semble que je vais avoir besoin de temps pour te persuader de devenir ma femme."

 

Elle fondit en sanglots et enfoui son visage dans sa poitrine.

"Non... non..." Sanglota-t-elle.

Ses espoirs s'envolèrent.

"Non... tu ne veux pas aller en ville?"

"Non," Renifla-t-elle. "Je n'ai pas besoin de temps pour me décider. Je veux être avec toi. Je veux être ta femme."

 

Deux jours plus tard, Brennus ouvrait le chemin suivi de Titus, Persius, Tacitus et Claudius qui descendaient avec précaution la pente raide et sinueuse qui menait de la ferme au village, portant la civière en toile qui contenait un Quintus moribond qui avait simplement fermé les yeux et accepté sans faire d'histoires les arrangements.

 

Glaucus et Clara suivaient, Glaucus menant Ultor qui portait des sacs et des paquets emplis des objets de la ferme qui avaient de la valeur, sentimentale ou autre, comme des tapis faits à la main par Clara.

Ils étaient de plus en plus à la traîne, se tenant par la main quand la largeur du sentier le permettait et échangeant de brefs baisers quand ils s'arrêtaient toutes les minutes.

Ultor renâcla avec impatience devant leur attitude insensée.

Leurs rires combinés s'éleva au-dessus du sentier et se perdit dans la cime des arbres et Glaucus savait que quelque part, tout là haut, Maximus entendait leurs rires et … souriait.

FIN

 

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