Chapitre
76 - Demandes
La spacieuse chambre à coucher
devint aussi silencieuse qu'une tombe car toutes les oreilles voulaient
entendre la conversation se déroulant entre le trio assis sur les chaises
délicatement ouvragées.
"Pourquoi ne pas avoir tué
Plautianus?" Demanda, mine de rien, Sévère, ses yeux mi-clos cachant toute
émotion mais son dos quelque peu voûté et son ton impersonnel ne trompèrent personne dans la pièce.
Il était peu probable que l'empereur
Septime Sévère se soit jamais trouvé dans une telle position de compromis -
particulièrement une provoquée par un jeune homme sans pouvoir officiel - et
ses nombreux opposants parmi les invités de la noce s’en réjouissaient.
"Il était incapable de
combattre correctement, Sire. Cela aurait été un meurtre." Répliqua
Glaucus d'une voix unie tout en se redressant subrepticement dans son siège. Il
était intensément conscient que les douzaines de militaires de haut rang,
suspendus à chaque mot qui se prononçait, étaient de son côté tout comme
l'était la petite femme âgée, en toge blanche immaculée, dont les genoux
frôlaient presque les siens.
Sévère haussa les épaules devant
cette occasion perdue de se débarrasser de son encombrant commandant des
prétoriens puis il releva les paupières juste pour lancer un regard glacé à
Glaucus.
Glaucus frissonna mais reprit
rapidement contenance avant de lancer un commentaire qui fit glousser la foule
"De plus il aurait été du
comble de l'impolitesse de tuer le père de la mariée le jour de ses
noces."
Il desserra la cuirasse en cuir et
la passa par-dessus sa tête puis caressa d'un doigt attentif les éclats passés
et récents qu'elle présentait avant de la tendre à Marius.
Lucius profita de l'accalmie
momentanée pour rassembler les documents éparpillés de sa mère
Il les remit en tas avant de les
réinsérer dans le cuir pour les lire à son aise dans un endroit plus privé.
Ensuite, les trois amis se réunirent juste derrière leur compagnon.
Sévère jeta un coup d'oeil à Lucius
mais le jeune Iudex l'ignora et plaça ses mains sur le dossier du siège de
Glaucus, indiquant ainsi clairement à qui allait son allégeance.
Lucius espérait que la chaleur de
son amitié soutiendrait son ami dans cette épreuve.
La foule des invités se rapprocha
dont les parents de Marius, abasourdis et frappés de mutisme. Ils
dévisageaient, par-dessus les épaules, leur fils, leurs yeux reflétant
l'horreur et la confusion quant au rôle que ce denier avait joué dans les
événements étonnants de cette soirée.
Marius décida que le temps n'était
pas venu de les reconnaître et évita de les regarder par contre, il chercha
après Maxima et vit qu’elle qui avait regagné quelques couleurs.
Elle se tenait parmi les vestales.
Il lui fit un clin d'œil auquel elle
répondit par un sourire tremblant.
Certains des invités affichèrent
leur dédain de l'empereur en s'asseyant sur des sièges disponibles et d'autres
en allant se percher audacieusement sur le lit nuptial, audace alimentée par
une absorption massive des vins fins de ce même empereur. Ceux qui restèrent
debout s'appuyèrent contre les murs ou les meubles ne voulant pas perdre une
miette de ce qui allait se passer.
Glaucus chercha après le général qui
l'avait aidé durant le combat et le trouva accoudé contre un cabinet proche. Il
lui envoya ses remerciements et le général inclina gracieusement la tête en
retour
"Maintenant," dit Caelia
avec la clarté et l'assurance d'une femme habituée à commander
"commençons. Tout d'abord, je veux connaître le contenu de cette petite
cache." Elle appuya son propos d'un mouvement de la tête qui indiqua le
compartiment.
"Je ne l'ai pas fouillée à
fond." Répondit Glaucus "Mais, pour l'instant, j'ai déjà trouvé
l'urne de mon père, son masque mortuaire et, aussi, la cuirasse en cuir et les
documents que mon ami Lucius vient de rassembler."
"Je vois et comment tout ceci
est-il arrivé ici?"
"Dame Lucilla, la mère de
Lucius Verus, … " il désigna Lucius d'un mouvement de tête et la foule
sursauta, " les a placés, là, après la mort de mon père et avant qu'elle
et son fils ne soient envoyés en exil. Il était la seule personne encore en vie
à savoir qu'ils étaient là. Je veux simplement les ramener là où ils seront
chez eux, dans notre maison, en Espagne."
Caelia regarda Sévère et releva un
sourcil parfaitement maquillé.
"Est-ce que cela vous
agrée?"
L'empereur fit un signe impatient de
la main pour indiquer l'insignifiance à ses yeux de la demande et dit d'un ton
ennuyé.
"Prends-les. En quoi, au nom de
Jupiter, m'en soucierais-je."
Caelia hocha la tête en direction du
scribe qui l'écrivit et regarda, rapidement, dans la direction de Lucius, le
petit-fils de son cousin adoré, avant de reporter son attention sur Glaucus, un
fin sourire retroussant le coin de ses lèvres.
"Ensuite?"
"Je veux que le nom de mon père
soit réhabilité ainsi que ses droits dans l'histoire de l'empire romain en tant
que général des généraux, un grand homme et non un esclave. Il était le
commandant des légions du Nord sous l'empereur Marc Aurèle, homme qui aimait
véritablement mon père. Je veux que soit proclamé, à travers l'empire, au
sénat, auprès de chaque général de chaque légion, auprès de chaque gouverneur
de chaque province que mon père était un bon serviteur de l'empire, qu'il a
terminé la guerre en Germanie, qu'il a donné sa vie pour le bien de l'empire et
qu'il n'a joué aucun rôle d'aucune sorte dans la mort de Marc Aurèle."
Caelia regarda Sévère les sourcils
toujours arqués.
"Oui, oui, cela sera
fait."
Il se pencha avec impatience, les
mains sur les genoux, les yeux vrillés sur Glaucus, les dents serrées en un
rictus mal déguisé.
Glaucus sentit Lucius lui presser
gentiment l'épaule et il continua.
"Je veux aussi que la fresque
le représentant, dans la forteresse de Vindobona soit restaurée par les
meilleurs artisans de Rome afin qu'elle ressemble exactement à celle que ma
mère avait peinte, que cette fresque ne soit plus jamais endommagée et que la
restauration commence dès maintenant."
Sévère tordit ses lèvres en une
hideuse grimace et acquiesça une fois de plus.
Le scribe griffonnait tout cela.
"Autre chose?" Fit l'empereur
d'un ton sarcastique.
"Oui. Je veux qu'il n'y ait pas
la moindre représaille … pour aucun d'entre nous
…" Glaucus se retourna pour indiquer les hommes se trouvant derrière lui
" … ni pour aucun membre de nos familles que ce soit maintenant ou dans le
futur. Nous n'avons commis aucun crime et je veux la garantie que le mandat
d'arrêt lancé contre moi soit annulé immédiatement."
Sévère agita l'air de sa main de
manière désinvolte pour bien indiquer que toutes ces demandes étaient trop
triviales pour sa royale personne.
"Considère que c'est fait. Tu
as sûrement fini."
Glaucus prit une profonde
inspiration.
"Non."
Les invites gloussèrent devant sa
témérité.
"Je veux que ma soeur soit
reconnue comme étant la vraie fille du Général Maximus Decimus Meridius et
prenne son nom, si elle le souhaite et si ses parents légaux y consentent et
que sa mère soit toujours reconnue comme étant sa vraie mère et sa mère
légale."
"Une soeur?"
S'exclama Sévère. "N'est-ce pas attendrissant."
Il releva les deux sourcils et demanda
avec une lenteur délibérée.
"Une sœur bâtarde?"
Glaucus se hérissa.
Marius aussi.
"Elle est la fille de parents
qui s'aiment." Grogna Glaucus. "Une fille qui, comme son frère
survivant, n'a pas eu le privilège de connaître son père."
"Que voulez-vous que j'objecte
à cela?" Fit, grandiloquent, Sévère en roulant les yeux d'un air théâtral.
"Il y a encore une chose."
Exposa calmement Glaucus. "Je veux que Lucius Verus soit autorisé à aller
où bon lui semble dans l'empire et puisse choisir librement son lieu de séjour
…"
"Il peut déjà le faire
maintenant!" L'interrompit Sévère, en fureur. "Je suis celui qui
ramené le garçon d'exil, qui lui a donné une éducation, une position de
dirigeant comme il en avait droit par la naissance! Comment osez-vous prétendre
le contraire!"
Lucius s'avança dans le but
d'atténuer le courroux de l'empereur.
"Bien sûr, vous l'avez fait,
Sire, et je vous en serai éternellement reconnaissant. J'aimerais tout
simplement me sentir un peu le bienvenu à Rome cependant et que les espions
quittent ma maison."
Sévère se leva dans un tourbillon de
pourpre et fit face au petit-fils de Marc Aurèle, prit Lucius aux épaules (ses
articulations blanchissaient tandis qu'il enfonçait ses ongles dans les épaules
du jeune homme) puis il l'attira, à lui, pour une étreinte serrée,
spectaculaire marque publique de son affection pour son 'neveu'.
"Tu es toujours le bienvenu,
ici, tu le sais, Toujours." Dit-il, d’une voix forte, afin que les hôtes
puissent l'entendre puis il tourna Lucius pour être sûr
que absolument tous les invités soient témoins de cet échange 'affectueux'.
Lucius joua le jeu et répondit
gracieusement,
"Merci, Sire. J'apprécierai
aussi d'avoir un buste de mon grand-père pour le placer dans ma maison
d'Octodurus. J'ai remarqué qu'il n'y en avait aucun, exposé dans le palais
actuellement et, donc, je présume qu'il doit y avoir une réserve pleine de
ceux-ci, quelque part."
"Il n'y en a aucun,
exposé ? Quelle
terrible omission!" S'exclama Sévère. "Bien sûr que tu peux en avoir
un. Fais ton choix."
Il relâcha Lucius d'une secousse et
lui donna une légère impulsion pour indiquer que la conversation était finie.
"Maintenant, moi aussi, J'ai
une demande." Il se tourna vers Glaucus et leva les sourcils d'un air
ironique comme s'il demandait la permission de parler. "Je présume que
c'est mon tour maintenant?"
A l'acquiescement sérieux du jeune
homme, il se rapprocha de Caelia et se pencha de manière à ce que ses paroles
ne soient entendues que par ses oreilles et celles de Glaucus.
"Je demande que le document en
question ne voit jamais la lumière du jour. Que son contenu soit scellé pour
toujours ! Autrement, Toutes vos demandes, je dis bien toutes, seront nulles et
non avenues."
Glaucus donna son accord, Caelia,
aussi, qui ajouta.
"Le document sera gardé au
temple, cependant, pour s'assurer que toutes les clauses du nouveau contrat
soient rencontrées. Si ce n'était pas le cas ou si elles étaient révoquées, son
contenu serait divulgué au sénat et aux chefs militaires."
Le scribe finit d'écrire.
Alors elle ajouta.
"Je veux que vous le signiez
tous les deux, s'il vous plaît."
Ce qu'ils firent.
"Et je vais le
contresigner."
Ce qu'elle fit.
Sévère alors se tourna si
brutalement que sa cape fit tomber sa chaise à la renverse dans un grand fracas,
puis il traça son chemin à travers la foule satisfaite.
"C'est terminé ici!"
Grogna-t-il à ses invités. "La réception est finie."
Chapitre 77 – Le présent de
Maxima
Julia alluma avec soin 12 chandelles, six de chaque côté du petit
coffret aux ancêtres en acajou et de l'urne en or qui avaient été transportés
chez elle.
Elle les avait fait installer sur une table sculptée qui ornait le
milieu du salon de son appartement de Rome. Ce dernier était plongé dans
l’obscurité qui aurait été totale sans la lueur chaude et oscillante des
flammes minces. De l'encens brûlait dans de petits encensoirs et répandait dans
la pièce une forte odeur épicée.
Puis elle rejoignit Glaucus et sa fille qui étaient agenouillés sur des
coussins, la tête penchées devant l'urne, offrant chacun en silence des prières
aux Dieux à la mémoire de l'homme qu'ils aimaient.
Les portes du coffret étaient fermées cachant le masque de cire dont les
traits étaient si détaillés et si plein de vie qu'ils ne pouvaient supporter de
le regarder.
Ils étaient perdus dans leurs pensées, leurs douleurs, leurs pertes.
Les lèvres de Julia remuaient sans que sorte le moindre son et des
larmes roulaient le long de ses joues pâles.
Sans ouvrir les yeux, elle s'empara de la main de sa fille et la serra
gentiment. Ce geste provoqua un sanglot étouffé chez cette dernière.
Glaucus la regarda et vit le beau visage de sa soeur défiguré par la
douleur. Il aurait voulu la rassurer, lui dire que tout allait bien, que tout
ce qui devait être fait l’avait été mais il était trop accablé par son propre
chagrin pour être capable de lui offrir la moindre consolation.
Il avait réussi tout ce qu’il avait entrepris.
Il connaissait maintenant tout sur la vie et la mort de son père.
Il avait rétabli l’honneur de Maximus.
Mais il continuait à se sentir vide et il se demandait si ce creux
sombre à l’intérieur de lui serait un jour rempli.
Son rêve d’enfant, retrouver son père en vie avait volé en milliers
d’éclats et ne pourrait jamais être reconstitué aussi sûrement qu’un verre
délicat ayant heurté rudement une pierre.
Il ne verrait jamais la figure de son père s’adoucir sur un sourire ni
ne l’entendrait rire ni ne surprendrait l’approbation dans son regard pour
l’homme que son fils était devenu.
Glaucus leva les yeux vers l’urne en or qui brillait richement dans la
lumière tamisée.
Ce n’était que du métal rude et froid et non une chair souple et chaude.
Aussi froid et silencieux que le masque de cire de Maximus que Glaucus
avait à peine pu supporter de regarder avant de se détourner le cœur étreint
par le chagrin.
Il ferait ce qui était requis.
Il emploierait ce masque pour demander à un artisan de recréer les
traits de Maximus dans le marbre.
Image sans vie.
Image figée.
Il frissonna et baissa les yeux vers le tapis, ses dessins complexes
oscillant sous ses yeux.
Il finit par se lever et aida Julia et Maxima à faire de même, car leurs
jambes tremblaient du long agenouillement auquel elles les avaient contraintes
mais aussi de la douleur devant la preuve irréfutable de la mort de Maximus.
Glaucus prit sa sœur par le bras et la conduisit vers la cour. Julia
souffla les chandelles puis les suivit, refermant la porte doucement derrière
elle.
Apollinarius, Brennus et Lucius les y attendaient, bercés par les brises
fraîches de cette soirée où le clair de lune et les torches fournissaient toute
la lumière dont ils avaient besoin.
Lucius mit un gobelet de vin dans la main de son ami et chercha ses
yeux, inquiet. Il savait à quel point
un deuil épuise et il espérait que Glaucus retrouverait rapidement la force
nécessaire pour lui permettre d’accomplir les dernières étapes de son
voyage.
Ils s’assirent tous, content de réfléchir aux événements de ces
dernières décennies et à fin du mystère entourant la mort d'un homme qu’ils
appelaient amant, père ou ami.
Julia finit par briser le silence.
"J’espère que tu m’autoriseras à avoir une copie du masque pour
Maxima, Glaucus. Ce sera important pour elle quand elle aura sa propre famille,
un jour."
Glaucus acquiesça.
"Naturellement." Dit-il d’une voix toujours enrouée.
"Merci, Glaucus," Dit Julia tandis qu’un serviteur versait
plus de vin pour tous. "et j'espère que tu
resteras avec nous un moment. Tu me manqueras terriblement quand tu partiras.
"Maxima sursauta et se tourna vers lui, le visage pâle, les yeux
alarmés.
"Tu pars? J'avais espéré que tu resterais."
Elle portait un collier de fils d’or pur entrelacés retenus par une
fermeture en forme de fer à cheval.
Sa conception était sans conteste celtique et Glaucus supputa que Marius
devait l'avoir acheté à Octodurus lors de leurs derniers jours en cette ville
quand lui et Lucius organisaient le voyage vers Rome.
Le fait de porter, au vu et au su de tous, ce cadeau démontrait qu’elle
prenait le jeune homme très au sérieux.
Glaucus ne pouvait imaginer de meilleur mari pour sa sœur ... et ni de
meilleur beau-frère pour lui. Mais cela
ne se produirait pas à moins que Julia et Apollinarius n’acceptent le
changement légal de sa parenté - le retrait d'Apollinarius en faveur de Maximus
- sur son document de naissance.
Glaucus les avait déjà approchés sur ce sujet puis avait laissé le
couple considérer les impacts de leur décision.
Glaucus étreignit les doigts de sa soeur et les porta à ses lèvres.
"Je dois rentrer en Espagne. Tu le sais bien. Et plus tôt je pars,
plus tôt je peux revenir."
Il se tourna ensuite vers Julia et Apollinarius qui étaient assis, côte
à côte, sur un divan sous une treille.
Il détestait devoir soulever le sujet maintenant, mais il avait besoin
de connaître leur position avant de pouvoir partir.
"Avez-vous eu l'occasion de prendre une décision au sujet de ce
dont nous avons discuté plus tôt?"
Le sujet était à l’évidence aussi présent dans l'esprit de Maxima.
"Maman?" Dit-elle d’une
voix légèrement suppliante. "Avez-vous eu tous les deux le temps de
discuter le changement de mon nom?"
Cela paraissait moins blessant de décrire la situation en parlant d’un
simple changement de nom plutôt que d’un changement de parenté.
Elle adorait Apollinarius et ne voulait pas le décevoir mais elle
voulait désespérément être reconnue comme Julia Maxima Decima Meridia Postuma
ainsi qu’elle en avait le droit.
"Nous l’avons fait, ma très chère," répondit Apollinarius,
"et nous avons convenu que ce serait un avantage merveilleux pour toi,
dans la vie, d’avoir le nom et le statut de ton père car peu importe mon amour
pour toi c’est une chose que je ne peux t'offrir. Tu feras partie de la classe sénatoriale
comme ton frère."
Julia lui sourit et lui offrit sa main qu’il étreignit contre son
coeur.
"N'oublies pas que j'ai connu Maximus moi aussi. Ce fut un honneur
pour moi d’avoir pu voir sa fille grandir et devenir une aussi belle
femme. Maintenant Je ... nous ...
voulons que tu aies le statut de naissance qui est vraiment le tien "
Maxima ouvrait et fermait la bouche comme un poisson échoué sur le
sable.
Puis elle finit par retrouver sa voix.
"Merci. Merci à tous les deux. "Dit-elle d’une voix tremblante
d’émotion. "Et merci à toi, mon frère, d’y avoir pensé dans une situation
si stressante."
Glaucus haussa les épaules.
"En vérité, j'y pensais depuis un certain temps déjà. J’ai fini par
penser que seul un document provenant de l'empereur permettrait d’y arriver de
manière à ce que Julia soit toujours ta mère légale et j'espère que les
documents pourront être signés dans quelques jours. Je suis très impatient de
retourner en Espagne pour que mon père puisse y reposer. Je n’ai plus vu non
plus les parents de ma mère depuis des années et, sans doute, me croient-ils
mort. Je me demande comment ils vont réagir en me voyant rentrer avec l'urne,
le masque, l'épée, la cuirasse ... et tant de récits à raconter. Puis je dois
aller en Germanie. Si tout va bien,
avant que j'y arrive le portrait aura été reconstitué. Je veux dire au vieux
Jonivus ce que j'ai trouvé. Sans lui pour me mettre sur la piste, peut-être que
rien de ceci ne serait arrivé."
"Mais tu reviendras." Insista Maxima en agrippant le bras de
son frère et en le secouant légèrement.
Glaucus lui sourit tendrement.
"Bien sûr. Par mer, l’Espagne n’est pas très éloignée d’Ostie. Et
vous pouvez aussi venir me voir … tous. Je veux que vous voyiez où Maximus est
né et a vécu. Et vous devez également aller en Germanie voir ce portrait."
"Merci, Glaucus. Nous le ferons certainement." Répondit Julia,
tandis qu’une grande tristesse s’abattait sur elle. Elle en était venue à penser que Glaucus
faisait partie de sa famille et sentait que son absence allait lui peser
terriblement.
"Je te fournirai un bateau."
Elle se tourna vers Lucius qui était tranquillement allé dans une zone
plus obscure avec Brennus quand les affaires de famille avaient du être
discutées.
"Et, si tu veux l'accompagner, le bateau peut t’emmener jusqu’à Massilia
d’où tu pourras prendre un bateau fluvial pour remonter le Rhône sur une bonne
distance. Tu éviteras le pire des montagnes de cette manière."
"C’est certain, Madame, et j’accepte volontiers votre offre et vous
en suis très reconnaissant." Répondit Lucius avec un sourire détendu.
"Je suis impatient de revoir ma famille aussi."
Apollinarius regarda chacun des trois jeunes hommes.
"Mes enfants, une amitié comme la vôtre dure une vie. Même si vous
ne vous voyez pas pendant des années, elle renaîtra dès que vous vous
retrouverez ... comme si vous n'aviez jamais été séparés."
Glaucus acquiesça et Marius aussi.
"Je n'ai jamais eu de meilleur ami. Il me manquera
terriblement." Il rit. "Je voudrais être une mouche sur le mur de sa
maison le soir où il expliquera toute l’aventure à ses parents."
Glaucus regarda Maxima et leva un sourcil.
"Peut-être qu’il peut vous accompagner en Espagne."
"Peut-être." Dit Maxima rayonnante, tout en chipotant à son
collier. "Peut-être."
"Et toi, Brennus," Dit Glaucus en se tournant vers le jeune
homme qui s'était accoté silencieusement contre un muret en pierre. "Ta
présence et ton amitié ont été d’une valeur inestimable." Même dans la
faible lumière Glaucus put le voir rougir de plaisir. "Si tu penses pouvoir
t’en passer, Julia, je pourrai certainement utiliser une autre main à la
ferme."
Brennus sursauta de surprise puis il regarda Julia avec des yeux de
jeune chiot quémandeur.
"Quand nous serons à Ostie, dans quelques jours, nous demanderons
la permission de ta mère," sourit Julia. "Si elle me dit 'oui’ alors
je ne pourrai qu’approuver."
Quatre jours plus tard, Glaucus se tenait sur la plate-forme du bateau
qui avait été particulièrement équipé pour accueillir, sans risque, un étalon
ombrageux. L'urne et le coffre à ancêtres
avaient été enfermés dans une caisse bien arrimée dans la cale en compagnie
d’une statue de l'empereur Marc Aurèle tout aussi soigneusement attachée. C’était un des plus grands bateaux de Julia si bien que Glaucus et Lucius partageaient
une petite cabine et, seul, Brennus dormait sous une tente sur le pont.
Les sentiments qui avaient agité Glaucus lors de son départ étaient
mitigés. Il était à la fois impatient
de rentrer mais, en même temps il détestait l’idée de ne plus voir Maxima,
Julia et Marius, même si ce n’était que pour quelques mois.
L’émotion créée par l’annonce de son départ fut omniprésente les
derniers jours à la villa de Julia à Ostie, il y avait toujours l’un ou l’autre
en larmes quelle que soit l’heure du jour et il avait été loin d’être
insensible à cette atmosphère.
Même, maintenant, ses yeux étaient noyés par les larmes et ils
clignaient furieusement des paupières pour tacher de les refouler.
Mais, toutes les affaires étaient réglées et il n'y avait plus aucune
excuse pour demeurer plus
longtemps.
Julia, Apollinarius, Marius et Maxima étaient alignés sur le quai et
agitaient la main en signe d’adieu.
Maxima était maintenant officiellement Julia Maxima Decima Meridia
Postuma et il lui avait gentiment dit qu'elle avait sa permission pour épouser
Marius mais qu'elle devait être certaine de ses sentiments pour lui. Il lui
avait dit la même chose qu’à Marius, qu'il n'y avait pas d’urgence à se marier
ainsi ils devraient maîtriser leur passion jusqu'à ce qu'ils soient tous réunis
à nouveau.
Elle accepta solennellement et ses yeux scintillèrent d'un bonheur qu'il
n'y avait encore jamais vu auparavant.
Pendant que le bateau larguait les amarres et se dirigeait avec lenteur vers le phare, les
pensées de Glaucus revinrent à leurs adieux qui s’étaient déroulés le
matin.
Avant qu'ils n’échangent une dernière étreinte et un dernier baiser à la
villa, Maxima avait fourré une petite pochette au cuir rude et usagé dans la
main de son frère.
"Qu’est-ce donc?" Avait-il demandé.
"Ouvres-la." Avait-elle simplement répondu.
Il avait plongé ses doigts dans la petite ouverture, l’avait agrandie
avant de retourner la pochette et de la secouer. Deux petites figurines sculptées dans du
bois tombèrent dans sa main.
Au premier abord, il se demanda de quoi il s’agissait puis ses yeux
identifièrent le style familier de sa mère.
Il tâtonna pour trouver une chaise car ses genoux tremblants ne le
portaient plus.
Il leva la plus grande des figurines vers la lumière. Elle représentait
une femme avec un bras plié au coude et tendu vers lui. La cassure de
l'avant-bras était déchiquetée et la statuette était fendue presque
complètement mais demeurait toujours en un seul tenant cependant.
L'autre figurine était celle d’un jeune garçon. Elle était en bien meilleur
état que celle de la femme mais le bois était piqué et
entaillé.
"Où les as-tu trouvé?" Haleta-t-il.
Maxima s’agenouilla devant lui et lui saisit les genoux.
"Penses-tu qu’il s’agisse de celles qui appartenaient à notre
père?" Demanda-t-elle avec force.
"Ma mère les a sculptées, j’en suis sûr. Elles ont le même style
que les chevaux qu'elle avait réalisés et avec lesquels je jouais quand j'étais
enfant. C'est même le même bois. Où donc les as-tu trouvées?"
Maxima s’assit sur ses talons et eut une grimace triomphale.
"Au marché. Quand tu étais à la poursuite de Quintus et Lucius,
j’errais aux marchés de Trajan presque chaque jour tellement je dépérissais
d’ennui. Un homme là-bas avait un petit stand curieux présentant de drôles de
petits articles. Lorsque j’ai vu ces figurines, je me suis demandée si cela
pouvait être celles que tu m’avais décrites."
"Mais comment les avait-il eues?"
"Elles sont passées de mains en mains et auraient sans doute
disparus s’il n’y avait pas eu une histoire qui leurs était liée. Elles ont été
découvertes dans le sable du Colisée quelques jours après la mort de notre
père. Elles furent trouvées par un homme qui nettoie le sable entre deux
représentations. Il les a gardées apparemment pendant longtemps, et les
chérissait car il considérait qu’elles avaient appartenu au grand gladiateur
Maximus mais quand il est mort ses enfants les ont vendus pour presque rien.
Elles finirent par atterrir dans les mains de l'homme du marché qui connaissait
la légende qui s’y rapportait."
"Je. .. Je me demande
comment elles sont arrivées là? Il ne
pouvait les avoir sur lui lors de son dernier combat dans l’arène. Quintus m’a
dit qu’il avait été dépouillé et enchaîné dans une cellule. Comment ont-elles
bien pu aboutir là?"
Maxima haussa les épaules.
"C’est quelque chose que nous ne saurons probablement jamais."
"Je n’aurais jamais rêvé pouvoir les voir un jour."
Glaucus les tint dans la lumière et les tourna à plusieurs reprises
entre ses doigts tandis que Maxima se réjouissait du plaisir qu’elle lisait
dans ses yeux.
Puis, il plaça la plus petite au creux de la paume de sa main et la lui
offrit.
"Tu dois garder celle de Marcus."
"Non. Elles vont de pair. C’est ta mère et notre frère. S’il te plaît
... tu dois les garder toutes les deux. C’est ta mère qui les a sculptées pour
notre père. S’il te plaît, garde-les ensemble.
C’est ce qu'il aurait voulu."
Glaucus les porta à ses lèvres et les embrassa l’un après l’autre puis
il caressa les cheveux brillants de sa sœur et l’embrassa à son tour.
Glaucus était appuyé contre la rambarde du bateau et il sentait la
pression rassurante des deux petites figurines contre ses côtes à travers les
plis de sa toge. Elles se trouvaient juste à côté du présent que Julia lui
avait donné et qu’il chérissait aussi.
Julia l'avait rejoint le dernier soir alors qu’il se tenait seul sur sa
terrasse qui offrait une vue imprenable sur la ville d'Ostie et son grand
port.
Il se tourna vers elle, les cheveux ébouriffés par la brise.
"J’espérais que tu viendras me retrouver." Dit-il. "Il y
a tellement de choses que je veux te dire que je ne sais par où
commencer."
"Tu n’as pas besoin de parler, Glaucus, car je sais ce que tu
ressens, un mélange d'exaltation et de contentement d’avoir atteint tous tes
buts, et de tristesse de devoir laisser, même pour un court laps de temps, des
personnes qui te sont devenues chères."
Il hocha la tête et dit sincèrement.
"Julia, merci d'avoir été là pour mon père quand plus personne
d'autre ne l’était. Merci d’avoir rendu plus agréable la fin de sa vie. Et
merci de m’avoir donné une soeur."
Julia sourit.
"Ce fut un grand honneur d’avoir connu et aimé ton père, même si ce
fut pour peu de temps. C’était un grand homme, Glaucus, et il aurait été si
fier de toi. En fait, je suis sûre qu'il est
fier de toi … qu’il est parfaitement conscient de ce que tu as accompli et
qu’il t’est reconnaissant d’avoir rétabli sa mémoire en démontrant sa non
culpabilité dans le meurtre de Marc Aurèle ... un homme qu'il aimait
profondément."
"Merci. J‘aurais juste souhaité que … qu'il ait vécu pour nous
connaître Maxima et moi et pour t’aimer, toi, comme tu le mérites."
Julia inclina légèrement la tête,
la gorge serrée.
Elle donnait l’impression d’avoir reçu un coup violent et, soudain, un
sentiment de perte plus puissant que tout ce qu’elle avait connu depuis la mort
de Maximus - le départ de Glaucus - la
submergea faisant renaître une douleur depuis si longtemps enterrée.
Glaucus fixa la mer pour lui donner le temps de se remettre.
"Et je ne peux imaginer comment serait l'empire maintenant s'il
avait pu accomplir la tâche que lui avait assignée Marc Aurèle car sans aucun
doute il l’aurait réalisée. Mieux, pire, comme maintenant ? "
"Il l’aurait réalisé sans aucun doute." Murmura Julia.
"Mais il ne faut pas s’attarder sur ce qui aurait pu être, Glaucus. Le
passé ne peut être changé. C’est vers le futur que nous devons nous tourner
maintenant et le futur paraît extrêmement prometteur."
"Je sais. Et lorsque je le regarde je ne vois que du bonheur pour
nous tous."
Julia prit sa main et fourra dans
sa paume un objet.
"Qu’est-ce que c’est?" Demanda-t-il en examinant le petit
objet ovale en ivoire sculpté enchâssé dans de l’or
"Oh... c’est une représentation de toi."
Julia rit.
"Non, c’est le portrait de ta sœur pas de moi. Cela s’appelle un
camée."
"C’est étonnant... et son profil est presque identique au tien. Pas
étonnant qu’elle soit si belle. Je le chérirai toujours. Merci."
Ils restèrent l’un près de l’autre à regarder la lune émerger à
l’horizon et se lever au dessus des flots calmes et argentés de la mer
Tyrrhénienne, heureux de leur compagnie mutuelle et unis par l’amour qu’ils
portaient à un homme vaillant mais perdu à jamais pour eux deux.
Chapitre 78 – Le retour à la maison
Après deux jours de mer, quand le
bateau doubla la pointe nord de la Corse Lucius s’approcha de Glaucus qui était
assis sur le pont à l’ombre de leur cabine, les genoux repliés, confortablement
installés sur une pile de cordage enroulés, absolument inconscient de
l’activité frénétique des marins occupés autour de lui.
La cuirasse en cuir de Maximus
reposait sur ses genoux et ses doigts, sans trêves, parcourait légèrement
l’embosse en argent représentant un peuplier, une femme et un enfant.
Lucius s’assit à ses côtés mais ne
dit rien.
Ils écoutèrent le vent chanter dans
les cordages et les voiles claquer au dessus de leur tête.
Puis, Glaucus parla.
"Je me demande ce qu'il
ressentait quand il l’enfilait. Je me demande si son ventre se serrait. Il
devait avoir l’impression que chaque fois serrait la dernière fois."
"Ce n’était sans doute pas très
différent de ce qu’il pouvait ressentir quand il se rendait au combat en tant
que général."
"50.000 personnes suivaient
chacun de ses gestes. C’est ça qui était différent."
"Oui, je suppose. Pourtant je
crois que son esprit était focalisé sur une seule chose … tuer Commode."
"Peut-être bien ... quand mon
père était dans l’arène …"
Il caressa des doigts les deux petits
personnages sur la cuirasse, répliques des figurines en bois, "… mais son
esprit était visiblement ailleurs quand il n’y était pas."
"Cela du être terrible pour lui,
sachant qu’ils étaient morts. Et il était si loin de chez lui."
"Je peux m’imaginer cela un peu.
Je suis prêt à rentrer à la maison aussi."
Lucius sourit.
"Tout comme moi."
Les yeux de Glaucus abandonnèrent
finalement la cuirasse pour se poser sur son ami juste au moment où un marin
tira une corde en travers de ses pieds. Il les leva à temps pour éviter qu’un
homme roulant un baril fasse de même.
"Qu’est-ce que tu étais en train
de faire?"
"Je viens de terminer les
lettres qui étaient dans le paquet que nous avons trouvé dans le
compartiment."
Lucius soupira.
"Ce ne fut pas facile. Ma mère
les a écrites quand elle était plus jeune que moi mais ne les a jamais envoyées."
Lucius soupira à nouveau.
"Toutes étaient destinées à
Maximus."
"Oh," fut tout ce que
Glaucus trouva à dire.
Il fixa la crête des vagues qui
étincelaient sous les rayons du soleil de l’après midi. Les mouettes piquaient
et plongeaient sur les poissons argentés qui osaient s’aventurer trop près de
la surface de l’eau.
"Je savais qu’elle l’aimait mais
je n’avais jamais réalisé l’intensité de cet amour. Certaines ont été écrites
après le mariage de ma mère avec mon père. Je ne crois pas qu’elle avait
l’intention de les envoyer à Maximus car elles sont vraiment très personnelles
et franches … cela ressemble plus à un journal qu’à des lettres même si chacune
lui sont adressées. Je crois que c’est l’intensité des émotions qu’elles
recèlent qui m’a surpris. Ma mère était une femme aimante mais réservée comme
la plupart des dames impériales. Elle avait été éduquée pour accomplir ses
devoirs plutôt que d’écouter son coeur. Je suis sûr que sa brève aventure avec
Maximus en Germanie fut la seule fois où elle laissa libre court à ses rêves et
ses désirs d’enfant. Puis elle a fait son devoir. Elle a épousé mon père et
fournit un héritier au trône … moi."
Alarmé par le ton de la voix de son
ami, Glaucus tourna la tête vers lui.
"Lucius..."
"Tout va bien, Glaucus, Je sais
qu’elle m’aimait. Qu’elle m’aimait plus que tout mais elle n’a jamais oublié
Maximus."
Il retourna les lettres entre ses
mains maintes fois.
"Cela me brise le cœur de penser
à quel point elle se sentit seule sans lui ... à quel point elle fut désespérée
d’apprendre son mariage, d’apprendre qu’ainsi il quittait sa vie pour toujours.
Après la mort de mon père, les lettres deviennent plus intenses. Elle écrit que
le seul moment dans sa vie où elle se sentit réellement en vie était quand elle
se trouvait avec lui. Elle a sérieusement envisagé le fait de le rejoindre mais
ne l'a pas fait à cause de son statut de fille d’empereur – un statut qu’elle
maudit plus d’une fois. Je pense qu’elle l’aurait volontiers envoyé balader si
elle avait pu être avec lui."
Lucius appuya sa tête contre le mur
de la cabine et ferma les yeux. Sa tête suivit le doux roulis des vagues.
"Il semble que ton père
inspirait une passion intense et dévotieuse de la part des femmes qui
l’aimaient et qui n'étaient pas n'importe femmes! Tout cela est plutôt tragique
n’est-ce pas?"
Glaucus resta silencieux.
Soudain Lucius éclata de rire et
tapota le bras de Glaucus.
"N’aies pas mauvaise conscience.
Leur sentiment l’un vis-à-vis de l’autre n’a rien à voir avec toi et moi."
"Je sais mais je me demande si
ma mère était au courant que d’autres femmes aimaient son mari. Si c’est le cas
cela a du terriblement la secouer."
Il caressa du doigt la représentation
d’Olivia.
"Ton père lui est malgré tout
resté fidèle. Ce qui est très significatif tant de sa part que … de la part de
ma mère."
"Oui sûrement."
Glaucus continuait à fixer les vagues
au rythme ascendant et descendant du bateau.
"J’espère trouver une relation
comme celle-là un jour … une qui me permettra d’être heureux avec une femme
pour le restant de mes jours."
"J’ai tendance à penser qu’il te
sera très aisé de trouver une
épouse."
Glaucus ignora le compliment et
haussa simplement les épaules.
"J’ai été trop occupé, trop
préoccupé par mon père, pour seulement y penser."
"Tu n’as plus à te préoccuper de
cela maintenant. Il n’y a plus de questions sans réponses, n’est-ce pas?"
"Non."
"Alors, il voudrait sûrement
maintenant que tu perpétues son nom en te mariant et en produisant de petits
Maximus."
Glaucus éclata de rire.
"Je vais garder cela à
l’esprit."
Ils regardaient le bord de mer avec
un mélange de bonheur et de tristesse, bonheur car ils étaient en route pour
rentrer chez eux et tristesse car ils savaient qu’ils seraient bientôt séparés
Deux jours plus tard, Lucius
débarquait à Massilia et se préparait à la dure route du retour - remonter la vallée du Rhône et traverser
les alpes.
Après un au revoir bref mais plein
d’émotions sur la plage, Glaucus lui promit de venir lui rendre visite un jour
puis lui et Brennus réembarquèrent pour continuer leur voyage faisant signe à
la silhouette sur le quai jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un point
minuscule.
Marc Aurèle aurait été très fier de
ce que son petit-fils était devenu.
Le passage par le détroit, les
colonnes d’Hercule, s’effectua sans histoire et ils posèrent le pied en Espagne
à Gades où ils louèrent un bateau pour remonter vers Hispalis.
Arrivés dans la grande cité, ils
chargèrent leurs affaires, y compris l’urne et le coffret, dans un robuste
chariot tiré par deux puissants chevaux pour entamer le dernier tronçon de leur
périple qui allait les mener à Emerita Augusta. Ultor devait sentir qu’ils
approchaient de la maison car Glaucus devait continuellement le réfréner et le
cheval renâclait de déplaisir et se cabrait, souhaitant galoper à travers les
collines vertes sous le chaud soleil d’été.
Et quelques jours plus tard, Glaucus
assis sur Ultor perché sur une colline regardait sa ferme et son environnement
vallonné et luxuriant et éclatant positivement de vie.
Les travailleurs agricoles étaient
occupés à moissonner la seconde coupe des blés dorés et les branches des arbres
fruitiers ployaient sous les poires et les pêches mûres.
Glaucus rejeta la tête en arrière,
ferma les yeux et, respira l’odeur familière et douce des grappes de raisins
qui embaumaient dans la brise, réalisant alors à quel point son foyer lui avait
manqué.
"C’est paisible." Murmura
Brennus et Glaucus sourit devant le respect de son ami pour le silence
environnant, seulement brisé par le pépiement des oiseaux voletants et les
renâclements et piétinements des chevaux impatients.
"Vois-tu la maison en pierres
rose et au toit de tuiles rouges au sommet de la colline là-bas?" Dit-il
en la lui désignant du doigt.
"Oui. C’est la tienne?"
"Oui c’est elle. C’est ici que
Maximus est né et où il a vécu avec ma mère … du moins quand il n’était pas à
la légion. Il aimait cet endroit et je pense que, maintenant, je peux
comprendre pourquoi. Il devait avoir vu tant d’horreurs et souffert de tant de
désespoir à l’armée Cette ferme était son refuge, un endroit où il pouvait voir
les choses grandir et prospérer et non souffrir et mourir. Cela devait être
particulièrement le bienvenu pour un homme avec de telles
responsabilités."
Il obligea Ultor à se déplacer
lentement, savourant chaque pas, admirant chaque fleur sauvage et chaque angle
de vue des collines moutonnées.
Il avait toujours tellement cru que
sa vie était toute tracée, il savait maintenant qu’il ne le croirait plus
jamais.
C’est seulement quand le cheval
s’engagea, en l’éclaboussant, dans l’eau froide et bouillonnante du ruisseau
qui se tordait tel un serpent au sud de la ferme qu’il laissa Ultor courir à
son gré, ses sabots volant littéralement.
Brennus resta près du chariot pour
permettre à son ami de rentrer chez lui seul.
Glaucus mit pied à terre près de la
porte dans l’enceinte et l’ouvrit doucement. Les charnières grincèrent en
bienvenue et, pour la première fois depuis des années, il revit la longue allée
bordée de peupliers que les rayons de soleil et les ombres mouchetaient.
Le bruit attira l’attention d’un
travailleur.
L’homme mit sa main en visière et
pencha la tête avec curiosité. Il baissa lentement son bras, restant bouche bée
quand il réalisa qui était là.
Il laissa tomber sa pelle et courut
vers la maison et, arrêtant un garçon au passage, il lui indiqua à force tour
de bras la direction de la ferme voisine loin au-delà des collines pour qu'il
aille y annoncer l'arrivée tant attendue du jeune maître.
Glaucus mit un genou à terre au pied
du premier peuplier parmi les fleurs que sa mère éplorée avait plantées et dit
bonjour à sa sœur, tout en lui annonçant le retour de leur papa à la maison.
Une femme rondelette apparut sur le
seuil de la maison, essuyant ses mains sur son tablier.
Elle eut un sursaut de plaisir en le
voyant et d'un bond rentra rapidement à l'intérieur criant des instructions
pour préparer une fête pour le retour du jeune maître.
Quelques heures plus tard, Glaucus se
trouvait devant les tombes couvertes de gazon de sa mère et de son frère, un
monticule de terre fraîchement retournée près d’elles indiquant l’emplacement
de celle de son père.
Il était entouré par la famille de sa
mère, y compris le couple qui l’avait élevé comme s’il était leur enfant et
ceux qu’il considérait comme ses frères.
Les travailleurs et les esclaves des
deux fermes avaient rejoints la famille, vaste et sombre attroupement d’hommes,
de femmes et d’enfants.
Ils se tenaient silencieux tandis que
l’urne en or était déposée dans le sol puis Glaucus s’avança, prit une pleine
poignée de terre noire qu’il effrita sur le sommet de l’urne.
"Vale." Murmura-t-il.
Derrière lui, il entendit des gens
renifler et répéter l’adieu.
Il savait qu’il devait dire quelques
mots mais ne trouva rien qui aurait pu transcrire la sérénité qui l’envahissait
pour la première fois en 8 ans. Alors, il tomba simplement à genoux devant la
tombe et chuchota.
"Tu es à la maison maintenant,
Papa. Tu es, à nouveau, parmi les tiens."
La foule se dispersa lentement, se
dirigeant vers la maison, impatiente d’entendre l’histoire de sa grande
aventure. Mais, lui, resta là, seul perdu dans ses pensées.
Il resta assis à côté de la tombe
jusqu’à ce que le jour s’efface pour faire place à la nuit, laissant couler
entre ses doigts, encore et encore, la terre fraîche, savourant sa texture
humide et sa saveur pure et âpre.
La brise fraîche du soir secouait
délicatement ses boucles et se condensait à chaque expiration et faisait
bruisser les herbes couvrant les tombes plus anciennes.
Quand la pénombre fut remplacée par
une obscurité dense, il repoussa, à l’aide de ses pieds et de ses mains, la
terre sur l’urne jusqu’à ce que le monticule soit de même hauteur que les
tombes voisines.
Puis à la lueur des étoiles, il
cueillit des fleurs qui se trouvaient le long du chemin et les plaça délicatement sur la tombe jusqu’à ce que la terre
disparaisse sous un manteau de pétales couverts de rosée dont les couleurs
vives, jaunes, oranges et bleues étaient adoucies par la lueur de la lune
Un sourire triste mais satisfait
creusa ses traits crispés tandis qu’il se tenait à côté de la tombe regardant
le dernier lieu de repos de son père.
"J'espère que tu es satisfait de
moi, Papa," Murmura-t-il.
Un moment plus tard, il leva les yeux
vers la demeure où l’attendaient patiemment ses amis et ses parents et … il
resta cloué sur place les yeux grands ouverts sous le choc tandis qu’un frisson
descendait le long de son épine dorsale et que tous les poils de son corps se
hérissaient.
Il était là, sur le perron - Maximus
- revêtu de son uniforme de général, parfaaitement visible malgré le peu de
lumière qui émanait de son corps évanescent.
Il pencha la tête pendant qu’il
regardait solennellement son fils puis il replia son bras droit qu’il porta
lentement à sa poitrine, son poing droit reposant sur son cœur et il resta
ainsi, la brise faisant onduler sa cape et frissonner ses fourrures de loup
jusqu’à ce que son fils retrouve suffisamment ses esprits pour lui rendre son
salut d’une main tremblante.
Maximus fixa sereinement Glaucus
encore quelques instants avant de lui signifier d’un signe de tête son
approbation et sa gratitude, puis il sourit gentiment au garçon, les yeux
brillant de chaleur et d’amour … avant que son image ne commence à s’estomper.
"Non" Haleta Glaucus tandis
qu'il tendait des mains tremblantes vers son père, puis il força ses jambes
chancelantes à se mettre en marche lourdement vers le perron maintenant
vide.
Abasourdi, Glaucus resta à
l’endroit où l’image de son père se
tenait , ressentant un étrange courant d’air chaud l’envelopper et caresser son
visage comme l’aurait fait une main aimante.
Il ferma les yeux et soupira, le cœur
gros.
"Ah te voilà... finalement !"
S’exclama sa tante Augusta en ouvrant la porte, inondant de lumière le perron.
"Tu es resté si longtemps dehors que tu dois être épuisé et affamé. "
Elle fit claquer sa langue et passa
son bras potelé sous son bras musclé puis grommela avec souci en le voyant
couvert de sueur.
"Tu vas attraper la fièvre pour
sûr, il fait si humide maintenant dehors. Persius! " Appela-t-elle sur le
pas de la porte. "Viens m’aider à
faire rentrer ton neveu. J’ai fait cuire ces biscuits que tu aimes tant,
Glaucus ... Glaucus? Persius, s’il te
plaît, aide-moi, il est si fatigué qu’il est tout tremblant."
Persius désengagea doucement le bras
de son neveu de la prise inquiète de sa tante puis posa une main ferme dans son
dos et le tourna vers le seuil.
"Avance, mon vieux, entre. Ce fut une journée
éprouvante sans parler des années qui l'ont précédée. Nourris-toi et bois un peu de vin, tu te
sentiras beaucoup mieux après."
Glaucus se tordit le cou pour
regarder le perron, vide de toute présence maintenant, l’air environnant
redevenu froid.
"Qu’y a-t-il? Qu’est-ce qui ne
va pas? Tu as entendu quelque chose?" Lui demanda son oncle d’un ton
soucieux.
Glaucus fixa l’obscurité quelques
instants avant de répondre.
"Non... rien... rien du
tout."
Puis il inspira profondément et
regarda les millions d’étoiles étincelant dans le ciel sans nuages
"Tout est parfait."
Et il éclata de rire, son état
d’esprit complètement changé, et le sang afflua, à nouveau, à son visage.
"Il est ici. Il est au courant
de tout. Il a tout vu et il est content."
"De quoi? Qui?"
Glaucus assena une claque dans le dos
de son oncle interloqué et rit à nouveau.
"Allons manger, Persius. L’odeur
de ces biscuits m’a ouvert l’appétit tout d’un coup."
Des mains se tendirent vers lui et
des voix pleines de sollicitude exprimèrent leurs joies de son retour, sain et
sauf, au sein de sa famille.
Chapitre 79 – Retour à
Vindobona
Les adultes et
les enfants étaient tranquillement assis ensemble et écoutaient attentivement
Glaucus raconter le récit de son voyage en Germanie et de toutes les péripéties
qui s’ensuivirent.
Ils
s’émerveillaient de ses aventures mais plus que tout des changements qui
étaient intervenus en lui. Il était à peine plus qu’un gamin téméraire et
insouciant quand il avait entrepris son voyage et, maintenant, il était presque
aussi grave et réfléchi que son père.
Ils étaient
ravis d’entendre que Marc Aurèle ait donné à Maximus la position la plus
puissante de l’empire puis sursautaient d’effroi devant ce qui s’était passé
après … juste sous leur nez.
Leur sœur et
leur jeune neveu assassiné, Maximus capturé sur ses propres terres.
L’esclavage. Ses triomphes à Rome comme gladiateur. Julia. Maxima –
merveilleuse et bienvenue addition à leur vaste famille. Puis la trahison et la
mort de Maximus et, avant celle-ci, l’accomplissement de sa mission :
venger le meurtre de sa famille et ôter l’empire des mains du tyran Commode.
Et ils n’en
avaient rien su.
Et ils avaient
été incapables de l’aider.
Mais Glaucus
avait réussi là où ils avaient échoué.
Non seulement
il avait apporté la lumière sur tous les événements qui s’étaient déroulés mais
il avait ramené à la maison Maximus pour qu'il repose aux côtés de sa femme et
de son fils, risquant sa vie de nombreuses fois durant cette recherche.
C'était un
accomplissement extraordinaire pour un homme réellement accompli, un homme qui
avait affronté l'empereur lui-même et … avait triomphé.
Juste comme son
père.
Mais ils
savaient aussi que Glaucus ne resterait pas avec eux très longtemps. Il resterait
suffisamment longtemps pour s’assurer que la ferme tournait de manière
satisfaisante, pour se reposer et récupérer de ses aventures … puis il
repartirait pour boucler ses aventures.
Cette fois
cependant, il ne partirait plus seul car Brennus, ses oncles, Persius et Titus,
et ses cousins Tacitus et Claudius l’accompagneraient.
Ils le lui
devaient, à lui et à Maximus.
Glaucus établit
une place spéciale dans l’atrium pour son coffret à ancêtres et y plaça à
l’intérieur le précieux masque. De l’autre côté il posa les figurines que son
père chérissait tant et, rapidement, il commanderait, à un sculpteur, un buste
en marbre de Maximus qui prendrait place sur un piédestal, à la place
d’honneur.
Puis il
entraîna Brennus dans un tour du propriétaire et les travailleurs prirent
plaisir à lui montrer comme la ferme fonctionnait bien.
Les moissons
étaient en cours, les fruits allaient être cueillis et les moutons avaient été
tondus. Les poulains de l'année gambadaient derrière leur mère. Les vaches, les
moutons et les chèvres pâturaient sur les collines environnantes.
Les livres de
compte étaient en ordre et les revenus avaient considérablement augmenté en son
absence ce qui était une bonne chose car il avait dépensé tous les fonds qu'il
avait pris avec lui pour son voyage.
Après un peu de
repos, il pourrait repartir.
Un mois plus
tard, six hommes chevauchant de puissants étalons prenaient la route du Nord,
la route de la Germanie.
Ils étaient
tous armés mais un seul portait une armure, celui qui les menait était revêtu
d’une cuirasse en cuir noir ornée de motifs argentés inhabituels: un arbre, des
chevaux et de petits personnages.
Tous ceux qui
croisèrent leur route ou qui aperçurent cette petite armée déterminée et
résolue, sur la route ou en ville, s’écartaient pour les laisser passer et
soupiraient de soulagement quand elle s’était éloignée.
Ils avaient un
tempo élevé qui ne faiblit pas même durant la traversée des montagnes
d'Espagne, de Gaule et de Germanie. Dressés pour ce genre d'allure, les chevaux
avalaient les distances d'une foulée souple et assurée, reniflant de plaisir.
En un peu plus
d’une semaine, ils avaient traversé la Gaule et arrivaient en Germanie où ils
suivirent le Danube jusqu'à leur destination.
Vindobona
n’avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois et Glaucus doutait qu’elle
change jamais.
Après avoir
déposé leurs affaires dans une auberge locale, il prit la direction de la
forteresse, impatient de raconter à Jonivus ce qu’il avait accompli.
Il s’approchait
de la maison basse en pierre le cœur léger mais très vite réalisa que quelque
chose n’allait pas.
L’endroit
paraissait négligé, le terrain était envahi par la végétation bien plus qu’il
ne l’était auparavant.
Il orienta
Ultor vers l’arrière de la maison là où Jonivus avait un petit jardin mais ne
le découvrit plus; il était submergé par les mauvaises herbes et dissimulé par
les branches basses des pins et des chênes environnants.
Il siffla Zeus
mais aucun aboiement ne lui répondit.
Descendant de
cheval, il s’approcha de la porte en chêne de l’enceinte qui entourait la cour
et la martela de ses poings.
Pas de
réponses.
Il essaya
encore.
Toujours sans
résultats alors il chercha à l’ouvrir d’un coup d’épaule mais elle tenait bien.
Plaçant ses
mains au sommet du mur, il chercha une anfractuosité où il pourrait introduire
ses doigts puis il tâtonna du bout des pieds jusqu’à ce qu’il trouve une
fissure dans la pierre qui s'effritait.
Il se hissa sur
le mur et s’agenouilla avant de sauter de l’autre côté, atterrissant genoux fléchis.
Il s'approcha
lentement.
Les toiles
d'araignée recouvraient l'embrasure de la porte de la cuisine, obscurcissant
presque l'ouverture de leurs fins fils argentés.
Il était
visible que plus personne n’avait emprunté ce chemin depuis longtemps.
Il prit une
branche et déblaya l'ouverture des toiles puis pénétra dans l'atrium et dans la
cuisine où il avait passé bien des soirées avec Jonivus à parler de Maximus.
Elle était
déserte tout comme le reste de la maison – chaque surface était recouverte d'une
épaisse couche de poussière - et l'air sentait le moisi et l'humidité.
Jonivus
était-il mort ?
Jamais Glaucus
n'avait voulu envisager cette possibilité.
Il déambula
lentement dans la petite maison, ses pas résonnant fortement dans les pièces
inoccupées soulignaient le vide de celles-ci.
Il avait une
histoire à raconter et à partager, une histoire douloureuse, constituée de
questions et de recherches et il voulait désespérément la partager avec l'homme
qui l'avait mis sur le chemin des réponses.
"Jonivus?"
Dit-il, d'une petite voix de garçon égaré.
Seul le silence
lui répondit.
Il tourna les
talons, quitta rapidement la maison et sauta par-dessus le mur.
Quelques
instants plus tard, Ultor sur ses talons, il marchait le long de la route pavée
en direction de la ville, la tête penchée, perdu dans de sombres pensées.
"Eh bien,
je ne pensais pas te revoir un jour."
Glaucus
s'arrêta net, sursautant au son de la voix féminine qui venait de se faire
entendre juste devant lui.
Son regard
plongea dans les yeux de Katerina.
"Si tu ne
regardes pas où tu vas, tu vas renverser quelqu'un avec ton satané
cheval."
Une grimace
émergea lentement sur le visage de Glaucus et ses épaules se détendirent
maintenant qu'il la reconnaissait.
"Tu n'as
pas changé."
"Toi
oui."
Sa réponse
était aussi effrontée que son regard qui évaluait sa cuirasse en cuir et ses
bras et jambes nus sous la courte tunique.
"Vraiment?"
Qu'est-ce qui
l'attirait tant chez les femmes sûres d'elles?
"Oui. Je
ne croyais même pas que c'était toi au premier abord."
Elle plaça le
grand panier contenant le linge sur son autre hanche et l'étudia, un sourcil
relevé.
"Tu
parais... plus vieux d'une certaine façon. Mature. Assuré. Tu t'habilles
différemment."
"Tu n'as
pas changé. " Répéta-t-il et c'était effectivement le cas.
Sa beauté était
bien plus spectaculaire qu'il ne s'en souvenait.
Sa peau était
toujours aussi fine et veloutée, ses lèvres toujours aussi ourlées, mais ses
boucles auburn étaient empilées sur sa tête maintenant alors qu'avant elles se
balançaient librement sur ses épaules.
Hésitant, il
posa la question.
"Tu es
remariée?"
"Oui,
comment as-tu su?"
Glaucus haussa
les épaules d'un geste qu'il espéra naturel.
"Tes
cheveux."
Il sourit.
"Tu ne
m'as pas attendu!" Plaisanta-t-il.
"Je ne
savais pas que je devais."
Elle était
sérieuse.
Un moment plus
tard, elle le saisit par le coude et l'éloigna de la route pour permettre à un
chariot chargé de légumes, en route pour la forteresse, de passer devant eux
puis elle posa son panier à terre avant de plonger son regard dans ses yeux
verts.
"J'ai
épousé un soldat il y a deux ans et nous avons un petit garçon."
"Fille de
soldat et, maintenant, épouse de soldat. C'est merveilleux. " Dit-il sans
conviction.
Il avait, de
manière irrationnelle, espéré que rien n'aurait changé - comme si tout avait
été placé sous un verre protecteur pour attendre son retour.
Il eut un
sourire blême pendant qu'il cherchait autre chose à dire.
"Mais tu
fais toujours la blanchisserie?"
Elle évalua
subtilement son changement d'humeur.
"Oui. De
l'argent en plus aide toujours. En outre, mon mari est souvent parti avec la
légion et nous avons une autre bouche à nourrir."
Il regarda sa
taille mince. Etait-elle encore enceinte?
Un sourire
désabusé tordit ses lèvres devant son regard embarrassé.
"Tu as été
à la forteresse?"
Glaucus regarda
la route derrière lui et dit
"Non, pas
encore... Je cherchais Jonivus. Sa maison semble être abandonnée. Tu sais ce
qui lui est arrivé?"
"Oui."
"Il ... Il
est mort?"
"Tu as des
nouvelles pour lui?"
Glaucus
repoussa ses boucles rebelles et elle sourit à ce geste familier.
"Oui. De
grandes nouvelles. Où est-il?"
Katerina repris le panier qui débordait et le lui posa
dans les bras tout comme elle l'avait fait des années auparavant, puis lui fit
signe de la suivre d'un geste du doigt pendant qu'elle s'avançait sur la route
et prenait la direction de la ville.
"Suis-moi."
Le vieil homme
était assis dans sa cuisine, grattant la tête du grand chien qui était posée
sur son genou et fixait l'enfant qui se trouvait dans le berceau proche.
Quand la porte
s'ouvrit, Zeus leva la tête et tendit les oreilles, sa truffe humide se
contractant quand il détecta l'odeur familière.
Glaucus se
précipita vers eux.
"Jonivus...
Jonivus, je suis de retour. " Cria-t-il et il ouvrit les bras pour
étreindre le chien qui s'était dressé et sautillait tout autour de lui en
entendant sa voix.
Jappant comme
s'il était blessé, le chien se lança dans les bras de son jeune maître.
Glaucus serra
l'animal et lui murmura des mots amitieux tout en essayant d'éviter la longue
langue rose qui lui léchait le visage.
Il regarda
anxieusement par delà la tête de Zeus le vieil homme qui s'était levé en
chancelant, une main posée sur un coin de la table en bois.
"Glaucus,
Glaucus... est-ce toi?"
Jonivus
tournait la tête dans tous les coins à la recherche d'un son qui lui donnerait
un indice sur sa localisation et, alors, Glaucus réalisa qu'il était totalement
aveugle. Sa faible vue avait fini par l'abandonner tout à fait.
Il repoussa le
chien et Zeus, rapidement, retourna au côté de Jonivus où il s'assit dans une
attitude protectrice contre la jambe de l'homme.
"Oui,
Jonivus, c'est moi. Je t'ai dit que je reviendrais." Cria-t-il, conscient
de la surdité du vieil ingénieur.
"Et bien,
il t'en a fallu du temps!" Sourit Jonivus qui fit un geste dans sa
direction.
"Viens
ici, viens ici, et donne à un vieil homme aveugle une accolade."
Glaucus prit
Jonivus dans ses bras, le soulevant de terre et le vieil homme enroula ses bras
autour des épaules de Glaucus en s'y accrochant fermement.
En dépit de son
poids, le corps de Jonivus paraissait fragile, ses bras étaient squelettiques
et ses cheveux blancs fins et clairsemés.
Quand Glaucus
le libéra avec précaution, Jonivus se dressa de manière à pouvoir caresser le
visage de l'Espagnol, étonné - et heureux – d'y sentir de l'humidité.
"Tu n'es
pas en train de pleurer n'est-ce pas?" Le réprimanda-t-il doucement.
"Bien sûr
que non." Mentit Glaucus tout en se
contredisant par ses reniflements puis il s'essuya les yeux.
Jonivus sourit
et chercha à tâtons sa chaise sur laquelle il s'assit avec un grognement, les
joints en bois grinçant sous son poids.
Zeus reposa sa
tête sur les genoux du vieil homme.
"Tu es
allé me chercher à la maison?"
"Oui. Et
tu n'y étais pas." Répondit Glaucus avant de se rendre compte de
l'absurdité de ses propos.
"Je suis
devenu totalement aveugle, il y a environ un an et cette charmante jeune dame
m'a pris chez elle."
Il sourit dans
la direction de Katerina qui avait sortis son fils du berceau et le serrait
tendrement dans ses bras.
"Elle est
très gentille avec moi. Vraiment très gentille."
Il frotta les
oreilles du chien et Zeus ferma les yeux de plaisir.
"Cela fut
dur de quitter mon fils mais je ne pouvais plus m'occuper de moi-même. Elle
était même disposée à prendre Zeus."
Sa main soudain
s’arrêta, hésitante.
"Je
suppose que tu es revenu pour ton chien?"
Glaucus tira
une chaise jusqu'à la table mais Zeus ne remua pas.
"Mon chien
? Je pense que c'est ton chien maintenant."
"Oh ...
non, non. Je m'en suis seulement occupé pour toi. Il mange trop. Tu dois le
reprendre avec toi."
Mais il saisit
le chien par la nuque et l'attira plus près de lui encore.
Katerina,
soudain, déposa l'enfant dans les bras de Glaucus et dit.
"En
parlant de manger, il est temps de commencer le souper. Tu peux prendre soin du
petit Justini pendant que je m'en occupe ? S'il
pleure, introduis le bout de ton doigt dans sa bouche... mais lave-le d'abord.
Tu dois probablement goûter le cheval."
Glaucus tint le
bébé et regarda dans ses yeux bleus. Une touffe de cheveux roux émergeait de
son bonnet.
"Tu
ressembles à ta maman." Roucoula-t-il. "Petit garçon chanceux."
Puis il étonna
Katerina quand il appuya, de manière experte, l'enfant contre son épaule en le
soutenant confortablement de sa grande main et en le balançant.
Le bébé
gazouilla et bientôt bava de contentement.
"Tu donnes
l'impression d'avoir fait cela toute ta vie." Observa-t-elle tout en
épluchant des légumes dans un énorme pot noir.
Glaucus grimaça
un sourire.
"J'ai un
grand nombre de jeunes cousins si bien que j'ai eu souvent l'occasion de tenir
des bébés."
"Aucun à
toi encore?" Demanda-t-elle par-dessus son épaule.
Glaucus savait
qu'elle était curieuse au sujet de son état civil.
"Non. Non,
j'ai été trop occupé pour même y songer."
Jonivus
s'impatientait durant ce petit aparté. Il tendit vers Glaucus une main noueuse
et tavelée.
"Raconte-moi.
Raconte-moi ce qui s'est passé durant toutes ces années où je ne t'ai pas
vu."
Glaucus prit
une profonde inspiration.
"J'ai
réussi, Jonivus. J'ai découvert toute l'histoire et trouvé les restes de mon
père. Il repose maintenant près de ma mère en Espagne."
Jonivus ferma
les yeux et fit une prière silencieuse de remerciement aux dieux.
"Je le
savais. Je savais que tu réussirais."
"Je n'y
serais pas arrivé si tu ne m'avais pas donné les bonnes informations. J'ai dû
voyager partout dans l'empire mais j'ai trouvé Julia et Marcianus et Lucius. Et
j'ai trouvé quelqu'un d'autre."
"Qui?"
"Ma soeur,
Maxima. Julia a eu une fille de mon père. Elle vit à Rome. Elle est belle et
forte et courageuse et je l'aime beaucoup."
Jonivus frappa
dans ses mains pour exprimer sa joie.
"C'est
tellement merveilleux! Tu dois tout me dire. N'omets rien."
Et c'est ce
qu'il fit, par-dessus un repas de poulet rôti, de carottes et de haricots. Il
parlait toujours quand Katerina lui prit le bébé endormi des bras et disparut
dans la chambre à coucher pour le nourrir, laissant la porte entrebâillée pour
pouvoir continuer à écouter l'histoire.
Le feu était
presque éteint et ils en étaient à leur deuxième fiole de vin quand Glaucus
finit son récit par la brève description de son voyage vers le Nord avec ses
oncles et ses cousins.
Les yeux
laiteux de Jonivus rayonnaient de passion.
"C'est
tellement merveilleux. Tu as tout accompli, Maximus. Tout."
Glaucus fronça
les sourcils. Le vieil homme était-il ivre ? Imaginait-il que c'était le
général qui était assis de l'autre côté de la table?
Le jeune
Espagnol se pencha en avant et, doucement, dit.
"Jonivus,
c'est moi... Glaucus."
En colère,
Jonivus balaya l'air de la main.
"Je sais
bien qui tu es. Je suis peut-être aveugle mais pas stupide !"
Il posa ses
deux mains sur la table et se pencha vers le jeune homme de sorte que leurs nez
se touchèrent presque.
"Tu te
rappelles ce que je t'ai dit peu après notre première rencontre?"
Glaucus se
rassit et, étonné, resta silencieux
"Quand tu
t'es présenté. Tu ne te rappelles pas ? Je t'ai appelé Maximus et tu m'as dit
que tu t'appelais Glaucus. Tu te rappelles ce que je t'ai dit?" Demanda
avec passion Jonivus.
Le front de
Glaucus se froissa pendant qu'il essayait de se souvenir.
"Vas-y !
Vas-y !"
Soudain,
Glaucus se rappela la conversation :
"C’est bien ton nom,
n’est-ce pas?"
"Oui mais je ne l’ai
jamais utilisé. Il appartient à mon père, pas à moi."
"Il t’appartient
aussi."
"On ne m’a jamais appelé
ainsi. On m’a toujours appelé Glaucus. Mes parents adoptifs étaient inquiets
pour ma sécurité et ils voulaient cacher ma véritable identité."
"C’était sage. D’accord,
je t’appellerai Glaucus, mais tu dois te préparer à porter fièrement le nom de
ton père … qui est aussi le tien … quand tes recherches seront finies."
"Je ne suis pas certain
d’être digne de ce nom."
"Tu l’es et un jour tu le
comprendras."
"Ton nom
est Maximus !"Insista Jonivus. "Tu as gagné le droit de le porter. Tu
es le fils de ton père dans toute ta personne. Ton nom est Maximus !"
Glaucus chercha
ses mots.
"Dis-le
!" Exigea Jonivus. "Dis-le ! Dis, 'Mon nom est Maximus.'"
Des larmes
jaillirent de ses yeux pour la deuxième fois de la nuit.
"Je ne
peux pas. Je ne me sens pas …"
"Tu ne
sens pas quoi ? Que tu l'as gagné ? Que tu le mérites?"
"Je... Je
ne sais pas. " Répondit lentement Glaucus.
Jonivus s'adoucit.
"Bon, je
t'appellerai Maximus jusqu'à ce que tu t'y habitues et bien vite tu verras
comme il te convient."
Katerina revint
avec le bébé endormi et Glaucus la regarda avec des yeux incertains.
Elle hocha la
tête soutenant avec conviction l'affirmation de Jonivus.
Chapitre 80 – La peinture
Le jour suivant, Glaucus se
rendit seul à la forteresse.
Il voulait voir le portrait
d’abord car il n’était pas certain de pouvoir contrôler ses émotions quand il
verrait pour la première fois la peinture restaurée
Ses compagnons pourraient
toujours la contempler plus tard.
Il était assis le dos bien droit
sur Ultor, la tension raidissant sa colonne vertébrale.
Il n’était plus venu ici depuis
son incarcération dans la prison de la forteresse et sa confrontation avec
Sévère et Plautianus des années plus tôt et des souvenirs déplaisants
ternissaient sa joie.
En dépit du fait que les
engagements contractuels assurant le rétablissement de la réputation de
Maximus, avaient du atteindre chaque légion, il n’était pas certain de
l’accueil qui lui serait réservé ici.
Ses doigts se rétractèrent quand
la massive muraille en pierre et l’imposante porte se dressèrent menaçants
devant lui et Ultor renâcla et se cabra en réponse car il sentait la tension de
son maître transmise par les rênes en cuir.
Glaucus mit pied à terre et se
présenta. Une large grimace de reconnaissance orna la face du garde.
L'épaisse porte en chêne s’ouvrit
sans hésitation et Glaucus pénétra dans le camp, revêtu de l’armure en cuir de
son père et l’épée de ce dernier, dans son fourreau, pendant à sa hanche.
Il avançait détendu maintenant,
le dos redressé avec fierté le long des baraquements en pierre qui bordaient la
via Principalis jusqu’au Praetorium et la maison en pierre de son père.
Le temps qu’il y arrive, les
gardes et les soldats étaient déjà au garde à vous et la porte ouverte en
invitation. Il la franchit et entendit des murmures respectueux émerger des
rangs: "Général Maximus, Général Maximus."
Glaucus descendit de cheval et
tendit les rênes à un soldat puis il accepta un salut d’un garde.
"Monsieur, nous vous
attendions. Le Général Rufius est désolé de ne pas pouvoir vous souhaiter la
bienvenue en personne mais il est sur la rivière avec une partie de la légion
pour réparer les ponts. Il a laissé comme instruction que l’on vous donne
entièrement accès à sa maison pour le temps que vous souhaitez. Vous pouvez
entrer dès que vous êtes prêt, Monsieur."
"Le travail est-il
fini?" Demanda Glaucus.
"Oui Monsieur. Les
restaurateurs sont retournés à Rome la semaine dernière. Vous ne serez pas
déçu."
L’homme recula et Glaucus le
remercia avant de monter l’escalier et d’entrer dans l’atrium froid et sombre.
Il s’arrêta un instant pour
laisser ses yeux s’habituer à l’obscurité, contemplant l’espace qui avait été
si familier à son père ... et où sa mère et son frère avaient passé quelques
mois.
Il marcha sur le sol couvert de
tessères et s’arrêta après quelques pas, fixant la cour ensoleillée entourée
d’une colonnade, au centre de laquelle se trouvait une petite pièce d’eau
miroitante, deux bancs et une table.
Pourtant seule une chose
l’intéressait et il savait quelle porte y menait.
Il poussa doucement la porte en
chêne sculptée de la chambre à coucher qui avait été celle de son père et prit
une profonde inspiration pour calmer sa légère nervosité.
Il entra les yeux fermés puis se
tourna vers la droite. Il expira lentement et souleva les paupières.
Elle était là ! La peinture
grandeur nature de son père restaurée dans son intégralité majestueuse.
Il fut content de pouvoir
l’observer à distance tout d’abord, la découvrant globalement ainsi.
Tout le mur était recouvert d’une
représentation détaillée et précise du paysage danubien avec des montagnes aux
sommets pourpre et des forêts aux verts riches et sombres.
Le ciel était d’un bleu
étincelant avec quelques petits nuages blancs. Les rayons du soleil projetaient
une ombre sous le cavalier et sa monture.
Glaucus s’approcha de quelques
pas.
Maximus était monté sur un étalon
cabré à la robe tellement noire qu’elle en paraissait bleue, étalon très
semblable à Ultor ce qui était troublant.
Sa cape flottait derrière lui
soulevée par la brise de montagne qui ébouriffait aussi les fourrures de loup
argentées posées si naturellement sur ses larges épaules
Glaucus s’avança encore.
La cuirasse brillait au soleil,
chaque détail de la tête de loup et du griffon était parfaitement reproduit
tout comme la protection d’épaule et les lanières en cuir qui pendaient sur ses
cuisses.
C’était une armure de protection
et non une armure de parade mais elle paraissait vraiment royale sur la
majestueuse figure.
En contraste, la fine tunique en
laine couleur lie de vin qui caressait ses biceps et ses cuisses paraissait douce et attrayante.
Ses mains étaient protégées de
fer et de cuir et la droite brandissait l’épée qui ornait, maintenant, le flanc
de son fils.
Des bottes en cuir montaient
jusqu’à ses genoux ne laissant exposé au soleil qu’un peu de peau.
Glaucus vint encore plus près et
regarda le visage de son père, si fort et pourtant si accueillant et si
semblable à celui qu’il avait vu quelques précieux instants en Espagne.
Son port de la tête était fier et
royal, Ses yeux bleus étaient perçants mais brillaient aussi du même humour que
celui tordait ses lèvres en un petit sourire moqueur.
Sa mère l’avait parfaitement
représenté : un homme d’une puissance, d’une force et d’une autorité
fantastique mais aussi un homme compréhensif et plein de compassion.
Le cœur de Glaucus se serra
devant la perte d’un tel homme.
L’empire avait besoin de lui.
Il avait besoin de lui.
Pourquoi devait-il mourir?
Glaucus repoussa d’un geste
impatient les larmes qui menaçaient de couler de ses yeux.
Puis il tendit le bras et toucha
du bout de ses doigts tremblants l’enduit froid.
Sa mère l’avait réalisée avec un
tel art.
Il se hissa sur la pointe des
pieds et suivit le contour des lèvres de son père les imaginant chaudes et
vivantes.
Les lèvres semblaient vouloir
s’ouvrir sur un plus large sourire et le pétillement dans ses yeux devenir plus
brillant.
Il passa ses doigts sur ses
propres lèvres, les pressant légèrement avant de s’étirer à nouveau et de
caresser les joues de son père toujours du bout des doigts.
Puis il recula et regarda le
glorieux portrait comme un homme qui a perdu l’esprit.
Il ignora le temps qu’il passa
là, dévorant chaque détail et souhaitant que cette fresque magnifique soit sur
un mur de sa maison en Espagne, avant de finir par se tourner vers la seconde
fresque que sa mère avait peinte.
Elle représentait la ferme avec
deux petits personnages dans un coin sous un haut peuplier. Il s’accroupit et
vit que c’était sa mère et son frère près de la tombe de sa soeur.
Ils étaient côte à côte et se
tenaient par la main, son frère si doux et innocent et sa mère si belle et
élégante.
Quand il tendit la main pour les
toucher, une violente lumière blanche explosa soudain dans sa tête puis il
sombra dans l’inconscience tandis que son corps flasque s’étalait sur le sol
Le martèlement dans sa tête finit
par le réveiller et il roula sur le côté et ce léger mouvement lui donna
l’impression que son crâne volait en éclats
Il se prit la tête entre les
mains et eut des haut le coeur comme s'il souffrait d'une violente indigestion.
Il essaya de s’asseoir mais une
vague de vertige le secoua comme une tornade et il s’effondra sur le sol à
genoux et sur les mains en proie à la nausée.
Il finit par réussir à lever la
tête, gémissant sous la douleur née de ce simple geste.
Il ouvrit des yeux mornes et
essaya d’imaginer où il se trouvait.
Même la faible lumière lacérait
comme un couteau son cerveau mais il se força à inspecter son environnement.
En face de lui, sur le sol, un
rectangle de soleil oblique était zébré de bandes noires.
Confus, Glaucus essaya de
comprendre de quoi il s’agissait.
Soudain, il se rappela.
Il grogna de douleur et de peur
et leva les yeux vers les barreaux de la porte de sa prison et vers l’homme
ricanant qui se tenait de l’autre côté.
Plautianus.
Glaucus était tombé droit dans un
piège.