Chapitre
66 - Octodurus
Ils franchirent la porte en pierre, non
gardée, de l’enceinte d'Octodurus tôt dans la soirée, choisissant d’y
chercher une chambre là plutôt que dans
les auberges délabrées qui s’entassaient tout au long du chemin conduisant à
l’entrée de la ville.
Octodurus avait toutes les
caractéristiques de la ville romaine – des rues pavées et rectilignes, aux
carrefours à angles droits, un théâtre, une grande arène, des magasins, des
ateliers, des auberges, des tavernes, des bâtiments publiques et des temples.
Entourée de collines arrondies dont les
pentes douces et verdoyantes cascadaient jusqu’au fleuve, elles-mêmes
surmontées de hauts pics aux sommets enneigés, elle était d’une beauté à couper
le souffle.
Toutes les constructions étaient bâties
en pierre grise, caractéristique de la région, avec des toits en bois ou en
tuiles. Une rivière aux eaux rapides partageait la ville en deux et fournissait
une réserve d’eau potable indéfinie, alimentée par une chute d'eau qui rebondissait
sur des roches dans un mugissement assourdi.
De nombreux ponts en pierre aux arches
élégantes traversaient la rivière et reliaient le côté commerçant au côté
résidentiel.
Les citadins étaient assis aux terrasses
des tavernes et profitaient des derniers rayons du soleil, qui leurs parurent
étonnamment chauds après la traversée glaciale du col.
C'était un endroit engageant et
plaisant.
"Je pensais que Sévère aurait
envoyé Lucius dans un endroit qui ressemblerait aux enfers." Remarqua
Marius pendant qu’ils se dirigeaient vers la zone commerciale. "Mais ce
n'est pas mal du tout. J’apprécie particulièrement le fait que les chevaux
puissent circuler dans les rues durant la journée à la différence de Rome.
C’est très civilisé."
"Ca l’est peut-être mais des
chevaux comme les nôtres attirent l'attention !" Répondit Glaucus en
tirant sur les rênes de Ultor pour qu’il s’arrête. "Je vois surtout des
mules par ici. Je pense qu’il serait préférable de leurs trouver une écurie à
l’intérieur des murs et, ensuite, de chercher une auberge."
Il commença à faire faire volte face à
son cheval.
"Et en ce qui concerne ton épée
?" Fit remarquer Marius en jetant un coup d'oeil au côté de Glaucus où l'épée
était bien mise en évidence. "Il est peu probable que les armes soient
autorisées à l'intérieur des murs même si les chevaux le sont."
"Je ne la laisserai pas."
"Je ne te le propose pas."
Dit Marius pendant qu’ils se dirigeaient vers l’écurie qu’il venait de dépasser
"Caches-la mieux tout simplement, si c’est possible, car je n'ai pas vu
d’autre homme porter une lame."
Un peu plus tard, leurs chevaux
confortablement installés dans une écurie, le trio se dirigea vers la zone
commerçante à pied, espérant y découvrir un logement bien plus agréable que
ceux qu’ils avaient fréquentés tout ce dernier mois. Glaucus portait maintenant,
sur sa tunique, une toge, qui cachait efficacement la plus grande partie de
l'épée, mais le poids supplémentaire était plutôt désagréable sous les chauds
rayons de soleil.
Il avait troqué son pantalon et ses
bottines en faveur de sandales et portait le tout dans un grand paquet posé en
travers de son épaule. Il relevait la tête accueillant avec bienveillance les
brises rafraîchissantes venant des montagnes alentours et était heureux de
laisser Marius le précéder.
Très rapidement, Marius trouva une
grande chambre aérée à l’étage d’une respectable auberge et Glaucus ouvrit les
volets permettant aux rayons du soleil d’inonder les murs de lumière.
Il respira à plein poumon l’air
vivifiant à la senteur piquante de pin tout en admirant la vue magnifique sur
la ville et les montagnes environnantes.
Ils déposèrent leurs paquets sur le
plancher avant d’essayer les lits, soupirant de satisfaction en constatant le
moelleux des matelas parfaitement rembourrés.
Enchantés, ils laissèrent la plus
grande partie de leurs affaires dans la chambre dont ils fermèrent la porte à
l’aide d’une grande clef en fer et se rendirent aux bains où, dans une piscine
d’eau chaude qui bouillonnait interminablement, ils entreprirent d’effacer de
leurs peaux l'odeur de chèvre qui les imprégnaient et de leurs membres la
lassitude et les courbatures du voyage. Ils se laissèrent aller dans les bulles
en soupirant de béatitude et le stress et la fatigue des semaines écoulées
s’évanouirent dans les nuages de vapeur.
Propres, rafraîchis et tonifiés, ils se
dirigèrent vers une taverne voisine et s’installèrent à une table située près
d’une fenêtre ouverte.
Glaucus s’assit dos à la fenêtre, l'offrant
ainsi à l’air plus frais de ce début de
soirée et il apprécia les caresses de la brise sur son cou dégagé de tout
cheveux.
"Comment allons nous le trouver
?" Se demanda Marius tout en lisant le menu inscrit à la craie sur une
ardoise accrochée au mur.
"Cela ne devrait pas être trop dur
s'il est ici. Cette ville n'est pas si grande, probablement ne compte-t-elle
guère plus de quelques milliers d’habitants. Elle paraît bondée, pour
l’instant, avec tous ces voyageurs qui passent le col mais c'est notre intérêt.
Nous passerons plus inaperçus ainsi." Dit Glaucus.
Ils commandèrent tous la spécialité de la
maison, du mouton rôti avec les premiers haricots de l'été - après avoir enfilé
le savoureux potage de poulet agrémenté d'oignons, d'ail, de haricots, de
carottes et d’épaisses lamelles des énormes champignons dont ils avaient
remarqué la présence dans les crevasses froides bordant la route.
Ils en étaient à leur troisième fiole
de vin et se sentaient complètement détendus quand, soudain, quelqu’un traîna
une chaise jusqu'à leur table. Un homme élancé la retourna vivement et s’y assit à cheval, ses jambes
posées de chaque côté, un sourire plaisant affiché sur son visage.
Il appuya négligemment ses avant-bras
sur le dossier de la chaise.
"Messieurs, bienvenue à Octodurus.
Je suis Lucius Verus, Iudex Selectus Quaestionis des Alpes Atrectianae et
Poeninae."
Marius s’étrangla.
Brennus en resta bouche bée.
"C'est un peu pompeux, je le
reconnais!" Sourit Lucius, interprétant erronément leur réaction ahurie.
"Mais cela signifie, essentiellement, que je dois maintenir la paix ici.
Je préfère anticiper les troubles que de devoir les maîtriser par après."
Glaucus le fixa d’un regard dur.
Marius réussit à retrouver sa voix et
pria pour que Brennus ne retrouve pas la sienne.
"Troubles ?" Par delà
l'épaule de Lucius, Marius vit deux soldats se tenir près de la porte, les
observant soigneusement.
"Oui" Dit l'homme mince avec
un sourire amical. "Vous n’en n’avez sans doute pas pris conscience mais
nous ne permettons pas aux civils de porter des armes à l’intérieur des murs.
Je suppose que vous vous dirigez vers le col ou que vous en venez mais, si vous voulez porter une épée, vous
devez séjourner dans une auberge, à l'extérieur des murs. C'est une erreur
courante. Normalement, les gardes s’occupent de telles situations mais j'aurais
horreur que trois hommes finissent en prison sur un simple malentendu."
Il regarda dans la direction de Glaucus
dont le visage, à contre-jour, était masqué dans les ombres du crépuscule.
"On m'a dit que vous portiez une
épée, Monsieur, cachée sous votre toge. "
Glaucus continuait à évaluer
impitoyablement l'homme grand et mince, aux cheveux brun et aux yeux bleus. Il
avait les mêmes traits fins et le même air d'autorité que son grand-père.
Marius se pencha par delà la table et
étendit la main tout en déclinant son nom et son lieu de résidence habituel.
Brennus fit de même.
Glaucus ne bougea pas, continuant
toujours son examen.
Les cheveux de Lucius étaient plutôt
fins et plats, à la différence des siens et de ceux de Maximus qui ondulaient
en boucles épaisses.
Ses yeux avaient une légère nuance bleu
vert. Sa peau était fine avec de petites taches de rousseur sur le nez. Il ne
ressemblait en rien à Maximus !
Toujours muet, les yeux rivés dans ceux
de Lucius, Glaucus porta la main à sa toge. Lucius se raidit, prêt à rapidement
reculer si l'épée apparaissait. Les soldats près de la porte avancèrent d’un
pas, prêts, eux, à intervenir si nécessaire.
Au lieu de cela, l'homme près de la
fenêtre fit glisser, dessous sa main, un petit objet sur la table dont le bois
était légèrement raviné puis, lentement, enleva celle-ci.
Lucius jeta un coup d'oeil à l'anneau
puis fronça les sourcils et se pencha légèrement en avant pour l'examiner de
plus près.
Il sursauta et se rassit, essayant de garder
une expression neutre sur son visage.
Il ne toucha pas l'anneau – ce n’était
pas nécessaire.
"On m'a dit, il y a des années de
cela, de m’attendre à vous voir." Finit-il par murmurer tout en regardant
du coin de l'oeil Glaucus, essayant de distinguer ses traits dans la lumière
maintenant rapidement déclinante.
Maintenant, ce fut au tour de
l'Espagnol d’être stupéfait.
Comme le vrai homme d'état qu'il était,
Lucius avala simplement à plusieurs reprises et conserva sa maîtrise de soi.
"Finissez votre repas, Messieurs.
Vous ne trouverez pas mieux dans la région. Puis ... venez me voir. Il semble
que nous avons à discuter affaire." Il baissa la voix qui ne fut plus
qu’un faible chuchotement. "Attendez la nuit puis rendez-vous à la petite
porte sur le côté du principal bâtiment public sur le forum, celui avec les
plus grandes colonnes. Assurez-vous que l'on ne vous voit pas."
Il se leva et Glaucus en fit autant,
tournant son visage vers la lumière pour la première fois.
Lucius le fixa simplement puis inclina
encore une fois la tête cette fois dans sa direction, se retourna et partit.
Les soldats près de la porte le suivirent.
Deux heures plus tard, guidés par le
clair de lune, les trois se tenaient dans l'allée où on leurs avait dit de se
rendre. Il n’y avait pas âme qui vive mis à part les chauves-souris qui fonçaient
sur tous les insectes assez fous pour voleter.
Ne désirant pas tomber dans un piège,
Glaucus posa la main sur la garde de son épée et ils se tenaient dos-à-dos, en
alerte, essayant de détecter d’où pourrait provenir le danger.
"Penses-tu qu’il sait qui tu es et
que l’empereur veut ta mort ?" Souffla Marius.
"Oui, je le sais." Lui
répondit Lucius en ouvrant la lourde porte mais il dut de suite faire face à la
pointe d'une épée. "Je suis seul." Dit-il en s’écartant.
Glaucus indiqua d’un signe de la main
qu’il voulait passer le premier. Il entra prudemment et parcourut les ténèbres
de la pièce presque vide à la recherche des deux gardes.
Ils n'étaient pas là.
Il se détendit quelque peu et fit signe
aux autres d’entrer. Lucius referma la porte et la verrouilla avant de se
tourner vers Glaucus.
"Je suppose que votre nom est
Maximus. Vous ressemblez énormément à votre père. Je comprends pourquoi vous
êtes nerveux."
"Mon nom est Maximus mais je me
nomme Glaucus. Maximus Decimus Glaucus."
"Vous avez aussi sa
voix !" Sourit Lucius, essayant de mettre les hommes à l'aise.
"Vous pouvez imaginer ma surprise, il y a quelques mois, quand j'ai lu un
décret de l'empereur exigeant de faire attention à un homme portant votre nom
et dont la description s’adapte à la vôtre. Quand je l'ai lu, j'ai pensé que ce
devait être une coïncidence. Je peux voir maintenant qu'il n'en était rien."
Lucius se déplaça vers un côté de la
pièce près d'une haute fenêtre dans le mur où un certain nombre de chaises en
bois attendaient. Il les mis en cercle puis les désignant de la main les invita
à s'asseoir. "Excusez, s'il vous plaît, mon manque de manières.
Normalement, je reçois les invités chez moi mais il s’y trouve des domestiques
en lesquels je n'ai pas confiance. Ce ne serait pas sage. Puis-je vous demander
ce qui vous emmène dans une si petite ville si haut dans les montagnes ?
"Vous." Répliqua Glaucus.
Si Lucius fut surpris, il ne le montra
pas.
"Je vois. Et vous espérez que je
peux faire ... quoi ?"
"Je cherche de l'information sur
mon père et j'espère que vous pourrez me la fournir. Vous l'avez rencontré à
Rome quand il était un gladiateur."
"Oui ... quand j'étais très jeune
... dans une vie précédente. Il est arrivé tellement de choses depuis lors que
j’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis. Je l'ai admiré
énormément. Plus que n'importe quel autre homme que j'ai connu à l'exception de
mon grand-père."
"Marc Aurèle." Dit Marius.
Lucius le regarda, presque invisible
dans la pièce obscure.
"Oui, c'est ça."
"Les gens d’ici savent-ils qui
vous êtes ?" Demanda Glaucus.
Lucius sourit.
"Je suis simplement l'homme nommé
par Rome pour gérer les affaires légales d’une province plutôt loin de tout.
Nous sommes très isolés ici, comme je suis sûr que vous avez pu le remarquer et la population est peu
importante. La politique de Rome ne signifie rien pour ces gens. Ce qui les
préoccupe c’est de tirer leur subsistance du sol et de survivre au climat plutôt
rude. Ils connaissent mon nom mais peu de personnes font le rapprochement avec
l’ancien empereur de Rome et c'est très bien pour moi. "
Il regarda Glaucus dont le visage était
indéchiffrable dans la faible lumière argentée du clair de lune.
"Même votre manière d’être, de
vous mouvoir, vos gestes tout en vous le rappelle. Quelqu'un qui a connu
Maximus saurait qui vous êtes."
"Oui." Répondit Glaucus.
"C’est à la fois une bénédiction et une malédiction."
Lucius pencha la tête les yeux emplis
de curiosité.
"Quand j'étais en exil avec ma
mère elle parlait souvent de Maximus et elle m’avait dit qu'il avait un fils -
de mon âge - qui a été tué par mon oncle. Je pense que vous êtes plus jeune que
moi et donc vous ne pouvez être ce fils."
"C'était Marcus, mon frère, qui
avait votre âge. Il est mort avec ma mère. Moi j'ai échappé à la mort parce que
j'étais dans la famille de ma mère à cette époque. Je suis six ans plus
jeune."
"Mais ...," insista Lucius,
"je suis sûr que ma mère m’a dit que Maximus lui avait dit qu'il avait
seulement un fils."
"Il ne savait rien de moi. Il est
mort sans jamais savoir que j’avais existé."
"Oh, je vois. Comme c’est
regrettable pour vous deux. Une autre conséquence des agissements épouvantables
de mon oncle." Soupira Lucius. "Quelle information espérez-vous
obtenir de moi ?"
"Vous le connaissiez. Moi pas.
J'ai passé de nombreux mois - des années maintenant – à voyager à travers
l'empire pour parler aux gens qui connaissaient mon père pour essayer de reconstituer
le puzzle de la fin de sa vie. Vous voyez, je n’ai appris qu’à mes quinze ans
qui était vraiment mon père. Avant, je croyais que c’était l'homme qui m’avait
élevé, le frère de ma mère. Ce fut un énorme choc comme vous pouvez vous
l’imaginer."
Lucius acquiesça.
"En Espagne, je n’ai pu trouver
des renseignements que sur la partie de sa vie qu’il y avait passée, très peu
de temps en vérité. Je connaissais aussi les points culminants de sa carrière
militaire et qu'il avait disparu la nuit du décès de votre grand-père. Rien plus."
"Et, maintenant, vous en
connaissez davantage ?"
"Oui. J'ai commencé mon voyage en
me rendant en Germanie puis à Rome. Ensuite, j’ai été jusqu’à Petra et en
d’autres lieux. Petit à petit, j’ai rassemblé la plupart des pièces qui me
manquaient. Je connais presque tout maintenant."
"Mais ... ?" Souligna Lucius.
"Mais, je veux tout
découvrir."
"Et vous pensez que je peux vous
fournir l'information qui vous manque." Acheva Lucius.
"Oui".
"Vous devez vous rappeler que
j'étais très jeune quand je l’ai rencontré et que je ne l'ai pas connu très
longtemps. J'ai entendu parler de lui avant de le voir en fait. Mon oncle
suivait les combats de gladiateurs de très près, vous voyez, et, donc, j'ai
entendu parler, plus tôt que la plupart des autres, du phénomène que le peuple
appelait l'Espagnol. Ils disaient qu’il était comme un dieu déchaînant sa
puissance." Lucius sourit. "En vérité, ils n’avaient pas tout à fait
tort. "
"Quand l'avez-vous vu pour la
première fois? "
"Je flânais avec mes gardiens à
l'extérieur du Colisée avant son premier combat à Rome et je l'ai aperçu assis
seul à l'arrière d'une cellule. J'avais huit ans. Je l’ai en, quelque sorte,
reconnu tout de suite. Il était perdu dans ses pensées mais je lui ai fait
signe de s’approcher des barreaux et il est venu pour me parler. Je lui ai
demandé si c’était lui qu’ont appelait l'Espagnol. Je n'oublierai jamais
l’expression de son visage. Très douce et gentille. Il a souri. Je n'était pas
habitué à ce qu’un homme me sourie comme cela et je me suis tout de suite senti
à l’aise. Je n'étais pas le moins du monde effrayé par lui en dépit de sa
réputation et de sa taille. Il me parut énorme, bien que je suppose qu'il était
comme un homme ordinaire. Je lui ai dit ce que j'avais entendu parler de lui et
il m'a taquiné. Je ne peux pas me rappeler exactement de ce qu'il a dit,
aujourd’hui, mais je sais qu'il m'a taquiné." Lucius sourit à ce souvenir
affectueux.
"Je l'ai aimé tout de suite et je
lui ai dit que je le soutiendrais. Je me rappelle qu'il était étonné que mon
père me laisse voir les combats." Lucius se tut un moment. "Ah oui
bien sûr ... et nous avons parlé de chevaux aussi et il m'a dit que ses chevaux
lui avaient été enlevés. Je n'était pas sûr de ce qu'il voulait dire. Tout à
fait franchement, à cet âge, je n’avais pas compris ce qu’était l'esclavage. Je
n'avais pas compris que les gladiateurs étaient des prisonniers forcés de se
battre pour leurs vies. Tout cela me semblait si glorieux à huit ans. Maximus
me montra sa cuirasse – elle était en cuir noir avec des chevaux argentés
embossés dessus - et me dit que c’était les chevaux qu'il avait perdus. Je ne
peux pas me rappeler leurs noms."
"Argento et Scarto." Précisa
Glaucus.
Le visage de Lucius était illuminé par
la lumière de la lune qui s’infiltrait par les hautes fenêtres. Il souriait
facilement et souvent. À contrecoeur, Glaucus se rendit compte qu’il commençait
à le trouver sympathique.
"Oui ... oui, voilà. Argento et
Scarto. J'avais oublié. Je suis sûr qu'il aurait parlé longtemps mais mes gardiens
m’ont appelé. Alors il m’a demandé mon nom et je le lui ai dit. Je vis un
brusque changement en lui, il est devenu circonspect, à l’époque, je n’avais
pas compris pourquoi. Vous voyez, il ne savait pas qu'il était en train de
parler avec l'héritier du trône - au fils de la femme qu’il avait aimé - ma
mère."
"Vous l’avez vu combattre ?"
Demanda Marius, inquiet de donner le temps à Glaucus de digérer cette
information et de calmer ses émotions.
"Oui, à plusieurs reprises. Il
était incroyable ... remarquable. Lors de son tout premier combat à Rome, il a
prit en main un ramassis de gladiateurs de tous poils et les a organisé en une
petite armée qui a défait un adversaire beaucoup plus puissant. Rome était à
ses pieds – y compris mon oncle ... jusqu'à ce qu'il découvre qui était en
réalité l'Espagnol."
Lucius fut silencieux pendant un petit
temps, plongé dans ses souvenirs et personne n’osa le distraire en le pressant
de questions.
"Ce fut une confrontation
stupéfiante. Comme beaucoup de choses, je ne l'ai compris que plus tard dans la
vie, mais j'ai senti la tension devenir palpable et l’air électrique. J'ai par
mégarde sauvé la vie de mon oncle ce jour-là. Je ne l’ai su que des années plus
tard quand ma mère me l'a expliqué. "
"Expliquez-le moi." Le pressa
Glaucus.
"Commode avait été si impressionné
par l'Espagnol qu'il avait quitté le pulvinar pour aller le rencontrer dans
l’arène ce qui était hautement inhabituel. J'ai couru après mon oncle et me mis
devant lui pour mieux voir mon héros. J'appuyai mon dos contre ses jambes et il
m’enveloppa dans ses bras. L'Espagnol était très tendu, mais qui ne l’aurait
pas été après un combat comme celui-la ? Je dois lui avoir souri comme un idiot
… j'étais si ébloui. Il m’a fixé et j'ai cru que c’était parce qu'il m'avait
reconnu. Je me suis rendu compte plus tard qu'il avait planifié de tuer Commode
sur le champ et que je m’étais mis en travers de son chemin. Il n'a pas voulu
que je sois blessé et n’a donc pas agi. Je suis sûr de cela. Mais il a
bravement défié mon oncle. Il a refusé de donner son nom puis s’est détourné.
Mon oncle était furieux! Il a ordonné au gladiateur de montrer son visage et de
décliner son identité ... ce qu’il a fini par faire. Il s'est lentement
retourné en enlevant son casque et j'ai senti mon oncle se contracter avant de
me pousser sur le côté. Je ne comprenais rien à ce qui se passait. Maximus
s’est avancé vers mon oncle d’une démarche menaçante et a énoncé son nom et son
rang - commandant des armées du Nord, général des légions Felix. C’est ainsi
que j’appris que ce n’était pas un homme ordinaire. Un silence mortel planait
sur l'arène et je suis sûr que même les gens de la dernière rangée l'ont
entendu. Je me rappelle avoir été effrayé parce que je ne savais pas ce qui
allait se passer... mais ce que je savais c’était que je ne voulais pas que
Maximus Decimus Meridius meure. Et la foule non plus ne le voulait pas. Ils se
sont tous mis debout, ont levé le pouce et se sont mis à scander 'La vie! La
vie! Je ne l'oublierai jamais. J'ai jeté un coup d'oeil à ma mère et elle était
debout aussi. Alors mon oncle, dans une fureur noire, a quitté comme un ouragan
l'arène et je lui ai couru après. Je ne savais que faire. Sur le chemin du
retour au palais, j'étais aux côtés de ma mère et elle tremblait. Elle ne
disait rien mais elle tremblait comme une feuille secouée par un vent de
tempête. "
"Cela du être un choc pour elle de
retrouver vivant un homme qu’elle pensait mort. Un homme qu'elle connaissait
comme général et confident de votre grand-père ?" Demanda Marius.
"Oui c’en fut un. Le matin
suivant, je vis qu’elle avait les yeux gonflés à force d’avoir pleuré. À ce
moment-là, cependant je n'ai pas compris pourquoi."
"Que comprenez-vous maintenant
?" Demanda Glaucus prudemment.
"Qu'elle l'aimait. Passionnément.
Et cela depuis qu’elle était enfant. Je ne pense pas qu'elle ait jamais aimé un
autre homme comme ça, pas même son mari."
Glaucus pouvait à peine respirer.
"Mais elle l'a trahi."
Marius ferma les yeux, effrayé de
l’agressivité qui transparaissait dans la voix de Glaucus. Il était en train de
provoquer Lucius bien trop tôt.
Lucius, cependant, n’en prit pas
ombrage.
"Elle a fait ce qu'elle devait
faire pour sauver ma vie. J'étais l'héritier du trône. J'étais donc un pion sur
l'échiquier politique ce dont je n'avais pas conscience à l'époque. Le jour le
plus tragique de la vie de ma mère fut le jour où elle vit Maximus mourir. Elle
était à ses côtés quand il a rendu son dernier soupir. En pleurs. Il ne l'a pas
blâmée, Glaucus. J'espère que vous ne le ferez pas non plus."
Lucius se leva et se mit à arpenter
d’un pas nerveux la pièce faiblement éclairée.
"Des années plus tard, quand nous
étions en exil et que j’étais beaucoup plus âgé, ma mère et moi avons eu de
franches conversations. Ce que personne ne sait c’est la manière dont son frère
la harcelait. Non seulement en la menaçant de me tuer si elle ne coopérait pas
en lui révélant le complot pour libérer Maximus mais aussi en la menaçant de la
prendre pour femme, de la violer et d’avoir un enfant avec elle qui serait son
héritier. "
Il s'arrêta et se tourna vers eux avec
une note d’amertume dans la voix.
"Mon oncle était fou. Il n'y avait
pas moyen de s’arranger avec lui. Votre père nous a tous sauvés, elle, moi et
l'empire en le tuant ce jour-là. À l'époque bien sûr, je n’avais pas compris
cela. Je voyais juste mon héros étendu mort sur le sable. Un homme que je
voulais égaler. Un homme ... que j’aimais. Un homme qui, avais-je naïvement
espéré, serait mon père un jour. Il était couché mort sur le sol devant moi.
Mort dans les bras de ma mère."
Il regarda Glaucus, sa douleur imprimée
sur ses traits.
"Et, peu de temps après, nous
avons été envoyés durant des années en exil où ma mère est décédée de maladie.
" Sa voix s’étrangla. "Mais rien dans ma vie ne fut jamais aussi
épouvantable que de voir Maximus mort sur le sable."
Lucius se détourna et s’essuya les yeux
avec le revers de la main, essayant de reprendre le contrôle de sa voix avant
de leurs faire, à nouveau, face et de continuer son récit.
"Maintenant c'est mon tour de
poser quelques questions."
Glaucus accepta d’un mouvement de tête.
"C'est juste."
"Pourquoi l'empereur veut-il vous
capturer ? "
"Il pense que je menace sa
position d’empereur de Rome."
Lucius leva ses sourcils, étonné.
"Pourquoi penserait-il cela
?"
"Parce qu'il sait que votre
grand-père a désigné mon père comme son héritier le jour où votre oncle l’a
assassiné. Il pense que je veux me faire reconnaître comme héritier légitime
... en tant que seul fils en vie de Maximus." Lucius ne réagit pas à la
dernière partie de la déclaration.
"Et c‘est ce que vous voulez ?
Sévère est très impopulaire avec l'armée qui a placé la couronne sur sa tête.
Un fils de Maximus Decimus Meridius pourrait le faire."
"Non. Je veux seulement apprendre
la vérité et réhabiliter le nom de mon père. Il y a les gens qui croient
toujours qu'il était partie prenante du meurtre."
Lucius secoua tristement la tête.
"Incroyable".
"J'ai aussi tué un certain nombre
de prétoriens près de Petra. Ils avaient essayé de m'assassiner."
"Je vois. Un forfait
impardonnable, à coup sûr, aux yeux de l'empereur."
"Vous ne me dénoncerez pas ?"
"Non. Non, je ne le ferai
pas."
"Il y a des soldats dans cette
ville."
"Bien sûr, mais leur travail est
de me retenir avant toute autre chose. Vous voyez... Je suis toujours en exil
en quelque sorte."
Lucius se croisa les bras et si Glaucus
avait pu voir son visage clairement, il y aurait vu une étincelle de défi dans
ses yeux.
"Vous êtes relativement à l’abri,
ici. Dites-moi ce que je peux faire pour vous aider."
Chapitre 67 – Lucius
raconte (I)
"Je dois avouer," dit Lucius
tout en allumant les quelques bougies qui se trouvaient sur une table voisine,
"que votre aspect physique me met mal à l’aise, Glaucus. J’ai l’impression
d’être en face de votre père. C’est vraiment affligeant que vous ne l’ayez
jamais connu."
Les minuscules flammes dessinaient son
ombre, aux dimensions fluctuantes, sur le mur peint derrière lui. Glaucus se
caressa la barbe avant de passer un doigt rapide dans ses cheveux, indice
flagrant de son malaise.
"C'est ... je dois bien l’avouer
que je suis de façon peu raisonnable jaloux de ce que vous avez eu et que moi
je n'ai pas eu."
Lucius s’appuya contre la table et ce
léger mouvement fit danser son ombre au rythme de l’oscillation des flammes. Il
se croisa les bras et étudia le fils de Maximus dans la vacillante lumière
orange.
"Ce n'est pas du tout
irraisonnable. Je ressentirais la même chose dans votre situation. Je vous ai
dit honnêtement tout ce que je savais au sujet de votre père ... pourtant j’ai
l’impression que vous n'êtes pas satisfaits."
Glaucus, inconfortable, changea de
place puis décida qu’il était temps d’éclaircir la situation.
"Vous rappelez-vous d’un homme
nommé Quintus Clarus, c'était le commandant des prétoriens de votre oncle ?
"
Lucius tressaillit légèrement à
l’énoncé de ce nom qui lui rappelait des souvenirs extrêmement déplaisants.
"Oui, je me rappelle de lui. Il
est une des causes de notre envoi en exil, à ma mère et à moi. Pourquoi ?"
"Je viens juste de le voir."
"Vraiment ? J'avais espéré qu'il
soit mort. Où est-il ?"
Marius et Brennus, passionnés par la
conversation, regardaient alternativement les deux hommes.
"En Gaule. Il est fermier, ne tire
qu’une maigre subsistance de sa terre et vit avec ses démons. Il a une fille
…" Glaucus s'arrêta, sentant soudain se lever en lui un sentiment protecteur vis-à-vis de Clara.
Il contempla ses pieds le temps de se
demander ce qu’il devait révéler au juste.
"Je l'ai presque tué."
L’intonation dans la voix de Lucius ne
comporta aucun jugement.
"Je n’en suis pas étonné après ce
qu'il a fait à votre père."
Glaucus releva les yeux et les plongea dans ceux, compatissants, de
Lucius.
"Ce n'est pourtant pas ce qui m'a
jeté dans cette colère meurtrière, cependant"
"Qu'est-ce alors ?"
Glaucus prit une profonde inspiration
qu’il prit le temps d’exhaler lentement entre ses dents.
"Il m'a dit que Maximus était
votre vrai père, pas l'empereur Lucius Verus. Que nous étions frères."
Lucius se mordilla la lèvre inférieure
et fixa les flammes ondulantes qui se trouvaient à côté de lui.
"C’est curieux mais j’ai demandé à
ma mère la même chose."
Glaucus ferma les yeux et eut
l’impression que son coeur s’arrêtait de battre. Lucius se rassit et se pencha,
sérieux, vers Glaucus, inquiet de lui faire comprendre des émotions et des
événements si anciens.
"Comme je vous l’ai dit, j'ai rêvé
que Maximus soit mon père - que ma mère et lui s’épouseraient. Je n'avais pas
de souvenirs clairs de Lucius Verus parce qu'il est mort quand j'étais très
jeune. Et donc, je pouvais m’inventer un père... et j'ai imaginé un homme
héroïque avec un sourire gentil. Quand j'ai rencontré Maximus ce tout premier
jour, j’ai su qu'il était cet homme. Mes espoirs ont été nourris quand je me
suis rendu compte, petit à petit, que ma mère le connaissait déjà même si je ne
savais pas comment, à ce moment-là. Je me suis baigné de ce rêve jusqu'à sa
mort. En exil, je vivais de ce fantasme toute la journée, chaque jour, parce
que c'était tellement plus facile que d’affronter la réalité. J'ai inventé une
histoire entre ma mère et Maximus. J’ai décidé que c’était des amants secrets
dans mon histoire, des amants secrets qui ne pourraient jamais se marier. Mais
j'ai imaginé que leur amour m'avait produit. Je ne savais pas que mes rêves
approchaient tant la réalité, proches mais non réels."
Lucius se releva soudain, agité par
tous ces souvenirs. Il marcha à pas mesurés, un instant, et regretta, en
lui-même, de n’avoir même pas de vin à offrir ... quoi que ce soit pour les
dérider un peu.
"Quand ma mère a compris mon
obsession pour Maximus - j'avais même commencé à m'appeler par son nom - elle
m'a raconté comment ils s'étaient rencontrés et l'histoire de leur
relation."
"Racontez-la moi." Demanda
Glaucus d'une voix rauque. Il se leva aussi soudain et marcha aussi à pas
mesurés pour dissiper un peu de son énergie nerveuse, se fondant dans les
ombres avant de se matérialiser à nouveau tel un esprit.
Lucius se déplaça vers le côté opposé
de la table, mettant les bougies aux flammes frémissantes entre eux. Il était
toujours légèrement incertain du comportement de cet espagnol armé, à l’humeur
si changeante et qui avait presque tué Quintus après avoir entendu des paroles
qui ne lui avait pas plu.
"Ils se sont rencontrés en Espagne
quand elle était à peine sortie de l’enfance. Elle accompagnait son père qui
faisait le tour des légions. Commode était avec eux aussi. Maximus était le
garçon désigné pour s’occuper de son cheval. Elle a dit qu'à un certain moment
il avait du contrôler un grand chien qui appartenait au général. Je pense que
c’est à cet instant qu'elle est tombée amoureuse de lui. Mais elle était la
fille d'un empereur et il était un jeune soldat en formation. Elle a essayé de
l'oublier mais elle n'y est jamais vraiment arrivée. Des années plus tard, ils
se sont, à nouveau, rencontrés en Germanie après qu'une épidémie de peste ait
commencé à décimer Rome. Maximus avait bien grimpé les échelons du cursus
militaire. Sa passion s’est rallumée et elle a découvert qu’il ressentait la
même chose pour elle. Ils passaient des heures ensemble chaque fois qu'ils le
pouvaient et elle m’a même narré une histoire drôle quand il l'avait travestie
en soldat pour pouvoir l'entraîner hors du camp une nuit et vivre quelques
moments de passion avec elle. Leurs ébats amoureux furent interrompus,
cependant, par un groupe de Germains qui voulaient s’approcher du camp, de
nuit. Inutile de dire que Maximus les expédia en un tour de main et qu’il fut déclaré
le héros du jour. Mon prudent grand-père, qui déjà adorait Maximus, sentit leur
attirance et rappela à ma mère qu'elle était fiancée avec son co-empereur,
Lucius Verus. Elle a plaidé son amour pour Maximus mais il n’était qu’un homme
ordinaire à ce moment-là, même pas de la classe sénatoriale et c'était
impossible. Quand cela s'est produit, Lucius Verus se trouvait aussi au camp.
Quand ma mère et Maximus se sont, à
nouveau, rencontrés, elle lui a déclaré son amour, mais lui a dit qu'elle ne
pourrait pas l'épouser. Il a été très fâché parce qu’il estimait qu'elle
l'avait bercé de promesses qu’elle ne pouvait tenir ... qu’elle l’avait trahi.
Mon grand-père a marié ma mère avec Lucius Verus, tout de suite, en Germanie et
Maximus est parti en congé en Espagne, où, si j’ai bien compris, il a rencontré
votre mère. Je crois que c'est une décision que mon grand-père a regrettée plus
tard."
Lucius regarda Glaucus d'un air serein
et appuya la paume de ses mains sur la table
"Leur amour n'a jamais été
consommé, Glaucus. Ils ont été très proches à un moment donné mais il ne s'est
rien passé entre eux. Même quand il était gladiateur à Rome et qu’elle lui
rendait visite la nuit dans sa cellule cela n’a jamais dépassé le stade du
baiser, bien qu'il ait été l'amour de sa vie. Il n'est pas mon père et c'est
autant une douleur pour moi que, j’en suis sûr, un soulagement pour vous.
"
Glaucus était comme engourdi.
Il resta debout, les yeux vides et
fixes tel un simple d’esprit, les paroles de Lucius tournoyant comme les ailes
d’un oiseau de nuit dans son esprit : 'Il n'est pas mon père. Il n'est pas mon
père.'
Soudain, l'émotion le submergea et le
sang envahi ses traits plutôt pâles jusqu’alors.
Lucius recula de quelques pas, bientôt empêché d’aller plus
loin quand il heurta le mur.
"Je suppose que je devrais me
sentir soulager."
Glaucus inspira profondément.
"Pendant des semaines, je me suis
tourmenté à la pensée que la réponse puisse être ‘oui’ et, maintenant, ... Je
suis presque déçu que ce ne soit pas le cas."
Lucius relâcha sa respiration qu’il
avait retenue jusqu’à présent et sourit de soulagement.
"Merci." Dit-il doucement.
Glaucus hocha la tête et se mordit la
lèvre inférieure... ennuyé d’avoir créé une tension évidente et inutile.
"Vous feriez un bon frère."
Marmonna-t-il.
Lucius rit.
"Vous aussi. J'avais quelques
craintes sur la manière dont vous alliez accepter ce que j'allais vous raconter
sur les sentiments de ma mère vis-à-vis de votre père."
"Non ... je connaissais déjà cela.
Par contre, j’ignorais jusqu’où avait été leur amour"
Marius passa un bras autour des épaules
de Glaucus et les pressa affectueusement.
"J'espère que tu vas pouvoir te
détendre maintenant, mon ami."
Glaucus hocha la tête et rougit, à
nouveau, au point que sa rougeur se vit même dans la faible lumière.
Marius se croisa les bras et s’adressa
à Lucius.
"Vous êtes le fils d'un empereur,
Lucius. Votre père était un homme bon et capable. Vous devriez être fier de
cela."
"Oh, je le suis, bien sûr, mais
Maximus alimentait mon imagination juvénile et m'a fourni un modèle à suivre à
un moment de ma vie où j'en avais désespérément besoin. Il fut un merveilleux
contre exemple à Commode. Il m'a montré qu'un homme pouvait être à la fois
puissant et honorable, doux et fort."
Il regarda Glaucus. "Je pense
qu'il a transmis ces caractéristiques à son fils."
Lucius contourna la table et s'approcha
de Glaucus toujours quelque peu agité.
"Vous avez été si proche de lui,
proche comme je ne le serai jamais. Vous le connaissiez alors que je ne le
connaîtrai jamais." Dit Glaucus, la
voix rauque. "Je ne sais pas si je pourrais jamais accepter cela."
Lucius s’empara des bras de l'Espagnol,
bien conscient du traumatisme des mois passés qui le hantait.
"Je suis très heureux pour moi et
très triste pour vous. Mais, les choses ne peuvent être changées, j'en ai peur.
Si les dieux m'accordaient de pouvoir changer une chose dans ma vie ce serait
que Maximus puisse quitter vivant cette arène et qu’il accomplisse les voeux de
mon grand-père. Qui sait ? Nous aurions pu nous retrouver frères, après
tout."
Glaucus pensa à Julia mais ne dit rien.
"Vous n'avez pas hérité des
cheveux noirs de Maximus." Observa Lucius souriant sans façon puis,
reculant, faussement horrifié, à la vue de la tête de son compagnon.
Etonné, Glaucus toucha ses cheveux,
comme pour voir s’ils étaient toujours là.
"Comment le savez-vous ?"
"Parce que vos racines sont un peu
plus claires. Je l’ai vu quand la lumière a illuminé l’arrière de vos cheveux à
la taverne."
Lucius donna un petit coup impertinent
du bout du doigt à une frisette bicolore avant de s’asseoir en une position
confortable et amusée.
Glaucus rit.
"Il n’y a pas grand chose qui vous
échappe, n’est-ce pas ! C'était un tour idiot de penser faire croire à
Quintus que j'étais mon père."
"Ca a marché ?"
"Ca l’a presque tué."
"Bien fait!"
Ils rirent tous les deux, bientôt
rejoints par Marius et Brennus et la tension dans la pièce finit par se
dissiper entièrement.
Lucius fouilla dans sa toge, la bonne
humeur s’atténuant dans ses yeux. Il en retira un cordon en cuir qu’il fit
pendre au bout de ses doigts.
Tous les yeux se fixèrent sur la
lanière qui se balançait doucement dans la lumière des bougies.
"Ma mère l'a gardé. Maximus le
portait quand il est mort."
Il le tendit à Glaucus et le laissa
tomber délicatement dans la paume de l'Espagnol.
"Peut-être en connaissez-vous plus
sur cela que moi. "
Glaucus referma la main dessus et le
porta à ses lèvres. Il ferma les yeux.
"Il les portait
toujours !" Chuchota-t-il. "Ce sont les dents de loup qui
appartenaient à son frère quand il était enfant et c’est tout ce qu’il a pu
retrouver de sa famille lorsqu'il fouilla les décombres que le feu avait
laissés. Il a échappé à la mort de la même façon que moi uniquement parce qu’il
a eu la chance de se trouver ailleurs au moment où la catastrophe se
produisait."
Il passa le cordon par dessus sa tête
et ajusta les dents sur sa tunique.
"Merci, Lucius. C'est très
important pour moi." Il joua avec les dents du loup et dit. "J’ai encore
des questions."
Lucius se contenta de sourire puis d’un
geste de la main invita Glaucus à poursuivre.
"Qu'est-ce qui est arrivé au corps
de mon père ?"
"Ah ... oui."
Lucius se redressa, sentant le
désespoir sous-jacent dans la voix de Glaucus.
"Dans les heures qui ont suivi sa
mort, ma mère avait envisagé des funérailles d'état et avait l'intention
d'enterrer Maximus directement à côté de Marc Aurèle en tant que fils 'adopté'
et héritier. Elle avait même commandé un monument - un cavalier de bronze qui
serait debout près de celui de mon grand-père ainsi que des bustes en marbre.
La ville portait son deuil, vous voyez, et les gens réclamaient à cor et à cri
un monument commémoratif afin de pouvoir l'honorer. Il y eu même un
raz-de-marée de demandes issues du peuple pour qu’on le déifie - un culte en
pleine croissance l'adorait déjà comme un Dieu - le Sauveur de Rome. Ma mère y
a été véhémentement opposée ainsi que Gracchus qui ne permit pas au sénat de
prendre cette demande en considération. Elle voulait que Maximus reste ce qu’il
avait été tout sa vie - un homme exceptionnel, mais pas un Dieu. Mais, c'était
déjà un petit signe de l’instabilité qui s’installait rapidement dans l'empire.
Les gens n'avaient plus d'empereur, maintenant, alors ils se raccrochaient à un
héros mort. Le sénat s’est aussitôt mis au travail pour établir une république
mais cette idée n'était pas universellement souhaitée, même parmi les
sénateurs. Ils se sont très rapidement divisés en factions, n'étant pas
d'accord sur la manière dont cela devait fonctionner ni quel était le résultat
attendu. L'état aurait eu besoin de quelqu'un de la prestance de Maximus pour
prendre le contrôle, mais il n’y avait que moi, un enfant. Dans les heures qui
suivirent la mort de Maximus, des hommes ambitieux et puissants commencèrent à
lutter pour le pouvoir. À cause de cela - et de ceux qui portaient le deuil et
des manifestants dans les rues - le climat ne se prêtait pas à des funérailles
d'état et, donc, ma mère a immédiatement opté pour une cérémonie privée et elle
m'a autorisé à y participer après que je l’en eusse prié et supplié. Il y a un
crématoire à Rome qui ne s’occupe que des corps de la famille impériale et de
ceux des héros de l'empire - c'est tout près de la colonne de Marc Aurèle - et
nous sommes allés là, très tôt le matin après la mort de Maximus. Il faisait
toujours sombre. On ne m'a pas permis de voir la préparation de son corps parce
que cela aurait été trop bouleversant pour moi, mais ma mère, le sénateur
Gracchus et les gladiateurs qui avaient été libérés par Maximus étaient avec
lui durant tout le processus. Je fus autorisé à le voir une dernière fois et
j'ai placé des fleurs que j'avais cueillies dans notre jardin, entre ses mains.
Ma mère avait déjà fait quelque chose de tout à fait extraordinaire - elle
avait placé la couronne des empereurs sur sa tête afin qu’il ait cet honneur
dans la mort si pas dans la vie. Et il portait les vêtements de pourpre et d'or
d'un empereur. Toute trace de son esclavage avait été gommée."
Lucius s'arrêta.
"Glaucus ... vous allez bien ?
"
Glaucus essuya ses joues scintillantes
de larmes et d’un mouvement de tête indiqua à Lucius de poursuivre.
"Glaucus, votre père était en
paix. Il donnait l’impression de dormir – il n’y avait plus ni douleur, ni
esclavage. Il était avec votre mère et votre frère."
Glaucus hocha la tête incapable de
parler.
Lucius continua. "Le sénateur
Gracchus a dit le panégyrique. Le visage de ma mère était voilé mais ses larmes
coulaient dessous son voile et tombaient sur sa tunique. Je les regardais
imprégner son corsage et je fus noyé sous ce chagrin et sous le mien. Elle me
tint la main mais cela ne m’aida pas. Je ne pouvais me résoudre à voir le
bûcher et, donc, j'ai attendu avec mes gardiens dans une antichambre. Je pouvais
sentir l’encens et les parfums mais je ne sais qui a recueilli les cendres -
Gracchus, je suppose. Lorsque ce fut fini, tous apparurent épuisés mais tous
gardaient un maintien digne. Les gladiateurs libérés ont porté l'urne dans sa
litière jusqu’au palais. L'urne était en
or … en or massif."
"Peu commun pour une urne."
Murmura Marius en essuyant ses yeux avec sa manche.
"Pas pour un empereur. Elle était
belle - rectangulaire et ornée de feuillages et de colonnes. Il y avait aussi
un aigle aux ailes étendues. Elle a fait grande impression sur moi. Nous sommes
retournés au palais mais, rapidement, Rome est tombée dans le chaos. Cela a
commencé par les manifestations dans les rues de ceux qui voyaient l’empire
dériver sans chef à sa tête et qui craignaient des troubles économiques et la
perte de leurs emplois. Alors les prétoriens sont intervenus. Vous pouvez
imaginer la crainte qui hanta la ville alors. Ils ont simplement tout pris en
main. Ils nous ont isolés dans le palais si bien que nous n’avions qu’une
faible idée ce qui se passait exactement. Environ un mois plus tard, nous avons
été emmenés dans une villa où nous avons été retenus sous bonne garde pendant
des mois puis nous avons été envoyés en exil avec pour tout bagage nos
vêtements."
Glaucus fronça les sourcils.
"Qu'est-il arrivé à l'urne, après ?"
"Elle est toujours là pour autant
que je sache."
"AU PALAIS ?" S’exclamèrent
les trois hommes en même temps, sursautant devant la puissance de leurs voix
combinées.
"Oui, je suppose que oui." Répondit
Lucius avec un haussement d'épaules. "L'urne était bien cachée. Sa
cuirasse en cuir est là aussi ... celle qu'il portait quand il est tombé."
"Comment est-il possible que
personne ne l'ait trouvée ?" Demanda Glaucus, la tête lui tournant après
avoir entendu cette information énoncée si simplement.
"Vous ne vous imaginez pas les
troubles qu’il y a eu, Glaucus. Rome était plongée dans la guerre civile et il
y eut une série d'empereurs inutiles. Pas un d'entre eux n’a eu le temps
d’explorer plus que quelques pièces du palais et vous n'avez aucune idée comme
le palais est grand - des centaines de pièces
et d’immenses entrepôts pleins de sculptures poussiéreuses et de meubles
ensevelis sous des tissu."
Glaucus fronça les sourcils.
"L'urne est dans un entrepôt
?"
"Non, elle est dans un
compartiment secret de la chambre à coucher de l'appartement de ma mère,
intelligemment caché derrière une partie coulissant dans le mur. Le mur était
en tout point semblable aux autres et je doute, donc, que quelqu'un l'ait
trouvé. Ma mère l'a découvert purement par accident un jour et je ne pense pas
qu'elle en ait jamais parlé à quelqu'un. Je sais que l'urne s'y trouve parce
que j'ai vu qu'elle et Gracchus l'y cachaient. Il y avait un masque mortuaire,
bien sûr et elle a prié en mémoire de Maximus. Elle n'a pas pensé qu'il lui
restait de la famille pour l'honorer, autrement je suis sûr qu'elle vous aurait
envoyé le masque. Il est dans le compartiment aussi, dans un petit buffet
spécialement créé pour lui."
Glaucus était comme assommé.
La dernière partie de l'énigme venait
de se révéler.
Chapitre 68 – Lucius
raconte II
"Lucius, à quoi ressemblait votre
exil ?" Demanda Marius. "C'est quelque chose que je n'arrive pas à
imaginer."
Les fines bougies étaient presque entièrement
consumées et la pièce replongeait lentement dans l’obscurité.
Au delà des fenêtres, on entendait le
battement des ailes des chauve-souris et le doux crissement des crickets.
Lucius regardait fixement une flamme mourante mais sans vraiment la voir car
ses yeux étaient tournés vers le passé.
"Après les obsèques de Maximus, il
y eut quelques semaines de relative stabilité et ce fut suffisant pour redonner
espoir à ma mère. Elle a commencé à me préparer à devenir empereur intérimaire
le temps que les armées jurent allégeance au nouvel ordre. En vérité, j'étais
immensément soulagé que mon travail soit limité dans le temps. Je me rappelais
mon oncle et combien il était fou. J’avais une peur irrationnelle de finir
comme lui. Mais vous voyez, s’il n’y a pas d’empereur, la garde prétorienne
perd sa raison d’être ! Les hommes qui en faisaient partie risquaient de
perdre leur travail, leur richesse et leur puissance ! Et cela ne convint
pas à la plupart d'entre eux. Il leurs fallut peu de temps pour décider qu'une
république n’était pas une bonne idée après tout et ils ont pris le contrôle du
sénat et ont vendu la fonction d'empereur à l'homme le plus capable de remplir
d’or leurs poches - Pertinax. Les armées les ont soutenus parce que les autres
soldats ont aussi reçu une augmentation et parce qu'ils étaient tombés sous
l'influence de chefs militaires ambitieux en absence d'un empereur. Rome était
dans le chaos. Nous étions retenus au palais et, quand Pertinax s’y installa,
on nous a déménagés vers une villa dans les collines ainsi que je vous l'ai
expliqué, où nous fûmes sévèrement gardés pendant des mois. Puis, on trouva que
ma mère et moi mettions en danger la stabilité du règne de Pertinax, qui, par
ailleurs, était on ne peut plus instable. Les prétoriens l’ont persuadé de nous
envoyer en exil à Capri. Les choses ont dégénéré très rapidement après cela.
Cette belette de Falco, a fomenté un coup d’état. Peu de temps après que nous
soyons installé là-bas, Pertinax fut assassiné.
Sulpicianus et Julianus menèrent une
lutte aux enchères pour la possession du trône et Didius Julianus en prit
finalement possession jusqu'à ce que Sévère s’en empare avec le concours de
l'armée. Gracchus lutta désespérément pour maintenir un sénat viable mais ce
fut en vain et il fut écarté politiquement. Il est mort, amer et ayant perdu
toutes ses illusions, des années plus tard. "
Lucius posa sa cheville droite sur son
genou gauche et la saisit entre ses deux mains.
"Ma mère était une femme puissante
et influente et les prétoriens s'en méfiaient énormément. L'envoyer en exil,
leurs permettait de se débarrasser d'elle et … de moi par la même occasion.
Deux problèmes résolus d’un coup. Nous avons donc été envoyés sur l'extrémité
occidentale de Capri, vulgaire caillou, froid et brumeux en hiver. Nous avons
été extirpés de la villa au milieu de la nuit. Ma mère et moi avons vécu sur
Capri, isolés des rares résidents de l'île. Seuls nous côtoyaient ceux qui nous
apportaient les vivres. Il n’y a que la femme qui s’occupait de moi qui nous a
accompagnés - Rufa. Elle ne le devait pas mais elle a choisi de le faire.
"
"Comment vous ont-ils emmenés à
Capri ? " Demanda Marius.
"Nous avons été amenés par chariot
à Ostie et, de là, par bateau à Capri. Les souvenirs que l’on a de son enfance
sont parfois étranges. Je me rappelle Rufa qui, ayant vu une femme qu'elle
connaissait sur le dock à Ostie, est allée lui parler. Cette femme portait un
enfant en bas âge. Je me rappelle que la dame a été gentille avec moi et
qu'elle avait de superbes cheveux roux."
Glaucus et Marius se regardèrent
incrédules et stupéfaits.
"La traversée en bateau fut
terrible. J'ai été malade tout le temps, même pendant les jours qui ont suivi.
Ma mère essayait d'être forte pour moi mais elle a sangloté sans arrêt durant
les premières semaines. La nuit elle criait le nom de Maximus. Je pense que la
plupart des larmes qu’elle versait étaient pour lui. Comme je vous l’ai déjà
dit, je me suis échappé dans les fantasmes et j'ai rêvé que Maximus était
toujours avec nous et qu'il était mon père. Inutile de préciser que ces
premiers mois furent épouvantables. Par après, nous nous sommes installés dans
une sorte de routine et ma mère m'a appris l'histoire, la loi, la philosophie
et la géographie. Elle m'a beaucoup parlé aussi ... la plupart de ses récits
portaient sur un général courageux et noble qui avait défait les barbares et
sauvé l'empire et, durant la nuit, tous les deux nous rêvions de Maximus.
"
Lucius redressa brusquement la tête
comme s'il venait de se rappeler quelque chose.
"C'est Rufa, à propos, qui m'a dit
qu'un jour quelqu'un pourrait s'approcher de moi pour demander de l'aide. J'ai
pensé que c'était fou - qui demanderait de l’aide à un petit garçon ? J'avais
complètement oublié ses propos jusqu'à ce que vous m'ayez montré l'anneau
tantôt. Ca m'a fait un choc, à vrai dire. "
"Lucius, l'anneau appartient à
cette femme rousse que vous avez vue à Ostie." Dit Glaucus doucement.
"Son nom est Julia et elle et mon père se sont rencontré tandis qu'il
était en campagne en Mésie pour écraser la rébellion du Général Cassius. Il n'y
eut aucune liaison amoureuse entre eux à ce moment-là ... mais ils se sont
rencontrés de nouveau des années plus tard à Rome alors qu'il était gladiateur;
Elle a voulu le sauver mais n'a pas pu. Elle l'a aimé ... mais elle n'a pas pu
le sauver. Comme votre mère."
Lucius cligna des yeux.
"Le bébé ... ?"
Glaucus hocha la tête.
"Celui de mon père. Son nom est Maxima et
elle vit actuellement à Rome."
Lucius soupira.
"Votre soeur. Pas étonnant que ma
mère parut exceptionnellement bouleversée par cette rencontre. Elle doit avoir
compris. Je pensais que c'était seulement à cause de notre situation. Est-ce
que votre soeur vous ressemble ?" "Non, pas du tout !"
Intervint, moqueur, Marius. "Elle est belle et intelligente et pleine
d'esprit et raffinée et gracieuse. Pas du tout comme lui."
Glaucus lui fit de gros yeux.
Lucius sourit : était-ce une petite
compétition amicale entre deux hommes qui s’estimaient rivaux dans l'affection
de la même femme ?
"Vous êtes très chanceux, Glaucus.
J'avais très envie d’un frère ou d’une soeur quand j’étais jeune. J'étais très
seul la plupart du temps. J'ai pris l'habitude de jouer avec les gardes parce
qu'il n'y avait personne d'autre."
"Qu'est-ce qui est arrivé, ensuite,
Lucius ?" Demanda Marius, curieux d’entendre le reste de l’histoire.
"Ma mère a survécu des années
avant de mourir de consomption. Je ne pense pas qu'elle était amère par rapport
à ce qui s’était passé dans sa vie mais elle était terriblement seule. Au
premier signe de sa maladie, j'ai été isolé d'elle afin que je ne tombe pas
malade moi aussi. Quand elle est morte, tout ce que je voulais était mourir moi
aussi ... mais ce ne fut pas le cas. J'ai été finalement libéré de l'île en 198
après que Septime Sévère se soit emparé du trône et se proclame fils adoptif de
Marc Aurèle. Après tout, comment aurait-il pu maltraiter son prétendu neveu
mais je suis sûr que la plupart des personnes à Rome pensaient de toutes façons
que j'étais mort depuis longtemps déjà. J'ai insisté pour que les cendres de ma
mère soient ramenées avec moi et qu'elles soient placées dans le tombeau
familial et il a été d’accord. Comment aurait-il pu faire autrement ? Il
s'était déclaré son frère adoptif. Il m'a pris au sénat et y fit un grand
discours sur la réconciliation, sur l'union de l'empire. Je me demande encore
maintenant si les sénateurs qui se sont opposés à lui avaient planifié de me
sauver et d’appuyer ma revendication au trône. Si c’était le cas, il les a
efficacement contrecarrés en m'assignant à résidence, pendant deux ans, dans
une villa sur une colline près de Rome.
Ma citoyenneté a été rétablie et un
sénateur supportant Sévère m’a enseigné les textes de loi puis je fus déclaré '
sénateur en attente ' et l’on m’a attribué ma fonction actuelle. Le service
militaire obligatoire fut supprimé au vu de mes années d’exil. J'ai été,
ensuite, présenté à la jeune femme qui allait devenir ma femme - Hortensia.
Elle était la fille d'un sénateur de second rang qui était totalement inféodé à
l'empereur. À mon grand étonnement - et au sien - on nous a mariés le jour
suivant juste avant de m’expédier ici. Elle a suivi quelques mois plus tard et,
depuis lors, nous vivons ici. Nous en sommes venus à avoir une grande affection
l’un pour l’autre et nous avons deux fils. "
Lucius haussa les épaules.
"C'est la fin de mon
histoire."
"Peut-être pas ! " Dit
Glaucus.
Trois paires d'yeux se braquèrent sur
lui.
"Que voulez-vous dire ? "
Demanda Lucius.
"Je veux ramener les restes de mon
père pour qu’ils reposent à côté de ceux de sa femme et de son fils en Espagne.
C’est ce qu’il aurait voulu. Je veux aussi récupérer son masque funéraire pour
le mettre à la place appropriée dans sa maison - ma maison - où il sera
respecté et honoré. À cause de la manière dont j'ai perdu ma mère et mon frère,
je n'ai pas de coffret d'ancêtres. Je n'ai pas de masques d’eux, ni des parents
de mon père. Je veux celui de mon père... j'en ai besoin !"
Les deux pieds de Lucius frappèrent le
plancher.
"C'est impossible. Je vous ai dit
où il se trouvait. "
"Vous pouvez nous aider. "
Insista Glaucus.
Marius en resta bouche bée, son ami
était-il devenu fou ?
"Moi ? " Cria Lucius.
"Comment ? Je ne suis même pas capable de vous dessiner un plan
parfaitement précis du palais car il a probablement changé depuis que j’y
résidais. "
"Je veux plus que cela. Je veux
que vous veniez avec nous à Rome et que vous nous aidiez à entrer dans le
palais."
Marius sauta sur ses pieds.
"Nous ? Qui nous ? Sévère
a lancé un ordre d'exécution contre toi et tu veux pénétrer, sans y être
invité, dans sa maison ? Est-ce que
tu es totalement fou ? "
Brennus, les yeux soucieux, hocha la
tête vigoureusement.
Lucius exprima aussi son souci.
"Les soldats m'observent. Il y a
des espions dans ma maison qui leurs rapportent mes activités. Ensuite ces
soldats transmettent les rapports directement à Rome. Si je fais quoi que ce
soit de suspect Sévère le saura en très peu de temps."
"Vous voulez dire que vous n'avez
jamais quitté cette ville durant toutes ces années ? " Demanda Glaucus.
"Bien sûr que si, mais seulement
pour des affaires officielles et je n'ai jamais quitté cette province. Je
prends parfois ma chaise curule en cette saison et me rends dans de petites
villes parce que les gens ne peuvent pas toujours venir ici pour une décision
légale. Je ne m’absente guère plus que quelques semaines d’habitude et il y a
toujours, au moins, un soldat armé qui m'accompagne. D'habitude deux. "
"Partez alors pour un de ces '
voyages officiels’ mais venez avec nous à Rome au lieu de cela." L’exhorta
Glaucus. "Je ne mettrai pas ma famille en danger, Glaucus. Pour rien au
monde. Pas même pour Maximus."
"Je ne vous demanderais pas de
faire cela. Il doit y avoir un moyen, cependant, pour qu’ils soient en sécurité
pendant que vous êtes au loin."
Lucius posa ses coudes sur ses genoux
et se prit le front entre ses mains.
Un lourd silence s’installa dans la
pièce.
Après un très long laps de temps, il
dit lentement.
"Je suppose ... je suppose que ça
pourrait fonctionner. Nous devrons nous débarrasser des soldats qui
m'accompagneront, cependant je ne veux pas qu’ils soient tués."
"Cela peut s’arranger." Dit
Glaucus dont l'excitation croissait.
Lucius resta assis.
"Ensuite, je devrai prendre des
dispositions auprès des quelques amis que j'ai dans chaque ville pour qu’ils me
couvrent - pour dire qu'ils m'ont vu récemment, mais qu’ils ne savent pas où je
suis. Cela permettrait de gagner un peu de temps. Disparaître dans les
montagnes pour quelques temps, cela serait facile mais aller à Rome et en
revenir va prendre des mois. Jamais je ne pourrai convaincre qui que ce soit
que je suis en voyage officiel si longtemps. Et, aussi, je ne veux pas que ma
famille soit impliquée."
"Bien évidemment." Acquiesça
Glaucus.
"Ma femme a des amis dans le Nord.
Je pourrais envoyer ma famille là bas."
"Vous viendrez alors ?"
Demanda Glaucus qui osait à peine espérer.
"Je ne sais pas. Si je suis en vie
aujourd’hui c’est certainement grâce à Maximus ... mais vous devez comprendre
que Sévère finira par découvrir tout ceci. Je dois consulter ma femme. Ce
pourrait être très dangereux et je ne peux pas mettre ma famille en danger.
"
"Je ne vous demanderais jamais de
le faire, Lucius, mais j'ai quelque chose qui me permettra de négocier avec Sévère.
" Exposa Glaucus dans un chuchotement de conspirateur. Il prit un paquet
et en sortit un parchemin enroulé qu'il déploya avant de le passer à Lucius qui
s’approcha d’une bougie afin de prendre connaissance du contenu.
Ses sourcils se levèrent lentement sous
l'étonnement.
Glaucus sourit.
"L'original, avec le cachet de
Marc Aurèle, est en lieu sûr à Rome."
Quatre hommes se tenaient debout à
l'ombre du Cirque Maxime levant les yeux vers le massif palais aux extensions
multiples qui couvrait les trois sommets presque aplanis du Palatin comme un
grand poulpe étalé - toutes ses tentacules s’étirant vers la ville en dessous.
"Il a ajouté beaucoup
d’annexes." Murmura Lucius. "Toute cette aile est nouvelle - celle à
droite du stade du palais. Je me demande ce qu’il y a à l’intérieur?"
Marius lui répondit.
"Sévère a construit des thermes
élaborés pour sa famille et une terrasse qui surplombe le Cirque."
"Comment allons-nous bien pouvoir
entrer là ?" Se demanda Glaucus. "La place ressemble à une forteresse
et je vois des gardes partout."
"Oui." Dit Lucius, "mais
il y a aussi beaucoup plus d'activités autour du palais que dans mes souvenirs.
De très nombreuses personnes vont et viennent. Il semble qu’il se passe quelque
chose."
"Nous pourrions avoir besoin
d’aide à l'intérieur du palais." Dit Glaucus.
"Je suis d'accord." Répondit
Lucius. "Je dois voir s'il y a des esclaves ou des domestiques dans le
palais qui s’y trouvaient du temps où j’y vivais et qui se souviendraient de
moi. Le personnel du palais ne change pas juste parce que l'empereur change.
Tout que nous devons faire est de trouver celui qui osera risquer sa vie pour
m'aider."
"Un grand dévouement." Dit
Glaucus.
"Oui, Cela prendra du temps et je
dois être à la maison avant que les cols ne soient fermés. Allons-y."
Chapitre 69 – Le plan
Au
grand dam de Brennus, lui et Glaucus demeurèrent, à nouveau, chez Eugenia. Et
cette fois, Glaucus s'y sentit tout à fait à l'aise car Eugenia prit grand
plaisir à les materner et les filles se comportèrent en amies véritables.
Marius
choisit de rentrer chez lui, pensant que cela éveillerait moins les soupçons
que s'il restait avec eux. Lucius logea chez Eugenia aussi jusqu'à ce qu'il
découvre de vieux amis de son grand-père qui acceptèrent de l'héberger sans
poser de questions.
La
nuit, Glaucus calmait son impatience avec les corps des prostituées qui
travaillaient dans les meilleurs bordels de la ville.
Elles
se souvenaient de lui du temps où il recherchait Julia et étaient tout
heureuses de le revoir.
La
journée, il errait dans les rues entourant le palais essayant d'identifier ceux
qui allaient et venaient, régulièrement,
par les grandes portes.
C'était
une mission impossible - il y en avait simplement trop, que ce soit à pied, en
chariots, en charrettes ou en litières!
Lucius
avait raison.
Quelque
chose se passait.
Puis
il commença à s'inquiéter que sa présence permanente à proximité du palais
suscite des soupçons, alors il se fondit dans les ombres profondes des luxueuses
maisons sur le Palatin et fixa son regard sur l'appartement de Julia.
Etait-elle
là ?
Est-ce
que Maxima était là ?
Il
n'avait pas essayé de prendre contact, soucieux de ne pas les impliquer dans
leur dangereux complot, mais elles lui manquaient terriblement.
Brennus
servait de coursier, transportant de petites tablettes en cire, sur lesquelles
des messages étaient griffonnés, d'un homme à l'autre et délivrait verbalement
le nom des emplacements pour les réunions secrètes.
C'était
une tâche que le garçon adorait.
Ils
se rencontraient chaque nuit dans des tavernes situées dans les parties les
plus miteuses de la ville et comparaient leur progrès.
Tard
dans la nuit, trois jours après leur arrivée à Rome, Lucius les rejoignit à une
table située dans un coin sombre, un énorme sourire éclairant son visage.
"Un
mariage royal!" Proclama-t-il.
"Comment
cela?" Demanda Glaucus désireux d'avoir quelques éclaircissements.
"Le
fils aîné et l'héritier de Septime Sévère - Caracalla, connu comme Marcus Aurelius
Antoninus, ou simplement Auguste - est sur le point d'épouser la fille de
Plautianus, le commandant des prétoriens, dans trois jours. Le garçon a
seulement quatorze ans. Le nom de la fille est Publia Fulvia Plautilla et
prendra sans doute le titre Augusta. Elle a seize ans. C'est la raison de toute
cette agitation et cette activité. C'est aussi la raison pour laquelle tant de
personnes sont en ville. Le jour du mariage sera un jour férié, tout comme,
bien sûr, la veille. Et il y aura encore trois jours de célébration ensuite.
Boire, faire la bringue, chanter, danser, ... à l'intérieur et à l'extérieur du
palais. C'est le moment où jamais. La ville entière fera la fête. Nous pourrons
nous noyer dans la foule. Nous allons pouvoir parcourir la ville à volonté et
nous détendre. Je suis sûr que tu es actuellement la dernière de ses
préoccupations, Glaucus."
"Oui,
j'ai entendu parler du mariage aussi. " Appuya Marius." C'est la
raison de toutes ces guirlandes de roses. La ville entière est drapée de
guirlandes de roses. "
Lucius
continua avec un sourire désabusé.
"Il
ne fait aucun doute que tous les gouverneurs de l'empire sont ici. Je me
demande pourquoi je n'ai pas obtenu mon invitation ?"
"Elle
est dans le courrier." Plaisanta Glaucus.
"Mmm
... probablement au fond de la crevasse la plus profonde du Summo Poenino
!" Renchérit Lucius, qui appréciait énormément leur aventure.
Il
s'assit décontracté comme l'est un homme en paix avec lui-même.
"Marius."
Demanda Glaucus, "Est-ce que ton père est ici pour cela ? Ne m'as-tu pas
dit qu'il était gouverneur de ... ?"
"Cappadoce.
Il est le gouverneur de Cappadoce et, oui, il est ici."
"Peut-être,
pourrait-il nous aider." Suggéra Glaucus.
"Tu
plaisantes!" Sursauta Marius. "S'il savait que je suis impliqué dans
une aventure comme celle-ci, il m'enfermerait lui-même dans la prison
Tullienne."
"Mais,
il a reçu une invitation." Insista Glaucus.
"Oui
... pourquoi ?" Demanda avec prudence Marius car il savait à quel point
son ami espagnol pouvait être téméraire.
"Nous
pourrions l'emprunter et la copier. De cette manière, nous pourrions tous
entrer avec des invitations."
"Et
comment allons nous la copier ? Je l'ai vue. L'invitation est gravée sur une
grosse tablette en or, en or massif. Avec le cachet de l'empereur. Où allons
nous trouver des tablettes en or ?"
Glaucus
posa les yeux sur Lucius.
"Pas
la peine de me regarder." Dit ce dernier. "Je n'ai pas assez de
pièces de monnaie avec moi pour même en faire une. Je compte principalement sur
la charité quand que je suis ici. Il devrait avoir un autre moyen."
"Ce
serait un agréable souvenir à avoir, n'est-ce pas ?" Médita Brennus.
"Une invitation en or."
"Rome
a-t-elle beaucoup changé ?" Demanda Marius à Lucius, faisant ainsi
rapidement dévier la conversation quand un serveur s'approcha d'eux pour
remplir leurs gobelets de vin.
"Non,
pas vraiment." Répondit Lucius, prenant la balle au bond. "C'est
toujours plein de Patriciens suffisants et de Plébéiens affamés ... et
d'esclaves. Les bâtiments sont les mêmes. J'avais oublié combien ils étaient
grands. "
"Elle
te manque ? " Continua Glaucus tout en observant soigneusement le serveur
afin de détecter le moindre signe de curiosité artificielle dans son attitude.
"Non.
C'est merveilleux de la revoir de nouveau mais j'aime mon petit coin de
l'empire. C'est ma maison maintenant. De plus, je vois des parties de Rome dont
je n'avais jamais soupçonné l'existence auparavant - comme Suburre. J'ignorais
tout de la pauvreté et du désespoir. Rome ressemble à deux villes entièrement
différentes. Une pour les riches et une pour les pauvres."
Le
serveur parti, Glaucus revint immédiatement à l'affaire.
"A
quoi ressemble un mariage royal ? Comment pouvons-nous entrer dans le palais en
passant inaperçus ?"
"Un
mariage royal c'est énorme et prodigue jusqu'à l'excès, c'est incroyable."
Répondit Lucius.
"Y
aura-t-il des jeux ?" Demanda Glaucus.
"Des
jeux ? Tu veux dire des gladiateurs ?" Demanda Lucius. "Je suppose
qu'il pourrait y en avoir mais ce serait plutôt rustre."
"Plautianus
est plutôt rustre." Expliqua Glaucus.
"Tu
ne songes pas sérieusement à nous déguiser en gladiateurs, n'est-ce pas ?"
Fit Marius incrédule. "Tu es le seul qui serait convainquant et c'est
uniquement parce que tu ressembles à 'qui tu sais'. Cela créerait une véritable
commotion. Oublies cela."
"Bien,
qui d'autre pourrait être dans le palais ? Qui pourrait y entrer ?" Interrogea Glaucus.
"Sévère
ne se risquerait pas à s'aliéner quelqu'un d'important en ne l'invitant pas et,
donc, les représentants politiques de tout l'empire seront ici ainsi que toutes
les Vestales, les chefs militaires, les hommes d'affaires importants - avec
leurs familles, bien sûr. Probablement des milliers de gens. Pour s'occuper de
chacun, de nombreux domestiques seront utilisés et de nombreuses familles
auront prêté les leurs au palais pour les préparatifs et la célébration. "
"Comment
les domestiques sont-ils identifiés ? Comment les gardes du palais savent-ils
qui peut être là et qui ne le peut pas ?" Demanda Glaucus.
"Au
début, ils pourront probablement identifier le trafic supplémentaire
facilement, mais au fil du temps plus de personnes vont arriver - des
domestiques et des invités - ce sera presque impossible de contrôler tout le
monde." Répondit Lucius. "Du moins dans les parties du palais
ouvertes au public. Seuls la famille impériale et ses domestiques personnels
sont autorisés à circuler dans les appartements privés."
Marius
les regarda tous les deux avec intérêt.
"Es-tu
en train de suggérer que nous allons feindre d'être des domestiques ?"
"Peut-être."
dit Glaucus. "Ils n'ont certainement pas besoin d'invitations en or. Cela
nous permettrait au moins d'entrer."
Il
se tourna vers son jeune compagnon.
"Brennus,
demain, penses-tu que tu pourrais te dissimuler, très discrètement, à
l'extérieur de la porte du palais et découvrir comment les domestiques sont
identifiés ?"
Brennus
hocha vigoureusement la tête.
"Bien
sûr."
"Marius,
est-il possible de disposer des plans du palais ?" Demanda Glaucus.
"Les
seuls dessins que je peux trouver sont dans les archives de la bibliothèque et
ils sont très vieux. Des changements ont été apportés depuis lors. Je ne suis
pas sûr qu'ils seront très utiles."
"Lucius,
que peux-tu nous raconter sur le palais. De quoi te rappelles-tu ?" Questionna
Glaucus.
Lucius
posa ses mains sur son estomac et laissa son esprit remonter le temps.
"C'est
un endroit complexe, décousu, portant la marque de chaque empereur qui y a
vécu. C'est difficile d'imaginer combien de constructions ont été réalisées au fils
des ans parce que chaque empereur a modifié, agrandi, détruit et reconstruit ce
que son prédécesseur avait créé - tout cela au frais du trésor public, bien
sûr. Quelques parties sont très vieilles et d'autres tout à fait nouvelles. Le
logement original d'Auguste est toujours là et c'est un de mes endroits
préférés. L'entrée consiste en une simple arche avec une incroyable statue d'un
char à quatre chevaux conduit par Apollon et Diane, sculptée dans un bloc de
marbre d'un seul tenant. Une fois l'arche franchie, on atteint une grande cour
pavée de marbre blanc, avec des colonnes dorée, et garnie de sculptures et de
bustes. Puis il y a les bibliothèques grecques et latines séparées par une
grande salle de lecture et au centre une statue d'Auguste - qui ressemble
furieusement à Apollon. Tout près il y a un temple d'Apollon - en marbre, bien
sûr - avec une porte d'ivoire sculptée. Sur le fronton du temple, il y a le
char d'Apollon en bronze et à l'intérieur, il y a des statues du Dieu et
quelques objets de grande valeur historique qui ont appartenu à Alexandre le
Grand. Tout cela, croyez-le ou pas, occupe seulement une petite partie de la
Colline. "
Lucius
but une petite gorgée de vin et se rassit.
"Le
palais moderne a été conçu par l'architecte Rabirius et construit par Domitien
directement sur les restes du palais de Néron et aussi sur quelques maisons du
Palatin qui ont été démolies pour la circonstance. Le palais de Domitien a
depuis lors été étendu et reconstruit, mais n'a jamais été remplacé par une nouvelle
construction, ainsi que tu l'as vu sur les plans, Marius. Rabirius a cru que la
position illustre de l'empereur devait être exprimée dans l'architecture c'est
pourquoi les pièces sont si disproportionnées en taille. Le palais original
était essentiellement divisé en trois parties : la domus flavia pour les
réceptions et manifestations politiques et publiques, la domus augustana, les
quartiers privés de l'empereur et le stade. Au centre du complexe, il y a un
grand péristyle quadrangulaire contenant une fontaine octogonale, avec d'autres
pièces disposées tout autour et séparées d'elle par des colonnes. L'énorme
salle du trône – l'Aula regia - est au milieu du côté nord. L'entrée principale
du palais - une cour avec des colonnes - est une salle de réception qui est à
côté de la salle du trône, faisant face au nord. Je me rappelle que les murs de
la salle du trône sont couverts de marbre vert, les colonnes sont en marbre
violet et les niches abritent des statues énormes des
dieux en basalte noir ou en marbre polychrome. J'étais toujours un peu
effrayé par elles quand je les voyais mais on ne me permettait pas souvent
d'aller dans cette salle. C'est là que les audiences impériales se déroulaient,
l'empereur assis sur son trône comme un dieu dans une abside tout au fond.
Il
y a une basilique sur le côté Ouest - très belle avec des colonnes dorées et
divisée en une nef centrale, deux ailes et une abside. Elle est utilisée par
l'empereur pour les réunions du conseil où se décidaient la politique et
l'administration. Il y a deux bibliothèques aussi. A son extrémité sud, le
péristyle s'ouvre sur la vaste salle de banquet – le triclinium - où le banquet
de noces se tiendra sans doute. Le hall a deux grandes fenêtres qui s'ouvrent
sur deux jardins symétriquement conçus avec des fontaines. C'est une pièce
extraordinaire, vraiment, parce qu'elle s'ouvre sur le péristyle à colonne avec
la fontaine octogonale et les colonnes. Je me rappelle la salle de banquet
comme habillée d'or et de blanc - du marbre blanc avec des garnitures dorées et
des gravures sur chaque surface. Cela scintillait merveilleusement."
Lucius
goûta le vin à nouveau et laissa son esprit continuer à vagabonder dans les
couloirs, les pièces et les jardins de son ancienne maison.
"La
partie privée du palais, celle où se trouvent les appartements impériaux et qui
est contiguë aux pièces réservées aux cérémonies d'état, est construite sur le
côté est sur deux niveaux pour suivre la pente de la colline. Les pièces les
plus au nord sont bâties autour d'une cour entourée de colonnes avec un petit
bassin et un temple de Minerve en son centre. Ma chambre à coucher était au
deuxième étage et faisait partie de l'appartement de ma mère. J'avais
l'habitude de regarder ce bassin et ce petit temple. Je me rappelle très bien
cette vue. Il y avait de grandes urnes en albâtre avec des fleurs là aussi.
Chaque
appartement contient un certain nombre de chambres à coucher, un salon, une
bibliothèque et des bains privés. Le principal secteur résidentiel est une
grande salle à manger avec encore plus de salons et de bibliothèques. Les
étages inférieurs sont réservés à la parentèle de la famille impériale comme
les mères, les tantes, les cousins. La partie sud de l'aile résidentielle est
construite à un niveau inférieur et ces pièces sont aussi groupées autour d'un
péristyle avec quatre bassins semi-circulaires qui se rejoignent et reflètent
le ciel. Ces pièces sont surtout pour les invités. Il y a une autre entrée au
palais sur le côté du sud en face du Cirque Maxime. C'est tout à fait
magnifique et imposant - semi-circulaire avec beaucoup de rangées de colonnes.
Je suis sûr qu'il est conçu pour impressionner et intimider. Les invités de la
noce entreront probablement au palais par l'entrée du Nord, cependant "
"En
ce qui concerne le stade ? " Demanda Glaucus.
"Le
stade a été construit sur le côté est pour le divertissement privé de
l'empereur. Il est ovale avec des extrémités semi-circulaires et entouré
d'élégants portiques de deux étages sur tous les côtés. L'empereur et sa famille
peuvent observer les divertissements du deuxième étage de leur pulvinar ce qui
est très confortable, de la même manière qu'ils le font au Cirque et au
Colisée. "
"Quel
genre de divertissement ? " Interrogea Glaucus.
"De
toutes sortes mais mon oncle l'utilisait pour profiter en privé de combats de
gladiateurs et d'autres choses sordides que je peux seulement imaginer, le
connaissant. C'est là aussi qu'il prenait ses cours privés de combat. Et à côté
du stade vous me dites que Sévère a construit davantage de pièces privées et un
complexe de bains élaboré. Je suppose que les bains dans les appartements
impériaux n'étaient plus assez bons pour lui. Il est vrai qu'ils se faisaient
vieux et étaient pleins de courants d'air en hiver. Il a probablement voulu quelque
chose de plus moderne. Il a dû prolonger la colline pour le faire, je pense, parce que le stade
était sur le bord d'une pente. "
"Où
les domestiques vivent-ils ? " Demanda Glaucus.
"Certains
vivent dans de petites pièces près des appartements impériaux - ce sont les
domestiques personnels de la famille impériale comme les bonnes d'enfant et les
professeurs privés. Les autres domestiques vivent dans des bâtiments à
l'extérieur dans le complexe."
"Je
pense que j'en ai une assez bonne image." Dit Glaucus. "Nous sommes
intéressés par l'aile Ouest, l'étage supérieur."
"Oui.
L'appartement de ma mère était dans le coin sud-ouest. Très ensoleillé avec une
merveilleuse vue sur la vallée."
"Et
très surveillé ?" Demanda Marius.
"Très!"
Confirma Lucius. "Je n'ai jamais vraiment eu l'impression que je vivais
dans une forteresse quand j'étais jeune mais je suppose que c'était le cas. Je
me rappelle l'appartement de ma mère comme étant très coloré, des peintures
murales avec des éléments architecturaux dans les couleurs ocre, bleue, noire
et … un rouge des plus étonnant. Presque un brun rouge. Les colonnes étaient de
marbre, comme le sol. Il y avait des niches partout avec des sculptures en
bronze faites par les Grecs et de merveilleux vases noirs et oranges - certains
d'entre eux énormes. Mais l'appartement était doux, aussi, avec des rideaux
aériens qui semblaient toujours flotter dans la brise. Des tapis très colorés
et provenant de l'Orient étaient placés de chaque côtés des lits car le marbre
du sol pouvait être froid. "
"Où
se trouve exactement le compartiment dans l'appartement? " Interrogea
Glaucus.
"Les
murs avaient été décorés avec des peintures murales représentant des éléments
architecturaux, comme je l'ai dit. Cela donnait l'impression que les pièces
étaient encore plus grandes qu'en réalité. Et, il était facile de déguiser un
panneau mobile dans de tels motifs. Il glisse simplement sur le côté et
ressemble à un mur rouge et blanc entre deux colonnes peintes. Une statue en
bronze est posée devant pour le camoufler davantage. Le but du compartiment
était de fournir une zone de sécurité si le besoin s'en faisait sentir car il
était aéré mais ma mère l'utilisait seulement pour cacher ses trésors
personnels des documents et d'autres choses de ce genre, quelques bijoux. Je ne
l'ai vu qu'une seule fois, c'était quand elle y a placé l'urne de Maximus et
ses affaires personnelles."
"Les
documents personnels de ta mère peuvent toujours être là ainsi que certaines de
ses affaires." Fit remarquer Marius.
Lucius
acquiesça. Il y avait pensé.
"Tout
que nous devons faire est de trouver un moyen d'arriver à l'intérieur."
Dit Glaucus en fronçant les sourcils.
Tous
les quatre soupesaient le problème dans un silence lourd quand tout à coup le
visage de Marius s'éclaira.
"Nous
pouvons recourir à une tradition consacrée par l'usage."
"Et
qu'est-ce donc ?" Lui demanda Glaucus.
"La
corruption".
"La
corruption" Répéta pensivement Glaucus. Il aimait cette idée
Chapitre 70 – Le palais
Le
lendemain, quatre domestiques en tenue de service franchissaient une porte
secondaire du palais, secondaire mais fortement gardée en raison du
remue-ménage créé par l'activité de préparation des noces.
Ils
portaient bien mises en évidence les épingles de bronze qui les identifiaient comme
tels.
Les
gardes ne regardèrent même pas leurs visages, ils se contentèrent de jeter un
coup d'oeil à leurs poitrines avant de leurs indiquer de se mêler au flot de
douzaines d'autres hommes et de femmes dans le même costume et avec le même
insigne distinctif.
Au
Forum, quatre hommes portant des toges blanches qui leurs étaient peu
familières et abondamment pourvus de pièces de monnaie au point de faire ployer
leurs bourses s’agitaient parmi les clients du matin avant de se diriger vers
des tavernes voisines pour gaspiller leur aubaine inattendue.
Une
fois la porte franchie, Glaucus, Lucius, Marius et Brennus se scindèrent en
deux groupes pour plus de sécurité.
Lucius
et Glaucus se dirigèrent tout de suite
vers l'entrée des domestiques du palais tandis que Marius et Brennus
attendaient pour voir si leurs complices entraient sans problème à l'intérieur
avant de les suivre.
Lucius
et Glaucus attendaient avec des douzaines d'autres domestiques car, ici, les
gardes examinaient plus minutieusement ceux qui entraient dans la demeure de
l'empereur de Rome.
Certains
domestiques pouvaient passer tandis que d'autres étaient arrêtés et
questionnés.
"Que
leur demandent-ils ?" Chuchota Glaucus.
"Les
gardes interrogent probablement tous ceux qu’ils n'ont jamais vu auparavant ...
leurs demandant à qui ils appartiennent."
"Te
reconnaîtront-ils ?"
"Non.
Sévère a totalement changé les prétoriens, rappelles-toi ? Aucun de ces soldats
ne me connaît à moins qu'ils n’aient du me garder à la villa ce qui est hautement
improbable. Par contre toi, ils pourraient plus facilement te reconnaître donc
gardes la tête baissée et laisses-moi parler."
Ils
piétinèrent un peu en avançant lentement jusqu'à ce que Lucius finisse par se
retrouver devant les gardes.
Glaucus
se tenait à ses côtés, légèrement en retrait, essayant de se fondre dans
l'ombre de son ami.
Le
prétorien tout de noir vêtu jeta un coup d’oeil au visage de Lucius puis à sa
poitrine.
"Je
ne t’ai jamais vu auparavant. Ton maître est ... ?"
Lucius
inclina la tête et Glaucus fit de même, le visage légèrement détourné.
"Nous
sommes de la maison de Marcus Claudius Sejanus, Monsieur, notre maître nous
envoie pour servir l'empereur de la manière qui convient le mieux pour honorer
cet illustre et mémorable événement."
Lucius
s’inclina derechef et Glaucus aussi.
"Nom
?" Demanda le garde tout en scrutant à nouveau le visage de Lucius.
"Lucius,
Monsieur." Répondit-il sans hésitation.
Le
garde se pencha légèrement pour mieux apercevoir Glaucus.
"Ton
nom ? "
"Julius,
Monsieur."
Le
garde renifla.
"Des
noms plutôt prétentieux pour des esclaves. Présentez-vous à Sterculinus."
Il
fit deux marques de contrôle sur la tablette de cire qu’il tenait en main
tandis que Lucius et Glaucus abandonnaient la lumière du soleil pour un couloir
sombre et frais longeant les réserves bruissantes où des hommes s'affairaient à
décharger des caisses de vin.
"Qui
est Sterculinus d’après toi ?" Demanda Glaucus.
"Je
ne sais pas mais cela ne nous concerne pas de toute façon. Suis-moi et prends
un air affairé."
Lucius
s’empara de deux tissus au sommet d'une énorme pile derrière laquelle
disparaissait presque la femme qui les portait et en jeta une à Glaucus.
Ils
escaladèrent un étroit escalier, se collant au mur en pierre pour permettre aux
domestiques occupés de vivement le descendre, puis émergèrent dans un large
couloir en marbre.
Lucius
entreprit immédiatement de polir consciencieusement le marbre veiné de vert et
Glaucus imita son ami, malgré le fait que le marbre resplendissait déjà comme
un miroir poli.
Ils
se déplaçaient lentement, s’arrêtant et prêtant une attention particulière aux
incisions d'une sculpture ou d’un vase chaque fois qu'un garde venait dans leur
direction.
Très
concentré sur sa tâche, Glaucus humidifiait de son souffle une tache
particulièrement résistante avant d’utiliser toute la force de son bras musclé
pour la faire disparaître.
Comme
il baissait son chiffon son visage fut reflété et il rit presque à la vue de la
détermination qui était inscrite sur ses traits.
Puis
ses yeux se reportèrent légèrement sur la forme indistincte d'un homme debout
derrière lui. L'homme portait les attributs d'un empereur.
Il
se figea.
À
ce moment-là Lucius avait fini le couloir, mais il revint vite sur ses pas
quand il comprit la détresse de Glaucus.
"Qu'est-ce
qui ne va pas ?" Chuchota-t-il.
Perplexe,
Glaucus ne comprenait pas pourquoi Lucius ne paraissait pas aussi alarmé que
lui ... puis ses épaules s’affaissèrent et une lente rougeur envahit son cou et
son visage tout entier. Il se tourna lentement pour faire face au buste de
Septime Sévère qui lui lançait des regards noirs de son piédestal de marbre.
Pour
couvrir son embarras, Glaucus haussa les épaules et désigna le buste.
"Pas
très ressemblant, n'est-ce pas ? Ni ses cheveux ni sa barbe ne sont comme
cela."
Lucius
ne prit pas la peine de jeter un oeil sur le visage de marbre trop amusé par la
face toute rouge de son ami.
Essayant
de réprimer un sourire, il s’empara du bras de l'Espagnol et le guida loin de l'impériale
statue renfrognée. Ils progressèrent avec détermination vers les appartements
impériaux, polissant et redressant les guirlandes de feuilles qui enveloppaient
chaque colonne. Leur allure était lente et Glaucus faisait de son mieux pour ne pas rester bouche
bée devant l'opulence invraisemblable qui s'étalait partout devant ses yeux.
De
marbre et d'or voilà ce qu'était ce palais.
De
marbre et d'or.
Ils
tournèrent un coin en direction d'un autre couloir et sans briser son rythme,
Lucius s'empara d'un plateau couvert de plats qu'une domestique lasse venait de
poser sur une table pour se reposer un instant, laissant la pauvre femme
déconcertée quand elle se retourna pour constater que son fardeau avait disparu.
"Ne
regardes pas fixement." L'avertit Lucius tout en hissant le plateau sur
son épaule et tout en le positionnant pour trouver le bon équilibre.
Ils
tournèrent un autre coin.
"Les
portes que nous cherchons sont juste à l'extrémité … "
"Hé!
Vous là!" Hurla un prétorien et Lucius stoppa net, Un bruit de ferraille
s'élevant du plateau suite à cet arrêt brusque et à l'instabilité qu'il avait
créée.
Glaucus
le stabilisa tout en enfouissant son visage dans le pli de son coude.
Le
garde brandissait son glaive et fronçait les sourcils de telle façon qu'il était
impossible d'ignorer qu'il n'hésiterait pas à l'utiliser si la nécessité s'en
faisait sentir.
Son
collègue se tenait légèrement en retrait, aussi sur ses gardes et menaçant.
"Oui,
Monsieur ?" Interrogea Lucius, la tête baissée et la voix conciliante.
"Ce
couloir est hors des limites. Vous le savez. Faites immédiatement demi-tour.
" Aboya le prétorien.
"Je
suis désolé, Monsieur. " Marmonna Lucius avant d'incliner la tête.
"Ce n'est pas le chemin de la salle de banquet ? "
La
garde soupira et murmura quelque chose entre ses dents sur la stupidité des
esclaves.
"Faites
demi-tour et prenez le premier couloir à votre droite. "
Lucius
fit de son mieux pour saluer malgré son fardeau.
"Merci,
Monsieur "
Glaucus
salua aussi et pivota toujours dans cette position docile, se dépêchant d'être
hors de la vue des gardes.
Lucius
chuchota.
"Les
appartements sont derrière ces portes de bronze à la fin du couloir gardé par
ces prétoriens."
"Y
a-t-il une autre façon d'y arriver ?" Le questionna Glaucus tandis qu'ils
se mêlaient au remue-ménage des domestiques s'affairant au transport de toutes
sortes de fournitures, piles de linges en lin, fins gobelets en verre, plats
polis et couverts d'argent.
"Par
les cuisines." Lui répondit Lucius. "Peut-être par les cours mais ce
chemin sera probablement gardé lui aussi."
Ils
évitèrent de justesse un domestique poussant un chariot chargé d'amphores de
vin et entrèrent presque en collision avec deux hommes portant un divan.
"Visiblement,
la famille impériale est ici en train de se préparer pour le mariage c'est
pourquoi seuls leurs domestiques personnels peuvent les suivre et les gardes
les connaissent tous de vue. Pour l'instant, c'est donc trop risqué mais nous
devrions être capables d'y aller quand le banquet sera commencé. Les
appartements impériaux devraient alors être vides et la plupart des gardes
seront probablement assignés aux pièces publiques pour s'assurer que les
invités ne volent rien."
Soudain,
tous sursautèrent avant de s'immobiliser quand la voix perçante d'un prétorien
beugla partout dans les vestibules et les pièces où les domestiques
travaillaient.
"Arrêtez!
Arrêtez tout ce que vous faites et écoutez! Arrêtez! Arrêtez-vous tout de
suite!"
Glaucus
frissonna.
Que
se passait-il ?
Le
silence tomba sur le palais au fur et à mesure que chacun s'arrêtait, figé dans
une parodie de sa tâche.
"Tous
les domestiques mâles doivent se présenter immédiatement à la salle du
trône!" Commanda le garde. "Tous les domestiques mâles doivent se
présenter immédiatement à la salle du trône,
immédiatement! En avant! Maintenant!"
Silencieusement,
Glaucus et Lucius rejoignirent une ligne d'hommes marchant en traînant les
pieds vers l'endroit désigné.
"Que
penses-tu que c'est ?" Chuchota Glaucus.
"Shhh"
L'avertit Lucius. "Je n'en ai aucune idée mais je n'aime pas ça."
Le
temps qu'ils atteignent la salle, elle était emplie d'hommes, tous habillés de
ce même costume qui les identifiait comme domestiques.
Glaucus
jeta subrepticement un coup d'oeil tout autour essayant de découvrir Marius et
Brennus. Il les trouva debout près d'un mur paraissant aussi affectés que
lui-même.
Immédiatement,
des douzaines de prétoriens pénétrèrent dans la salle et firent claquer les
énormes portes de bronze en les refermant. Ce bruit d'enfer fit échos aux
battements violents du coeur de Glaucus.
Il
se força à se détendre, à relâcher la tension qui raidissait ses épaules.
Ce
n'était pas le moment de paraître bizarre alors que les prétoriens erraient
lentement parmi les domestiques, étudiant les visages des hommes réunis là.
L'estomac de Glaucus se serra et il fit appel à toute sa volonté pour empêcher
ses doigts de faire de même. Les gardes s'arrêtaient tous les deux ou trois pas
et examinaient les hommes de la tête aux pieds, disant à certains de se mettre
sur le côté et aux autres de se diriger vers le mur du fond.
"Vous,
là-bas. Vous, ici. Vous, là-bas. Vous, ici. "
Un
prétorien s'arrêta en face de Glaucus et le faux domestique croisa courageusement
ce regard qui le détaillait. Le garde fronça les sourcils devant ce
comportement impudent mais Glaucus finit par baisser les yeux et se soumit à
l'évaluation insultante ... sans pouvoir cependant empêcher ses orteils de se
recroqueviller devant cet affront qu'il ne pouvait relever.
"Là-bas."
Gronda le prétorien et Glaucus alla rejoindre un grand groupe d'hommes qui
incluait déjà Marius et Brennus.
Lucius
le suivit bientôt.
Les
hommes qui avaient du se mettre sur le côté furent rapidement mis dehors.
Glaucus
sentait sourdre son inquiétude.
Pour
quoi avaient-ils été choisis ?
Sa
présence était-elle soupçonnée dans le palais ?
Plautianus
allait-il entrer dans la pièce pour l'identifier ?
Un
homme entra bien dans la salle du trône, mais au lieu de Plautianus, ce fut un
petit homme industrieux avec un tic nerveux à l'oeil gauche et qui battit des
mains pour attirer l'attention alors même que l'imposante pièce était aussi
silencieuse qu'un tombeau.
Toujours
pas content, il monta sur la partie inférieure d'une plate-forme qui supportait
une énorme statue de basalte noir et battit à nouveau des mains.
"Écoutez!
Chacun écoute. Vous avez été choisis pour une tâche spéciale. Demain - jour de
la célébration - il y aura de nombreux joyeux cortèges qui défileront en ville.
Un d'entre eux sera en particulier très grand et vous en ferez partie. Le père
de la jeune mariée - notre commandant des prétoriens, le grand et gracieux
Gaius Fulvius Plautianus - a donné à sa fille une dot magnifique digne de sa
grandeur et en l'honneur du mariage le plus grand jamais vu dans l'empire.
"
Glaucus
se dit que s'il entendait encore le mot 'grand' en rapport avec Plautianus, il
étoufferait. Il poussa du coude l'homme à côté de lui et lui demanda.
"Qui
est-ce ? "
"Vous
êtes nouveaux ici ? " Demanda le domestique.
Glaucus
hocha la tête.
"J'ai
été prêté au palais pour le mariage."
"C'est
Sterculinus, le responsable de l'organisation des domestiques. C'est un petit
bonhomme ennuyeux mais efficace. Vous feriez mieux de l'écouter."
Sterculinus
continuait.
"Vous
esclaves, vous avez le grand honneur de porter ces cadeaux magnifiques à
travers le Forum demain midi dans un cortège qui entrera pour toujours dans les
annales de l'histoire."
Glaucus
donna un coup dans les côtes de Lucius et chuchota.
"Tu
sais d'après qui cet homme est nommé ?" Lucius fit non de la tête et
Glaucus continua avec un petit sourire satisfait.
"Le
Dieu de la diffusion de l'engrais."
"Approprié"
Sourit Lucius d'un air satisfait.
Les
deux hommes s'étranglèrent de rire ce qui leur attira un regard désapprobateur
de la part des gardes.
"Les
cadeaux, " continua Sterculinus," sont actuellement ici, au palais,
tous soigneusement emballés et attendant d'être transportés au Colisée où ils
seront stockés cette nuit – sous haute surveillance, bien sûr. Vous retournerez
au palais et resterez ici ce soir dans les quartiers des domestiques. Demain
matin vous irez au Colisée par le passage souterrain du palais où un article
vous sera attribué pour être rapporté au palais, par l'arc de notre grand
empereur, Septime Sévère et par le Forum. Ensuite, ils seront exposés dans la
salle de réception où nos invités pourront les admirer le jour du grand
mariage. Quand vous marcherez sur le Forum, tenez votre article haut pour que
les citoyens puissent le voir. "
Glaucus
croisa le regard de Marius et son ami haussa les épaules. Quelle tournure
étonnante prenaient les événements. Ils s'étaient demandés comment entrer dans
le palais et maintenant il semblait qu'ils ne puissent plus le quitter !