Chapitre 61  – Enchaîné  : A.D. 180, Rome

 

Enfin libre de bracelets et de chaînes, Maximus jeta un coup d’œil prudent à travers les branches des arbustes, remarquant inconsciemment l’air frais et doux qui lui caressait les narines après tous ces mois de confinement.

Il se glissa, lentement, à l’ombre de l’énorme mur en pierre tout en observant Cicéro, monté sur un étalon, qui se tenait sous la frondaison d’un arbre touffu pour se protéger des rayons lumineux de la lune.

Maximus regarda à gauche puis à droite.

Tout semblait calme.

Toujours prudent, cependant il s'arrêta derrière un arbre mort et émit un doux sifflement qu'il savait que Cicéro reconnaîtrait.

 

La tête de Cicéro se releva brutalement et il hurla le nom de son général en avertissement. "Maximus!"

Immédiatement, l'étalon détala et il fut éjecté de son cheval par la corde qui lui enserrait le cou et qui était liée à la branche au-dessus de lui.

Choqué, Maximus se précipita et, s’emparant des jambes de Cicéro tenta de le hisser vers le haut pour atténuer le poids suspendu à son cou.

Cicéro n'eut que le temps de prononcer une excuse avant qu’une demi-douzaine flèches ne pénètrent dans sa poitrine.

 

"Nooon!" Cria Maximus, en protestation de la mort de son ami, de la trahison du plan et de la perte imminente de sa liberté si fraîchement recouvrée.

Sa main se porta à son épée et il pivota, essayant de détecter dans quelle direction le danger allait surgir.

Il releva la tête et vit des soldats armés de flèches se mettre en position sur l’arche du pont qui le surplombait et des douzaines d’autres, porteurs de torches et d’épées qui émergeaient de l’ombre pour l’encercler, prêts à fondre sur lui telles des guêpes furieuses.

 

Trahi! Trahi!

Ce mot se répercutait dans son crâne pendant qu’il était assailli de tous les côtés. Il donna de violents coups d’épée, en aveugle, mais son glaive lui échappa des mains suite à un coup particulièrement cuisant. Alors, il continua de se débattre lançant ses poings et ses pieds à gauche à droite, dans tous les sens, désespéré.

 

Trahi!

Cette pensée lui traversa le cerveau tandis qu’il succombait sous les coups de poings et de pommeaux d’épée dont le rouaient, vicieusement les soldats qui l’entouraient.

 

Trahi !

Le mot fini par perdre sa consistance quand il tomba dans une bienheureuse inconscience. Le visage de Lucilla flotta devant ses yeux ... puis tout devint noir.

 

Il eut l’impression que seulement quelques instants s’étaient écoulés quand il reprit conscience sentant son corps endolori soutenu par des chaînes de fer froides, serrées autour de ses poignets.

Les mains qui le soutenaient le lâchèrent brutalement et il tomba. Il ne s’effondra pas sur le sol car les chaînes l’en empêchèrent. La brutale tension lui déchira les muscles des bras et des épaules et il resta suspendu les bras en croix, les genoux ne touchant pas le sol.

 

Il poussa un gémissement d’agonie et se força à ouvrir un oeil.

Il faisait un noir d’enfer sans la moindre torche pour lui révéler où il se trouvait.

Il gémit, de nouveau, quand il essaya de soulever le menton, mouvement qui accrut son mal de tête.

Il le laissa retomber lentement contre sa poitrine et ferma les yeux essayant de lutter contre la douleur.

Rassemblant ses forces, il se remit péniblement sur ses pieds et constata que ses bras étaient toujours suspendus au-dessus de ses épaules.

Mais, maintenant, il n'avait plus besoin de lumière pour savoir où il était. L’humidité et l'odeur putride de la mort lui avaient dévoilé l’endroit de sa détention.

Il était dans une cellule quelque part dans les entrailles du Colisée.

 

Capturé ...

Trahi ...

A nouveau esclave !

 

De brûlantes larmes de frustration envahirent ses yeux et coulèrent le long de ses joues contusionnées.

Que s’était-il passé ?

Comment les soldats avaient-ils eu vent du plan de son évasion et de son intention de ramener une armée en ville ?

Lucide, il savait qu'il n'y avait qu’une seule réponse à ses questions.

Lucilla avait révélé le complot à son frère qui avait envoyé ses prétoriens pour l'arrêter. Lucilla l'avait trahi. Sa tête douloureuse pouvait à peine supporter cette pensée. Lucilla, qui, seulement quelques heures auparavant, lui avait avoué son amour et l'avait embrassé si tendrement. Lucilla, qui l'avait aimé ... et qui continuait de l’aimer.

Lucilla, terrifiée à l’idée que son frère puisse faire du mal à son fils.

 

Maximus releva légèrement la tête. Voilà la raison de sa trahison.

Elle avait été forcée de révéler leur plan.

Commode avait menacé son fils.

Maximus soupira.

Il ne la blâma pas. A sa place, il aurait probablement fait la même chose ... tout pour protéger son enfant.

 

Ses poignets et ses épaules le faisaient souffrir. Il essaya de bouger les pieds pour changer de position, mais découvrit bien vite qu’ils étaient aussi enchaînés.

Il n’avait que peu d’espace pour manoeuvrer.

Il ne s'était pas senti aussi désespéré et impuissant depuis le marché aux esclaves où il avait été acheté par Proximo ... depuis son enchaînement dans atrium de Julia.

 

Proximo ... probablement mort à l’heure actuelle. Et, peut-être, Hakken et Juba aussi.

Tout ça pour rien.

Commode avait gagné, lui avait perdu. L'empire avait perdu.

 

Maximus frissonna et se rendit compte pour la première fois que la plupart de ses vêtements lui avaient été enlevés.

Presque nu, mis aux fers, seul, attendant la forme de torture ou de mort qu’inventerait, pour lui, l’esprit tordu de Commode.

"Je suis désolé." Chuchota-t-il dans l'obscurité. "Je suis désolé. " Répéta-t-il.

Il était désolé de tout ... de la mort de sa femme et de celle de son fils, de l’exécution de Cicéro, de tous les gladiateurs qu’il avait tués dans l'arène ... de son incapacité à réaliser le rêve de Marc Aurèle. L'empereur lui avait confié une tâche monumentale ... et il avait échoué.

 

Et, Julia, qu’allait-il advenir maintenant ? Commode pourrait-il remonter jusqu’à elle ?

 

Sa tête retomba et des larmes silencieuses se répandirent sur ses joues.

"Maximus ? Est-ce toi ? " Chuchota une voix dans l'obscurité. Il releva promptement la tête et tout son être se tendit à l’écoute de nouvelles paroles. Qu'avait-il entendu ?

"Maximus. Est-ce toi ? " 

 

"Juba ? Juba ? Tu es vivant ?" Haleta Maximus.

"Où es-tu ? Je n’y vois rien."

"Nous sommes dans une cellule non loin de toi. Nous pouvons t’entendre. Nous avons vu que l’on amenait un homme mais nous n’étions pas sûr que c’était toi."

"Qui ? Qui est là avec toi ?"

"La plupart d'entre nous sont ici ... et le Sénateur Gracchus aussi."

"Hakken ?"

"Non ... pas lui."

 

Maximus baissa tristement la tête dans l'obscurité.

"Sénateur, qu’est-ce que Commode a l'intention de faire ?"

"Une exécution publique, sûrement, si nous considérons où nous nous trouvons. Et sans doute a-t-il quelque chose de spécial en tête pour vous au vu des circonstances."

Il resta silencieux un instant avant d’ajouter.

"Maximus, ne blâmez pas Lucilla. Elle a été forcée de faire ce qu'elle a fait."

Il avait, donc, raison.

"Je le sais, Sénateur. Je ne blâme personne, à part moi-même."

"Ne vous blâmez pas." Insista Gracchus. "Vous êtes l'homme le plus courageux que j'ai jamais connu. Ce n'est pas votre faute." 

 

La réponse de Maximus fut perdue dans le grincement que fit la porte en s’ouvrant lentement. Dans la lumière maigre de la torche, Maximus essaya de discerner qui s'approchait avec le feu tenu devant son visage.

Un prétorien.

L'homme avait l'uniforme d'un prétorien.

L'homme s'arrêta à portée de bras de Maximus et baissa la torche lentement, les ombres mouvantes révélant sinistrement un visage que Maximus avait espéré ne jamais revoir. Quintus.

 

Le prétorien et le prisonnier se regardèrent un instant dans les yeux puis Quintus se détourna et alla insérer la torche dans une fixation murale.

Mais Maximus avait vu la honte dans ses yeux avant qu’il n’abaisse son regard.

 

Il attaqua.

"Viens-tu jouir de ton triomphe, Quintus ? N’est-ce pas ce que tu voulais depuis toujours... me voir humilié ? Me voir suspendu presque nu dans une cellule attendant le plaisir de ton maître ? »

Quintus se mit à arpenter la cellule, s’arrêtant derrière Maximus là où il était impossible au prisonnier de le voir.

"Je n'ai jamais souhaité une telle chose." Chuchota-t-il.

"Tu es heureux de ton rôle, n’est-ce pas, Quintus ? Tu aimes le pouvoir ... la richesse ... le prestige."

"Non, ne crois pas cela. " 

 

"Tu as finalement réussi à décrocher la position que tu as toujours estimé qui devait te revenir et, bientôt, je serai hors de ton chemin pour toujours. C'est ce que tu souhaitais depuis toujours, n'est-ce pas, Quintus. Faire mieux que moi. Et bien, félicitations. Tu as l'oreille de l'empereur et les gens te craignent. N’est-ce pas ce que tu as toujours voulu avoir?"

"Non." Chuchota Quintus. "Je n'ai jamais voulu te voir dans cette situation."

"Ah, mais, alors, il y a un dilemme, n'est-ce pas ? Parce que si je ne suis pas dans cette situation - emprisonné ou mort - je défierai Commode jusqu’à mon dernier souffle ... et je te défierai. Je démasquerai le lâche que tu es."

"Je ne suis pas un lâche."

"Alors oses me regarder!" Exigea Maximus.

 

Lentement, Quintus contourna Maximus par la droite pour lui faire face, le bruit de ses pas bottés se répercutant sur les murs de pierre.

Il colla sa poitrine contre celle de Maximus puis leva lentement les yeux.

Il resta silencieux.

Maximus se balança légèrement dans ses chaînes.

"Tu as une chance de remettre les choses à leur place, Quintus. Maintenant, tu sais sûrement quelle sorte d'homme est Commode. Marc Aurèle n’avait pas l’intention de le laisser devenir empereur donc il a tué son père avant qu'il ne puisse révéler cela publiquement. Ton coeur et tes tripes te le disent."

"Il y a aucune preuve de ce que tu avances. " 

 

"Fies-toi à moi et fies-toi à ton instinct. Crois-moi. Rends-moi la liberté, viens avec moi à Ostie et nous marcherons ensemble sur Rome!"

Quintus resta silencieux.

"Pour le bien de l'empire que tous deux nous aimons et servons, Quintus, libères-moi tant qu’il en est encore temps." Pressa Maximus.

"Mes ordres sont de vérifier que tu es solidement attaché."

Et il avança la main pour contrôler l’attache du poignet gauche de Maximus.

 

Maximus secoua sa main.

"Tu es imbécile. Tu penses que tu comprends le cerveau détraqué de Commode mais ce n’est pas le cas. Un jour tu finiras ici comme moi, tu verras."

"Je fais juste mon devoir." Insista Quintus.

 

Furieux, Maximus cracha en direction de Quintus, atteignant la cuirasse polie.

"C'est ce que je pense de ton précieux uniforme, Quintus. Cet uniforme trahit tout ce que à quoi tu tenais tant. L'honneur, Quintus, est plus important que tout. L’honneur, pas le devoir. L’honneur du à un empereur tué et à ses idéaux. "

 

Quintus utilisa sa manche pour essuyer la salive de Maximus de son armure puis tourna les talons et se dirigea vers la porte. Juste avant de sortir, il tourna légèrement la tête et jeta un dernier coup d'oeil à Maximus, semblant hésiter.

Puis il partit.

Maximus bascula la tête en arrière et contempla les poutres en bois épais au-dessus de sa tête.

"Tu n’as pas besoin de t’inquiéter, Quintus." Dit-il en ne parlant à personne en particulier. "Je ne suis pas prêt de pouvoir m’en aller". 

 

Maximus était sûr d’avoir somnolé mais il ignorait combien de temps. Il se réveilla brusquement sous la douleur vive venant de ses épaules et de ses poignets. Son mal de tête avait baissé mais son corps se rebellait d’être depuis si longtemps dans cette position artificielle.

Mais ce n'était pas ce qui l’avait réveillé. Au loin, il entendait son nom chanté à plusieurs reprises, gonflant et baissant à mesure que la foule prenait place et reprenait la chanson.

 

"Maximus, Maximus. "

 

Ils l’appelaient, inconscients du drame qui se jouait sous leurs pieds.

La lumière du jour s’était insinuée dans sa cellule, par les hautes fenêtres percées dans les murs épais, pendant qu’il dormait.

S’il tournait la tête, il savait qu'il verrait les autres captifs mais il préférait se concentrer, au lieu de cela, sur le chant et la vision de l’arène au-dessus de lui que lui renvoyait son esprit.

Les gens étaient en train de prendre leurs places, riant, potinant et chantant le nom de leur favori en attendant le divertissement du jour.

 

Ils s’attendaient à le voir combattre aujourd'hui ... mais ils ne s’attendaient nullement à le voir mourir.

Maximus eut un sourire d’ironie désabusée. Quel choc ce serait ... Maximus l’invincible faisant face à la mort et la voyant pour la dernière fois. Comment Commode allait-il s’y prendre ? Serait-il attaché et mangé lentement par des lions affamés comme les Chrétiens l’étaient ? Cela serait-il suffisant pour satisfaire la soif de pouvoir et d’intimidation de Commode? 

 

Soudain, les portes s’ouvrirent et la lumière inonda la pièce tandis que Commode s’avançait, détendu, la certitude de la mort prochaine de son ennemi l’ayant mis de bonne humeur.

 

Il s’était habillé de blanc de la tête aux pieds en l'honneur de cette occasion spéciale. Il s'arrêta et contempla les chaînes ancrées dans les poutres qui maintenaient les bras de Maximus au-dessus de sa tête et parut satisfait.

 

Maximus sentit des frissons lui parcourir le cou et la tension s’emparer de ses épaules.

Il se força à se détendre et laissa pendre ses mains dans les chaînes.

Il était défait mais refusait d'être effrayé.

Commode s’arrêta devant le prisonnier et reprit sarcastiquement le chant scandé de la foule.

 

"Maximus, Maximus, Maximus." Imita-t-il.

"Ils t’appellent. Le général qui est devenu un esclave ... l'esclave qui est devenu un gladiateur ... le gladiateur qui a défié un empereur."

 

Ses mots étaient empreints de venin.

"Une histoire extraordinaire. Maintenant, le peuple veut savoir comment elle va finir. Quelle plus belle fin qu'une mort illustre?"

 

Maximus fixait son regard sur la cuirasse sculptée de Commode. Mais l'empereur voulait que son prisonnier fasse pleinement attention à lui et il souleva le menton barbu de Maximus d’un index soigneusement manucuré.

Au lieu de se dérober au contact, la lèvre de Maximus se retroussa en un rictus.

"Quoi de plus glorieux que de défier l'empereur lui-même dans la grande arène."

Maximus plongea son regard directement dans les yeux de Commode.

"Tu te battrais avec moi ?"

"Pourquoi pas ?" Le défia l'homme plus jeune. "Tu crois que j'ai peur ?" 

 

Étonné de cette déclaration enfantine, Maximus eut un petit rire sarcastique.

"Je crois que tu as eu peur toute ta vie."

"Contrairement à Maximus l'invincible, qui ne qui connaît pas la peur ?"

Le rire de Maximus fut provocateur.

"J'ai connu un homme qui a dit un jour, ' la Mort nous sourit tous. Tout ce qu’on peut faire c’est sourire à la mort.'"

"Je me demande si ton ami a souri à sa propre mort ?"

Le regard de Maximus ne fut que pur défi.

"Tu dois le savoir. C’était ton père."

La lèvre supérieure de Commode se mit à trembler comme le ferait celle d’un enfant luttant pour ne pas pleurer mais quand il parla sa voix ne refléta pas son trouble.

"Tu aimais mon père, je sais. Mais moi aussi . Ce qui fait de nous des frères, n'est-ce pas ? Soudain, il se rapprocha et enferma Maximus dans une étreinte serrée.

"Souris-moi, maintenant, mon frère !" Chuchota-t-il à l'oreille de Maximus. 

 

Maximus fut secoué jusqu’aux orteils par une douleur soudaine, violente, lancinante sous son omoplate gauche et ses yeux s’agrandirent démesurément sous le choc quand l'air quitta son poumon gauche par le tunnel créé par le retrait du couteau de Commode.

Il ne pouvait plus respirer et haletait désespérément tandis que l'empereur lui embrassait le cou dans une parodie d’affection, puis il se tourna calmement vers un Quintus resté sans voix et lui ordonna.

"Mets-lui son armure et dissimules la plaie."

Puis il se retourna vers Maximus, toute sa satisfaction mauvaise et la noirceur de son âme transparaissant dans ses yeux.

 

Maximus leva les yeux au ciel. Il avait réussi à aspirer assez d'air dans son poumon indemne pour rester debout mais il savait que la mort viendrait bientôt.

Il avait vu assez de blessures semblables quand il était soldat pour savoir qu’elle était inévitable.

Commode était intelligent. Il avait utilisé un couteau d'assassin dont le bout de la lame était extrêmement pointu pour s’assurer qu'une petite quantité d'air se précipiterait dans le poumon entraînant une abondante hémorragie interne et externe.  

 

Intelligent de la part de Commode de lui avoir fait hisser les bras au-dessus de la tête, permettant, ainsi, au couteau de se glisser facilement entre l'omoplate et la côte supérieure, qui se trouvaient séparés vu sa position  étirée.

 

Il devait avoir tout planifié.

 

Maximus mourrait mais il vivrait suffisamment longtemps pour permettre à Commode de jouer avec lui avant de l'exécuter sous les yeux du peuple de Rome, devenant alors le seul homme à avoir pu défaire le grand Maximus. Les vêtements qu’on lui avait laissés furent bientôt humides et chauds de son propre sang.

 

Se venger de tous les maux que Commode avait infligés se muait peu à peu en un rêve maintenant.

Le prisonnier chancela quand il fut détaché par deux prétoriens qui lui enveloppèrent rudement la poitrine dans du coton avant de lui enfiler sa tunique bleue par la tête.

Il tressaillit, mais refusa de gémir, quand l’armure fut enfilée puis serrée sur sa poitrine et attachée sur les côtés.

La tête de Maximus bourdonnait mais il réussit à rester debout tout le temps que dura le mauvais traitement.

Il sentit le sang couler sous sa cuirasse en cuir et imbiber sa tunique puis continuer le long de sa jambe.

La fin viendrait bientôt ... mais arriverait-elle suffisamment tard pour lui laisser une dernière chance contre Commode ? Une dernière chance de libérer Rome de sa tyrannie ?

Il murmura une prière silencieuse à son père bien-aimé et à tous les dieux qu'il connaissait pendant qu’il était porté sur la plate-forme qui le hisserait dans l'arène.

 

Triomphant et entièrement armé, Commode l’y rejoignit et Maximus supposa que Quintus devait être dans les parages.

Il n'avait pas d’énergie à gaspiller pour le chercher du regard.

 

Les cordes et les poulies grincèrent quand la plate-forme s’éleva lentement. Les portes, dans le sol de l'arène, s’ouvrirent et des pétales de rose rouges, descendant de l’arène, flottèrent jusqu’aux pieds de Maximus.

La lumière fut soudain obscurcie quand les prétoriens armés se mirent en position pour empêcher les spectateurs de voir les combattants jusqu'à ce que le temps soit venu de révéler dramatiquement la scène excitante à la foule entassée.

 

Lucilla serait-elle témoin de sa mort ?

 

Julia le serait-elle ?

 

Maximus tint sa tête penchée, se concentrant uniquement sur l’air à apporter à son bon poumon et sur le maintien à distance de la terrible douleur brûlante qui lui ravageait l’autre poumon.

 

Chapitre 62 (A.D. 180, Rome) – le combat final

 

Le temps que les prétoriens enlèvent leurs boucliers et prennent leurs places, entourant les combattants, le bras gauche de Maximus était inerte par manque d’oxygène dans les muscles.

La plateforme eut une secousse en se mettant en place et la foule hurla son enthousiasme.

 

Titubant légèrement, il força ses jambes cotonneuses à se plier pour s’emparer de son habituelle poignée de sable qu’il frotta brièvement entre ses doigts.

En se redressant, il aperçut l’uniforme de Quintus et lança un regard accusateur à son ancien ami.

Quintus soutint son regard mais, quand l’homme blessé s’approcha pour s’emparer de son arme, il jeta l’épée dans le sable loin de lui, forçant Maximus à se baisser pour la ramasser, activant, ainsi, les élancements qui lui parcouraient l’épaule et le dos.

Même maintenant, Quintus refusait de se poser des questions, même après avoir été témoin des actions déloyales de l’empereur.

Il allait simplement attendre de voir qui serait le vainqueur final.

 

Maximus fit face à son opposant final et leurs épées se croisèrent provoquant un clang puissant qui ébranla les murs de l'arène.

 

La foule hurla son approbation.

 

Ils poussèrent, parèrent, virevoltèrent, attaquèrent mais aucun des deux ne prit nettement l'avantage sur l’autre.

Soudain, Maximus envoya un violent coup de pied dans le creux des genoux de Commode ce qui déséquilibra ce dernier, alors Maximus le frappa violemment sur la poitrine avec le pommeau de son épée et Commode s'effondra sur le dos dans le sable de l'arène. Maximus en profita pour plonger son épée vers son adversaire à terre mais, incapable de se déplacer assez rapidement, la pointe de son glaive n'atteignit que la poussière, Commode ayant esquivé le coup en roulant sur le côté et en se relevant prestement.

 

Cet effort coûta cher à Maximus qui du replier son bras gauche contre sa taille car il n’était plus capable d’en contrôler, avec exactitude, les mouvements.

 

Légèrement courbé, il aspira quelques bouffées d’air en haletant, puis les épées se heurtèrent de nouveau.

Sa tête se trouvait dans le brouillard, maintenant, et Maximus ne vit qu’à la dernière seconde, le coup qui lacéra son côté et sa jambe, y ouvrant une profonde entaille.

La douleur fusa et vint s’ajouter à celle, lancinante, qui lui labourait la poitrine, déconcerté, il recula en chancelant.

 

Commode fut sur lui en un instant, ne désirant pas perdre un avantage aussi évident. Maximus s'éloigna de l'épée menaçante puis rassembla toutes ses forces déclinantes pour riposter.

 

Suprêmement confiant, maintenant, Commode virevolta comme avait vu Maximus le faire dans ses combats et se retrouva poitrine contre poitrine avec son adversaire plus imposant.

Utilisant sa grande taille et sa force déclinante, Maximus força l'empereur à reculer en le poussant de son bras droit puis d'un revers adroit lui lacéra, à toute volée, le bras tout de blanc vêtu. Commode en laissa tomber son épée de saisissement et porta sa main gauche à l'entaille sanglante.

 

La foule acclama la prouesse de son favori, convaincue qu'il gagnerait facilement maintenant. Commode se pressa le bras tandis que son adversaire reculait en chancelant.

Maximus n'avait pas vu que Commode se serrait le bras blessé, ni que le jeune homme avançait vers lui avec une curieuse expression sur le visage.

L'engourdissement avait gagné son épaule et son cou, apaisant, avec bienveillance, la douleur brûlante.

Soudain, tout bascula devant ses yeux, l'arène sembla lointaine comme s’il la voyait par un tunnel. Il entendit une voix assourdie dire.

"Quintus, une épée. Donnes-moi une épée." Il n’était pas sûr à qui appartenait la voix. "Une épée, donnez-moi une épée!" Supplia, de nouveau, la voix.

 

"Epées au fourreau! Epées ... au fourreau ...!"

Maximus fut désorienté.

 

Était-ce Quintus ?

Où était Quintus ?

 

Les bords du tunnel commençaient à se rapprocher ne laissant pratiquement plus apparaître qu'une tache de lumière à la fin.

L'épée tomba des doigts tremblants de Maximus tandis qu'il s’approchait de la fin du tunnel qui s'était élargi pour lui révéler une scène familière.

Il savait où il était maintenant. En Espagne. Devant lui, se trouvait la porte de sa ferme. Olivia devait être là ... et Marcus.

 

Des huées et des braillements soudains provenant de la foule ramenèrent brutalement Maximus à la douloureuse réalité juste à temps pour voir Commode s’approcher de lui, un sourire vicieux sur le visage et un couteau enduit de sang à la main. Maximus trébucha en reculant quand Commode, maintenant suffisamment proche, lança un coup vers la gorge non protégée de Maximus.

Désarmé, maintenant, Maximus fit appel à toutes ses compétences guerrières et à ses dernières réserves physiques. Il leva le bras droit et envoya deux violents coups de coude dans la mâchoire de Commode qui recula en vacillant.

 

Quand il récupéra son équilibre, Maximus lui balança son poing à travers le visage.

Commode tomba puis se remit sur ses pieds et bondit impulsivement en brandissant le couteau vers la gorge de Maximus de nouveau.

Mais Maximus l'avait deviné et avait bloqué le coup avec son bras gauche engourdi avant de le balancer tel un marteau en travers du visage de Commode lui cassant le nez.

Le sang gicla sur les deux hommes.

Maximus relança son bras en travers le visage de l'empereur et puis lui envoya un puissant direct du droit.

Comme Commode défaillait, Maximus le frappa, de nouveau, du poing droit puis lui donna un coup de genou dans le visage qui envoya l’empereur à terre.

 

Battu mais décidé, Commode bondit sur ses pieds et s'avança encore une fois vers Maximus qui titubait, décidé d’en finir avec le gladiateur et de gagner l'amour et la dévotion du peuple.

 

Il balança le couteau une troisième fois vers Maximus qui le bloqua facilement immobilisant le poignet de l'empereur dans sa main droite.

En coinçant son bras gauche sous le bras de Commode et en l'utilisant comme un levier, il força le poignet de celui-ci à, lentement, se retourner, malgré les coups de poing frénétiques de l'empereur qui rebondissaient, inefficaces, sur son épaule et sur son dos, jusqu'à ce que la lame du couteau soit posée contre la gorge de Commode.

 

Tenant la tête de sa Némésis presque tendrement et satisfait par l'impuissance et la terreur qu’il lisait dans les yeux de cet homme qu'il détestait, Maximus appuya implacablement sur la lame, ses yeux bleus rivés dans les yeux bleus de l’empereur, enfonçant la lame dans sa jugulaire toujours plus profondément jusqu'à ce qu'elle brise son épine dorsale dans un craquement sec.

Commode glissa le long du corps de Maximus, agrippant son exécuteur comme s’il voulait le supplier de prolonger, d'une façon ou d'une autre, sa vie vaine.

Au moment où il s'effondra sur ses genoux, il était mort et Maximus retira, lentement la lame, laissant le corps de Commode se tasser sur le sable.

 

Son travail était fait.

 

L’obscurité se rapprochait à nouveau, le tunnel était plus long cette fois. Maximus flottait doucement dans les airs.

Il atterrit, paisiblement, devant sa porte et, cette fois, rien ne pourrait plus le dissuader de la pousser. Il l’ouvrit et la franchit. Les peupliers tant aimés bordaient la route menant à sa maison.

Il sourit.

Il était presque chez lui.

"Maximus!" Une voix familière l’appelait et le tunnel fut remplacé par une lumière étincelante.

 

Où était il maintenant ?

 

"Maximus".

Il était dans l'arène, abasourdi par le silence de mort qui y régnait maintenant que les gens regardaient leur héros s'affaiblir, l'empereur mort à ses pieds.

Quintus l’appelait par son nom. Ils étaient toujours entourés par un cercle de prétoriens silencieux.

 

Maximus cligna des yeux.

 

"Quintus, libères mes hommes. Le sénateur Gracchus doit être réintégré. Il y avait un rêve qui s’appelait Rome. Il doit être réalisé selon les voeux de Marc Aurèle."

 

Quintus obéit immédiatement et aboya ses ordres aux gardes.

"Libérez les prisonniers."

 

L'obscurité redescendit très rapidement cette fois et, soudain, Maximus était là, marchant dans son champ de blé,

Ses doigts traînant dans les tiges dorées.

 

"Maximus!"

Une douce voix féminine l’appelait.

Olivia ?

Il lutta pour ouvrir les yeux mais n’y parvint que partiellement car ses paupières étaient trop lourdes.

Lucilla était à ses côtés, en pleurs, et le champ de blé brillait comme de l'or poli derrière elle.

Son visage apparaissait clair et brouillé et il sut qu'il la perdait - qu'il perdait la vie.

"Lucius est sauvé. "Murmura-t-il, simple constat aux conséquences si importantes.

Il avait, en effet, accompli sa tâche de débarrasser l'empire de Commode le fou et de mettre l'empire sur la voie de la république, comme son bien-aimé Marc Aurèle l’avait souhaité. Et, en attendant, il avait sécurisé le trône pour le petit-fils de son empereur, Lucius, qui serait guidé par sa mère exceptionnelle, en pleurs, pour l'instant, aux côtés du guerrier abattu.

 

Il aurait voulu la consoler mais les mots ne se formaient plus. Il n'y avait simplement plus aucune force ni aucun air dans son corps.

"Va les rejoindre." Chuchota-t-elle entre ses larmes et Maximus flotta, à nouveau, dans l’obscurité bienveillante et indolore pour apparaître là où il voulait être. Chez lui.

Et il n'était pas seul.

Dans le lointain, il les voyait, debout sur la route. Olivia et Marcus. En train de l’attendre. En train de l’accueillir. Il marcha vers eux, ses doigts caressant toujours le blé de sa ferme tant aimée, en Espagne, pendant que son fils courrait vers lui.

Il était à la maison.

 

Chapitre 63 - Conséquences

 

"C'était un peu trop tard!" Cria Glaucus à l'homme qui se recroquevillait sur le sol.

"C'était un peu trop …." Ses mots restèrent bloqués dans sa gorge nouée par l'émotion et des sanglots secs et il partit en trébuchant vers la porte pour se ruer dehors, aspirant l’air à grandes goulées.

Il ne fit que quelques pas avant de s’effondrer à genoux dans la poussière, plié en deux, les bras repliés sur l’estomac luttant contre la douleur physique qu’avait provoquée sa détresse émotionnelle.

 

Quelques instants s’écoulèrent ainsi, puis il sentit deux bras minces l’enserrer. Il essaya de la rejeter mais elle tint bon. Elle posa sa tête contre son dos, deux âmes désespérées, perdues dans leur propre misère communiant.

 

Clara chuchota.

"Je ne connaissais rien de tout cela. Ma famille m'avait dit que mon père avait été le commandant des prétoriens et qu’il avait été démis sans avoir commis de faute. Je ... j'ai grandi en pensant qu’il était une victime. Qu'il avait été traité injustement. Pas étonnant que ma famille ait accepté si rapidement de m'envoyer ici quand il m’a fait demander. Elle se débarrassait du mauvais sang, du déshonneur de la famille."

 

Glaucus avait réussi à accomplir une de ses tâches. Il avait brisé les mythes que Clara avait pu avoir de son père. Pourquoi n’en ressentait-il aucune satisfaction ? Il ne tourna pas la tête pour la regarder, il ne le voulait pas.

"Cela doit vous être d’un grand réconfort, Monsieur, de suivre les traces de votre père." Dit Clara tout en s’asseyant à côté de lui sur la terre dure.

 

Interloqué, Glaucus leva un oeil.

Elle montra l’uniforme.

"Je ne suis pas un soldat." Lui avoua-t-il tout en dépliant son corps. Il déboucla la cuirasse et la tira par dessus sa tête. Il enleva la cape aussi.

"Rien n’est à moi. Je suis simplement un homme ordinaire à la recherche de la vérité sur son père."

"Oh !" fut tout ce que Clara trouva à dire ne sachant que penser de cet homme à ses côtés qui lui avouait avoir joué la comédie.

 

Cependant ... il y avait quelque chose d'irrésistible en lui. Quelque chose de foncièrement honnête et même de vulnérable.

 

Elle traça des cercles dans la poussière avec ses doigts tout en jetant un regard en biais à son profil bien découpé.

"Vous ... vous ne saviez pas comment votre père était mort avant aujourd’hui ?"

Glaucus changea de position pour être plus à l'aise. Il croisa les jambes et posa les mains sur ses genoux.

"Je savais qu'il avait été mortellement blessé avant d’être emmené dans l'arène ce jour la. Je ne savais pas jusqu’à aujourd’hui qui l’avait assassiné."

"Vous pensiez que c’était mon père ?" Demanda Clara, tout en l'étudiant soigneusement.

"Je pensais que c’était soit Quintus soit Commode. Maintenant je sais. L'histoire de votre père sonne vrai. Je le crois."

 

Clara se déplaça dans la poussière jusqu'à lui faire face, ne songeant pas le moins du mode à la saleté qui s'accrochait à ses vêtements. Elle voulut poser ses mains sur le devant de sa jupe mais y renonça rapidement quand elle se rendit compte à quel point sa peau était sale et bronzée et ses ongles cassés.

Elle les cacha dans les plis de sa jupe décolorée.

"Et maintenant qu'avez-vous l'intention de faire ? "

"J'avais l'intention de tuer Quintus. " Dit Glaucus sans hésitation.

 

Clara ne montra aucun signe de choc.

"C’est ce que je pensais. Et maintenant, que voulez vous faire ?" Demanda-t-elle calmement.

Il toucha du doigt le tissu lie-de-vin de sa tunique empruntée et soupira.

"Je ne sais pas."

"Comment vous appelez-vous ?" Demanda-t-elle. Elle voulait l'émouvoir comme il l'avait émue.

 

"Glaucus. Mon nom complet est Maximus Decimus Glaucus."

"D’après vos yeux verts ?"

"Oui."

"Glaucus, sa mort ne changerait rien."

Glaucus fronça les sourcils brusquement. "Vous le défendez, maintenant ?"

Clara sourit pour désarmer sa colère.

"Non ... il ne le mérite pas. Mais, regardez cet endroit." Dit-elle, désignant du regard le paysage escarpé. "Regardez où et comment nous vivons. C'est pire que connaître mille morts. Nous survivons à peine ici." "Alors pourquoi restez-vous ici ? Pourquoi n’allez-vous pas, au moins, dans la vallée pour y trouver un mari et échapper à cet endroit ?"

Elle répondit sans hésitation.

"Mon père a besoin de moi. En tant que fille unique c'est de ma responsabilité de prendre soin de lui." "Responsabilité. Vous parlez comme lui."

 

Clara se perdit dans la contemplation des sommets éloignés.

"Je n'ai, vraiment, pas le choix."

Elle reporta son regard sur Glaucus.

"Mon père a fait de très mauvais choix concernant votre père. Vous avez le droit d’en être furieux. Mais ils lui semblaient, à l’époque, être des choix justes. Il est facile de juger les circonstances passées à la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui."

Glaucus secoua la tête obstinément, mais il avait de la considération pour cette femme attirante et fière qui avait choisi de prendre en charge un père impopulaire plutôt que de vivre son propre bonheur.

 

Leurs yeux se rencontrèrent et ne se détournèrent pas.

"Votre père aurait pu aller n'importe où quand il a été banni de Rome; il aurait pu utiliser ses compétences, d'une façon ou d’une autre, pour gagner sa vie. Pourquoi a-t-il voulu faire quelque chose dont il ne connaissait rien et s’y obstiner quand il s’est aperçu qu’il y échouait ?"

"Je me le suis souvent demandé et, aujourd'hui, je pense que j’ai compris pourquoi."

Glaucus la regarda, interdit.

"Votre père et mon père ont grandi ensemble dans l'armée, n’est-ce pas ?"

Glaucus acquiesça.

 

Votre père a atteint le niveau de général … "

"Il était le commandant de toutes les légions du Nord ... un général de généraux. "L’interrompit Glaucus. Clara sourit devant sa fierté évidente.

"Et le mien était son second. Mon père a beaucoup de fierté, aussi. Peut-être que cela le dérangeait de n’être que le second de Maximus. Peut-être que c’est ce qui l’a conduit à agir comme il l’a fait."

Elle leva la main quand Glaucus voulut l’interrompre à nouveau.

"Mon père est directement responsable de la mort de votre père, je le reconnais. Peut-être ... peut-être qu’il a choisi l'agriculture parce que Maximus était un fermier. Peut-être qu’il a voulu voir s'il pourrait réussir ce métier parce que Maximus l’avait réussi. Son échec est, ainsi, une nouvelle preuve de son infériorité vis-à-vis de votre père. Peut-être que rester ici est sa façon de se punir lui-même. "

 

"Et vous."

Clara haussa les épaules.

"C'est le lot des femmes. Une femme n'est que la propriété de ses parents masculins."

Il savait qu'elle disait vrai et ne trouva rien à dire pour la consoler.

 

Clara sourit, ne voulant pas de sa pitié. A aucun prix de sa pitié.

 

"Glaucus, votre père cultivait-il le blé ?"

"Il cultivait beaucoup de choses mais le blé était une des principales récoltes. Je le cultive toujours aujourd'hui."

"Alors, dites-moi pourquoi mon père insiste tellement à cultiver du blé dans cet endroit manifestement impropre à cette culture."

Quintus jaloux de Maximus ? Quintus se punissant ?

Glaucus se mit debout subitement et mit Clara, effrayée, sur ses pieds. Il se dirigea vers la petite maison.

"Qu'allez-vous faire ?" Demanda-t-elle tout en essayant de se maintenir à sa hauteur.

"Cherchez plus d'informations ... après je vous laisserai tranquilles."

 

Quintus avait redressé la table et avait grimpé sur la dernière chaise intacte où il s’était assis fixant silencieusement son gobelet vide.

Clara, à la hâte, le remplit de vin puis en emplit un autre qu'elle offrit à Glaucus qui l'accepta cette fois, mais le posa, intact, sur le manteau de la cheminée.

Il questionna brusquement l'homme qui semblait avoir vieilli devant ses yeux. Qui semblait éteint.

"Dites-moi ce qui est arrivé dans l'arène après que mon père soit mort. "

Quintus avait les yeux vides et fixes. Glaucus donna un coup de pied dans sa chaise et répéta la question.

 

L'homme abattu répondit, lentement, d’une voix sans timbre.

"Suivant mes ordres, mes hommes ont libéré les prisonniers qui sont entrés dans l'arène pendant que Dame Lucilla s’adressait au peuple, ordonnant à chacun d'honorer Maximus. Le sénateur Gracchus, Juba et quelques autres hommes, l'ont soulevé et porté sur leurs épaules. Je les ai rejoints. Les prétoriens nous ont fait une garde d’honneur et nous ont escortés comme ils l’auraient fait pour un empereur défunt. Lucilla est restée dans l'arène avec le corps de son frère, mais son fils, Lucius, nous a suivi comme l’aurait fait un fils impérial pour son père mort."

Glaucus pouvait voir le cortège et sa gorge se resserra bien qu'il connaissât déjà cette partie de l'histoire.

"Et, ensuite, que s’est-il passé ?" Demanda-t-il d'une voix rauque.

"Lucilla nous a rejoints dans les cellules tandis que la foule quittait l'arène. Les gens pleuraient et gémissaient. Nous avons entendus leurs cris dans les rues toute la nuit. Elle a ordonné que le corps de Maximus soit porté au palais où il serait préparé pour des obsèques spectaculaires convenant à un empereur. "

"Mais ce n'est jamais arrivé."

"Non."

"Pourquoi ?"

 

Quintus resta silencieux.

Glaucus donna un autre coup de pied dans sa chaise et Quintus recula.

"Pourquoi ?"

"Les choses ne sont pas déroulées comme le souhaitait Maximus. Lucilla et son fils furent envoyés en exil. Gracchus fit de son mieux pour exaucer les voeux de Marc Aurèle mais l'armée ne l’a pas suivi. Pertinax a été choisi comme empereur. On considérait que c’était un meilleur choix pour le trône."

"Il avait surtout les poches mieux garnies, tu veux dire. Dis la vérité, Quintus. Les prétoriens - menés par toi – ont enlevé le pouvoir des mains du garçon, Lucius Verus et du sénat pour le vendre aux enchères à l'homme qui leurs a donné le plus d'argent. Il n’était qu’une marionnette dans les mains sales d'une garde de prétoriens riche et puissante! Rome devait être une république!"

"Cela n’aurait pas marché. C'était le rêve impossible de Marc Aurèle. L'empire était devenu beaucoup trop grand et morcelé pour être gouverné par un groupe de sénateurs, chacun avec ses propres intérêts. Même Maximus s’en serait rendu compte rapidement s’il était devenu empereur transitoire. Très probablement aurait-il fini par fonder une nouvelle dynastie avec Lucilla à ses côtés. L'empire avait besoin d'un dirigeant fort – d’un homme - pour empêcher la guerre civile. Nous avons choisi Pertinax." "Vous avez tué Lucilla pour détruire toutes possibilités pour elle d’aider l'héritier légitime à réclamer le trône!"

 

"Non. Elle est morte de maladie des années  plus tard en exil. Personne n’a jamais n'a voulu lui faire du mal."

Quintus secoua la tête et ce léger mouvement exaspéra Glaucus. Il se pencha par dessus la table et força Quintus à le regarder dans les yeux.

"Vous avez terminé ce que Commode ne pouvait quand même pas détruire - la Dynastie Antonine!"

"C’était ce que son grand-père voulait, n'est-ce pas ? Lucius était trop jeune pour régner, même temporairement. Il y aurait eu la rébellion et la guerre." Protesta Quintus.

"Il aurait été guidé par Lucilla et Gracchus jusqu'à ce que le sénat ait repris les rênes du pouvoir! Les gens l'auraient accepté comme empereur intérimaire jusqu'à ce que la république ait été établie."

Quintus pinça les lèvres et secoua obstinément la tête.

Glaucus s’écarta et le regarda avec curiosité.

"Ou y avait-il un autre motif, Quintus ? Quelque chose qui t'a décidé à arracher le pouvoir, même secondaire, au jeune Lucius ?"

 

Quintus le fixa avec une lueur étrange au fond de ses yeux injectés de sang.

Glaucus se demandait où aller le mener cette ligne d'interrogation mais des pensées indistinctes commençaient à se former dans son esprit. Soudain, une certaine quiétude semblait s'être emparée de lui.

Clara considéra son père avec une certaine agitation.

 

"Vous avez dit que votre nom était Maximus ?" Demanda Quintus.

"J’ai le patronyme de mon père mais je m’appelle Glaucus."

"Et bien ..., " Enonça lentement Quintus." J’ai toujours cru qu'il était possible que Maximus ait eu un deuxième fils, mais je pensais que le nom du garçon était... Lucius. "

Clara hurla quand Glaucus saisit Quintus par le devant de sa tunique et le projeta contre le mur. Le choc fit s’effondrer quelques parcelles de boue séchée.

"Comment oses-tu supposer une telle chose! Tu mens! "

 

Quintus haleta " Maximus s’est retrouvé seul avec Lucilla en Germanie au moment où le garçon a pu avoir été conçu."

Il était assommé par le coup sur sa tête mais décidé à poursuivre.

"Il a tué Commode pour sauver son fils. "

"Lucius avait le même âge que mon frère!" Gronda Glaucus, "Donc mon père était avec ma mère au moment de sa conception, pas avec Lucilla."

 

"Lucius était plus vieux que Marcus de deux mois environ. C'est entièrement possible."

Avec une force née de sa fureur, Glaucus s’empara de Quintus et le coucha sur la table qui s'effondra les faisant s'étaler sur le sol parmi les décombres.

"Tu es un foutu menteur!" Cria Glaucus au vieil homme en dessous de lui tandis qu'un froid mortel tombait sur lui quand il comprit les implications de ce qu’il venait d’entendre.

 

Maximus et Lucilla ... Ils avaient été amoureux.

 

Et ils avaient été ensemble juste avant que Maximus ne rencontre Olivia.

 

Et cela expliquerait pourquoi Quintus avait tant tenu à empêcher Lucius de monter sur le trône - ainsi le fils de Maximus ne deviendrait pas empereur de Rome après que Quintus se soit donné tant de mal pour s'assurer que Maximus ne puisse l’être.

Et les derniers mots de son père ... pas au sujet de sa mère ou de son frère - ni même de Julia ... mais de Lucius. ' Lucius est sauvé ! ' Avait-il dit.

Lucius.

 

Les doigts de Glaucus enveloppèrent la gorge de Quintus et serrèrent comme s’ils n’obéissaient qu’à leur propre volonté. Ignorant les supplications de Clara, il serra jusqu'à ce que les yeux du vieil homme sortent presque de leurs orbites, jusqu'à ce que sa langue sorte de sa bouche, jusqu'à ce que son visage s’empourpre.

 

Clara s'accrocha à ses mains le suppliant d'arrêter mais il continua à serrer.

"Glaucus! Glaucus!" Cria-t-elle dans son oreille. "Il ne le vaut pas! Il ne le vaut pas! Il veut que vous le tuiez! Il veut que sa mort soit sur votre conscience! Il est sans défense, Glaucus!"

 

Elle sentit que la poigne de Glaucus se desserrait graduellement et elle força ses doigts à se desserrer un à un.

D'une puissante poussée, elle l'écarta et mit son père en position assise, sa tête dodelinait sans signe de vie sur sa poitrine.

Elle le frappa à la volée sur le visage et Quintus sursauta puis toussa.

Essayant de soutenir l'homme qui râlait, elle s'effondra sous son poids et tomba sur le sol.

 

L’instant d’après, la porte claqua contre le mur et deux hommes firent irruption dans la pièce.

"Qu'est-ce qui s’est passé ?" Demanda Marius en se précipitant vers son ami. "Est-ce que tu vas bien ? Nous t’entendions hurler depuis les arbres."

"Je vais bien." Murmura Glaucus pendant que Marius et Brennus le remettaient sur ses pieds.

Énervé, il brossa l'uniforme emprunté puis se passa la main dans ses cheveux.

 

Derrière lui, il entendit Quintus râler et su qu'il vivrait.

Il respira profondément et calmement pour calmer les battements fous de son coeur.

Toujours troublé, il ne savait que faire et, donc, repris ses manières policées pour présenter ses amis à Clara comme si dans les quelques minutes qui avaient précédés, aucun chaos meurtrier ne s’était déroulé.

"La vieille fille!" Déclara Brennus faisant sursauter Glaucus et Marius.

 

Si Clara se sentit offensée, elle ne le montra pas.

Au lieu de cela, elle dit calmement aux nouveaux arrivants.

"Aidez-moi, s'il vous plaît, à mettre mon père au lit."

Pendant que Marius accédait à sa demande, Glaucus regarda la pièce désolée. Clara ne méritait pas cela.

Elle revint vite et passa la main sur ses jupes.

"Je vous offrirais volontiers un peu de repos et des rafraîchissements, messieurs, mais il semblerait que nous soyons en manque de petits meubles et d'ustensiles à l'heure actuelle."

Elle souriait gracieusement malgré tout ce qui venait d'arriver.

"Merci, domina, mais nous devons partir." La remercia Marius. Puis il se tourna vers Glaucus et dit dans un souffle.

"Le village est sans dessus dessous, les soldats sont irrités et cherchent l'uniforme comme des fous. Il est temps pour nous de quitter le secteur."

Glaucus acquiesça et se dirigea vers la chambre de Quintus. Clara l'intercepta prestement et barra le passage de son corps.

"Non, s’il vous plait." Supplia-t-elle.

"Juste une question, c'est tout ce que je demande. Juste encore une question. Je n'entrerai même pas dans la chambre."

 

Clara perçut la sincérité dans ses paroles et se mit sur le côté.

"Quintus" Dit Glaucus à la forme allongée sur le lit.

"Qu'est-ce qui est arrivé au corps de mon père ?"

Le lit grinça quand Quintus remua.

"Il a été incinéré." Répondit-il d'une voix faible.

"Puis les cendres ont du être placées dans une urne. Où est-elle ?"

"Je ne sais pas. Croyez-moi ... je ne sais pas."

"Voilà." Dit Clara en repoussant Glaucus et en fermant tranquillement la porte.

"Nous tenons les chevaux prêts." Dit Marius. "Ne perds pas de temps." Puis il s’inclina gracieusement devant Clara et quitta la pièce en compagnie de Brennus.

 

Glaucus jeta un nouveau coup d'oeil à la petite pièce dévastée.

"Je... Je suis désolé, Clara. Je sais à quel point vous travaillez dur pour garder cette place respectable." "J'en doute." Soupira Clara en s’effondrant sur la seule chaise restée indemne.

"Vous entrez dans nos vies, les ravagez et, maintenant, vous partez simplement comme si de rien n'était."

"Je …" Commença Glaucus mais Clara ne le laissa pas continuer.

"De manière étrange, mon père est un homme honorable. Il ne ment jamais, Glaucus. Il peut imaginer et déformer la vérité mais je ne l’ai jamais entendu mentir délibérément, même pas pour vendre notre pitoyable production. S'il dit que Lucius est le fils de Maximus, c’est parce qu'il croit que c'est ainsi. Cela ne signifie pas que c'est vrai ... juste qu'il le croit. Il ne mérite pas de mourir pour ses croyances juste parce que vous ne les aimez pas. Le tuer vous satisferait sur le moment même mais pèserait sur votre conscience pour le restant de votre vie. "

 

Elle avait raison.

Glaucus inclina la tête.

Il n'y avait rien à ajouter.

Il lui fit un bref salut avant de la quitter et de se diriger vers Marius et Brennus qui étaient déjà à cheval. "Juste encore un moment." Leurs dit-il en fouillant dans son paquetage.

 

Saisissant une petite pochette en cuir, il se dirigea vers Clara qui l'observait de l'embrasure de la porte. Il la lui tendit.

"Voici. Cela couvrira les dépenses pour remplacer ce que j'ai détruit. Il y a aussi assez pour payer le passage vers Rome par bateau pour une personne. C’est pour vous. Lorsque votre père sera mort vous libérant de vos responsabilités envers lui, vous pourrez rentrer chez vous. Il y a un peu plus aussi ... juste pour votre utilisation personnelle."

Clara regarda fixement la pochette un instant puis, presque à contrecoeur, elle accepta l'argent.

"Vous êtes un homme bon, Maximus Decimus Glaucus." Dit-elle tranquillement.

"Parfois je n’en suis pas sûr."

"Glaucus, ne laissez pas ce qu'il a dit vous perturber. C’est juste un vieil homme aigri."

 

Mais les graines du doute avaient été plantées. D’abord Maxima et maintenant... Lucius ?

Glaucus essaya un sourire qui lui fut rendu avec gentillesse.

Au grand dam de l'âne dont les braiements n'en finissaient pas, Marius avait amené leurs chevaux près du seuil et Glaucus monta Ultor.

 

Marius demanda.

"Est-ce qu’il y a un autre chemin pour partir d’ici à part celui qui mène à la route ?"

"Oui." Répondit Clara "mais ce n'est qu’un sentier à peine tracé et la pente est rude."

Elle indiqua derrière la maison les champs où se balançaient quelques misérables épis.

"Il vous mène à travers les collines et finit par croiser une route menant au Forum Lulii sur la côte. Il y a quelques tout petits villages le long du chemin.

 

"Merci, domina." Dit Marius et il dirigea sa monture vers l'Est, suivi par Brennus. Glaucus s'attarda.

"Vous pouvez le ressentir différemment, mais j'espère que nous nous rencontrerons de nouveau un jour ou l'autre. De préférence pas ici."

Clara sourit, soudain, timide.

"J’aimerais, Glaucus. Peut-être un jour. Je dois admettre que vous amenez une certaine excitation dans la vie d'une femme."

Elle rit mais se dégrisa rapidement, effrayée de s’apercevoir qu’elle était joyeuse à cette idée, effrayée de son rire, effrayée de se rendre compte qu'elle n'avait plus ri depuis des années.

"Vous allez essayer de trouver Lucius maintenant, n'est-ce pas ?"

"Oui. Comment le savez-vous ?"

 

Elle haussa les épaules puis s’appuya contre le chambranle de la porte, faussement désinvolte.

"Intuition, je suppose."

Ultor caracola, impatient de rejoindre les autres chevaux et d’échapper à l’irritant braiement incessant de la mule.

 

Glaucus sourit en ultime au revoir et laissa l’étalon s'éloigner lentement.

"Glaucus!" Appela Clara. Il se retourna sur sa selle.

Elle le regardait partir, ses doigts tortillant l'étoffe de sa jupe ou lissant ses cheveux.

Elle voulait lui demander de rester un peu plus longtemps, de parler davantage de lui-même et de son père mais elle n'avait rien à lui offrir, pas même à manger.

Les mots se formèrent sur ses lèvres mais disparurent noyés dans son manque de confiance en elle.

Elle serra juste ses lèvres, inclina la tête et fit signe de la main.

Il lui fit signe à son tour et secoua le sentiment irraisonné de culpabilité qui lui envahissait sa conscience.

Puis, il orienta ses pensées vers la suite de son voyage, à travers les Alpes pour trouver Lucius Verus.

Ils n’avaient pas grimpé plus de cinq minutes que Glaucus tirait sur les rênes et faisait demi-tour

"Continuez. Je vous rattraperai." Cria-t-il à ses amis.

 

Il la trouva là où il l'avait quittée comme statufiée.

Si elle était étonnée de le voir revenir elle n’en montrait rien.

Il alla directement vers elle, se pencha et étendit la main, paume ouverte doigts tendus.

"Venez avec moi. Je vous emmènerai à Rome. Vous ne méritez pas de vivre ici. Vous pouvez chevaucher derrière moi. Ultor peut facilement nous porter tous les deux."

Elle ne dit rien mais toute la gratitude du monde était contenue dans ses yeux. Elle prit sa paume et l’embrassa puis secoua doucement la tête. Son sourire était plein de larmes.

"Si je pensais que vous aviez besoin de moi, je le ferais, mais je sais que ce n’est pas le cas. Mon père a besoin de moi. Je resterai avec lui."

Elle lui serra la main avant de la laisser retomber et de reculer.

Lui adressant un dernier sourire cordial, elle se tourna et rentra dans la maison.

Son pas était léger comme il ne l’avait plus été depuis des années.

 

 

Chapitre 64 – les Alpes

 

Quelques jours plus tard, les trois voyageurs cheminaient le long de la route qui longeait l’Isère.

 

En effet, après avoir contourné Cularo, ils avaient continué vers la minuscule province au nom si long où Lucius Verus présidait comme Iudex Selectus Quaestionis.

À Lemencum, ils avaient rejoint une route principale avant d'obliquer vers l'Est et de longer la vallée de l’Isère.

 

La vitesse à laquelle ils avaient voyagé de Rome en Gaule était multipliée par deux ici en ce pays de hautes montagnes et de vallées profondes et luxuriantes.

Petit à petit, leur progression leurs faisait gagner de l’altitude et l’air se raréfiait et devenait plus frais. Alors ils laissèrent aller leurs montures à leur propre allure.

 

Profitant de l'indifférence apparente de leurs maîtres, les animaux quittaient souvent la route et pataugeaient dans l’eau froide qui leurs arrivait à hauteur du genou, mâchonnant, bienheureux, les herbacées et les fleurs qui tavelaient de rose, de blanc et de jaune, le vert du paysage.

 

Les cavaliers s’émerveillaient à la vue de cette incroyable beauté - des sommets couverts de neige étincelant sous le soleil dominant des forêts aux multiples nuances de vert et des alpages parsemés de fleurs et incisés de gorges profondes où dévalaient de tumultueux torrents alimentés par la fonte des neiges.

Ils rencontrèrent des chutes d'eau cascadant de hauteurs vertigineuses, des gorges aux parois si étroites que le ciel semblait vouloir disparaître et des lacs aux eaux insondables et glaciales où se reflétait le bleu étincelant du ciel et où miroitaient tels des éclats d'or les rayons du soleil.

Et Brennus sursautait à chaque méandre de la rivière, n’ayant jamais imaginé que des endroits si spectaculaires puissent exister.

 

Le problème n'était plus les moustiques maintenant, mais les libellules bleues et vertes aux ailes iridescentes qui taquinaient les chevaux en tourbillonnant autour de leurs toupets.

Ultor, particulièrement, s’en offensait et essayait d’attraper les énormes insectes ailés qui s’enfuyaient en montant en flèche vers le ciel.

 

Quand l’Isère obliqua vers le Sud, la route se mit à monter rapidement et devint si étroite qu'ils devaient souvent se mettre sur le côté pour laisser passer des chariots tractés par des boeuf qui allaient en sens inverse.

La plupart des plus petits chariots étaient tirés par des ânes, l'animal de prédilection dans ces hautes altitudes, même pour les cavaliers.

Ils furent forcés de se déplacer en file indienne pour accéder à l'étroit col appelé 'Alpe Graia' et durent souvent s’arrêter et se coller contre la roche pour laisser passer les voyageurs qui en descendaient pour se rendre à l’Ouest, en Gaule.

 

Le sommet du Mont-blanc qu’ils voyaient depuis quelques jours déjà, car il dépassait tous les autres, se trouvait maintenant directement en face d’eux.

Il avait été nommé ainsi à cause de ses imposants glaciers qui brillaient sous le soleil et qui ne fondaient jamais, même en été.

 

Ils basculèrent sur le versant Sud de la montagne et se dirigèrent vers Augusta Praetoria. Souvent précaire, la piste pouvait tourner brutalement, s’abaisser ou s’élever soudain et ils préférèrent mener leurs chevaux par la bride que de risquer qu'ils se blessent faute d'une sente sûre où poser leurs sabots.

 

Particulièrement dangereuses étaient les plaques de neige verglacées qui, à l’ombre, pouvaient faire dégringoler n'importe quel voyageur imprudent.

Brennus avait déjà glissé deux fois, s'effondrant sur son derrière en battant l'air de ses bras. N’ayant jamais vu la neige auparavant, le garçon était fasciné par les stalactites translucides d’eau gelée et cherchait les accumulations de neige sous les surplombs rocheux.

Il y laissa les empreintes de ses pieds et de ses mains, la goûta, en fit des boules qu’il jeta par espièglerie à ses compagnons. Quand il devint évident que la neige allait être présente pendant un bout de temps, il se fatigua de ces jeux et tapa du pied par terre pour réchauffer ses orteils se demandant, pour la centième fois, comment quelqu'un pouvait vivre dans un tel endroit.

 

Marius, bien qu’appréciant la beauté qui l’entourait, était préoccupé par son ami espagnol qui était resté maussade et silencieux depuis qu’ils avaient quitté Quintus.

La suggestion qu’ils discutent de ce qui le dérangeait resta sans réponse.

Glaucus cheminait, perdu dans ses pensées, une variété incroyable d'expressions sombres ombrageant ses traits.

 

Il portait ses propres vêtements maintenant car il avait renvoyé l'uniforme du soldat au garçon d’écurie à Valence, avec quelques pièces de monnaie pour le dédommager de ses ennuis.

Bien que la ressemblance reste forte avec Maximus, Glaucus, habillé en civil, n’était plus la sinistre réplique militaire de son père ce dont Marius lui était extrêmement reconnaissant. Mais, quelque chose affligeait Glaucus et Marius estimait qu’il devait partager ses soucis avec ses deux compagnons qui risquaient tant pour l'aider.

Mais, jours et nuits se succédaient sans apporter la moindre explication et bien souvent leur attention était focalisée sur la recherche d'une auberge dans de minuscules villages de montagne ou d'un quelconque abri où ils pourraient camper.

 

Le matin suivant fut gris et bruineux. À midi, une brume épaisse camoufla la route et ils cherchèrent un abri, peu disposés à prendre le risque de plonger dans un précipice invisible.

Un grand affleurement rocheux semi-circulaire fournit la protection dont ils avaient besoin car il était assez vaste que pour les abriter, eux et leurs chevaux.

La température n’arrêtait pas de baisser et ils tremblaient de froid dans leurs vêtements humides.

 

Glaucus essaya d’allumer un feu avec le bois humide. N’y arrivant pas, et exaspéré par ses échecs répétés, Glaucus se mit à hurler et à tempêter dans la grotte, maudissant le feu peu coopérant et lui donnant de stériles coups de pied.

 

N’ayant jamais débuté de feu, à partir de brindilles, de sa vie, Marius se contentait de l'observer de la pierre plate, abritée de la pluie, sur laquelle il était assis.

"Bien, content que tu finisses par t'exprimer." Dit-il d'une voix traînante.

Glaucus donna un autre coup inutile au bois.

"Foutu feu. Foutue pluie. Foutues montagnes!"

"Foutu tout." Répliqua Marius en imitant le ton aigre de Glaucus. Il en avait marre lui-même et était tout prêt à affronter la mauvaise humeur de son ami.

 

Glaucus tourna sa colère contre lui.

"Laisses-moi tranquille."

Marius tapota une pierre à côté de la sienne comme s’il s’agissait d’un divan confortablement rembourré.

"Viens et assieds-toi."

"J'ai été assis pendant des heures. De plus, il fera encore plus froid ce soir et nous gèlerons si nous n'avons pas de feu pour nous sécher. Nous n'avons plus le moindre vêtement sec."

Il se tourna vers Marius, les mains étendues dans un geste désespéré.

"Peut-être que nous devrions juste rentrer ... toi à Rome et moi en Espagne. J'en ai découvert assez. Je sais qui a tué mon père. Peut-être cela signifie-t-il que je ne dois pas nécessairement connaître tout."

 

"Qui a vraiment tué Maximus ?"

"Commode l'a poignardé avant le dernier combat dans l'arène. Maximus était enchaîné à l'époque. Impuissant."

"Merci de partager." Dit Marius avant de regretter sa réflexion un peu légère quand Glaucus se détourna, muet à nouveau.

 

"Glaucus" Reprit Marius après quelques moments passés à écouter la pluie froide tambouriner sur les rochers.

"Tu soupçonnais déjà Commode de l’avoir poignardé ce ne peut donc être la raison de ta tristesse. Es-tu si contrarié de n’avoir pas tué Quintus ? "

"Non." Répondit Glaucus au rideau de pluie grise. "J'ai fait ce qu’il fallait faire."

"Je suis d'accord. Là ... c'est acquis. Maintenant, qu’est-ce qui te dérange à ce point ? Pourquoi veux-tu renoncer à tout quand tu es si près des réponses finales ?"

 

Glaucus ne bougea pas.

 

Le silence fut soudain brisé par un cri de Brennus venant des profondeurs de l'abri de pierre.

Il émergea de l’ombre portant une brassée de brindilles si sèches qu’elles rebondirent et craquèrent quand elles glissèrent de ses bras.

 

Glaucus sourit enfin.

 

"Bien joué, Brennus. Bien joué. Ici ... donnes-les moi et je vous ferai un bon feu en un rien de temps."

 

Il eut tôt fait d’empiler le bois, de provoquer une étincelle et de souffler sur les braises qui, rapidement, se transformèrent en un feu ronflant qui illumina tout l’espace alentours.

Il dit à Brennus.

"Maintenant que nous pouvons voir, pourquoi ne chercherais-tu pas davantage de bois sec ? Le bois humide fumera seulement."

Brennus détala, enchanté de pouvoir aider.

 

Glaucus s'assit et tapota les flammes avec un bâton. Marius restait muet. Finalement, Glaucus dit tranquillement.

"Quintus prétend que Lucius est le fils de mon père ... mon frère. Le fils de Maximus et Lucilla."

A la grande stupéfaction de Glaucus, Marius haussa simplement les épaules.

"J’ai toujours pensé que c’était possible. Pas toi ?"

 

Glaucus secoua la tête, perplexe.

"Pourquoi penses-tu une telle chose ?"

"Ils étaient jeunes. Ils étaient amoureux."

"Mais elle était fiancée avec l'empereur Lucius Verus."

"Peut-être que Maximus ne le savait pas. Ce n'était pas de notoriété publique, tu sais. Le mariage de Lucilla a été, en réalité, plutôt rapide, avant qu'elle ne quitte la Germanie même, si ma mémoire est  bonne. Peut-être y avait-il une bonne raison à cette soudaineté."

 

Glaucus passa la main sur ses yeux comme si une douleur soudaine l'avait saisi.

"Serait-ce si épouvantable ?" Demanda doucement Marius. "Tu aurais un frère. Un frère et une soeur."

"Je ne veux pas de frère." Dit Glaucus de derrière sa main. "Mon frère est mort. Je n’en veux pas d’autre."

"Glaucus, Lucius aurait été conçu avant que ton père ne parte pour l'Espagne, avant qu'il ne rencontre ta mère. Il ne lui a pas été infidèle."

Glaucus se leva et arpenta l’espace à pas mesurés.

"Cela n’arrête pas de se compliquer!"

 

Brennus revint avec une autre brassée de bois et les déposa à côté du feu qui crépitait allègrement.

"C'est tout ce que j’ai pu trouver de sec. Cela devrait tenir jusqu'au matin. "

 

Glaucus sourit gentiment à ce jeune homme qu'il appréciait tant.

"Je suis sûr que cela suffira, Brennus."

Comme il regardait Brennus empiler le bois, la culpabilité le submergea.

Peut-être avait-il été morose. Peut-être n’avait-il pas été très sympathique avec eux deux. Il soupira et se tourna vers la pluie qu’il contempla fixement tout en se réchauffant le dos.

La culpabilité le rendit encore plus triste.

 

Il fit volte-face si brutalement que des braises en furent éparpillées aux alentours dans son élan

"Attends ... attends ... alors pourquoi Sévère est-il si préoccupé par mes faits et gestes ? Lucius serait l'héritier légitime du trône des Antonins en tant que fils de mon père et petit-fils de Marc Aurèle, pas moi. Il doit être au moins six ans plus vieux que moi."

 

Marius considéra cela avec pondération. Brennus semblait simplement perplexe.

"C'est vrai," dit Marius, "mais il garde Lucius sous contrôle dans ces montagnes perdues. C’est toi l'énigme. C’est toi qui recherches ce qui pourrait mettre toi ... ou Lucius, sur le trône. Donc C’est toi qui es le vrai problème."

"Si Lucius est mon frère."

"Si." Acquiesça Marius. "Et il n’y a qu’une seule façon de le découvrir, n'est-ce pas ?"

 

Je veux remercier Dominique, Susanne et Hebe pour toutes leurs recherches pour ce chapitre et le suivant. Ce fut difficile d’établir à quel pays moderne pouvait correspondre les Alpes Atrectianae Et Poeninae (la basse Suisse, essentiellement), de trouer dans quelle cité Lucius aurait pu vivre et, enfin, de découvrir une route conduisant de la Gaule à cette cité avec les noms romains pour les villes et les cols.

 

Chapitre 65 – Le col

 

Trois jours plus tard, après un trajet épuisant qui les avait amenés à gravir quelques-unes des plus hautes montagnes de l'empire, ils atteignirent la ville d'Augusta Praetoria à l’extrémité sud du grand col qui les mènerait jusqu’à Octodurus, endroit où ils présumaient que vivait maintenant Lucius Verus.

 

Augusta Praetoria avait été construite il y a plus de deux cents ans sur le site du camp militaire d'Aulus terentius Varro, qui avait caserné ses troupes près de la capitale des Salassi, la tribu celtique qu’il devait vaincre.

Mais la ville d'Augusta ceinte de murailles et qui comportait un arc d’Auguste, était maintenant relativement petite et ne comptait presque plus que des auberges et des tavernes pour des voyageurs las, ou des magasins vendant des vêtements chauds comme des bottines et des capes en peaux doublées de fourrure.

Le théâtre et l'arène étaient rarement utilisés maintenant - l'arène aux arches doubles comme marché - et les anciens baraquements de l’armée avaient été métamorphosés en auberges par des hommes d'affaires entreprenants.

La ville étaient prise d’assaut par des voyageurs de toutes sortes qui se rendaient en Italie ou attendaient de passer le Summo Poenino : des marchands, des manoeuvres, des courriers, des artisans, des mendiants et des touristes. Les soldats occupaient la plupart des tables dans les tavernes bondées.

 

Après avoir été confrontés à de longues listes d'attente dans presque toutes les auberges, Glaucus, Marius et Brennus dégottèrent un petit foyer, précairement perché sur le bord d'une falaise, qui en avait une beaucoup plus courte.

Glaucus comprenait parfaitement pourquoi!

L’endroit donnait l’impression qu’il allait dégringoler en contrebas à tout moment.

Cette auberge semblait taillée à même la montagne, comme beaucoup d'autres qui étaient construites, un peu partout, en des angles impossibles et au mépris de l'habituelle découpe rectiligne des villes romaines dont les rues s'entrecroisaient en angles droits.

 

Construits en granit gris et de formes quelque peu courtaudes et irrégulières, ces bâtiments fournissaient tout le nécessaire aux voyageurs comme des bains chauds, des vêtements fourrés, des lits douillets et de la nourriture roborative pour ranimer les os transis.

Les gens qui venaient de franchir le col se penchaient sur leurs bols de nourriture fumante, leurs mains enserrant voluptueusement l'argile, essayant, ce faisant, de faire recirculer le sang dans leurs doigts gourds.

Ceux-ci qui se préparaient à passer le col s’attardaient devant leur dernier repas chaud et profitaient  des derniers instants de confort avant quelque temps.

 

Glaucus, Marius et Brennus se frayèrent un chemin sous les voûtes noircies de suie du plafond bas vers une table à l'arrière de la petite taverne de l'auberge où ils attendraient que leurs noms soient cités pour une chambre.

Les tables les plus proches de l’imposant foyer avaient été prises d'assaut et ils durent, donc, s’installer dans un coin sombre, loin du feu vivifiant.

"Imaginez un peu." Fit Glaucus goguenard. "Il y a quelques mois, j'ai failli périr dans la chaleur du désert et, aujourd’hui, je suis plus qu'à moitié gelé."

 

La taverne s'avéra tout à fait convenable, cependant, et ils enlevèrent, bientôt, leurs capes et leurs vêtements, couche après couche. La fatigue tomba sur leurs épaules dès qu'ils se furent assis et, presque inconsciemment, ils descendirent, sans parler, vin rouge, venaison, fromage à pâte dure et pain dégoulinant de beurre.

 

"La meilleure nourriture que j'ai jamais goûtée !" Murmura Marius quand il s'arrêta enfin pour respirer.

Brennus hocha la tête pour marquer son accord et regarda les occupants de la pièce tout en mâchant. "Qui sont tous ces gens ?" Demanda-t-il à voix haute maintenant que ses compagnons semblaient d'humeur à converser. "D'où viennent-ils tous ?"

"Au vu de leur apparence, de tout l'empire. Là-bas de l'autre côté, loin du feu, ce sont des Celtes." Répondit Marius en indiquant de la tête ceux dont il était en train de parler.

 

"Comment le sais-tu ?" Demanda Brennus, qui était d'une curiosité insatiable.

"Surtout par leur carnation. Leurs cheveux clairs, parfois roux et leurs yeux bleus. Et ils sont grands, n'est-ce pas ?" Demanda Marius en désignant un homme qui se venait de lever et qui se déplaçait les épaules voûtées pour éviter de se cogner  la tête au plafond bas.

"Ils portent leurs cheveux long aussi, parfois tressés et aiment les barbes. Ils savent comment s'habiller pour le temps qu'il fait, vu d'où ils viennent."

L'homme en question était vêtu de cuir de la tête aux pieds avec de longues fourrures drapées sur ses épaules.

 

"Ils ont la même couleur de cheveux que Dame Julia. " Observa Brennus.

"Tu as raison. " Reconnut Glaucus tout en envisageant la possibilité qu'elle ait des ancêtres celtes.

"De toute manière, ne sous-estimes jamais un Celte, mon garçon! " Dit Marius à Brennus tout en torchonnant le restant de son ragoût avec un morceau de pain. "Leur reine guerrière, Boudicca, a réussi à rallier son peuple contre nous, les Romains, nous a fait la guerre et nous a presque défaits."

 

Brennus le regarda avec curiosité, essayant d'imaginer un guerrier féminin. C'était tout ce que demandait Marius pour s'étendre sur le sujet, tellement il était fier de sa connaissance de l'histoire de l'empire.

"C'est véridique. C'est arrivé en l'an 60 dans cette province lointaine connue sous le nom de Britannie"

"Je pensais que ça c'était passé bien avant." Dit Glaucus.

"La Britannie a été colonisée avant cela par Claude, mais Rome n'a jamais vraiment occupé l'île car, franchement, personne ne voulait aller vivre là. Je ne les blâme pas, loin de là. Il y fait froid et il pleut tout le temps."

 

Marius se laissa aller contre le dossier de sa chaise, heureux d'avoir un auditoire.

"Les habitants du pays n'ont jamais vraiment considéré qu'ils faisaient partie de l'empire, de notre faute, d'ailleurs. Ils n'étaient pas traités correctement. Ainsi, quand le Roi Prasutagus est mort …"

"Comment pouvaient-ils avoir un roi alors qu'ils avaient un empereur ?" L'interrompit Brennus.

"Bonne question, mon garçon, bonne question. Tu vois, on leurs avait permis de garder leur noblesse. Cela faisait partie de l'accord. Cela aurait pu marcher mais ça n'a pas fonctionné. Ainsi, quand Prasutagus est mort cet accord prit fin. Il laissait la moitié de son royaume à Néron, essayant sans doute d'apaiser Rome, et l'autre moitié à ses filles. Mais, pour nous, Romains, ce n'était pas bon, bien sûr car pour nous c'est tout ou rien. Les Romains, en Britannie, soldats ou esclaves, rançonnaient les biens laissés aux filles et maltraitaient le peuple. Tu sais, la torture et le viol - les choses habituelles quoi. Les propres parentes du roi ont été traitées comme des esclaves."

 

Marius se pencha vers Brennus.

"La reine Boudicca, la femme du défunt roi, s'est rebellée et a réussi à soulever ses gens et à convaincre les autres tribus de se joindre à elle."

Marius hocha la tête, pleinement satisfait de l'expression passionnée de Brennus et se redressa sur sa chaise.

"Ils ont mis la ville de Camulodunum à sac, particulièrement le Temple de Claude où des soldats romains s'étaient réfugiés. Puis ils ont pris, en embuscade, une légion romaine qui s'y rendait venant du sud et les tuèrent tous. Boudicca marcha, alors droit sur Londinium car plus personne ne se dressait sur son chemin pour l'arrêter."

 

Marius but une petite gorgée de vin.

Glaucus était, maintenant aussi, sous le charme.

"Les Romains se sont battus plus pour leurs vies que pour la ville. La plupart d'entre eux furent tués."

"Où était le gouverneur ? " Demanda Glaucus.

"Suetonius Paullinus était à Mona, une île au large de la côte de la Cambrie du nord. C'était un sanctuaire pour des réfugiés, mais aussi un centre religieux pour les Druides, qui avait été toléré jusqu'alors. Les gens de Boudicca s'alignèrent le long du rivage en criant des malédictions et en faisant des sacrifices sanglants à leurs dieux païens. Des forces romaines se précipitèrent sur eux et les tuèrent tous. Ensuite, ils détruisirent les arbres sacrés et les autels. Paullinus se précipita à Londinium avec ses légions restantes pour essayer de reprendre la ville. Mais la ville était aux mains des rebelles et il n'avait pas assez de légionnaires pour les défaire. Alors, Paullinus recula et rassembla dix mille légionnaires pour faire face à l'ennemi. Boudicca arriva avec quelques cent mille de ses gens. "

 

Brennus sursauta.

"Oui ... et elle conduisait un char parmi eux, les organisant et criant des encouragements. Les armées romaines ont lancé l'attaque, leurs rangs serrés les rendant invincibles. Des javelots, des flèches, des boucliers et des épées - ils avaient tout cela. L'ennemi s'avança lentement, menaçant, comme pour une ballade et quand ils furent assez proches, Paullinus donna l'ordre de charger. Ce fut un massacre. Presque quatre-vingt mille bretons de Boudicca moururent contre, seulement, quelques centaines de Romains."

 

"Qu'est-ce qui est arrivé à la reine ?" Demanda Brennus.

"La reine courageuse se donna la mort, refusant de connaître, à nouveau, l'esclavage."

Brennus hocha la tête pensivement.

"Je peux presque voir Julia faire tout cela." Commenta-t-il.

Tant Marius que Glaucus rirent.

"Moi aussi, je le peux." Renchérit Glaucus tout en faisant un signe au serveur fort affairé pour avoir encore du ragoût. "Moi aussi, je le peux."

Glaucus étudia le grand homme qui quittait la pièce.

"Peut-être devrions-nous nous procurer des manteaux et des fourrures aussi. Je ne sais pour vous mais en ce qui me concerne, le vent a réussi à percer mes cinq couches de vêtements et si je devais en ajouter une de plus, je ressemblerai à une baudruche. Pourquoi n'attendriez-vous pas à deux qu'une chambre se libère pendant que j'irais voir ce que je peux trouver."

 

Une heure plus tard, Glaucus faisait la file dans un magasin attendant son tour pour acheter des vêtements fourrés.

Curieusement, quelques voyageurs qui venaient de passer le col semblaient rendre les peaux. Glaucus s'adressa à un petit homme sombre qui se trouvait à côté de lui.

"Que font-ils ? Ils les revendent ?"

"Ils ont loué les peaux à Octodurus. Il y a des maisons qui ont un comptoir de part et d'autres du col et, donc, après avoir franchi ce dernier, ils les rendent pour récupérer un peu d'argent."

 

Glaucus réfléchit à cette possibilité.

"Mais je reviendrai par le col dans quelques jours, ou quelques semaines."

L'homme haussa les épaules avant de s'avancer vers le comptoir. "Je les leurs achèterais franchement si j'étais vous."

 

Un peu plus tard, quand Glaucus regagna l'auberge, il trouva Marius et Brennus déjà installés dans une petite pièce à deux lits. Brennus avait déroulé son paquetage sur le minuscule espace de carrelage qui restait, prêt à laisser ses deux compagnons plus âgés profiter d'un peu plus de confort.

Glaucus leurs montra les lourdes peaux de chèvre malodorantes et rit quand il les vit reculer.

"Je suis sûr que vous changerez d'avis demain. On m'a dit que le temps dans le col était très variable ces jours-ci. De plus, nous traversons à la saison la plus courue ce qui pourra nous obliger à camper pour quelques nuits.

 

Ils partirent, à l'aube, du matin suivant. Leurs bagages pleins de nourriture fraîche pour les cinq ou six jours que prendrait le trajet pour arriver à Octodurus.

Malgré la saison, une fine couche de neige fraîche rendait le chemin glissant et leurs souffles faisaient des nuages de vapeur dans l'air froid.

Décidé à ne pas déjà s'emmitoufler sous les peaux de chèvre, Glaucus les posa sur le devant de sa selle là où, en cas de nécessité, il pourrait y fourrer ses orteils.

Ultor ne sembla pas incommoder par cette chaleur supplémentaire et les autres suivirent son exemple.

 

La belle route du départ se transforma rapidement en un large rebord longeant un précipice si profond qu'on n'en voyait pas le fond.

Marius vit Brennus regarder l'abîme, s'en éloigner pour ensuite s'asseoir droit sa selle, le dos très raide.

Marius commença à siffler nonchalamment un petit air enjoué, espérant que cela pourrait calmer le garçon qui avait été parfait durant toute la traversée du petit col.

Il est vrai que pour ce trajet, ils avaient toujours pu voir le fond de la crevasse qui bordait le chemin tandis qu'ici … le son joyeux rebondissait sur une solide paroi verticale avant de disparaître dévoré par l'espace insondable. Marius s'arrêta quand il se rendit compte que cela prouvait que l'abîme était vraiment encaissé.

 

"Que faisons-nous si nous rencontrons des gens venant à contre sens ?"  Questionna Brennus, de plus en plus nerveux.

"Nous nous mettrons sur le côté et les laisserons passer." Répondit Glaucus qui était en tête.

"Quel côté ?" Demanda Brennus dont l'agitation perçait dans le ton de sa voix et qui faisait tellement frôler la paroi rocheuse par son cheval que son pied était en grand danger d'être écrasé entre l'animal et la roche.

 

Glaucus haussa les épaules négligemment.

"Je suppose que nous négocierons."

"Avec quoi ?" Demanda Brennus.

"Avec de l'argent, quoi d'autre ?" Répondit Glaucus, espérant que Brennus ne puisse percevoir le sourire qui perçait dans sa voix.

"Et si nous rencontrons un chariot venant en contre sens ?"

"Même chose."

Brennus se tut un moment avant d'ajouter.

"Et si deux chariots se rencontrent ?"

Glaucus rit.

"C'est leur problème!"

 

Marius ne put s'empêcher d'ajouter un commentaire.

"Brennus, ce passage est utilisé depuis bien longtemps par des gens qui, venant du Nord, se rendaient au Sud. Il n'était sans doute guère plus large qu'une piste pour laisser passer un cheval en ce temps là mais les légions l'ont élargi il y a environ 200 ans pour pouvoir disposer d'un chemin aisé pour se rendre en Germanie et en Gaule; ils ont appelé cette route ' Poeninus iter'. Elle fait au moins la largeur de deux homme couchés tête contre tête. Jules César a fait passer ses armées par ici et, donc, nous pourrons sûrement passer nous aussi sans problème même si nous devons croiser des attelages. Détends-toi et profites de la vue. Combien de gens dans le monde ont l'occasion de pouvoir contempler ceci? "

 

"Je me demande combien il y a de squelettes au fond ?" Demanda Brennus en jetant un regard anxieux en contrebas.

Glaucus se posait la même question, combien de squelettes écrasés et brisés d'hommes, de chevaux, de mules et de bœufs pouvaient bien être dispersés en contrebas.

 

"Regardez, regardez là-bas!" Indiqua Marius. "Regardez où la piste va.

Brennus refusa de regarder mais Glaucus vit.

La route faisait de nombreux lacets tout en s'élevant à travers le terrain accidenté.

Au-dessous d'eux, il y avait des arbres, au-dessus d'eux il n'y avait que des rochers et le ciel.

Il se demanda à quelle hauteur ils allaient se retrouver.

 

Des nuages bas s'attardaient dans les vallées donnant l'impression qu'elles n'étaient qu'un prolongement du vaste ciel.

Comme pour lui prouver qu'il avait raison, ils contournèrent une saillie rocheuse et furent, soudain, frappé par une violente rafale de vent, si forte que les chevaux renâclèrent et reculèrent de quelques pas.

Sa cape fouettant furieusement son corps, Glaucus descendit hâtivement du dos de Ultor et prit les rênes des mains de Brennus avant que le garçon puisse s'affoler.

"Je pense qu'il est préférable de marcher un peu." Cria Glaucus dans la tempête tout en tendant la main vers Brennus.

Le garçon réussit à convaincre ses membres raides de se déplacer et posa un pied peu rassuré sur le sol inégal. Il resta là, ses vêtements flottant comme des drapeaux, accroché à la selle de son cheval agité.

 

"Marches à côté de moi et nous parlerons, Brennus." Proposa Glaucus. "Je marcherai sur le bord extérieur, il y a assez de place. Fais courir tes doigts le long de la paroi tandis que nous avancerons."

Il posa son bras autour des épaules minces du garçon et l'éloigna du cheval.

 

"Peux-tu me dire comment était Maxima quand elle était enfant? Etait-elle déjà aussi prodigieusement obstinée que maintenant?"

Cela amena un sourire sur les lèvres de l'intarissable Brennus pendant qu'il recherchait la sécurité de la roche solide. Avec le mur d'un côté et Glaucus de l'autre, il se sentait aussi en sûreté qu'un bébé dans son berceau.

 

Et, immédiatement, il se montra volubile sur Maxima jusqu'à ce qu'ils atteignent la première auberge, perchée audacieusement sur une plateforme étroite qui surplombait un ravin béant.

 

Il était suffisamment tôt dans la soirée pour qu'ils trouvent sans problèmes une chambre libre dans le petit bâtiment en pierre.

L'air de la nuit devenait de plus en plus froid et ils furent heureux d'avoir leurs peaux de chèvre, puantes ou non pour s'y emmitoufler.

Glaucus eut pitié de celui qui devrait dormir au grand air cette nuit.

 

Les jours suivants furent en tout point semblables au premier.

Le chemin était si détrempé que, la plupart du temps, ils devaient mener les chevaux par la bride et les muscles de leurs jambes étaient courbaturés de devoir accomplir cet effort inhabituel.

La nuit, ils s'effondraient, épuisés, pour un sommeil sans rêve.

Lorsqu'ils se réveillaient le matin, leurs barbes étaient givrées par la buée de leur souffle, y compris celle de Marius qui ne s'était plus rasé depuis qu'ils avaient quitté Valencia et celle, naissante, de Brennus qui commençait à couvrir son menton, ce n'était encore guère plus qu'un duvet mais il n'en était pas peu fier.

 

Ils croisèrent d'autres voyageurs, y compris quelques chariots, mais le croisement s'effectua sans encombre. Ils s'arrêtèrent un long moment à un temple consacré à Jupiter, dieu des cieux et du temps, pour le prier de leurs accorder un voyage sûr.

 

Mais, surtout, toute leur énergie était concentrée sur le déplacement de leurs jambes, un pas après l'autre, sans arrêt, sur les sentiers étroits et fatigants.

Quand ils atteignirent la dernière auberge du trajet, ils surent que le pire était derrière eux.

Ils entraient, maintenant, dans une vallée de montagne relativement facile qui les mènerait, enfin, à Octodurus.

Au milieu de l'après-midi du lendemain, ils s'assirent sur un rocher qui offrait une échappée sur la ville qui s'étendait majestueusement dans une large et verte vallée. L'Élysée lui-même, ne leurs aurait pas paru plus accueillant.

 

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