Chapitre 56 – La chevalière

 

La lumière du feu faisait étinceler et scintiller le vieil or profondément gravé de l'anneau que Julia tenait haut et tournait lentement afin que chacun puisse voir les éclats jaunes se mélanger au pourpre sombre de la pierre.

C'était un anneau conçu pour un homme puissant ... un anneau convenant à un empereur.

Le sceau était si énorme qu'il devait atteindre l'articulation de Marc Aurèle.

 

Julia se rappela alors que les doigts de l'empereur étaient longs, minces et quelque peu délicats, convenant davantage au savant-poète qu’à l'empereur guerrier.

 

Le sceau avait été taillé sur une pierre polie et plate, parfaitement ronde, un morceau rare d’agate colorée de pourpre.

L'intaille était un vrai chef d'œuvre car les lignes en étaient si fines et si délicates qu'il semblait impossible qu'elles aient pu être taillées par des mains humaines. Mais de la même manière que sa taille contrastait avec la finesse du doigt que la chevalière devait orner, la simplicité de la représentation taillée sur la pierre contrastait avec le poids de l'or et la richesse évidente de la gemme : un épi de blé et une rose entrelacés.

 

Pas d'inscriptions.

Pas d'images de dieux ou de déesses.

Pas de description de triomphes romains.

Juste un simple et humble épi de blé et une belle rose épanouie.

 

Une tige de blé mûr comme celui qui alimentait les Romains de toutes les classes dans chaque coin de l'empire. Une rose comme les millions qui fleurissaient de la Syrie à la Grande-Bretagne.

 

Si simple. Si naturel.

 

Pourtant, ils avaient été choisis par l'homme le plus puissant du monde comme son sceau personnel.

 

Mystérieuse dans sa simplicité, l'intaille convenait parfaitement à l'homme qu'avait été l'empereur Marc Aurèle, le guerrier, le philosophe, l'homme puissant mais compatissant qu'il avait été - l'homme qui avait eu le pouvoir absolu et qui avait voulu le rendre au peuple de Rome.

L'homme qui avait choisi Maximus comme son seul et unique héritier possible.

 

"C'est étonnant!" Dit Maxima, séduite, en fixant les couleurs vibrantes. "Qui te l'a donné ?"

"L'empereur de Rome... Marc Aurèle." Sourit Julia au sursaut Glaucus. "Il m'était très reconnaissant d'avoir protéger la vie de votre père quand celui-ci était en grave danger en Mésie et il m'a donné cette chevalière, m'indiquant de l'utiliser si jamais j'avais besoin d'aide."

 

Julia plaça l'anneau dans sa paume qui s'infléchit légèrement sous le poids.

"Je voulais l'utiliser pour sauver la vie de Maximus après que j'eus découvert qu'il était esclave à Rome," Dit-elle, "mais c'était trop tard pour cela."

"A quoi est-il bon maintenant que Marc Aurèle est mort ?" Demanda Maxima en acceptant l'anneau que lui avait tendu sa mère et en le faisant rouler dans sa paume à plusieurs reprises avant de l'essayer à son majeur dont il recouvrit la première phalange complètement.

 

Glaucus anticipa la réponse de Julia

"La grande prêtresse de Vesta. Elle reconnaîtra l'anneau, n'est-ce pas?"

Julia, souriante, hocha la tête et Glaucus continua

"Et elle m'aidera une fois qu'elle l'aura vue. Julia ... vous avez l'intention de me prêter l'anneau ?"

Julia accentua son sourire.

"Comme je n'ai pas pu l'utiliser du vivant de votre père pour l'aider alors je l'emploierai, maintenant, pour le servir après sa mort. C'est ce que l'empereur aurait voulu, j'en suis sûre."

 

"Ici ... attrapes-le!" Hurla Maxima en lançant la chevalière à son frère.

Glaucus l’attrapa au vol et l'étreignit dans sa grande main, sentant la gemme s'incruster dans sa paume. Il la pressa fortement puis ouvrit lentement les doigts, étudiant l'empreinte des insignes dans sa chair.

 

"J'ai des nouvelles pour toi aussi!"  Continua Julia en jetant un coup d'oeil à un Apollinarius rayonnant. "Nous savons où se trouve Lucius Verus."

 

"Où ?" Demandèrent simultanément Maxima et Glaucus l'unisson, l'anneau précieux momentanément oublié à la mention du petit-fils de Marc Aurèle.

"Il est Iudex Selectus Quaestionis de la province des Alpes Atrectianae et Poeninae. Ne soyez pas éblouis par la longueur du titre. C'est une des plus petites provinces de l’empire et certainement une des plus reculées. Elle englobe une partie des sommets alpestres."

"Il a été bien écarté!" Remarqua Glaucus.

"A coup sûr!" Appuya Maxima. "Qu'est-ce qu'un … Iudex ... euh ... ?"

 

Apollinarius rejoignit la conversation.

"Ludex Selectus Quaestionis est l'autorité la plus haute dans une province qui est trop petite pour avoir un gouverneur. C'est un magistrat civil assigné pour rendre la justice locale. Essentiellement, il est assis sur une chaise et entend les plaintes avant de rendre les jugements. C'est un travail quelque peu impressionnant mais je ne peux imaginer qu'il ait beaucoup à faire dans une province perdue des Alpes peuplées pour l'essentiel de bergers."

 

"Très intelligent de la part de Sévère, n'est-ce pas ?" Souligna Glaucus. "Le peuple de Rome a l'impression qu'il a donné au petit-fils de Marc Aurèle une position avec des responsabilités, tandis qu'en réalité, il est écarté de tout."

"Précisément," Dit Apollinarius. "Les cols sont inaccessibles la plupart du temps et, donc, le jeune homme y vit dans un isolement presque constant. Et les voies vers les provinces du Nord et de l'Ouest contournent les sommets les plus hauts des Alpes Atrectianae et Poeninae. C'est la province la plus septentrionale des trois provinces Alpestres."

 

Depuis quand est-il là ? " Demanda Glaucus.

"Je ne sais pas. " Répondit Julia." Les gens à Rome ne l'ont plus vu depuis des années mais je suis sûre qu'il est vivant et se porte bien. "

 

"J'irai là-bas alors ... très bientôt tant que le temps le permet. Merci Julia, Merci Apollinarius. Je ne peux vous dire combien j'apprécie tout ce que vous avez fait pour moi."

"Il y a encore deux choses que je voudrais faire avant que tu ne partes demain." Dit Julia.

 

Glaucus releva les sourcils d'un air interrogateur.

 

"Je dois changer quelque peu ton aspect afin que tu sois moins facilement reconnaissable. De plus, tu as besoin d'un compagnon de voyage qui peut porter des messages et aller en des endroits où tu ne pourrais aller sans risquer d'être identifié. La femme qui m'a aidée à mettre Maxima au monde - et qui est une amie très chère - a un fils d'environ un an plus jeune que Maxima. Il est très intelligent et très vif et, comme Maxima, il s'ennuie chez lui. Il parle parfaitement le latin et le grec et lit et écrit couramment. J'en ai déjà parlé à sa mère et il est enthousiaste à l'idée de t'accompagner."

"Sait-il monter à cheval ?" Demanda Glaucus, pas du tout sûr de vouloir traîner un gamin derrière lui qui le ralentirait.

"Il s'est occupé de ton cheval depuis ton départ et s'est pris d’affection pour l'animal. Oui ... il monte très bien, en réalité. "   

 

"Quel est son nom ?"

"Brennus. Il a ta taille, d'épaisses boucles de cheveux noires et des yeux bruns très foncés."

"Brennus ... oh je sais de qui tu veux parler, maman," dit Maxima. "Nous avions l'habitude de jouer ensemble quand nous étions petits avant que tu ne décides que mon éducation doive être celle d'une dame. Tu l'aimeras, Glaucus." "Bien, c'est décidé alors. Merci beaucoup, Julia."

 

Glaucus prit une profonde inspiration.

"Je suppose que nous allons nous dire au revoir maintenant car demain matin je partirai très tôt avant que les hommes de l'empereur n'aient une chance de découvrir que je suis ici. Heureusement, ils étaient très loin derrière nous mais les nouvelles du massacre dans le désert finiront bien par arriver à Rome."

"Je te verrai à Rome." Déclara Maxima.

"Non, nous ne nous verrons pas, ma soeur," Répondit Glaucus d'un ton sans réplique. On ne doit absolument pas nous voir ensemble, en aucunes circonstances, tant que tout ceci n'est pas fini. "

 

Maxima prit une mine boudeuse avant d'insister.

"Nous pouvons juste …" 

 

"Non!" Dit Glaucus. "Et je ne veux plus rien entendre sur ce sujet. Bien que nous puissions être à Rome en même temps nous ne devons pas nous rencontrer."

Maxima pinça les lèvres puis changea de sujet.

"Qu'as-tu l'intention de faire pour changer son aspect, maman ?"

Julia sourit simplement.

 

Dans les brumes du petit matin, deux silhouettes masculines, à cheval, descendaient au trot le chemin de la villa, leurs capes retenues par les branches des lauriers-roses en pleine floraison et celles des citronniers parfumés comme si elles les exhortaient à rester.

 

Au moment où ils atteignirent la route qui reliait Ostie et Rome, la bruine s'épaissit et le plus jeune tira sa cape jusqu'à ses oreilles, ses épaisses boucles noires alourdies par le poids de l'eau.

 

La cape brune et détrempée ne pouvait masquer ni le corps mince et souple de ce très jeune homme – guère plus âgé qu'un garçon - ni refroidir son enthousiasme à la perspective de ce long voyage loin de chez lui.

 

Il pressa du genou sa jument baie afin de la lancer dans un petit galop pour rattraper le grand étalon noir qui trottait à bonne allure tout en soufflant, heureux d'être, à nouveau, en compagnie de son maître et de voyager.

 

Au fur et à mesure que la route descendait la brume s’épaississait, montant maintenant des marais environnants et dégouttant des cyprès qui les surplombaient.

Aucun marchand n'était encore sur la route mais les deux hommes voyageaient en silence de peur que leurs bribes de conversation n'atteignent des oreilles ennemies. 

 

Brennus jeta un coup d'oeil à l'homme sur l'étalon. Glaucus avait été cordial, hier soir, quand ils s'étaient rencontrés mais il avait gardé un air distant, ne désirant pas partager ses pensées avec un garçon qu'il venait de rencontrer.

Brennus espérait gagner sa confiance et son amitié, mais savait qu'un bavardage futile ne serait pas la bonne méthode et, donc, il resta silencieux.

Il était un peu craintif vis-à-vis de son compagnon de voyage - le fils du légendaire Général Maximus!

Que celui-ci était donc intimidant du haut de son étalon! Sa cape noire cascadait de ses larges épaules pour s'épandre sur les hanches musclées de l'étalon. Une impressionnante épée au pommeau ouvragé pendait le long de sa hanche droite, une main y reposant négligemment.

 

Malgré la bruine froide, Glaucus se tenait droit sur sa selle, les yeux fixés loin devant lui, l'esprit vif, les sens entièrement alertes.

Ses yeux recherchaient la source de tous les bruits : le cri d'un oiseau, le bruissement de chaque animal dans les herbes du bas côté de la route.

Il n'avait pas bien dormi et se sentait légèrement irrité.

Son au revoir à Maxima avait été douloureux et il se rendait compte que sa petite soeur allait lui manquer beaucoup, en dépit de son soulagement de la savoir, enfin, en sécurité près de sa mère.

 

Et Julia ... elle lui manquerait aussi. Il sourit légèrement pendant qu'il se demandait quelle serait sa réaction en trouvant le dessin au charbon de bois de Maximus placé soigneusement sur la table à côté de sa chaise préférée dans son appartement.

Il était sûr que Maximus aurait voulu qu'elle l'ait. Et de toute façon, il avait gravé dans sa mémoire chaque ligne, chaque nuance et chaque ton du portrait.

 

Glaucus bougea légèrement sur la selle et sentit, contre le bas de son dos, bien à l'abri, la masse réconfortante de l'anneau, du contrat et de ses deux copies certifiées par Julia et Apollinarius.

 

Des gouttelettes de bruine froide commencèrent à s'insinuer le long de son cou sous la capuche, il les chassa d'un revers de main. Il en resta saisi car il ne s'était pas encore accoutumé à avoir la nuque dégagée de tous cheveux.

Julia avait ordonné que ses longues boucles soient coupées et sa barbe rasée et, maintenant, ils étaient aussi courts que l'avaient été ceux de son père!

Il se souvenait de sa stupeur en se contemplant dans le miroir. Si ses cheveux avaient été huilés, peignés en avant et un rien plus foncé, il aurait pu passer pour son père.

 

Julia l'avait-elle fait exprès ?

 

Quand il avait jeté un œil à son reflet dans le miroir, il s’était aperçu que, devenue toute pâle sous le choc, elle pressait les mains sur ses lèvres et que ses yeux étaient emplis de larmes.

Non.

Sa ressemblance extraordinaire avec son père l'avait surprise elle aussi.

Revêtu d'une cuirasse et d'une cape,  il aurait pu aisément passer pour le jeune homme représenté sur le dessin. Cette ressemblance serait-elle positive ou, au contraire, un handicap ?

Seul, le temps le dirait. 

 

 

Rome

Marius était assis en train de regarder la poussière qui flottait en suspension dans les rayons ensoleillés qui s'infiltraient par les hautes fenêtres de la bibliothèque et soupira.

Il en avait tellement assez de ses recherches. Il en avait tellement assez de ses études et de la politique ... il s'ennuyait des aventures et du suspens que Glaucus avait apportés dans sa vie... et qui s'étaient évaporés avec son départ.

Il n'avait pas compris combien sa vie était ennuyeuse jusqu'à ce qu'il rencontre le fils du Général Maximus et se lie d'amitié avec lui.

Oh, l'intrigue n'était pas entièrement finie.

Il était conscient tant du fait d'être observé que de la présence permanente de garde dans l'insula dans l’espoir d'un retour de Glaucus.

Mais, maintenant, il se demandait si Glaucus reviendrait jamais, s'il n'avait pas rencontré un destin fatal au cours de sa quête.

 

Marius fut tiré de sa rêverie quand un jeune homme prit place, près de lui, sur le banc et déposa une pile de rouleaux sur la table.

Il doit être ici pour une sacrée étude, pensa Marius, avant que ses yeux ne se replongent dans la contemplation des fines particules de poussière errantes.

 

Finalement, il soupira et retourna à ses études sur la Guerre Perusine.

 

Lui et son camarade de banc travaillèrent longtemps en silence.

Finalement le jeune homme lui toucha le coude.

"Excusez-moi, Monsieur, mais pouvez-vous me dire ce que cela signifie ?"

Le visage du jeune homme lui était complètement inconnu et, après avoir étudié brièvement sa physionomie et décidé qu'il était inoffensif, il baissa les yeux sur le parchemin déroulé sur la table ... les rouleaux contenaient la chronique des campagnes en Germanie de Marc Aurèle.

Marius se raidit, légèrement, immédiatement circonspect.

 

"J'essayerai. De quoi s’agit-il ?" 

 

"Directement ici, Monsieur," dit le garçon et il attira l'attention de Marius sur une petite tablette de cire cachée dans le rouleau.

"Que … ?" Commença Marius mais il se tut rapidement quand il lut le court message.

"Oui, oui ... Euh, vous pouvez trouver plus d'information dans les piles là-bas."

Comme il indiquait le mur sur sa gauche, il parcourut, rapidement, la pièce pour identifier Glaucus et le trouva, déambulant entre les étagères de la bibliothèque trois rangées plus loin, loin des groupes, installés aux tables, discutant fiévreusement ou penchés studieusement sur des manuscrits.

 

"Merci, Monsieur. S'il vous plaît ... ne vous levez pas. Je peux trouver ce dont j'ai besoin moi-même et, ensuite, je reviendrai. Vous voulez bien tenir ma place ?"

"Oui, oui ... bien sûr."

 

Marius tint les yeux fixés sur le rouleau relatant la Guerre Perusine tandis que le jeune homme s'éloignait. Quelques minutes plus tard, il baillât profondément et s'étendit, écoutant ses vertèbres craquer tout en regardant subrepticement le garçon examiner des manuscrits tout près de Glaucus aux cheveux étonnamment courts.

Ils semblèrent se bousculer légèrement puis se faire des excuses avant que le garçon ne se dirige, à nouveau, vers lui.

Glaucus prit place à une table isolée dans un coin sombre. 

 

"Avez vous trouvé ce que vous cherchiez?" Demanda Marius, conscient que sa voix n’était qu’un souffle.

"Oui, je le crois. Est-ce cela?"

Le jeune homme déroula le rouleau qui cachait également une autre petite tablette en cire contenant un deuxième message gribouillé par Glaucus que Marius parcourut rapidement.

"Ah... Vous êtes nouveau à Rome?" Demanda Marius, ne sachant comment donner à un échange aussi importante le ton désinvolte d’une simple conversation.

"Oui, Je suis arrivé ce matin. Je suis venu pour étudier." Le garçon tendit la main. "Mon nom est Brennus."

"Heureux de faire votre connaissance, Brennus. Mon nom est Marius."

Brennus sourit avant de se replonger dans son document mettant ainsi provisoirement fin à la conversation.

Que devait-il faire maintenant? La note de Glaucus exprimait clairement qu’il était en grave danger et que Marius ne devait pas s’approcher de lui.

 

Soudain Brennus se tourna vers son voisin de table.

"Je dois trouver une chambre à louer, Monsieur. Pourriez-vous m’indiquer un endroit sûr où loger pour quelqu’un qui vient d’arriver dans la cité?"

La réponse vint toute seule, évidente.

"L’endroit où je vis n’est pas sûr, pas sûr du tout même. Vous ne pouvez y aller. Ah... peut-être que … il y a un endroit près du district de Suburre. Oui... c’est une bonne idée. Il y a là un endroit qui vous donnera satisfaction! Je vais vous indiquer le chemin."

 

Plus tard en soirée ...

Les yeux de Brennus s’arrondirent comme des soucoupes à la vue des rues étroites et tortueuses que prenait Glaucus. Elles n’étaient éclairées que par leur torche et, de temps en temps, par le rai faible des lanternes qui ponctuait de points lumineux les rues pavées et le haut des murs sales et décatis.

 

Il n’avait jamais imaginé que Rome puisse être comme cela. Il pensait que toute la cité ressemblait au Forum, couvert de temples et d’édifices publics, avec ses rues aérées où déambulaient marchands, hommes d’affaire et sénateurs.

Non, il n’avait jamais imaginé qu’une telle chose puisse exister et il maintenait sa cape contre son nez pour échapper aux terribles odeurs rances et contenir, ainsi, son envie de vomir.

 

Cela sentait l’urine, les fèces et le vomi.

 

Il murmura une excuse, au moins la dixième, -- quand il marcha sur les talons de Glaucus.

Il préférait risquer une taloche de son compagnon que de rester trop éloigné de lui, de sa force, de son flambeau et de son épée.

Heureusement, Glaucus semblait savoir où il allait car Brennus n’avait aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient.

Il se demandait, cependant, comment Glaucus pouvait se sentir à l’aise dans un tel endroit où l’humanité semblait subsister dans des conditions de vie trop épouvantables, même pour des animaux.

 

Glaucus tourna un coin et Brennus qui se hâtait pour rester à son niveau... s’écrasa contre son dos quand celui-ci s’arrêta soudain devant une porte.

Il se confondit, à nouveau, en excuses puis il sentit  son poignet agrippé dans une poigne d’acier qui l’amena aux côtés de Glaucus.

"Veux-tu bien arrêter de t’excuser!" Siffla Glaucus. "Je sais ce que tu ressens. Je suis passé par-là, la première fois où je me suis aventuré par ici ... maintenant arrête de me présenter, sans cesse, tes excuses car cela devient insupportable."

 

"Je suis désolé, Monsieur …," Commença Brennus avant d’appuyer une main sur ses lèvres. Ses boucles noires dansèrent dans tous les sens quand il secoua frénétiquement la tête pour faire comprendre qu’il avait laissé échapper ces mots par inadvertance.

Glaucus soupira.

Brennus avait prouvé qu’il savait se rendre utile et il appréciait sincèrement le jeune homme mais son manque d’expérience était contrariant parfois.

Et bien... s’il me reste fidèle, pensa Glaucus, il perdra rapidement son innocence.

Glaucus soupira, à nouveau, tout en utilisant le pommeau de son épée pour frapper sur la porte au bois rugueux qui s’ouvrit instantanément.

Il invita Brennus à le précéder et rit sous cape quand le jeune homme recula devant l’énorme phallus en pierre dressé à côté de la porte d’entrée. Ah Oui... il allait perdre son innocence vraiment rapidement.

 

À l'intérieur, leurs narines furent assaillies par une forte odeur douceâtre destinée à masquer les effluves des sécrétions corporelles qui imprégnaient chaque parcelle d'une telle maison.

 

Sans qu’il y ait le moindre échange de paroles, une jeune femme les conduisit vers un couloir transverse et ils se pressèrent de quitter l'oppressant atrium.

"Glaucus... Glaucus, mon ami!" s’exclama Marius en enveloppant l’espagnol d'une profonde étreinte.

"Je craignais de ne jamais te revoir. Je t’ai à peine reconnu à la bibliothèque. Tu as perdu quelques cheveux et gagné un compagnon !"

Glaucus grimaça.

"Oui, son nom est Brennus et c’est le fils d’une amie de Julia."

Au regard surpris de Marius, il ajouta.

"C’est une longue histoire et … j’ai aussi une soeur, Marius. Une soeur!"

 

"Une soeur?"

 

"Une soeur?" fit une voix en écho, du seuil où Eugenia se tenait les mains posées sur ses amples hanches.

Les têtes, à l’unisson, se tournèrent vers elle et elle leva les mains pour arrêter les protestations de Marius.

"Oh, Je sais ... que vous avez payé pour utiliser cette chambre pour pouvoir discuter et que j’ai promis de ne pas m’en mêler. Mais... une soeur. Ce ne serait pas un enfant de Julia et Maximus par hasard?"

 

Glaucus poussa gentiment Eugenia vers la porte et lui dit juste avant de la refermer derrière elle.

"Nous parlerons plus tard, Eugenia. Merci."

 

Il se retourna et lança un sourire à Marius.

"Assieds-toi mon ami patricien car j’ai une histoire étonnante à te raconter."

"Moi aussi j’ai quelque chose à te raconter!" Lança Marius triomphalement, de l'air de celui qui ne peut plus garder une nouvelle si excitante "Je sais où se trouve Quintus!"

 

Glaucus sentit qu'une secousse de haine le parcourait de la tête aux pieds, enflammant tous ses membres jusqu’à l’extrémité de ses doigts.

Sa voix, cependant, ne trahit nullement son trouble intérieur.

"Comment l’as-tu retrouvé ?"

Marius fut quelque peu décontenancé par le manque d’émotion apparent de son ami.

"Et bien ... tu connais l’obsession des romains de tout enregistrer. Il m’a suffit de creuser un peu. Mais ... tu ne veux pas savoir où il est ?"

"Bien sûr que oui, Marius!" Dit Glaucus en s’asseyant après avoir versé du vin dans trois gobelets.

"Je veux le trouver plus lui plus qu'un autre. Il est tout près, j'espère."

 

"En fait, pas vraiment .... Il est en Gaule tirant de maigres ressources d'une terre particulièrement ingrate."

"Il est fermier ?" Demanda Glaucus d'un air incrédule.

"Oui," Pouffa Marius. "Ironique, non ? Et, apparemment, ce n'est pas son truc. Il survit coincé entre les ventes médiocres de ses produits et les impôts qu’il paie. Après l’arrivée au pouvoir de Sévère et le bannissement de tous les prétoriens qui n’avaient pas été tués, Quintus s'est enfui en Gaule."

"Cela s’est passé il y a combien de temps ?"

"Peu de temps après que Sévère ait marché sur Rome, au environ de 193. Tu te souviens comment il a procédé ? Il proclamé aux tribuns et centurions de la Garde qu'ils devaient abandonner leurs armes, mettre leurs uniformes et le rencontrer à l'extérieur des portes de la cité.

Ils présumèrent que leur obéissance leurs assurerait la continuité de leur service et, donc, ils n'ont pas hésité à obéir. Quintus les avait même fait défiler pour s’assurer qu'ils seraient impeccables pour saluer le nouvel empereur. Quand, revêtus de leurs uniformes et tout fiers de leurs tenues, ils se présentèrent devant l'empereur, les forces expéditionnaires de Sévère s’emparèrent de l’arsenal et occupèrent les portes.

 

Un autre détachement entoura les prétoriens sans défense. Sévère, alors, les gronda d'avoir trahi Pertinax, leurs disant que, s'ils n'avaient pas tué l'empereur, leur échec à retrouver et tuer ses assassins les rendait coupables.

Puis, il les a formellement déchargés de leurs fonctions. Ils ont été dépouillés de leurs uniformes et de leurs chevaux et ont reçu l’ordre de ne pas s’approcher à moins de cent miles de la cité sous peine de mort.

Certains se sont suicidés, mais Quintus s’est enfui en Gaule. Une fois installé là, il a envoyé chercher sa fille … "

 

"Sa fille ? Il a une fille ? "Demanda Glaucus, surpris.

"Oui, issue d’un mariage très court. Je crois que sa femme est morte en couches et que sa fille a été élevée par les parents de celle-ci jusqu'à ce que Quintus emmène la malheureuse enfant. Clara est son nom, je crois."

 

"Et bien, tu as fait un travail étonnant, Marius et je vais, donc, partir le plus vite possible pour la Gaule. J'ai un compte à régler avec cet homme, après qu'il m’ait dit ce que je veux savoir."

La voix de Glaucus était toujours curieusement exempte d'émotions et il savait que son manque d'enthousiasme apparent troublait son ami.

Il sourit.

"Je suis juste fatigué, Marius. J'ai vécu une sacrée aventure ces mois derniers ... et qui fut couronnée de succès. Combien de temps pouvons-nous garder cette chambre ?"

"Autant que nous le voulons. J'ai pensé que cela pourrait être une base sûre pour toi le temps que tu resteras à Rome."

 

Le visage de Brennus s’allongea.

 

"C'était très intelligent d’y avoir pensé, Marius. Maintenant, bois quelques gorgées de vin et attends-toi à être surpris."

 

Chapitre 57 – Le temple

 

Trois jours plus tard, Glaucus et Brennus flânaient nonchalamment le long de le Via Sacra qui traversait le forum, comme des habitués de la grande cité sortis simplement pour une promenade matinale le long des temples étincelants de Castor et Pollux, de César et de Vesta.

 

L'aspect de Glaucus avait, de nouveau, changé et il était tout à fait certain que personne ne le reconnaîtrait.

Ses cheveux étaient maintenant d'un noir d'encre, couleur due à la courtoisie d'une employée d'Eugenia qui teintait régulièrement ses cheveux pour en déguiser les mèches grises en nombre sans cesse croissant.

Il en avait même enduit un peu ses sourcils et sa barbe pour les obscurcir et Eugenia avait déclaré qu'il était l'image même de son père.

Il doutait, cependant, sérieusement que quelqu'un, à Rome, fasse le rapprochement après toutes ces années et il espérait simplement que ses cheveux foncés et sa toge brun clair lui permettraient de se fondre dans la foule des gens à l'apparence semblable

 

Marius avait déjà préparé le terrain en prenant, pour eux, un rendez-vous à la Maison des Vestales à midi, pour qu'ils y délivrent ostensiblement d'importants documents de famille afin qu'ils soient déposés en lieu sûr.

Une fois que la porte serait ouverte, Glaucus insisterait pour voir la haute prêtresse.

Mais, pour l'heure, son principal souci était d'y arriver sans éveiller le moindre soupçon.

Il tenait la tête baissée et rasait le côté ombragé des rues tandis que Brennus était à l'affût des prétoriens.

 

Quand il en apercevait un, il murmurait un mot-clef et les deux hommes se dissimulaient dans l'ombre des constructions jusqu'à ce que la menace soit passée.

Comme les ombres raccourcissaient de plus en plus au point de disparaître sous les rayons du soleil maintenant au zénith, Brennus s'approcha de la Maison des Vestales tandis que Glaucus restait en arrière.

 

Le Temple de Vesta, le plus vieux et le plus important temple de la ville, était situé légèrement en retrait de la place, juste devant la Maison où les Vestales vivaient.

Il avait été construit par Numa Pompilius, deuxième roi de Rome et fondateur du culte de Vesta, la déesse du foyer.

Dans ce temple, les Vestales étaient dédiées à la garde du Feu Sacré, le symbole de la vie de la ville. S'y trouvait, aussi, le Palladium, une effigie d'Athéna que l'on croyait ramenée de Troie par Enée.   

 

Dans les jours qui précédèrent le rendez-vous, Marius s'était fait un plaisir d'instruire Glaucus et Brennus sur le Temple et ses occupantes.

 

Ce n'était pas un vrai temple en fait, avait-il dit, car son espace n'avait pas été inauguré et il ne contenait aucune image de Vesta. Mais son importance pour la ville était indéniable. Comme servantes de Vesta, le devoir principal des six Vestales était de ne jamais permettre à la flamme de s'éteindre.

 

Glaucus inspecta la structure pendant que Brennus disparaissait le long d'un des côtés. Le temple était rond et plus petit que ceux qui l'environnaient. Il était fait de briques à part les colonnes en marbre décorées et sa base était carrée.

Le temple était séparé du Regia, la maison du Pontifex, par une petite rue quittant la Via sacra : le Vicus Vestae. On considérait le Pontifex Maximus comme le chef spirituel des Vestales, mais, en même temps, il ne participait nullement à la pratique du culte, qui était le devoir exclusif des six Vestales choisies parmi les familles nobles de la ville. Vêtues des vêtements blancs comme neige qui symbolisaient la pureté de leurs esprits, de leurs corps et de leurs âmes, ces femmes étaient choisies, principalement, en fonction de leur beauté, de leur jeunesse et de leur force de caractères pour être les dépositaires des secrets d'état, les confidentes du ménage impérial et les gardiennes fidèles des insignes sacrés de l'empire romain.  

 

La durée légale de leur service était de trente ans, années après lesquelles, les vestales alors âgées de trente-six à quarante ans étaient libres de rentrer chez elle et, même, de se marier.

Leur service était divisé en trois périodes de dix ans chacune : durant la première décade, la novice était initiée aux mystères de sa charge et instruites par les soeurs plus âgées; durant la deuxième décennie elle accomplissait ses devoirs; durant la troisième, elle instruisait les novices.

Très peu de Vestales profitaient de la possibilité donnée par la loi de quitter la Maison et de rentrer dans le monde parce que les honneurs, les faveurs et la richesse qu'elles avaient appréciés en tant que Vestales surpassaient de loin n'importe quel avantage possible d'une vie temporelle ou de femme mariée.

 

Elles étaient aussi extrêmement riches : riches des revenus de l'ordre, qui possédait de grandes propriétés foncières; et riches, aussi, d'allocations spéciales faites à chacune d'entre elles par leurs familles, ou par le chef d'état.

Les Vestales ne dépendaient pas du droit coutumier et étaient dégagées de l'autorité paternelle.

Elles avaient des sièges réservés en leur honneur aux théâtres, à l'amphithéâtre et au cirque.

Elles avaient, aussi, le droit de conduire dans les rues de Rome à tout moment et n'importe quelle sorte de véhicules et tout le monde, même les consuls, étaient obligés de leurs laisser le passage. Les chevaux étaient choisis dans leurs propres écuries privées.   

 

Les vestales participaient activement dans les cérémonies d'état et étaient les dépositaires des testaments des empereurs, des secrets et des documents d'état.

En cas de guerres civiles ou de suprême urgence pour la sauvegarde de l’empire, elles étaient choisies comme ambassadrices pour rétablir la paix entre les factions en lutte.

Des nombreuses et prudentes précautions étaient prises pour empêcher les vierges de succomber à la tentation. Aucun homme ne pouvait s'approcher du Temple de Vesta la nuit; aucun homme, sous aucun prétexte, ne pouvait franchir le seuil de la Maison des Vestales.

Les domestiques et les clercs étaient féminins. Même les médecins étaient écartés quelles que soient les nécessités et les urgences. En fait, aucun cas de maladie ne pouvait se développer dans cette citadelle de la chasteté si fortement protégée.

Dès que le premier symptôme d'une maladie sérieuse faisait son apparition, la patiente quittait la maison pour être remise à ses parents, ou à une infirmière spécialisée.

 

Même le comportement des docteurs était, dans chaque cas, observé de près.

La seule épine dans cette existence idyllique était le Pontifex Maximus qui gardait un oeil vigilant et soupçonneux sur cette communauté féminine. Chaque détail de leur vie lui était rapporté par des informateurs secrets, choisis parmi les domestiques féminins de la maison. 

 

Même si Glaucus trouvait ce monde fascinant, il était seulement intéressé par une Vestale, la haute prêtresse, Caelia Concordia qui avait voué sa vie à l'ordre et qui était, maintenant, très vieille. Elle était aussi la cousine de Marc Aurèle et était soupçonnée d’être toujours secrètement loyale envers lui et ses héritiers malgré la succession continue des empereurs.

 

Brennus réapparut, soudain, et fit signe à Glaucus de le suivre. L'Espagnol se hâta de le rejoindre car il avait rapidement redisparu pour descendre, maintenant, la Via Nova sur le côté Ouest de la maison.

 

Austère de l'extérieur, Glaucus soupçonnait cet imposant édifice de contenir un luxe indescriptible à l'intérieur.

En s'approchant de la porte, il redressa les épaules et leva la tête. Deux gardes lourdement armés étaient en faction de chaque côté du portail et il ne voulait pas leurs donner la moindre raison de devenir suspicieux.

Une employée se tenait sur le pas de la porte et lui faisait signe d'avancer.

Les gardes ne firent pas attention à lui.

 

Une main blanche et translucide se tendit.

"Oui, oui, donnez-moi vos documents."

Comment s'adressait-on à une employée des Vestales ?

 

Glaucus la salua légèrement puis dit d'une voix ferme mais courtoise

"Madame, je dois donner mes documents en main propre à la grande prêtresse."   

 

La femme retira sa main et la plaça sur sa hanche.

"Impossible. Cela ne s'est jamais fait. Je les délivrerai à la personne appropriée."

Et elle allongea à nouveau la main, la secouant avec impatience cette fois.

"Madame, la seule personne appropriée est la grande prêtresse elle-même, Caelia Concordia. Je dois lui parler." "Ce n'est tout simplement pas possible, jeune homme." Murmura la femme avant de commencer à refermer la porte définitivement.

"Attendez! " Dit Glaucus en étendant la main, paume en avant, dans l'étroit espace resté ouvert.

"Donnez-lui ceci, s'il vous plaît, cela lui permettra, alors, de décider si elle me verra ou non. "

La vieille femme lui jeta un coup d'œil puis considéra l'anneau avec curiosité. Elle s'en empara et le tint près de ses yeux l'observant sous toutes ses facettes.

 

Un subtil changement apparut dans son expression et sa voix s'adoucit. Elle avait visiblement reconnu le sceau.

"Attendez ici. Je vais revenir avec la réponse. "

Et elle lui ferma la porte au nez.

Durant de longs moments tendus, Glaucus et Brennus restèrent, côte à côte, entre les deux gardes, fixant silencieusement la porte en chêne.

Celle-ci finit par se rouvrir et une autre femme beaucoup plus jeune se présenta.

Ce n'était clairement pas une Vestale et elle n'avait pas l'air austère d'une employée non plus. Elle s'adressa aux gardes dans d'un ton tranchant.

"Vous pouvez aller." 

 

Ils levèrent des sourcils étonnés et se tournèrent vers elle, perplexes.

"Vous m'avez entendu. Vous pouvez aller - maintenant. Ne revenez pas tant que l'affaire traitée avec ces messieurs ne soit terminée."

 

Les gardes fâchées regardèrent d'un œil mauvais Glaucus avant d'obéir en se déplaçant jusqu'au coin le plus éloigné du bâtiment.

Leur attitude laissait clairement comprendre qu'ils n'appréciaient pas ce qui arrivait et qu'ils restaient sur le qui vive, prêts à défendre la Vestale si ces deux plébéiens osaient se risquer à la blesser ou l'injurier.

 

Brennus tourna le dos à Glaucus pour s'assurer que les gardes ne se rapprochaient pas pour écouter la conversation.

 

La femme afficha un sourire poli.

"Je suis la secrétaire personnelle de Caelia Concordia et elle vous accorde une audience. Vous devez rester à l'extérieur. Ne posez pas un pied sur le seuil, comprenez-vous ? Si vous le faites, vous serez immédiatement tués par les gardes."

Glaucus acquiesça et eut l'impression de sentir sous sa paume le pommeau de son épée alors qu'il n'était pas armé. Il s'inclina gracieusement.

"Oui, Madame." 

 

La femme se retira à l'intérieur et disparut à leurs regards et Glaucus pensa que lui et Brennus étaient seuls dans l'embrasure ouverte jusqu'à ce qu'une autre femme ne s'adresse à eux.

"Où avez-vous eu cet anneau ?" Enonça une voix sèche provenant de l'intérieur obscur.

 

Glaucus discerna une vague forme, aux cheveux gris blancs, vêtue d'une stola blanche.

Derrière elle, se tenaient plusieurs autres formes légèrement plus sombres.

 

Glaucus regarda, subrepticement, dans la direction des gardes avant de répondre à voix basse.

"D'une femme qui l'a reçu directement de l'Empereur Marc Aurèle quand il était en Mésie après le soulèvement du Général Cassius."

Il attendit longtemps une réponse.

 

"Tout ce qui arrive est habituel et familier comme la rose au printemps et la récolte en été." Récita la Vestale respectueusement.

"Pardon, Madame ?" 

"C'est une ligne des Méditations de l'empereur qui peuvent avoir inspiré cette intaille."

"Je vois. Bien, la dame qui possède l'anneau a aidé à sauver la vie du général préféré de Marc Aurèle, Maximus Decimus Meridius, en Mésie. Je suis le fils de ce général et je cherche des informations sur sa vie."

 

"Il est mort." Fut la brutale réponse.

 

Glaucus digéra le choc causé par ces paroles abruptes.

 

"Oui, je sais. Je connais beaucoup de choses sur sa fin, maintenant ... qu'il est mort, ici, à Rome ... gladiateur ... après avoir tué Commode. Il est mort dans les bras de Lucilla, la fille de Marc Aurèle."

"Alors que voulez-vous de moi ?"

"Je veux que vous preniez et protégiez un document très important. Celui qui blanchira le nom de mon père de tout blâme dans la mort de l'empereur - aux yeux de ceux qui pensent qu'il l'a tué - et cela peut protéger ma vie aussi. C'est un document d'état et il porte la signature de Marc Aurèle ainsi que celle de mon père et le cachet de l'empereur." 

 

"Laissez-moi le voir."

Une main blanche, fantomatique, apparut à la lumière du soleil juste le temps de prendre le rouleau avant de se retirer.

Le seul bruit provenant de l'intérieur fut le froissement du rouleau que l'on déroulait puis un hoquet de surprise. "Je pensais ne jamais le voir! " Chuchota la Vestale.

"Vous ... vous connaissiez l'existence du contrat ?" Demanda Glaucus, déconcerté. Comment aurait-elle pu ? Sévère l'avait-il avertie de surveiller son éventuelle apparition ?

"Vous avez fait ce qu'il fallait en me l'apportant. La puissance de ce document pourrait plonger l'empire dans le chaos."

Glaucus commençait à avoir des doutes.

"Je vous l'apporte seulement pour que vous le gardiez. J'ai deux copies dont j'userai si nécessaire mais l'original doit être tenu en lieu sûr. J'en aurai encore besoin."

 

Il y avait un long silence, puis.

"Vous ressemblez beaucoup à votre père."

Glaucus ne savait pas comment répondre à la bonté soudaine perçant dans le son de la voix.

"Vous le connaissiez ?"

"Non, je ne l'ai pas connu et, normalement, je ne vais pas voir les jeux. L'empereur Commode, cependant, a insisté pour que les Vestales suivent ceux qu'il avait organisés en l'honneur du dernier empereur ... donc j'ai vu votre père combattre"

"Et mourir." 

 

"Oui. Ce fut un triste jour pour Rome."

Glaucus se rassura.

"Je dois récupérer l'anneau, Madame, le rendre à sa propriétaire."

"Je le garderai en sécurité."

La porte commença à se fermer.

 

"Oh ... s'il vous plaît, Madame, je dois insister pour que vous me rendiez l'anneau." Dit Glaucus en scrutant l'espace sombre qui s'amenuisait. "Il ne m'appartient pas."

Une main le tendit par l'ouverture étroite et le laissa tomber dans la sienne.

"Je m'occuperai personnellement de la sécurité du document. N'ayez aucune crainte."

 

La porte se referma d'un coup sec.

Glaucus la fixa en pleine confusion. Était-ce tout ?

 

"Pssst!" Siffla Brennus. Les gardes reviennent."

 

Glaucus fit demi-tour et descendit, lentement, la rue, remarquant pour la première fois que la sueur coulait le long de son dos alors qu'il ne faisait même pas chaud.

Il s'essuya la paume des mains sur sa toge tandis qu'ils tournaient le coin pour s'engager dans la Via Sacra, s'éloignant des temples pour se fondre parmi la foule rassurante des anonymes, les vendeurs et les tavernes.

Glaucus se dirigea droit vers une petite taverne coincée entre deux bâtiments gouvernementaux.

Il se fraya un chemin vers une table tout à l'arrière, évitant adroitement une serveuse dont le plateau était posé en équilibre sur l'épaule.

Marius, déguisé d'une absurde perruque aux boucles brunes, était assis dans l'obscurité à la place prévue et ils lui furent reconnaissants quand, pendant qu'ils s'asseyaient à côté de lui il leurs versa de la bière importée du nord.

Brennus plissa le nez au goût amer mais Glaucus la but d'un trait. 

 

"Soulagé que ce soit fini ?" Demanda Marius tout en remplissant, à nouveau, le gobelet de son ami.

"J'ai l'impression de m'être jeté dans la gueule du loup. J'ai la sensation que je pourrais ne jamais le revoir."

"Ne t'inquiètes pas. Mon père leurs a confié des documents importants et il est facile de les récupérer si tu peux prouver qui tu es. Tu as un reçu, j'espère ?"

 

Glaucus pâlit.

"Non. Elle a dit que je n'en avais pas besoin."

"Oh ... et bien, peut-être ton document est-il un cas spécial."

Marius haussa les épaules.

"A ta place, je ne m'inquièterais pas. La nourriture est excellente, ici, quoique provinciale. Vous voulez commander quelque chose ? "

 

Cet endroit était effrayant!" Dit Brennus, toujours quelque peu secoué par leur aventure récente.

"Oui, un peu, c'est vrai ?" Marius, oublieux momentanément de sa perruque, se gratta le crâne puis il la réajusta en toute hâte.

"On ne permet à aucun homme de mettre le pied à l'intérieur de crainte de souiller la vertu de ces dames. Je me demande souvent ce qui se passe vraiment là dedans. Pensées sacrilèges, n'est-ce pas! "

"C'est ce que je devrais te dire." Le réprimanda Glaucus tout en consultant le menu écrit à la craie sur un morceau d'ardoise attaché au mur de la taverne. 

 

"Eh bien, tu vois, durant tout le temps qu'a duré mon attente, j'ai eu l'occasion d'avoir de nombreuses pensées sacrilèges à propos de cette jeune femme stupéfiante assise, là-bas, en face."

Glaucus essaya d'apercevoir la fille à travers la horde de clients venus pour manger.

"Et elle semble être seule. Je ne pense pas l'avoir jamais vue à Rome aupar …"

 

Ses mots furent couverts par le grondement de colère de Glaucus et Marius s'empara de son gobelet de bière pour l'empêcher de se renverser sur la table qui avait été déstabilisée par le mouvement brutal que fit Glaucus en se levant pour se ruer dans la direction de la fille, poussant sur le côté les clients effrayés.

"Qu'est-ce qui lui prend ?" Demanda Marius stupéfait.

"Sa sœur." Répondit Brennus.

"Sa quoi ?" S'exclama Marius dans un mélange de stupeur et d'exaltation.

Il avait une chance maintenant de parvenir à faire la connaissance de cette beauté ?

"Maxima ?"

"Maxima ?" Confirma Brennus.

Le rire sous cape de Marius grandit dans sa poitrine pour finir par exploser en un éclat heureux.

"Va lui dire de la ramener !" Indiqua-t-il à Brennus tout en regardant son ami affronter sa soeur qui souriait doucement. "Et essaie de l'empêcher de la tuer, veux-tu ? Je voudrais la rencontrer."

 

Glaucus agrippa le bras de Maxima d'une poigne douloureuse et l'escorta jusqu'à leur table avec une lueur meurtrière au fond des yeux.

Elle refusa d'être effrayée, cependant, et continua à sourire jusqu'à ce qu'elle soit assise entre son frère et son ami d'enfance.

 

"Salut Brennus. Tu aimes Rome ?" Le questionna-t-elle doucement tout défroissant sa stola malmenée par la main de son frère.

"Salut, Maxima." Répondit distraitement Brennus car il était occupé à tourner le liquide dans son gobelet espérant ainsi que la bière qui s'y trouvait encore s'évaporerait."

 

"Que fais-tu ici ?" Gronda Glaucus.

"Je savais que vous viendrez, tôt ou tard, sur le Forum et je voulais te parler."

"Ta mère sait-elle que tu es ici ?"

"Bien sûr que non!"

 

Elle redressa la tête.

"Tu es bien comme ça. Je ne t'ai pas reconnu tout de suite." Dit-elle en faisant référence à ses cheveux teints.

Ses yeux glissèrent vers le compagnon de son frère par dessus la table.

"Tu ne veux pas faire les présentations ?"

Glaucus continuant à regarder fixement sa sœur, Marius prit l'initiative.

Il se mit debout et salua profondément, si profondément que sa perruque dégringola de sa tête pour atterrir sur le bout de sa sandale d'où il s'en empara pour la remettre tant bien que mal sur son crâne.

"Madame, je suis Marius Vipsanius Agrippa et j'ai grand plaisir de faire votre connaissance! " Rit-il. "Excusez, s'il vous plaît, mon déguisement maladroit."

Glaucus tourna un regard étincelant vers Marius qui souriait béatement.

"Détends-toi, mon ami. Ces Vestales t'ont-elles effrayé à ce point ? " 

 

"Salut, Marius." Répondit Maxima. "J'ai beaucoup entendu parler de vous. Je suppose que vous savez qui je suis."

"Oui, mais j'aimerais vous connaître davantage, Madame. Dites-moi, comment une jeune femme d'une telle beauté, d'une intelligence si évidente et d'une si grande douceur a un frère comme ça ?" Demanda-t-il tout en désignant Glaucus dont le visage s'empourprait sous l'effort qu'il faisait pour contenir sa colère.

Maxima pouffa.

Brennus gloussa.

 

"Vous pensez tous que ce n'est qu'un jeu ?" Gronda Glaucus. "Vous pensez tous que ce n'est qu'une plaisanterie? Nos vies sont en danger, même ici. À tout moment, les prétoriens peuvent fondre sur nous et tous nous arrêter. Alors vous pourrez continuer ce petit flirt dans ce trou d'enfer qu'est la Prison Tullienne!"

Sa voix était montée crescendo et, alarmé, il finit par regarder les alentours pour voir qui avait pu entendre ses propos.

 

Des clients proches détournèrent rapidement les yeux, ne voulant pas attirer sur eux la colère de cet agité.

"Je suis désolée Glaucus." Dit Maxima calmée. "J'ai juste voulu te revoir avant que tu ne partes pour les Alpes." "Nous allons d'abord en Gaule …" Commença Marius qui sursauta sous le coup de pied que Glaucus lui donna par dessous la table.

C'était trop tard. Maxima savait exactement de quoi il parlait.

"Quintus ? Vous avez retrouvé Quintus ?"

"Ah ... oui, Madame."

 

Il n'y avait aucune raison d'essayer de le nier maintenant et, donc, Marius continua.

"Quintus est fermier là-bas ... comme votre père et votre frère."

C'était la faute à ne pas commettre et Marius le sut à l'instant même où les mots franchirent ses lèvres.

Glaucus s'emporta.

"Comment oses-tu comparer cet homme à mon père ou à moi?" 

 

"Je ne voulais pas dire …"

"Comment oses-tu mêler son nom à celui de Maximus et au mien."

Il écumait littéralement de fureur.

 

Il se retourna vers sa soeur.

"Où sont tes gardes du corps ?"

"A ma recherche au Marché de Trajan !" Sourit Maxima, fière de son exploit mais perturbée par le caractère de plus en plus emporté de son frère. "J'admirais des bibelots quand ils furent distraits par un tumulte à l'extérieur d'un magasin et je leurs ai filé entre les pattes. Cette place est pleine de merveilleuses nouveautés en provenance de tout l'empire, mon frère ... même de très vieilles choses d'Egypte et de Grèce et de Petra. Oh et les soies, Glaucus ... pas étonnant que mère achète de la soie là. C'est le plus bel endroit du monde. J'adore Rome!"

 

Marius était sous le charme.

Brennus, lui, sirotait sa bière, histoire de s'habituer au goût maintenant qu'il s'était rendu compte qu'il ne s'en débarrasserait pas autrement.

Glaucus s’assit et s’accouda à la table, essayant de chasser la douleur soudaine qui enserrait ses tempes. Quand il releva la tête, il remarqua que Marius et Brennus avaient échangé leurs places et que Marius et Maxima étaient engagés dans une conversation animée. Un éclair de douleur transperça sa nuque. A travers un voile pourpre, il contemplait son meilleur ami flirter avec sa petite soeur.

 

Il perçut soudain un bout de conversation.

"… se revoir …"

"Impossible !" Assena Glaucus d'un ton sans réplique.

Il les regarda à tour de rôle avant d’ajouter.

"Tu m’accompagnes en Gaule, Marius, rappelle-toi ?" 

 

Marius, stupéfié, regarda Glaucus les yeux ronds.

"Mais, tu m’as affirmé ce matin même que tu ne voulais pas que je vienne car je risquais de trop vous ralentir!" "Tu dois avoir mal compris" Rétorqua Glaucus délibérément. "Bien sûr que j'ai besoin que tu m’accompagnes."

 

Marius eut un sourire désabusé et pensa

"Tu as besoin de moi loin de Rome, mon ami espagnol ... et, plus spécifiquement, loin de ta soeur."

 

Il reporta son attention sur Maxima qui tenaient ses cils baissés. Avait-elle conscience de la séduction de son attitude ?

"Hélas, charmante Maxima, le devoir m’appelle et je ne dois pas trahir mon ami. J’espère que vous serez à Rome quand nous y reviendrons ?"

"Bien sûr. Quand partez-vous ?"

 

Glaucus trancha.

"Nous avons affaire, à Rome, pour même pas une petite semaine."

"Bien, alors, peut-être que je vous reverrai d’ici votre départ." Susurra Maxima à Marius.

"Je suis à votre service, vous n’avez qu’à appeler Madame. Murmurez votre souhait dans le vent et je serai là. Et si cela ne marche pas, envoyez un domestique à mon insula."

 

Ils éclatèrent de rire tous les deux.

Brennus vida le fond de son gobelet d’un trait et le tint en l’air triomphalement avant de vite en couvrir le bord quand Marius voulut le remplir à nouveau. 

 

Glaucus rompit brutalement les chiens.

"Il est temps pour toi de retourner à la maison avant que les domestiques y rentrent et disent à Julia qu'ils t’ont perdue. Elle serait furieuse."

Marius se leva et tendit une main à la belle jeune femme.

"Permettez-moi de vous accompagner, Madame." Dit-il gracieusement.

Comme Maxima posait la main dans la sienne, Glaucus dit abruptement.

"Je la raccompagne."

 

Marius posa fermement la main de Maxima dans le creux de son bras, puis se dirigea vers la sortie.

"Ce ne serait pas sage, mon ami. Tu mettrais ta sœur en grand danger si elle est trouvée en ta compagnie."

Glaucus fut bien forcé de reconnaître la véracité de ce propos alors il chercha une alternative mais Brennus semblait positivement pompette et ne connaissait pas suffisamment Rome pour faire l’affaire.

Il serra les dents.

 

Son ami romain excessivement attentif semblait avoir gagné la partie.

Glaucus colla un sourire de circonstance sur son visage quand sa soeur agita les doigts pour leurs faire signe au revoir puis elle réapparut, aux côtés de Marius, sous le soleil brillant avant de se fondre dans la foule dense de l’après midi qui arpentait le forum.

Glaucus mit Brennus sur ses pieds puis se dirigea vers la maison d’Eugenia  à une telle allure que le garçon pouvait à peine se tenir à ses côtés.

Au moment où Marius les rejoignit, des heures plus tard, tous leurs paquetages étaient terminés et leurs chevaux sellés.

Avant l'aube du matin suivant, les trois hommes prenaient la route des Gaules, Marius sifflant un air heureux tandis qu’ils s’engageaient dans la campagne romaine après avoir franchi la porte Flaminia. 

 

Chapitre 58 – Gaule

 

Le tourbillonnement incessant des moustiques et des mouches  devenait presque insupportable maintenant qu'ils étaient dans la vallée protégée du Rhône et loin des brises marines vivifiantes.

Les chevaux enduraient une vraie torture et faisaient claquer leurs queues continuellement, en brusques petits mouvements secs et saccadés tout en secouant furieusement leurs têtes, essayant d'ôter ces hôtes indésirables de leurs tendres naseaux et de leurs yeux.

Les cavaliers n'étaient guère mieux lotis et ils en étaient réduits à se couvrir la tête de leurs toges.

Mais les minuscules insectes s'insinuaient dans le moindre interstice pour se délecter de la peau de leur cou et de l'arrière de leurs oreilles.

 

La nuit, ils se tortillaient sous leurs couvertures, essayant de ne pas aggraver les éprouvantes démangeaisons en se laissant aller à la forte et constante envie de se gratter. 

 

Ils avaient longé le rivage de la mer tout le temps de leur remontée vers le Nord afin d'éviter de devoir traverser les Alpes inhospitalières et avaient voyagé aussi vite qu'ils le pouvaient.

Ils étudièrent brièvement la possibilité de raccourcir leur voyage en effectuant le trajet Pise - Nice par bateau mais Glaucus ignorait comment réagirait son étalon durant une telle traversée et il décida de ne pas risquer la sécurité d'Ultor.

Le cheval et le maître avaient retrouvé leur ancienne complicité durant ces dernières semaines et Glaucus refusait d'entreprendre quoi que ce soit qui pourrait mettre en danger leur relation.

 

Brennus profitait de chaque moment du voyage et ne faisait aucune objection lorsque le campement pour la nuit se passait à la belle étoile plutôt que dans un abri plus conventionnel.

Pour lui, la magnificence du Forum à Rome était pâle comparée à la splendeur des sommets éloignés, toujours couronnés de neige malgré la chaleur qui régnait dans la vallée.

Il était le seul homme à ne pas porter d'arme mais cela lui était égal car il mettait sa vue et ses oreilles perçantes au service des voyageurs.

Ils mangeaient régulièrement et bien parce qu'il entendait une grouse dans un buisson ou qu'il voyait le cerf à travers les arbres.

La flèche mortelle de Glaucus s'occupait du reste.

 

Pour sa part, Marius remarquait à peine le chemin qu'il parcourait car il était complètement perdu dans ses pensées au sujet de la belle Maxima.

Le bleu de la mer lui rappelait la couleur de ses yeux, le chant des oiseaux l'éclat de son rire, le velouté des nuits étoilées, la somptuosité et la douceur de ses cheveux - et il le répétait tant et tant de fois que Glaucus finit par le prier d'arrêter et de se concentrer sur leur mission.

Mais Marius, visiblement, avait été séduit et Maxima avait semblé lui rendre son affection. Seul, le temps dirait si leur engouement mutuel se développerait en quelque chose de plus profond. 

 

Maxima pourraient trouver pire que Marius, pensa Glaucus.

 

Son ami était intelligent et accommodant et, généralement, sage. Sa famille était riche et hautement respectée dans la communauté patricienne de Rome. Soudain, Glaucus se redressa si violemment sur sa selle que Ultor, surpris, fit un écart et heurta le cheval de Brennus qui emboutit celui de Marius et tous les cavaliers s'arrêtèrent en pleine confusion.

 

"Que ... qu'est-ce qui ne va pas ?" Demanda Marius en tirant son épée et en pivotant sur sa selle à la recherche du danger.

"Tu ne peux épouser ma soeur!" S'exclama Glaucus.

Marius le regarda comme s'il était devenu fou.

"De quoi parles-tu ?"

"Tu ne peux épouser ma sœur!" Répéta Glaucus tout en chassant une mouche loin de son visage. 

 

"Je viens juste de rencontrer ta soeur. Qui parle mariage ?" Se moqua Marius. "Ressaisis-toi."

"Non... Marius ... tu ne comprends pas. Ma soeur est la fille d'une ancienne esclave. Tu ne peux légalement pas l'épouser."

"Elle est la fille de ton père et il était de la classe sénatoriale, comme moi."

"Julia a épousé Apollinarius avant la naissance de Maxima et ce dernier l'a reconnue comme étant son enfant. Apollinarius est aussi un affranchi. Elle n'est pas de ta classe, Marius."

 

Les traits du visage de Marius s'affaissèrent lentement quand il comprit l'implication de ce que venait de dire Glaucus.

S'il ne pouvait pas légalement épouser Maxima alors on ne le considérerait pas comme un prétendant approprié ... et il ne pourrait pas la revoir, du moins pas en suivant la manière convenable. Ce n'était pas bon. Pas bon du tout.

"Et en ce qui te concerne ?" Demanda-t-il. "As-tu été adopté par ta tante et ton oncle?" 

 

"Non ... ils n'ont pas voulu que je perde les droits et les privilèges qui sont miens par la naissance."

"Ainsi, tu es patricien mais pas ta sœur." Dit Marius, sombrement, en essayant de digérer cette information.

Glaucus inclina simplement la tête.

Les trois cavaliers poursuivirent leur chemin en silence, deux d'entre eux, les yeux fixés sur l'horizon, perdus dans leurs tristes pensées.

Brennus les regardait à tour de rôle, nerveusement, car il ne voulait pas de désaccord dans leur petit groupe.

 

Ils restèrent silencieux jusqu'à Tarascon et, même là, leurs mots furent superficiels car ils concentrèrent leurs esprits sur leurs tâches.

Il était temps de songer à s'informer pour pouvoir localiser Quintus et la taverne locale - parfait foyer de commérages - était une bonne place pour débuter l'enquête.

Ils n'y rencontrèrent que des regards vides et des haussements d'épaules.

La ville suivante, Valence, ne fut atteinte que vers la fin d'après-midi et ils se dirigèrent directement vers son unique taverne où ils trouvèrent enfin l'information qu'ils recherchaient. 

 

"Je le connais." Dit le propriétaire de la taverne, " mais pas très bien. Je l'vois seulement une fois ou deux par an, surtout autour des moissons. Vis haut sur la colline à l'Est avec sa fille célibataire."

L'homme semblait coopérer pour impressionner les nouveaux venus de Rome.

"Il vient en ville pour vendre ses produits? Qu'est-ce qu'il a à vendre ?" Demanda Glaucus.

"Pas grand chose," Renifla l'homme puis il sourit, révélant deux dents manquantes et de noirs chicots branlants qui menaçaient, à chaque parole, de disparaître à leur tour;

"Pas grand chose vu qu'y connaît rien. Sa fille, elle, fait tout'l travail toute façon."

"Il n'a pas d'amis ?" Demanda Glaucus.

"Non. Personne. Vis en haut dans les collines juste avec sa fille. Ne parles à personne et ne répondra pas aux questions. Réellement pas amical."

L'aubergiste parut sur le point de les envoyer promener pour continuer à essuyer les tables. 

 

"Pouvez-vous nous indiquer le chemin pour aller chez lui ?" Demanda Marius en posant, ostensiblement, une pièce de monnaie sur la table pour que l'homme continue à parler.

"C'est en haut de la route devant l'auberge. Vous trouverez une piste qui gravit la colline sur la droite. Pas facile à voir parce que c'est envahi par la végétation." Répondit le tavernier et il indiqua le mur  nord de l'établissement d'une main tout en s'emparant de la pièce de l'autre.

 

Brennus recula en fronçant le nez devant l'odeur qui se dégagea du bonhomme quand il leva le bras.

"Y en a pour une demi-journée de montée. Pourquoi il ne descend pas plus bas où la terre est meilleure, j'sais pas, mais il ne fait pas. Pourrait faire pas mal s'il cultivait le raisin comme tous les autres autour mais il ne veut que faire le blé. Vrai imbécile. Y en a qui pensent qu'il est fou."

"À quoi ressemble-t-il ?" Demanda Glaucus négligemment, mais les yeux de l'homme se rétrécirent et devinrent soupçonneux pour la première fois. 

 

"Pensais que vous le connaissiez. Quelle affaire vous traitez avec lui ?" Demanda-t-il. Son souffle aigre fut trop pour Brennus qui s'excusa et courut à l'extérieur pour respirer un bol d'air pur.

"Nous sommes des associés d'une société à Rome et il nous doit de l'argent du temps où il y vivait," Mentit Marius avec aplomb. "L'affaire vient de changer de mains et le nouveau propriétaire veut récupérer les dettes échues."

Une dette était quelque chose que le propriétaire de la taverne pouvait comprendre.

"J'vois. Ben, la dernière fois que je l'ai vu ses cheveux étaient clairsemés et gris, il est mince et ses vêtements sont propres mais pas neufs. A part ça rien de spécial."

 

"Où avez-vous dit que l'auberge était ?" Demanda Marius. "Il est trop tard pour s'aventurer dans les collines aujourd'hui." 

 

"Juste après la courbe et le vieux Creesus ne trompe personne. Dirige un établissement bon, propre. Les soldats l'aiment, donc, ça doit être bien."

"Soldats ?" Interrogea Glaucus prudemment.

"Sûr. Y a une légion stationnée au Nord à quelques jours de cheval d'ici à Lyon. Les soldats viennent, ici, tout le temps sur le chemin vers le sud, ou juste en congé."

Un froncement de sourcil intempestif vint contrarier l'expression bonhomme de Glaucus et Marius, à la hâte, du distraire le propriétaire en lui donnant une tape sur le dos et en lui montrant plus de pièces de monnaie. Ensuite, il guida son ami vers l'extérieur où ils rejoignirent Brennus qui s'était perché sur un muret en pierre.

"J'ignorais totalement que nous étions si proches d'une légion!" Gémit Glaucus. "Je pensais qu'elles étaient toutes proches de la Germanie." 

 

"Nous sommes, en effet, un peu trop proche d'une légion à mon goût ... particulièrement avec toi qui est l'image vivante de ton père." Fit remarquer Marius. "Comment penses-tu que les soldats réagiraient s'ils découvraient un jeune Général Maximus ? Il ne fait aucun doute que l'armée entière est en état d'alerte pour nous trouver."

"Combien de soldats dans cette légion se souviendraient suffisamment de mon père pour faire le rapprochement ?" Dit Glaucus avec scepticisme.

"Il en suffit d'un!" Observa Brennus.

"Il a raison, Glaucus. Nous devons être prudents."

"Qui dit qu'il y a des soldats à l'auberge présentement ? Tout ce que nous devons faire c'est nous diriger vers l'auberge puis prendre le chemin des collines où nous bivouaquerons. Il n'y aura pas de problèmes. Ne perdons pas de temps." 

 

Quelques instants plus tard le trio vit la petite auberge construite en un mélange bizarre de briques de boue et de bois avec un toit de branchages couvert de chaume.

Elle était située à une courte distance de la route et blottie parmi des arbres hauts qui la protégeaient des chaleurs de l'été et des vents d'hiver.

 

Malgré la chaleur du jour, ils devinaient qu'un feu brûlait dans l'âtre à l'arôme délicieux de boeuf  rôti qui chatouilla leurs narines. Une écurie se situait à côté, presque aussi grande que l'auberge elle-même.

Il n'y avait pas âme qui vive à l'extérieur mais des voix se faisaient entendre par les fenêtres sans volets et il y avait à l'évidence foule à l'intérieur.

Glaucus, Marius et Brennus se déplacèrent d'un pas paisible, peu soucieux d'attirer l'attention – ce qui fut le cas jusqu'à ce que Glaucus tire soudain sur la bride de Ultor.   

 

"Que fais-tu ?" Siffla Marius. "Continues à avancer; ce sont peut-être des soldats."

"Ce sont des soldats !" Chuchota Glaucus. "Regardes les chevaux à l'extérieur de l'écurie. Seuls des soldats - la cavalerie - possèdent des chevaux comme ça."

 

Au grand dam de Marius, Glaucus guida Ultor hors de la route et se dirigea vers l'auberge où il resta à califourchon tout en se penchant pour regarder par la fenêtre. Ses amis ne purent que le suivre tout en se demandant ce qui pouvait bien lui passer par le crâne.

Soudain, la porte s'ouvrit sous l'impulsion d'un soldat qui se dirigea vers les buissons où, après s'être débattu avec l'ouverture de son pantalon, il se soulagea en arrosant les feuilles d'un long jet de pipi jaune, accompagné d'un soupir satisfait.

Ce n'était pas un simple soldat, mais un officier, portant la laine couleur lie-de-vin qui identifiait son rang.

Il était sans sa cape et sa cuirasse, probablement en visite officieuse à l'auberge. Ayant fini, il se retourna et regarda dans la direction des trois hommes.

Il les salua d'une inclinaison de tête amicale avant de rejoindre les autres légionnaires. 

 

Marius s'empara de la bride de Ultor et essaya de faire bouger le cheval mais l'animal obstinément resta sur place, refusant d'obéir à un autre homme que celui qui le chevauchait.

"L'épée de ton père. Prie qu'il ne l'ait pas vue! Partons d'ici avant que d'autres ne sortent!" Souffla, frénétiquement, Marius à Glaucus.

 

Plongé dans ses pensées, Glaucus autorisa Ultor à suivre les deux autres chevaux et, un peu plus tard, ils empruntèrent un sentier poussiéreux qui grimpait en direction de l'Est.

Ils montèrent jusqu'à ce que le chemin devienne trop rocailleux et trop raide pour être affronté dans une obscurité quasi totale. Ils découvrirent une zone herbeuse relativement plate sous les pins pour établir le camp pour la nuit, près d'un ruisseau de montagne qui chantonnait.

Il faisait suffisamment chaud et les étoiles scintillaient dans le ciel et, donc, le trio s'enroula simplement dans des couvertures autour d'un feu mourant après un repas de viande séchée, de biscuits, de fromage et de vin. 

 

Presque immédiatement, Marius se mit à ronfler mais Glaucus n'arrivait pas à trouver sa place pour s'endormir.

Il avait beau bouger quand ce n'était pas un caillou pointu qui lui entaillait la hanche c'était son épaule qui était tordue. A force de se tortiller il finit, pourtant, par trouver une zone d'herbe douce.

Les sons qui l'apaisaient d'habitude et l'aidaient à s'endormir lui étaient insupportables ce soir-la. Le gargouillement du ruisseau lui donnait l'impression d'être à côté d'une chute d'eau et le chant des criquets lui faisait songer aux croassements des corneilles.

 

Il se roula en boule et enfoui sa tête entre ses mains.

Brennus était endormi maintenant aussi et ses soupirs accompagnaient les ronflements de Marius en une disharmonieuse symphonie de trompettes désaccordées.

 

Glaucus s'assit, incapable de dormir. Son esprit était trop agité, son corps trop tendu. Etait-ce du à la proximité de l'homme qu'il avait détesté depuis qu'il en avait entendu parler qui le dérangeait ce soir ?

Quintus était quelque part, là-bas, juste hors de sa portée, respirant le même air, voyant les mêmes étoiles. Peut-être buvait-il au ruisseau qui les berçait cette nuit. Peut-être s'était-il arrêté pour se reposer à cet endroit même où Glaucus était présentement assis.

L'homme qui avait trahi son père non une fois, mais deux fois, était à portée de sa main et il pouvait presque goûter la saveur amère de la vengeance à l'idée de la mort imminente du prétorien. 

 

Mais la fille ? Il n'avait pas compté sur un enfant ... il  ignorait que Quintus eut été marié. Qu'arriverait-il à la fille quand il aurait tué Quintus ?

Pourquoi devrait-il s'en préoccuper ?

Mais il ne pouvait faire autrement.

Il pensait à Maxima … et il était préoccupé.

Son intention première était juste d'affronter l'homme, d'exiger d'entendre ses explications sur ce qu'il avait fait, de commander qu'il révèle ce qui était arrivé à Maximus avant sa mort dans l'arène ... puis de lui passer l'épée à travers le corps. Maintenant, il pensait avoir besoin de plus de temps pour apprécier la situation. Il voulait d'abord observer Quintus et sa fille avant de décider que faire.

Il avait besoin d'évaluer leur relation. 

 

Et - il le reconnaissait - il voulait prolonger l'agonie de l'homme, lui faire comprendre que sa misérable vie était sur le point de prendre fin sur le versant perdu d'une montagne isolée en Gaule.

Il voulait qu'il sache que sa tombe serait la terre stérile de sa ferme improductive et que personne ne le pleurerait, pas même sa fille. Oui ... c'est ce que Glaucus voulait - retourner la fille contre le père directement devant les yeux de l'homme.

Il avait besoin de temps pour faire cela.

 

De temps.

 

Glaucus s'assit sur un rocher et arracha une herbe dont il sucelota l'extrémité tendre entre ses dents.

Il passa sa main dans ses cheveux, étonnés, de nouveau, de les trouver si courts.

Il repassa sa main vers l'avant et les courtes et douces frisettes s'étalèrent sur son front en une frange.

Son père les avait portées comme cela.

Glaucus les tapota pour les aplatir et les lissa en avant avec sa paume afin qu'elles restent en place, comme il convient pour un général romain qui avait d'autres choses en tête que son aspect extérieur.

L'image du dessin surgit instantanément dans son esprit.

 

Il se mit debout et tira la couverture sur ses épaules, laissant l'extrémité caresser ses genoux.

Son père avait porté une cape ... et une cuirasse en cuivre ornée d'une tête de loup gravée.

Il aurait payé cher pour avoir l'uniforme de son père ... le casque emplumé et les peaux de loups argentées.

Tout cela avait disparu

Tout cela était perdu. 

 

Mais son uniforme n'avait pas été si différent de ceux que les officiers romains portaient toujours actuellement - comme celui qu'ils avaient croisé aux abords de l'auberge. Sa tunique avait la couleur du vin produit sur les coteaux de la vallée, en contrebas.

Un plan commença à germer dans son esprit.

Comment Quintus réagirait-il devant l'image vivante du commandant qu'il avait trahi ... de l'homme qu'il pensait mort depuis si longtemps ?

Tout cela demanderait un peu de préparation et des nerfs d'acier. Mais des nerfs d'acier Glaucus en avait à revendre. 

 

Chapitre 59 - Quintus

 

Des tâches de soleil virevoltant, au gré du balancement des branches dans le vent, sur son visage réveillèrent Marius.

Il s’étira voluptueusement mais ne voulut pas ouvrir les yeux afin de conserver la vision de la femme à la douce peau blanche et au regard bleu plus bleu que les eaux de la mer.

Et il sourit.

Comme cela arrivait souvent, son esprit avait travaillé sur le problème de leur différence de classes pendant qu’il dormait et, aujourd’hui, il se réveillait avec une idée précise de ce qu’il devait entreprendre pour résoudre le problème.

La vision de Maxima lui rendit son sourire.

"Glaucus !" Appela-t-il. "J'ai résolu le problème. C'est simple. Tout que ce que tu dois faire est de l’adopter. Je sais que ce n'est pas très habituel mais je suis sûr que nous pourrions mettre au point quelque chose."

 

Il ouvrit les yeux et se retourna afin d’admirer le regard émerveillé de son compagnon séduit par sa brillante intelligence. Mais il ne lui fallut qu’un instant pour sauter sur ses pieds tellement grande fût sa commotion.

Là, debout devant lui, se tenait Glaucus revêtu d’une tunique couleur lie-de-vin et d’une cape, une cuirasse en cuivre à la main, l'épée ornée de son père à la hanche, ses bottines noires aux pieds.

 

"Que ... que ..." Fut tout ce qu’il put dire.

"Tu ressembles à un soldat." Dit Brennus, énonçant une évidence, tout en baillant. Il s’était assis et se frottait les yeux encore tout embués de sommeil. 

 

"Où as-tu trouvé cela?" Questionna Marius, connaissant pertinemment la réponse.

Glaucus arbora un immense sourire satisfait.

"Ce fut facile. Les soldats ont fait l'erreur d’abandonner leur équipement près de leurs chevaux. J'ai simplement attendu que le lad soit endormi pour m’en emparer."

"Es-tu devenu fou!" Cria Marius qui sursauta devant la puissance de l’écho renvoyant ses paroles.

"Que les dieux nous prennent en pitié." Siffla-t-il. "Voler un soldat ... Se faire passer pour un soldat ... Voilà quelque chose qui devrait nous valoir une place à la prison Tullienne."

"Je ne serai pas attrapé. Je veux juste les emprunter pour peu de temps puis je les rendrai." 

 

"Pauvre garçon d’écurie, il va avoir de gros ennuis." Fit remarquer Brennus, se mettant à la place du malheureux enfant.

"Oui ... bon, je ferai quelque chose pour lui quand je rendrai les effets. J'ai juste l'intention d'effrayer à mort Quintus et, à en juger par votre regard, cela sera efficace."

"Tu es fou. Ca ne vaut pas le coup." Hurla Marius.

"Tout ce que j'ai fait jusqu'à présent était fou. Pourquoi vouloir changer ?"

 

Glaucus commença à faire son paquetage, ne désirant pas écouter d'autres d’objections. Il s’arrêta et se redressa.

"Ecoutez... J'ai pensé à quelque chose. Je dois le faire mais je ne veux pas que vous soyez impliqués davantage. Particulièrement toi, Brennus. Marius, j’apprécierais si tu ramenais Brennus en ville et que vous m’y attendiez."

Obstiné, Marius refusa d’accepter, se croisa les bras et se carra sur ses jambes pour bien marquer son refus

 

Ils se dévisagèrent longuement, aucun des deux ne voulant lâcher prise. Finalement, Glaucus dit doucement.

"Tu peux oublier l'idée de l'adoption. Cela signifierait que Julia renonce à sa parenté avec Maxima …"

Les épaules de Marius s’affaissèrent. "Je n'y avais pas pensé. Je suppose ..."

" …et elle ne le fera pas et je ne lui demanderai jamais."

"Il doit y avoir une solution …" Commença Marius, en s’avançant d’un pas vers Glaucus et en le suppliant de la voix et du geste.

La confiance de son ami, toujours si sûr de lui, temporairement ébranlée, Glaucus en profita pour insister.

"Cela poserait-il un problème si nous en discutions à un autre moment ? Ramènes Brennus en ville et attendez-moi à la taverne."

Glaucus jeta son paquet sur le dos de Ultor et dirigea ce dernier vers la sente escaladant la colline, tout à fait conscient des deux paires d'yeux fâchés fixant son dos. 

 

Quintus, comme tous les jours, fut réveillé par les bruits que fit sa fille en sortant le pain du four et par la délicieuse odeur que celui-ci répandait alors.

Il avait rêvé - comme il le faisait toujours - d'un autre temps ... d’un autre endroit. Et le fait d’ouvrir les yeux et de réaliser où il était et le temps qui s’était écoulé lui causaient toujours un choc et le déprimaient.

 

Il se frotta les yeux, des yeux fatigués, des yeux cernés de rides profondes.

Il évitait de voir son reflet, maintenant, et refusait, même, qu’il y ait un miroir à la maison depuis qu’il avait aperçu un jour son reflet à la surface d’un petit étang lorsqu'il s'y était penché pour observer des poissons. Il en avait été épouvanté et le choc qu’il avait ressenti à la vue de ce qu’il était devenu l'avait pétrifié.

 

Ses cheveux propres et coupés court comme ceux d’un soldat étaient clairsemés et complètement gris, son visage rasé de près, défais et les cicatrices verticales entre ses sourcils s’étendaient haut sur son front jusqu’à se perdre dans la ligne des cheveux, croisant les profondes rides médianes du front. Les profonds plis nasogéniens lui donnaient une apparence perpétuellement courroucée.  

 

Et il était mince, maigre même, et quelque peu courbé après toutes ces années passées à travailler l'argile rocailleux des champs.

Ce fut un choc effroyable pour un homme qui s'imaginait toujours avoir la prestance d'un commandant des soldats de l'empereur.

Son reflet, ce jour-là, avait brisé ce mythe. Ses jours d’officier dans l'armée étaient loin derrière ... tout aussi loin les jours de discipline et de marche, d'intrigue et de guerre, de gloire et de fortune. Personne ne devinerait, maintenant, jusqu’où il s’était élevé et combien haute avait été sa chute et c’était très bien ainsi, il ne voulait pas en parler.

 

Il avait maintenu la routine quotidienne du bain et du rasage même s'il n'y avait plus personne pour le regarder maintenant à part sa fille et encore elle le faisait si rarement. Mais, un soldat ne pouvait se laisser aller. Un soldat de Felix III de Marc Aurèle ne pouvait se laisser aller.

 

Quintus roula hors du lit et grimaça à la douleur familière qui irradia de son épine dorsale raidie. Le mal aigu commençait chaque nuit bien avant qu'il ne se soit réveillé et déclenchait probablement ses rêves persistants.

Il savait que la douleur baisserait dès qu’il se déplacerait mais d’année en année, il lui fallait plus de temps pour s’atténuer et chaque matin son martyre augmentait.

Comme il s’efforçait de redresser, à la manière militaire, son dos douloureux, il se demanda combien de temps il lui restait avant d’être complètement handicapé.

 

Clara, l'entendant remuer, déposa un bol de gruau d'avoine chaud sur la table pour lui. Elle avait déjà mangé le sien, seul aliment qu'elle avalerait jusqu’au soir, moment où leurs travaux seraient terminés.

Du moins, quand les travaux de son père étaient finis car Clara, elle, travaillait de son lever à son coucher.

Quand elle s’effondrait sur son lit, elle était trop épuisée pour même rêver à ce qu’avait été sa vie, à Rome, du temps de l’empereur Pertinax quand elle était enfant, de ce qu'avait été sa vie avant le déshonneur de son père.

 

Elle se rappelait, à peine, ces jours maintenant et se demandait parfois si les images indistinctes, de grands bâtiments et de gens élégamment vêtus, qui traversaient son esprit étaient des souvenirs ou de pures créations de son imagination dues à la lassitude de la vie qu’elle devait menait dans ces contrées perdues.

 

Le manque de miroir dans la maison ne la gênait pas car elle, aussi, préférait se rappeler de son aspect quand elle était arrivée en Gaule, une belle enfant à la peau laiteuse, aux cheveux auburn étincelants, aux yeux noisette et aux lèvres toujours arquées par un sourire joyeux même si, alors, elle se tenait effrayée aux côtés d’un étranger qu’elle appelait ‘père’.

Sa peau crémeuse avait bruni sous le soleil maintenant et ses boucles brillantes étaient impitoyablement tirées vers l’arrière et maintenues dans un lacet en cuir, par obligation et non par plaisir.

 

La porte se referma brutalement derrière elle quand Quintus entra dans la pièce principale de la petite maison qui en comportait seulement deux pour s'installer à table.

Elle avait pris l’habitude de ne pas manger avec lui car ils n’avaient strictement rien à se dire

 

Il avait terminé son petit déjeuner et il n’y avait plus rien à manger; Or, il avait toujours faim mais il s’était habitué car les aliments devaient être rationnés même au début de l’été autrement ils ne survivraient pas à l’hiver.

Il se leva et déposa son plat dans le seau d'eau avant de se diriger vers la petite chambre qui abritait son lit ainsi qu’une table et une chaise en bois grossier.  

 

Il s’empara de son rasoir, comme il le faisait toujours, puis fixa la glace déformée de la minuscule fenêtre dont Il essuya le précieux verre (si rare dans ces régions et seul luxe dans sa vie) avec un chiffon, comme il le faisait toujours, avant de faire courir le rasoir à travers les maigres poils de son menton tout en regardant les arbres qui bordaient le sentier, comme il le faisait toujours.

 

C'était le seul moment de la journée où il se permettait le luxe d'apprécier simplement la beauté de son environnement plutôt que de considérer la terre comme un quelconque animal rétif devant être apprivoisé et soumis à sa volonté.

Ses yeux fixèrent le plus grand pin celui qui se trouvait au sommet de la piste... et sa main s’arrêta net.

Il se pencha en avant et scruta le paysage puis il rééssuya la vitre.

Quelque chose était différent aujourd'hui.

L'ombre à la base de l'arbre était plus épaisse que d'habitude.

 

Considérablement plus épaisse!

 

Et elle semblait avoir des pieds!

 

Soigneusement, Quintus abaissa son rasoir et s’essuya le visage.

Il se saisit de l'épée qui se trouvait à côté de la porte principale qu’il entrebâilla lentement pour inspecter prudemment les alentours.

C'était un homme à cheval.     

 

Il pouvait le voir clairement maintenant. Mais la plupart des gens du pays ne venaient pas à cheval par ici !

C'était un cheval grand, puissant - le cheval d'un soldat.

Un long frisson lui caressa l’épine dorsale et il trembla.

Que pouvait lui vouloir un soldat ? Décidant qu’il valait mieux se présenter désarmer devant le soldat, il replaça l’épée près de la porte avant de s’avancer dans la lumière matinale.

 

"Etes-vous Quintus Clarus ?" Demanda une voix profonde surgie de l’ombre.

Quintus raffermit son dos, rejeta ses épaules en arrière et redressa le menton.

"Oui, je suis Quintus Clarus. Que me voulez-vous, soldat ?"

"Quintus Clarus celui qui était le commandant en second sous le Général Maximus Decimus Meridius durant le règne de Marc Aurèle ?"  

 

Quintus sentit un malaise l’envahir.

Comment ce soldat, qui semblait si jeune, pouvait-il connaître cela ?

Ce soldat dont la voix ressemblait ... à celle de Maximus.

Son coeur se mit à battre la chamade et sa respiration s’accéléra.

 

Maximus ?

 

Il  ressemblait tellement à Maximus à cette distance.

Il mit une main en visière pour essayer de distinguer davantage les traits du visiteur.

Clara, tournant le coin de la maison, se figea sur place, une main sur la bouche, alarmée.

 

"Je suis cet homme," Répondit Quintus avec prudence. "Accepteriez-vous de décliner votre identité et les raisons de votre présence, Monsieur ?"

 

Glaucus fit avancer Ultor d’une pression des genoux et apparut dans la lumière du jour.

Il autorisa l'énorme étalon noir, à l'allure altière, à caracoler, les muscles frémissants et la queue agitée.

"Je suis votre pire cauchemar, Monsieur"

 

Clara sursauta. 

 

"Maximus ?" Fit Quintus d’une voix étranglée avant de s’éclaircir la gorge.

"Je ... je savais que tu viendrais sans doute pour moi. Le ...les rêves. Je le savais."

Quintus tomba à genoux dans la poussière, les mains levées comme pour parer un coup, son corps tout entier pris de tremblements.

 

Le cheval se rapprocha.

 

"Tu me crains, Quintus ? Et pourquoi donc ?"

"Le ... les rêves. Je rêve de toi chaque nuit. Quand ... quand nous étions jeunes … ensemble … à l'armée. Ce sont les rêves d'un autre temps, d'un temps meilleur mais je savais qu'ils étaient un présage de malheur. Je le savais." Gémit Quintus d'une voix geignarde emplie d'une terreur sans borne.

Il se couvrit le visage de ses mains tremblantes.

 

Clara tomba à genoux à côté de son père et lui passa un bras protecteur autour de ses épaules puis leva son visage vers le soldat sur le cheval.

"Qui est vous, Monsieur ? Que voulez-vous à mon père!"

Sa voix était calme et ferme. 

 

Glaucus considéra la femme qui s'était si vaillamment jetée entre lui et son père.

Elle était petite, ses bras encerclant à peine son père malgré la minceur de ce dernier, et était vêtue de la robe brune et sans forme des femmes de fermier.

Celle-ci n’était pas de première jeunesse car le tissu en était usé et rapiécé en de nombreux endroits.

Sa peau était salie comme si elle était en plein dans ses travaux ménagers au moment où il était si abruptement entré dans leurs vies.

 

La peau de ses mains et de son visage était bronzée - presque aussi sombre que la sienne - et des taches de rousseur ornaient son petit nez retroussé.

"Mignonne", pensa Glaucus, "mais à faire peur " ... mais il rejeta rapidement cette émotion malvenue. Il tira lentement son épée et tendit le bras, la tenant verticalement devant son visage.

Il utilisa sa voix la plus profonde.

"Je suis Maximus Decimus Glaucus, le fils de Maximus Decimus Meridius ... et je suis venu ici venger sa mort."

 

Quintus saisit le bord de la jupe sale de sa fille qui était en train de se répandre en invectives vis-à-vis de l'intrus.

"Quittez notre propriété! Allez-vous-en! Laissez-nous seuls! Vous n'avez rien à faire ici!"

Glaucus fit avancer Ultor jusqu’à ce que l’homme recroquevillé soit presque entre les pattes avant de l'animal mais Clara, bravement, continuait ses attaques.

"Qui êtes-vous," criait-elle à Glaucus, "pour oser dire de telles choses à mon père. Partez d’ici immédiatement!"

"C'est entre votre père et moi. Restez en dehors de cela !" Gronda Glaucus.

"Mais qui êtes-vous ? Nous ne vous avons jamais vu auparavant. Comment pouvez-vous dire de telles choses à mon père ?"

 

Glaucus pressa Ultor en un lent cheminement autour du couple, forçant Clara à se tordre le cou pour le garder dans son champ de vision.

"Ainsi, elle ne sait rien, Quintus ? Tu ne lui as rien dit ?" Railla-t-il. "Tu ne lui as pas dit comment tu avais trahi l'homme qui était ton chef et ton ami non pas une mais deux fois … que tu l'as tué ?" 

 

"Elle ne sait rien," Murmura Quintus d’une voix assourdie et tremblante. "Ce que j'ai fait n'a aucun rapport avec elle. Laissez-la en dehors de ceci."

"Alors tu l’admets!" Claironna Glaucus avant de s’adresser à Clara. "Il ne vous a pas dit qu'il avait trahi son général … l'homme qui avait été désigné empereur de Rome ... pour assouvir son instinct de puissance ? Qu'il …"

"Je suivais simplement les ordres. J’exécutais les souhaits de mon empereur …"

"Tu as exécuté les souhaits de l'homme qui venait d'assassiner son père! L'empereur!"

"Non ... ce n’est pas ça. J'ai cru que l'empereur était mort de mort naturelle. Je l'ai vraiment cru."

 

Glaucus était las de la comédie de l'intimidation.

Seules lui importaient les réponses maintenant.

Ses yeux fixés sur Quintus, il descendit de cheval et donna une tape sur la croupe de Ultor pour lui indiquer de se réfugier sous les arbres.

 

Il dirigea la pointe du glaive de son père vers le visage convulsé de Quintus.

"Le reconnais-tu ? " 

 

"Oui," Haleta ce dernier, toujours à terre alors que sa fille s'était lentement relevée.

"Comment l'as-tu eue ?"

"C’est moi qui pose les questions pas toi et j’en ai beaucoup. Commençons par le commencement. Qu’est-ce qui s’est passé la nuit lors de l’assassinat de Marc Aurèle en Germanie ? Je veux des détails.

 

Soudain, Clara lui sauta dessus en le saisissant par les épaules pour tenter d’éloigner l'épée du visage de son père.

Instinctivement, Glaucus leva le bras pour se défendre. Avec un bruit sec, son coude entra en contact avec la mâchoire de Clara et le choc envoya valser cette dernière dans la saleté.

Il se tourna, étonné et voulut présenter des excuses mais Clara était déjà sur ses pieds et lui sautait au visage où ses ongles s’incrustèrent avant qu'il ne puisse la repousser encore, y laissant des sillons sanglants. Elle se retrouva, à nouveau, assise dans la poussière et, cette fois, Glaucus avait bien l'intention de l’y maintenir.

"Restez où vous êtes ! " Gronda-t-il tout en essuyant le sang qui coulait le long de sa joue du revers de sa main. Il tourna l'épée dans sa direction se demandant qui était le plus dangereux des deux et ordonna.

"Allez vous mettre à côté de votre père que je vous aie tous les deux sous les yeux. " 

 

"Ne faites pas ça ! " Plaida Clara tout en rampant pour rejoindre son père qui pleurait maintenant doucement.

"Je dois à mon père de trouver des réponses."

"Ce n'est pas pour votre père. Si, comme vous revendiquez, il est mort depuis des années. C’est pour vous!"  Accusa Clara.

"Votre père n'était pas un homme vindicatif." Ajouta Quintus.

"Bien sûr qu’il l’était !" Gronda Glaucus en menaçant, à nouveau, Quintus.

"Il a tué Commode pour venger la mort de sa femme et de son fils ... ma mère et mon frère."

"Non, ce n'était pas la raison." Clama Quintus qui avait regagné beaucoup de sa maîtrise de soi.

"Fermes-la, bâtard!"

"J'étais là," insista Quintus. "Je sais pourquoi." 

 

Dans sa fureur, Glaucus se saisit des cheveux de l'homme et lui tira la tête en arrière, appuyant l'épée contre sa jugulaire palpitante.

"Que sais-tu ? Dis-le-moi!"

"Il ne peut parler avec une épée contre sa gorge," dit Clara. "Laissez-le se mettre debout."

Très lentement, Glaucus baissa l'épée dont la pointe alla reposer sur le sol, mais son poing ne lâcha pas les cheveux de Quintus.

 

"Maintenant parles." Ordonna-t-il.

"Laissez-le se mettre debout!" Insista Clara en se remettant sur ses pieds. "Si vous voulez entendre ce qu'il a à dire, laissez-le se mettre debout."

D’une secousse brutale, Glaucus retira sa main et envoya Quintus dans la poussière.

Clara se précipita vers son père et l'aida à se mettre debout.

Tremblant de nouveau, le fermier fit face à Glaucus.

"Venez vous asseoir à notre table comme le feraient des hommes civilisés. Nous discuterons devant un pichet de vin."

"Je refuse d’accepter l’hospitalité d’un traître !" Siffla Glaucus. 

"Laissez-le au moins s’asseoir. Vous ne pouvez faire tout ce que vous voulez." Plaida Clara.

Suite au hochement de tête approbateur de Glaucus, elle aida son père à se rendre dans leur petite maison.

 

Un âne maigrichon mâchouillant un brin d’herbe non loin de la porte leva un œil morne sur eux quand ils s'approchèrent tandis que les quelques poulets qui picoraient se dispersèrent en caquetant.

Devant l'entrée, Glaucus leur ordonna de s’arrêter et posa son épée sur  le cou de Quintus de nouveau puis il saisit l'homme par sa tunique et le tira brusquement en arrière.

Prudemment, Glaucus scruta l'intérieur pour se faire une idée des lieux. La place semblait déserte. En entrant, le pied de Glaucus heurta quelque chose de métallique, une épée, qu’il envoya valdinguer de l’autre côté de la pièce où elle rebondit sur le mur avant de retomber sur le sol dans un grand cliquetis métallique

Le balai à côté de la porte suivit rapidement le même chemin.

D’un bref signe de tête, il indiqua à Clara et à Quintus de pénétrer dans la pièce et l'homme s'effondra sur une chaise à côté de la table en bois.

 

C'était un taudis.

La pièce principale n'était pas plus grande que la chambre à coucher de son appartement à l'insula à Rome.

Un lit se trouvait dans un coin, soigneusement couvert d’une couverture colorée faite de pièces de tissu assemblées.

C'était une des rares taches de couleur dans la pièce.

Le sol en terre battue était dur comme la pierre et orné de, seulement, deux carpettes tissées à la main, une près de la table et une à côté du lit de Clara.

 

Les braises d'un feu mourant grésillaient dans un petit foyer qui occupait  une partie du mur du fond; l'autre partie étant couverte de crédences où pendaient des pots noircis et d'étagères en bois brut jusqu'au toit couvert de chaume.

Les seuls meubles étaient la table en bois mal équarris et deux chaises. A l’évidence, ils ne devaient guère recevoir de visiteurs.

 

En dehors de la pièce principale, il y avait une autre pièce beaucoup plus petite, juste assez grande pour contenir un lit, une petite table et une chaise.

La chambre de Quintus, supputa Glaucus. Au moins il laissait dormir sa fille dans la pièce la plus chaude. Ses yeux observaient chaque recoin de la pièce y cherchant des armes potentielles. En dehors des pots et du tisonnier, il ne vit rien qui aurait pu faire l’affaire.

Glaucus tourna le dos à la chambre, croisa les bras et fit face à Quintus.

"Parles ! " Ordonna-t-il. 

 

Chapitre 60 – Le récit de Quintus

 

"D'abord, dites-moi qui vous êtes." Dit Quintus en fixant le soldat qui se tenait debout devant lui carré sur ses jambes et les bras repliés.

 

Réprobateur.

Accusateur.

Menaçant.

 

"Je vous l’ai déjà dit." Grogna Glaucus.

"Ce n'est pas possible." Protesta Quintus. "Maximus avait seulement un enfant - un fils, Marcus - et il est ... mort," sa voix s'affaiblit soudain. Il n’était plus sûr de rien maintenant.

"Bien sûr, il est mort. Je suis son deuxième fils, le second qu’il eut avec Olivia. Les prétoriens ne m’ont pas trouvé ce jour maudit c’est la raison pour laquelle j’ai survécu au massacre."

"Mais, Maximus parlait fréquemment de sa famille. Il n'a jamais mentionné de deuxième fils. Je savais qu'il avait eu une fille qui était morte en bas âge, mais pas un second fils."

Glaucus n'avait aucune envie d'expliquer quoi que ce soit à cet homme et, avec un geste d’impatience, il changea de place pour se trouver à côté du foyer faisant face ainsi à la lumière traversant les lamelles du volet de la fenêtre.

"Mon visage parle pour moi." 

 

Quintus secoua lentement la tête, un froncement de sourcils embarrassé approfondissant les sillons de son front.

"Vous êtes l'image de Maximus. Mais …"

Glaucus arrêta la question avant qu'elle ne puisse être formulée.

"Cette nuit en Germanie. Je veux des détails."

 

Soudain inconfortable, Quintus s’agita sur sa chaise qui grinça malgré son faible poids.

 

Clara se leva et tournant le dos aux deux hommes, alla à la fenêtre dont elle ouvrit les volets.

Elle serrait ses bras minces contre son estomac comme si elle essayait de s'isoler de cette intrusion soudaine et stupéfiante dans sa vie toute simple.

"Asseyez-vous !" Lui cracha Glaucus. "Vous vous déplacerez seulement quand je vous le dirai."

Clara se retourna et lui jeta un regard étincelant avant de se hâter vers le buffet à côté de la table.

"Je dois lui donner du vin. Mon père souffre de maux de dos et le vin l’aide à les supporter."  

 

Glaucus avait déjà compris que cette femme si sûre d’elle ne se laisserait pas intimider par lui ni d’ailleurs par qui que ce soit.

Il se positionna de manière à la regarder quand elle verserait le liquide, s’assurant ainsi qu'elle n’en profiterait pas pour cacher dans une de ses poches un ustensile de cuisine qui, entre ses mains, pourrait se transformer en arme.

Il se demanda quel âge elle avait. Plus vieille que lui, à coup sûr.

Elle avait de légères ridules aux coins des yeux et une figure mince dont les contours commençaient à perdre leur fermeté.

Probablement n’était-elle pas loin des trente ans ?

 

Clara plaça le gobelet de vin devant son père puis se laissa glisser sur son siège de nouveau.

Elle rejeta ses cheveux par delà son épaule et regarda son père attentivement, curieuse d’entendre son histoire.

Glaucus posa une main sur le manteau du foyer et reporta son attention sur Quintus qui se contentait de fixer le contenu de son gobelet sans y toucher.

"La nuit où l'empereur est mort." Insista Glaucus. "Dites-moi ce qui est arrivé avant que mon père soit appelé dans la chambre à coucher de Marc Aurèle." 

 

Quintus fixait le mur dont les briques en boue, faites à la main, avaient des formes irrégulières, mais sans vraiment le voir car son esprit était penché sur le passé.

"J'ai été réveillé par un prétorien qui m’ordonna de m'habiller puis je fus escorté jusqu’aux quartiers de Marc Aurèle où Commode et Lucilla pleuraient déjà leur père. L'empereur - l'ancien empereur - était allongé paisiblement sur son lit.

Il n'y avait aucun signe de lutte ou de violence. Commode m'a dit qu'il était mort dans son sommeil et je l'ai cru.

Marc Aurèle était très malade, après tout. Ce n'était pas dur à croire.

Commode m'a dit qu'il m'avait choisi pour être son nouveau commandant des prétoriens et que j’entrais en fonction immédiatement. Il m'a dit que l'empire risquait de connaître le chaos à l’annonce de la mort de l’empereur bien aimé et que, voulant profiter de la jeunesse de Commode, des hommes pourraient essayer de prendre le trône, jetant l'empire dans la guerre civile. Commode avait besoin d’établir rapidement son autorité et d’éliminer tous ceux qui auraient fait mine de le défier."

 

Quintus but une longue gorgée de vin ... une gorgée qui s’éternisa.  

 

Glaucus allait le rappeler à l’ordre quand il se remit à parler.

"Maximus fut le premier homme que l'on m'a dit d'appeler. Il aimait Marc Aurèle et fut très affligé de le trouver mort. Commode offrit sa main à Maximus et lui dit qu'il espérait sa fidélité. J’étais persuadé que Commode voulait que Maximus continue sa tâche en tant que commandant des légions du Nord mais Maximus a refusé d'accepter sa main et s’est détourné, m'invitant à le suivre. Il était fâché, cela se voyait. Mon coeur chancela. Je savais qu'il venait de sceller son propre destin."

Quintus prit une autre longue gorgée de vin puis tendit son gobelet à Clara pour qu’elle le remplisse à nouveau ce qu’elle fit rapidement. Ensuite, elle se rassit et posa les coudes sur la table le menton appuyé dans ses paumes.

 

Quintus continua.

"Je rassemblai un certain nombre de prétoriens et me rendis avec eux dans la chambre de Maximus. Il avait déjà revêtu son armure. Je l'ai entendu ordonner à Cicero, son domestique, d’appeler les sénateurs. J'ai supposé alors que Commode avait vu juste au sujet de Maximus et que celui-ci avait l’intention de fomenter une guerre civile. Ils se détestaient depuis qu’ils étaient enfants. J'ai pensé que Maximus était peu raisonnable. Il essaya de me dire que Marc Aurèle avait été assassiné et je l'ai averti de l’imprudence d’affirmer de telles choses."

 

Quintus se tourna pour faire face à Glaucus qui debout contemplait les braises rougeoyantes du feu du matin.

"Maximus avait la fidélité de l'armée entière... la fidélité de chaque homme. S'il l’avait voulu, il aurait pu causer de grands ennuis à Commode et à l'empire. Une guerre civile. Nous ne pouvions pas l’accepter."

Quintus se tourna vers Clara, cherchant dans les yeux de celle-ci un signe de compréhension. Elle lui rendit un regard impassible.   

 

"Donc tu as donné l'ordre de son exécution. Toi ... son ami, son collègue !" Accusa Glaucus.

"Oui" Répondit tranquillement Quintus. "C'était ce qu’il fallait faire. Mon empereur m’en avait donné l'ordre. C'était mon devoir de l'effectuer."

"Ton devoir !" Se moqua Glaucus. "C'était une parodie de justice."

"Je ne le savais pas alors! Vous êtes un soldat. Vous savez ce que cela signifie d’obéir... d’accomplir son devoir vis-à-vis de l’empereur."

 

Glaucus se sentit mal à l’aise, la cuirasse pesa, soudain, très lourd sur ses épaules et il avait brusquement très chaud. Il s’éloigna du foyer et se rapprocha de la table, lentement, prenant un ton menaçant.

"Si mon père savait que Marc Aurèle avait été assassiné, pourquoi pas toi ?"

"Je ... je ne voyais aucune véracité dans la revendication de Maximus. Cela semblait absurde. Commode n'avait aucune raison de tuer son père. Il aurait hérité du trône dans quelques mois de toute façon quand son père serait mort." 

 

Les yeux grands ouverts de Clara allaient d'un homme à l'autre, un petit froncement de sourcils froissant son front pendant qu’elle suivait cette étonnante conversation.

 

"Et quand as-tu finalement compris que mon père avait raison ?" Demanda Glaucus.

"Beaucoup plus tard, beaucoup, beaucoup plus tard."

"Après sa mort."

La tête de Quintus tomba en avant.

"Juste avant."

Glaucus hocha la tête, satisfait.

"Et sais-tu maintenant combien il avait raison, Quintus ? Sais-tu que tu as ordonné l’exécution du vrai empereur légitime de Rome ? Sais-tu que le jour de sa mort, Marc Aurèle avait nommé mon père son héritier et que les contrats avaient été signés ?"

Glaucus abattit ses deux poings sur la table faisant sauter le gobelet de vin. Le liquide qui en jaillit se répandit sur la table mais personne ne songea à l’éponger.

 

"Le sais-tu, Quintus ?" Beugla Glaucus. "Et comme si ce n'était pas assez, tu as aussi donné l'ordre de tuer sa famille! Sa femme et son fils ... en Espagne ... des innocents qui n’avaient rien à voir avec tout cela!"

Glaucus nota à peine le regard horrifié de Clara pendant qu’il saisissait les bords de la table, qu’il la soulevait et la faisait basculer, envoyant Quintus au plancher, sa chaise brisée sous lui et la table retournée sur son corps.

Il resta couché en tas pendant que Glaucus continuait son accusation.

"Ma mère et mon frère! Mon père! Ma famille! Tous morts à cause de toi!"

 

Clara avait brutalement reculé quand Glaucus s’était emparé de la table jusqu'à ce que les creux de ses genoux heurtent le montant de son lit. Elle s’y assit, frappée de stupeur, incertaine de ce que le soldat furieux ferait ensuite. Incertaine du rôle ambigu joué par son père dans l’histoire romaine. Incertaine de tout.   

 

Glaucus poussa la table sur le côté puis retourna de son pied botté Quintus sur le dos, son épée menaçant, de nouveau, la gorge de l'homme.

 

"Et ce ne fut pas la dernière fois que tu as trahi Maximus, n'est-ce pas ? Même après avoir commencé à soupçonner que tu t’étais trompé, tu as continué à jouer le rôle, n'est-ce pas ? Commandant des Prétoriens pour Commode le corrompu. Ton ambition a obscurci ton jugement à maintes reprises."

Quintus ferma les yeux et resta muet, sa pomme d’Adam montant et descendant  tandis qu’il avalait douloureusement sa salive.

"Ses dernières heures, Quintus. Parles-moi de sa tentative d'évasion, de sa capture et du combat final dans l'arène."

Glaucus appuya l'épée jusqu'à ce qu'une goutte de sang perle sur la gorge de l’homme prostré.

Quintus avala de nouveau, toussa, puis commença à parler. 

 

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