Rome
Septime Sévère arpentait les corridors de la
massive addition de son vaste palais sans prêter la moindre attention à la
splendide vue qui s'offrait de la terrasse sur le Circus Maximus ni au plateau
de gâteaux, de fromages et de fruits qui venait d'être déposé sur la table par
un serviteur qui se hâta, ensuite, de regagner les ombres.
Il boitait fortement, la douleur de ses pieds, de ses hanches et de ses genoux
augmentée par sa colère en dépit des soins prodigués par son masseur personnel,
Proculus.
"Comment as-tu pu le laisser s'échapper
ainsi? Comment as-tu pu?" Rugit-il à l'homme qui était affalé sur une
chaise en cuir. "Il peut se trouver n'importe où dans l'empire maintenant
en de se moquer des idiots que nous sommes!"
Plautianus se contenta de hausser les
épaules avant de se saisir d'un morceau de fromage, de le jauger comme s'il
s'agissait d'un criminel avéré attendant son jugement, de le jeter dans sa
bouche et de le mâchonner, lentement, avant de regarder d'un air menaçant le
plateau pour essayer de trouver la prochaine victime.
Comme il tendait la main vers celle-ci, le plateau lui fila sous les doigts
pour aller s'écraser sur le marbre du sol, éclatant en mille morceaux qui
s'éparpillèrent aux quatre coins de la pièce.
Le commandant des prétoriens leva des yeux
légèrement dédaigneux sur la face empourprée de son cousin.
Par-dessus l'épaule de Septime, il aperçut la dernière sculpture en marbre de
l'empereur et ricana intérieurement.
Les cheveux blancs et clairsemés de l'homme avaient été enroulés en de
délicates frisettes de marbre et la longue et luxuriante barbe de pierre
convenaient à un homme qui se proclamait non seulement l'héritier de Marc
Aurèle mais aussi son fils,
Le buste ne leurrait pas ceux qui connaissaient
Septime, mais bien les millions de romains partout dans l'empire qui ne
côtoieraient jamais, personnellement, leur empereur autrement que par ses
bustes en marbre ornant chaque édifice public de l'Afrique à la Germanie.
Plautianus reporta son attention vers son
ami d'enfant.
"Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire pour l'instant, Septime.
Les soldats incompétents qui ont perdu le petit de Maximus pourrissent dans la
prison Tullienne et une alerte est partie vers chaque soldat et gouverneur de
l'empire pour les lancer à la recherche de l'homme. Nous le trouverons tôt ou
tard."
L'empereur, en rage, virevolta.
"Le plus tôt serait le mieux. Je sais juste qu'il va me causer des ennuis.
S'il trouve ce contrat..."
Les mots étaient trop douloureux pour même être prononcés.
"La prophétie. La prophétie le sait. Les étoiles le savent. Les dieux
savent jusqu'à quoi ce bâtard est prêt à aller."
Plautianus se saisit d'un raisin, mordit à
moitié dedans et en aspira le contenu doux et juteux avant de mâchonner la peau
aigre.
"Nous le trouverons."
"Quand tu l'auras trouvé, cette fois, il doit être arrêté, vraiment tu
m'entends ?"
Le prétorien releva les sourcils.
"Je pensais que tu voulais d'abord le contrat," Fit-il remarquer
négligemment. "Si tu le voulais mort, j'aurais pu le faire mettre à mort,
il y a longtemps, en Germanie. C'était ta volonté de le laisser vivre, si je me
rappelle."
"J'ai besoin de ce contrat et tes
hommes ont échoué à le trouver!"
L'insatisfaction croissante de Sévère vis à vis de son protecteur et conseiller
s'étendait bien au-delà de son échec à retrouver le document insaisissable.
L'homme devenait de plus en plus complaisant envers lui-même, se noyant dans de
somptueux banquets et éteignant sa soif de lucre tant avec des filles qu'avec
des garçons.
Un nouvel uniforme coûteux masquait son volumineux tour de taille.
Sa dépravation ne connaissait plus de bornes : il avait même été jusqu'à faire
châtrer cent hommes libres pour servir d'eunuques à sa fille.
Mais ce qui irritait et inquiétait le plus
Septime était le nombre croissant de statues du préfet du prétoire qui avaient
surgi un peu partout, dans Rome et dans l'empire!
Des symboles en marbre de sa soif de pouvoir et de sa puissance toujours
grandissante.
Il avait même exigé qu'on lui témoigne la même déférence que celle que l'on
montre à un empereur. Plautianus devenait dangereux.
Même l'homme que Septime avait nommé pour
être le collègue de Plautianus à la tête de la garde - Aemilius Saturninus -
avait été retrouvé flottant à la surface de la rivière, victime, selon
Plautianus, d'un d'un malheureux accident de char.
Le préfet du prétoire ne voulait pas d'un homme regardant par-dessus son épaule
et Septime était bien conscient qu'il avait réduit les pouvoirs des tribuns de
la Garde, afin d'enlever toute possibilité à l'un d'entre eux de pouvoir être
élu à la préfecture.
L'homme se reposant dans la chaise voulait être préfet à vie, pas le préfet
juste unique.
Plautianus finit par se lever et s'étira.
Ces sempiternelles tirades - chaque nuit - d'un empereur dont chaque geste et
chaque pensée étaient guidés par les étoiles finissaient par l'ennuyer
profondément.
Plautianus était beaucoup plus pragmatique.
Pour autant qu'il était concerné un mort ne pouvait présenter aucune menace et
ce damné contrat ne serait probablement jamais retrouvé de toute façon.
Cela faisait des années qu'ils en avaient reçu la copie et il n'y avait eu
aucun nouveau contact du propriétaire du document depuis.
Septime Sévère était l'empereur de Rome. Son fils aîné, Antoninus, et sa
fiancée, la propre fille de Plautianus, dirigeraient un jour l'empire.
L'avenir apparaissait plaisant, très
plaisant en fait.
Après tout, combien de temps un homme dans
l'état de Sévère pourrait-il encore vivre ?
Mais Sévère était bien vivant et le chef des prétoriens feignit de montrer de
l'intérêt à ses plaintes.
"Nous avons surveillé Marius Vipsanius Agrippa tu sais, le fils du
gouverneur de Cappadoce - mais il n'a eu aucun contact avec son ami et il passe
ses journées dans les bibliothèques comme d'habitude. Il semble inoffensif
"
Il fut interrompu au milieu de sa phrase par l'irruption dans la pièce d'un
prétorien qui, silencieusement, inclina la tête en signe de déférence.
"Et bien ?" Mordit Plautianus.
"J'ai reçu l'ordre de vous donner ce message en main propre,
Monsieur"
L'homme tendit un parchemin roulé.
Plautianus s'en saisit sans un mot et déroula la missive, l'inclinant vers une
lampe pour mieux discerner les mots griffonnés.
Un lent sourire parchemina son visage et il regarda son ami d'un air
triomphant.
"Il semble que l'on ait vu notre trublion à Alexandrie, il y a deux
semaines et qu'il ait descendu le Nil en compagnie d'une jeune femme."
Sévère licencia le garde d'un brusque
mouvement de tête tandis qu'un désagréable frisson ondulait tout au long de son
épine dorsale.
"Alexandrie ? Pourquoi irait-il en Egypte ?"
"Qui sait ? Peut-être a-t-il décidé de voir les sites comme nous l'avons
fait, il y a quelques années. Il semble qu'il ait trouvé une femme et il est
parti faire un tour."
"Nous n'étions pas là pour voir les
sites! Nous étions là pour sécuriser une partie peu fiable de l'empire! Si tu
te souviens bien, l'Egypte soutenait mon rival, Niger, de même qu'ils avaient
soutenu Avidius Cassius contre Marc Aurèle. On ne peut pas avoir confiance dans
les Egyptiens, avec leurs sciences occultes et leurs cérémonies secrètes. Ce
bâtard de Glaucus, est parti, là, pour chercher de l'appui, pour monter une
offensive contre moi ... et il le trouvera là, sans aucun doute. Il feindra
d'être le nouvel Alexandre, comme Niger l'a fait. Il est parti utiliser la
magie égyptienne pour consulter les dieux."
Plautianus haussa imperceptiblement les
épaules mais grinça des dents d'impatience.
"Tu as interdit cela, tu t'en souviens ? La pénalité est la mort."
"C'est exact. Envoies des ordres, immédiatement, à chaque ville, cité et
village à l'Est, de le rechercher. Je veux qu'il soit arrêté et renvoyé à Rome
sur le champ."
"Même sans le contrat ?"
"Oh, il a le contrat ... il l'a. Je le sais."
La maison de Marcianus était une grande
habitation en grès de deux étages aux terrasses noyées dans la verdure.
Sa femme était morte depuis longtemps, alors il vivait là avec Liatus, son fils
aîné, Hélène, la femme de ce dernier et leurs trois jeunes garçons.
Glaucus et Maxima furent installés dans deux
petites chambres à coucher au deuxième étage, chacune ayant sa terrasse privée.
La lumière du soleil pénétrait à travers les lamelles des volets traçant des
rubans jaune sur les tapis tissés et la couverture du lit.
Les murs étaient chaulés pour aider contenir la poussière et tout ce blanc
créaient des pièces à l'atmosphère brillante et gaie.
La seule concession à l'architecture romaine était l'arcade des embrasures de
portes et Maxima adorait l'exotisme et la simplicité de ce logement ... si
différent de sa maison à Ostie.
Marcianus, Liatus et Hélèna dormaient dans
deux chambres aux rez-de-chaussée et leurs trois garçons se partageaient une
grande chambre, au premier, mais, souvent, ils préféraient dormir sur la
terrasse.
Les jeunes considéraient Glaucus comme une sorte de héros car ils avaient
souvent entendu leur grand-père parler du grand général Maximus.
Ils examinèrent le glaive avec révérence et harcelèrent Glaucus de questions durant
le dîner tout en lançant de subreptices regards appréciateurs à Maxima pendant
qu'elle échangeait des propos 'féminins' avec Hélèna qui était enchantée
d'avoir une compagnie féminine.
Après le dîner, ils se réunirent autour d'un
feu craquant qui réchauffait la pièce et repoussait la fraîcheur du soir et
bavardèrent de Rome et de Petra et du temps et de tout et de rien il n'y eut
pas la moindre allusion au destin de Maximus tant que de jeunes oreilles
écoutaient.
Glaucus arrêta ses doigts qui tambourinaient,
d'impatience, sur les accoudoirs de sa chaise et il envia, un instant, Maxima
qui s'activait à aider Hélèna à la cuisine.
Liatus finit par envoyer les garçons au lit et les hommes continuèrent à parler
tranquillement tant qu'ils ne furent pas certains que les jeunes soient
endormis.
Alors, Marcianus se leva de sa chaise en
cuir usé et se dirigea, lentement, vers sa chambre à coucher.
Glaucus vit qu'il était légèrement voûté et se demanda quel âge il pouvait
avoir réellement. Beaucoup plus vieux que Maximus, avait-il dit. Cela
signifiait-il la soixantaine ? La septantaine ? Est-ce qu'il était aussi vieux
que Jonivus ?
Il revint un court moment plus tard avec un
grand paquet enveloppé dans un cuir léger.
Glaucus s'avança sur le bord de son siège quand Marcianus le déposa sur la
table et commença à le dérouler avec précaution.
"Ton père gardait tout," dit-il. "Toutes les lettres de ta mère
sont ici, pour autant que je sache. Elles sont très anciennes et, donc, sois
prudent quand tu les manipuleras."
Les doigts tremblants, Glaucus les aplatit et sursauta quand le visage d'un
enfant apparut après qu'il eut retiré ses mains.
Un garçon, guère plus vieux que six ou sept ans. Son frère, Marcus.
"Mon Dieu, mon Dieu," soupira-t-il. "Je n'avais aucune idée à
quoi il ressemblait."
Puis il s'adressa à Liatus sans lever les yeux du document.
"Voulez-vous appeler Maxima ?"
"Bien sûr," répondit celui-ci en
se levant et en allant vers la cuisine.
Un moment plus tard, Maxima se précipita aux côtés de son frère et tendit la
main vers le dessin.
"Sois prudente," L'avertit Glaucus. "Le fusain salit."
"C'est lui ? Notre frère ?"
Glaucus approuva.
Elle le détailla puis plissa le nez.
"Il ne nous ressemble pas."
"Il tirait plus vers Olivia, si je me rappelle bien, quand il est venu au
camp avec votre mère, "dit Marcianus." C'était un garçon doux, un peu
espiègle, mais très doux. Votre père était si fier de lui. Je n'oublierai
jamais quand, habillé comme un petit général, il parcourut le camp avec votre
père sur son énorme cheval. Il a charmé tout le monde, ce petit."
Le bord d'un autre dessin attira l'oeil de
Maxima et elle le tira de la pile tandis que Glaucus examinait toujours le
visage de son frère.
"Voici une autre image de lui quand il était encore plus jeune. Il est
assis sur un poney. Ta mère avait un don, Glaucus. Regardes les constructions à
l'arrière-plan. Est-ce qu'elles font partie de la ferme?"
"C'est possible à l'époque mais elles ne sont plus là, maintenant. Tout ce
qui n'était pas en pierre a entièrement brûlé."
Maxima fouilla, à nouveau, dans la pile.
"Sois prudente," L'avertit Glaucus.
"Ici!" Dit-elle triomphalement. "Voici ta mère."
Après une brève hésitation, elle passa l'image d'une femme souriante à son
frère.
"Elle était très belle," Dit Maxima tranquillement, son enthousiasme
tempéré d'une pointe de jalousie.
Glaucus dévisagea l'autoportrait car c'était
la première fois qu'il voyait le visage de sa mère.
Maxima avait dit vrai, elle avait été belle avec ses grands yeux sombres, son
flot de longs cheveux et ses lèvres pleines.
Elle se tenait debout devant sa maison, les mains sur les hanches, fière et
insouciante comme si elle voulait taquiner celui qui allait la regarder.
Depuis qu'il avait appris sa vraie parenté,
il avait essayé de reconstituer son visage en combinant les traits des membres
de sa famille mais il n'avait réussi qu'à créer une image fantomatique.
Maintenant, elle était là, juste devant lui, ses traits parfaitement distincts.
Il fixa l'image en silence, l'imprimant dans son cerveau.
Les bords de l'image étaient doux et tachés là où les doigts avaient saisi le
parchemin, étalant légèrement le charbon de bois.
En bas à droite, il y avait une empreinte de pouce et Glaucus, doucement, y
plaça le sien là où s'était posé celui de son père.
Le sursaut inopiné de Maxima, troubla sa
rêverie et il lui jeta un coup d'il la trouvant en train de regarder fixement
le parchemin qu'elle tenait dans sa main tremblante.
Il déposa, doucement, l'image de sa mère sur la table et mit une main sur
l'épaule de sa soeur tout en se penchant pour voir ce qui lui avait causé une
telle détresse.
C'était la représentation d'un général romain revêtu de son uniforme debout sur
le pas de sa maison en Espagne, dessiné, de mémoire sans doute, par sa femme.
Glaucus s'empara des mains de sa soeur pour les stabiliser alors même que les
siennes s'engourdissaient soudain.
"C'est un dessin remarquablement précis. Il le représente parfaitement tel
qu'il était." Dit Marcianus doucement avant de se lever.
"Je vais vous laisser seuls."
L'image était plus claire que les autres,
les bords plus rudes, comme si le document avait moins été manipulé.
Il semblait jeune, remarqua Glaucus. Probablement, dans qu'il n'avait pas
encore trente ans. Peu de temps après qu'il fut promu général par Marc Aurèle,
sans doute.
Il paraissait fier quoique circonspect, son
sourcil légèrement froncé tandis qu'il fixai le lointain, soupesant peut-être
le long voyage qui l'attendait.
Ses cheveux étaient taillés courts.
Deux fourrures de loup se balançaient sur ses larges épaules recouvrant une
longue cape et une cuirasse ouvragée.
Il était beau et fort.
Invincible.
Mais il n'avait pas été du tout invincible !
Il avait été assassiné !
Il avait été assassiné sans jamais savoir qu'il avait laissé un fils et une
fille en vie.
Les yeux de Glaucus se remplirent de larmes.
Maximus.
Finalement, il avait vu le visage de son père ... un visage si semblable au
sien.
Chapitre 52 – Le contrat
Ils passèrent le jour suivant dans la chambre de Maxima à
parcourir la correspondance d'Olivia et à regarder, encore et encore, les
images créées par elle, appréciant leur chance d'avoir ces représentations de
leur famille perdue.
Les lettres
d'Olivia à son mari étaient verbeuses et pleines de vie … pleines de détails
sur la vie à la ferme, sur les plantations,
les récoltes, les nouvelles naissances du cheptel … descriptions qui, aux yeux de Glaucus, ramenaient à la
vie la maison brûlée et lui en rendaient la perte encore plus douloureuse.
Elle parlait
souvent de Marcus et de la vitesse de sa croissance et dispersait, partout dans
le texte, de rapides croquis de lui. Il était clair, aussi, que son mari lui
manquait de manière quasi insupportable même si elle essayait de masquer sa
solitude pour éviter de causer à Maximus davantage de détresse durant leur
séparation.
Ils
trouvèrent des mentions du peuplier au pied duquel était enterrée leur sœur
même si Olivia se gardait bien de mentionner le nom de l'enfant.
Elle parlait
plutôt du jardin et du temps qu'elle y passait au milieu des fleurs. Dans une
lettre, elle répondait, visiblement, à une demande de Maximus pour qu'elle
sculpte l'image de leur fille en disant que c'était bien trop tôt.
Devant
l'incompréhension de Maxima, Glaucus lui expliqua.
"Ma
mère non seulement dessinait mais sculptait aussi ... des sculptures
étonnantes. J'avais l'habitude de jouer avec des chevaux en bois qu'elle avait
réalisés quand j'étais tout petit, sans savoir que c'était elle qui les avait
faits. Apparemment, elle avait aussi sculpté de petites figurines d'elle et de
mon frère que notre père pouvait porter sur lui."
"Qu'est-ce
qu'elles sont devenues?" Demanda Maxima, assise sur le plancher.
"Cicero,
le serviteur de mon père, les a emportées. Quand Cicero disparu, Jonivus
retrouva le glaive de Maximus mais pas les figurines. Elles avaient
disparu
avec lui. Cicero devait sans doute les porter
sur lui et elles sont probablement perdues à jamais. Je donnerais beaucoup pour les retrouver."
"Cela
parait bizarre de tenir entre nos mains ces lettres que notre père a tenues, de
lire ces mots qu'il a lus. Cela me rapproche de lui, plus encore depuis que
j'ai pu voir son visage."
Maxima
regarda le dessin de son père qu'elle avait étalé sur la table afin de l'avoir
toujours sous les yeux.
"Il est
exactement comme j'espérais qu'il était."
Glaucus
hocha silencieusement la tête.
Ils avaient trouvé d'autres esquisses de Maximus mais aucune n'était aussi
détaillée ni aussi majestueuse que le
premier dessin qu'ils avaient découvert. Il pensa, à nouveau, à la fresque, en Germanie. Comme elle avait du être magnifique !
"Regardes
cette lettre, Glaucus. Un certain temps s'est écoulé entre celle-ci et
l'avant-dernière et ta mère dit qu'elle n'a pas été bien. Père a du paniquer
quand ses lettres se sont arrêtées.
"Avec
un froncement de sourcils curieux, Glaucus prit la lettre puis pâlit lorsqu'il lut la date.
"C'est
sa première lettre à Maximus après ma naissance!" Dit-il d’un ton atone.
"Mais
... elle ne parle pas de toi."
"Non."
Glaucus se
leva et se dirigea vers la terrasse, passant une main à travers ses cheveux,
geste que sa soeur avait identifié comme un signe de grande fatigue ou de
détresse.
Un instant
plus tard, Maxima s'approcha de lui, lui passa les bras autour de la taille et
posa sa joue contre son dos.
"Je
suis désolée," chuchota-t-elle. "J'avais oublié."
Puis, elle
ajouta,
"Comment
a-t-elle pu ne pas le tenir informer ?"
"Je ne
sais pas ... il est difficile de comprendre son état d'âme à l'époque. Elle
devait sans doute être beaucoup plus inquiète que ces mots ne semblent
l'indiquer. Elle avait presque perdu son fils et son mari quelques mois auparavant et elle en était peut-être
toujours troublée. Et sa fille avait été enterrée depuis peu sous le peuplier."
"Mais,
elle aurait pu le lui dire plus tard …"
"Mon
oncle a essayé de la convaincre de le faire mais elle a refusé. Elle avait
laissé s'écouler trop de temps et elle a,
probablement, pensé que Maximus ne lui pardonnerait jamais de lui
avoir caché une telle chose."
Il secoua la
tête lentement.
"Qui
sait ce qu'elle pensait ?"
Maxima
s'appuya contre le muret de la terrasse face à son frère.
"Cela
se serait arrangé si Commode n'avait pas assassiné l'empereur. Maximus serait
rentré à la maison, après cette dernière bataille, en Germanie et y aurait trouvé un beau petit garçon. Comment a-t-elle pu supposer qu'il ne reviendrait jamais à la
maison ?"
La voix de son frère contint un soupçon de colère quand il répondit.
"Mon
père vivait une vie très dangereuse et ma mère le savait ... elle l'avait vu, par elle-même. Elle savait parfaitement qu'il pouvait ne
jamais revenir, qu'il pouvait mourir sur le champ de bataille sans jamais rien
connaître de moi."
"C'était
un risque qu'elle a semblé vouloir prendre."
"Elle a
perdu."
"Nous
avons tous perdu, Glaucus. Nous avons tous perdu."
Le frère et
la soeur rejoignirent la famille pour le repas du soir, épuisés par l'émotion
d'avoir vécu à
travers les souvenirs d'Olivia tout au long de
la journée.
Marcianus
essaya que la conversation soit légère et anodine en parlant du temps et des
dernières bêtises des enfants mais il était évident, par leur silence, que
Maxima et Glaucus étaient mal à l'aise.
Le vieil
homme finit par toucher la main de Glaucus.
"Etait-ce si dur ?" Demanda-t-il doucement.
Le jeune
Espagnol acquiesça.
"C'est très dur de lire les
pensées de ma mère morte, Marcianus - de jeter un coup d'oeil dans sa vie et
dans celles de mon père et de mon frère - sans avoir été autorisé à les
partager."
Le vieil
homme hocha la tête en compréhension.
"Oui,
je suis sûr que ça l'est."
"Marcianus
... pouvez-vous nous raconter des récits sur notre père ?" Supplia Maxima.
"Les lettres nous ont donné des détails sur la vie d'Olivia, mais pas sur
la sienne."
"Ses
lettres à lui furent perdues dans l'incendie de la ferme" Ajouta Glaucus.
De nouveau,
Marcianus hocha la tête et, puis, sourit.
"J'en
serais enchanté. Par quoi aimeriez-vous que je commence ?"
"Quand
l'avez-vous rencontré
pour la première fois" Répondit spontanément Maxima tout en s'installant
sur un siège imitant inconsciemment les trois garçons de Liatus
qui avaient interrompu
toutes leurs activités à l'annonce de la promesse d'histoires
sur le grand général Maximus. Ils s’étaient assis pour une meilleure écoute de ces
récits passionnants.
"Bien,
c'était il y a très longtemps, j'étais un homme beaucoup plus jeune
... et Maximus était, lui, vraiment très jeune.
Je le connaissais... nous le connaissions tous, en fait, car la narration
d'exploits héroïques voyage vite parmi les légionnaires, mais sans jamais l'avoir rencontré jusqu'à ce qu'il soit promu général et
transféré à Felix III où j'étais le chirurgien en chef. Il est arrivé sur le
dos d'un magnifique étalon noir …"
"Nommé
Scarto." Interrompit l'aîné des garçons.
"Oui,"
rit Marcianus, "oui... Scarto. Et il avait une telle prestance ! Une
cape élégante, des fourrures de loup. Chaque parcelle de son être proclamait que c’était lui le général et ce malgré sa
jeunesse. De
plus, il avait été choisi par Marc Aurèle, donc il avait notre respect avant même d’être descendu
de sa monture. Il avait notre respect ..., mais ce qu'il a rapidement gagné
c’était notre amour."
Maxima
cligna des yeux pour essayer de repousser les larmes qui les noyaient tout en
ajustant ses jupes puis sourit quand elle
remarqua que les yeux de son frère étaient aussi tout embués.
Ils étaient
tous tellement captivés par les récits des aventures du général Maximus qu’ils
ne remarquèrent pas que le jour déclinait ni qu’Hélèna avait allumé tranquillement
le feu.
Marcianus
employait un ton très respectueux pour parler de son général, de ses exploits
et de ses blessures, de son obstination et de son sérieux, de sa générosité et
de son empathie.
Il était
clair que Marcianus avait perdu un ami très proche et Maxima comprit qu'il souffrait presque autant qu'elle et Glaucus.
Quand il n’y
eut plus que quelques braises et quand Liatus eut mis ses garçons au lit,
Marcianus monta pour gagner sa chambre à coucher.
Il en
revint, tenant un autre paquet en cuir, celui-ci beaucoup plus petit que le
premier. Il hésita un bref instant avant de le tendre à Glaucus.
"J'ai
hésité longuement avant de me décider à te donner ceci. Je ne suis toujours pas
sûr si te le donner est sage ou si j’aurais mieux fait de simplement le brûler. Mais ... en fait la décision de le détruire ne me revient pas, elle te revient."
Marcianus
déroula le cuir et étala soigneusement le document officiel qui y était caché.
Glaucus aperçut quelques mots, deux signatures... et un cachet officiel. Un
cachet de bureau. Le cachet du bureau d'un empereur.
Il se
contenta de fixer le document qui se trouvait sur la table devant lui et, même,
Maxima comprit qu'elle devait refréner son exubérance naturelle et ne pas s'en
emparer. Elle s'assit tranquillement, étudiant le visage étrangement impassible
de son frère.
Marcianus
reprit sa place et demanda simplement.
"Tu ne
souhaites pas le regarder ?"
"Je
sais ce dont il s'agit" Chuchota Glaucus. "Vous l'aviez. Vous êtes
celui qui est entré en contact avec Septime Sévère."
Le vieil
homme était étonné.
"Comment
... comment sais-tu que je l'ai fait ? Comment es-tu au courant au sujet du
contrat ?"
Maxima
fournit la réponse.
"Mon
père l'a dit à ma mère, Julia, quand ils étaient ensemble à Ostie. Nous savions
que Maximus était le choix de Marc Aurèle comme empereur, mais nous n'en avions
pas la preuve."
Elle tendit
son index et, lentement, fit glisser le document vers elle. "Maintenant
nous l'avons."
Glaucus ne
bougeait toujours pas .
"Cela
doit être la copie de l'empereur."
"Oui,
je l'ai enlevée de son cadavre. Maximus doit en avoir eu une aussi. Je ne sais
pas ce qui lui est arrivé."
Glaucus
finit par lever les yeux.
"Elle
est dans la tombe de ma mère en Espagne."
Marcianus
souffla doucement.
"Oh, je
vois."
"Ce
document a été le catalyseur de la mort de mon père," dit Glaucus d'une
voix atone. "D'une façon ou d'une autre, j'ai toujours pensé
que ce serait plus qu'un simple morceau de parchemin ... car il est la cause de
tant de chagrin."
"C'est
l'intention, pas le parchemin."
"Bien
sûr," Répondit Glaucus en prenant le contrat des mains de Maxima.
"Si
léger," remarqua-t-il, "et pourtant si
lourd de conséquences."
Le visage de
Marcianus sembla encore plus vieux soudain, les rides apparaissaient plus
profondes dans la lumière tamisée.
"Je
suis heureux d'en être débarrassé, finalement. Je ... j'ai essayé de l'utiliser
pour rétablir l'honneur de ton père, mais cela n’a pas marché. Je ne sais même pas si l'empereur a reçu ma lettre et
la copie que je lui ai envoyée."
"Oh, il
l'a bien reçue," dit Glaucus. "Ce document a coûté la vie à mon père
et m'a presque coûté la mienne."
A regard
interrogateur de Marcianus, Glaucus
poursuivit.
"Je ne
parvenais pas à comprendre pourquoi Septime Sévère était si concerné par ma personne jusqu'à ce que Julia me
parle de ce document ... alors tout devint clair. Il le veut à tout prix et il
pense que je me suis lancé dans sa quête - et je suppose, qu'indirectement,
c'est ce que je fais. Maintenant, je peux faire
ce que vous avez essayé de faire et rétablir l’honneur de son nom ... en prouvant qu'il était l'héritier de Marc
Aurèle et non son meurtrier. Le vieil empereur était mourant. Mon père n'avait
aucune raison de le tuer pour gagner le trône; il n'avait plus très longtemps à
attendre pour que le vieil homme meure. Commode avait toutes les raisons de le
tuer."
Glaucus
serra les dents sur un mauvais demi-sourire.
"Oh,
quel poids a ce document. Il a déjà tué mon père ... et il peut détrôner un
empereur."
"Est-ce cela ce que tu veux, Glaucus ? Revendiquer le trône pour
toi ? Tu aurais de bonnes chances, tu sais et Sévère a beaucoup
d'ennemis," dit Marcianus, totalement incertain de ce qui traversait
l'esprit du jeune homme. "Il y en a plusieurs qui te soutiendraient. Ceux qui étaient loyaux envers ton père. C'est ton
héritage."
Glaucus
secoua la tête.
"La
ferme de mon père est mon héritage. J'ai l'intention de la
reconstruire entièrement et les détails dans les lettres de ma mère m'y
aideront. En dehors de cela, je veux simplement faire ce que j'avais
l'intention de faire, Marcianus. Découvrir ce qui est arrivé à mon père – ce
qui est presque fait. Découvrir pourquoi – ce qui est fait maintenant. Lui rendre son honneur et venger sa mort - ce que je vais faire."
"Commode
est mort …" Commença Marcianus.
"Mais
Quintus peut-être pas. Il est temps de retourner à Rome."
Il y eut un
long silence.
Hélèna le
rompit en disant.
"Nous
avions espéré que vous pourriez rester un peu plus longtemps. Nous ne voyons presque jamais d'étrangers à
Petra."
Maxima
sourit tristement à sa nouvelle amie. Elle, aussi, savait qu'il était le temps
de partir.
"Il y a
Lucius aussi. Vous pourriez le chercher." Proposa Liatus.
"Lucius
Verus ? Oui, j'y avais pensé. Lui et Quintus étaient dans l'arène avec mon père
quand il est mort et il pourrait être capable d'offrir une nouvelle lumière sur
ce combat final. Je ne sais pas où il est, cependant"
"En exil, probablement," ajouta Marcianus. "ou mort."
"Apparemment
pas," répondit Glaucus. "Sévère allègue qu'il est un parent de Marc Aurèle, renforçant ainsi sa
revendication au trône, donc il ne peut pas maltraiter son petit-fils - du moins pas
publiquement. Lucius Verus est, probablement, toujours en vie quelque part dans l'empire."
"C'est
grand, l'empire," remarqua Liatus.
"Oui," sourit Glaucus avec une
ironie désabusée. "Je commence à le
comprendre. L'itinéraire que nous avons pris pour venir ici était mémorable,
c'est le moins qu'on puisse dire, mais plutôt lent. Y-a-t-il un meilleur chemin
pour atteindre la côte ? N'importe où du moment que nous puissions y trouver un
bateau pour gagner Alexandrie où notre navire nous attend ?"
"Il y a
beaucoup moins de désert à traverser si vous vous dirigez non vers l'Ouest mais vers le
Nord, par Massada où vous
trouverez une bonne route qui mène à la côte, route née d'une initiative de
Septime Sévère lui-même. Vous pouvez y être en quelques jours si
le temps est bon." Dit Liatus.
"Je
suis sûr que votre guide connaît cette voie."
"Je
parlerai à Hamoudi demain et je verrai si nous pouvons nous intégrer à une caravane. Ce sera plus sûr de cette manière." Dit Glaucus en regardant sa soeur.
Hamoudi
hocha la tête quand Glaucus lui expliqua ce qu'il voulait faire et le petit
guide nabatéen
promit de tout organiser pour le surlendemain.
Et, fidèle à sa promesse, à l'aube du deuxième jour, Maxima et Glaucus se retrouvèrent, à nouveau, juchés sur des chameaux après avoir fait des adieux chargés
d'émotion à Marcianus et sa famille.
Glaucus
pensa que la caravane était plutôt petite. Elle consistait en deux chariots lourdement chargés tirés par des boeufs, d'un groupe de
mules lestées de paquets et de six hommes enveloppés dans d’anonymes robes blanches avec des capuchons rayés - certains à pied et d'autres
sur des chameaux.
Quand ils
approchèrent de l'obscurité de l’imposante crevasse
- El Siq, la voie d'accès à Petra - , tant Glaucus que Maxima se retournèrent et firent signe
de la main au petit groupe serré à l'ombre du Kazneh. Ils leurs rendirent leur salut et Glaucus entendit. "Dieu soit avec vous!" crié plusieurs fois.
Soudain, le
frère et la soeur furent enveloppés par l'obscurité et la ville de Petra
disparut comme si elle n'avait jamais existé.
Ils furent
accueillis, de l'autre côté, par un soleil éblouissant et des kilomètres d'ondulations de sable
désertique et caillouteux qu'ils avaient appris à connaître et à
apprécier.
Cette fois,
cependant, ils restèrent à l'ombre
bienfaisante des
falaises en longeant la longue arête de grès
plutôt que de traverser le désert.
Glaucus
trouvait ses compagnons de voyage bizarres. Engoncés dans leurs robes, ils restaient totalement silencieux.
Il ne
s'était pas attendu à ce qu'ils communiquent avec lui mais ils semblaient
s'ignorer l'un l'autre aussi. Peut-être, était-ce la manière d’être nabatéenne.
Après
quelques heures
de marche, Maxima se battait, à nouveau,
pour éviter d'avoir du sable dans la bouche alors, comme à l'aller, elle finit par s'ensevelir dans ses vêtements.
La journée se passa sans événement et ils plantèrent leurs tentes en fin d'après-midi,
Glaucus et Maxima à part des nabatéens, s'arrangeant pour que les ouvertures de leurs tentes soient l'une en
face de l'autre.
Personne ne
serait capable de s'approcher de Maxima sans être entendu par Glaucus.
À
l'intérieur de sa tente, Glaucus fouilla dans son paquetage
jusqu'à ce qu'il trouve les deux paquets enveloppés de cuir et les tapote avant
de les remettre dans leur cachette. Il balaya le sable pour
aplanir les plus grands dénivelés puis s'installa à l'intérieur de ses
couvertures pour la nuit.
Il
commençait à somnoler quand Hamoudi souleva le rabat de sa tente.
"Venez avec moi." Dit-il.
"Quoi
... ? Pourquoi ? Où allons-nous ? Qu'est-ce qui ne va pas
?" Murmura Glaucus.
"Chercher
de l'eau."
Glaucus
s'assit, entièrement éveillé maintenant.
"Nous
avons déjà assez d'eau pour durer plusieurs jours. Nous n'en avons pas besoin
de plus."
"Devons
nous fournir en eau tant que nous le pouvons. Il y a l'oued ,en haut, du côté de la falaise. Venez. Venez rapidement."
Beaucoup
plus tard, Glaucus se rendit compte que l'insistance d'Hamoudi aurait du lui
mettre la puce à l'oreille mais il n'avait pas réagi.
Glaucus
essaya de ne pas marcher sur sa cape pendant qu'il gravissait, à la suite
d'Hamoudi, la pente raide et rocailleuse, une fiole d'argile dans chaque main.
Régulièrement,
il s'arrêtait pour jeter un oeil vers le camp qui était faiblement illuminé par
trois feux, mais il n'y avait pas le moindre mouvement.
Les
seuls sons à percer le silence étaient le sifflement du vent et le crépitement
éloigné des braises. De nouveau, il se demanda pourquoi ils avaient besoin de
tant d'eau mais il se dit qu'il devait avoir confiance dans le jugement de son
guide car l'homme en connaissait beaucoup plus que lui sur les voyages dans le
désert.
Quand
ils arrivèrent sur un petit plateau, le crépuscule tombait et Glaucus s'arrêta
pour reprendre haleine.
"Et
bien ? C'est encore loin ?"
"C’est
suffisamment loin, je pense !" Répondit, dans un latin parfait, un
homme surgissant de derrière un grand rocher.
Glaucus
se tourna pour lui faire face et … les deux cruches d'argile lui en tombèrent
des mains et se brisèrent à terre.
Devant
lui, se tenait un de ses compagnons de voyage dont la tunique blanche,
maintenant rejetée, avait caché la sinistre cuirasse noire des prétoriens.
Il
fut, rapidement, rejoint par un autre, puis Glaucus détecta un mouvement
derrière lui. Il tourna la tête vivement pour constater l'arrivée de deux autres
gardes de l'empereur. Hamoudi n'était nulle part en vue!
Glaucus
se déplaça de manière à avoir les quatre prétoriens sous les yeux. Ses doigts
s'enroulèrent autour du pommeau de l'épée de son père cachée sous sa cape
noire.
"Que
voulez-vous ?" Demanda-t-il d'une voix profonde et égale malgré son cœur
battant. "Je ne crois pas avoir violé une loi quelconque lors de mon
séjour à Petra."
"Nous
ne sommes pas ici pour faire la conversation !" Dit le chef des
quatre hommes, le premier à s'être montré. "Nous avons des ordres à
exécuter et je tiens beaucoup à revenir à Petra. Je ne peux pas supporter le
désert, particulièrement la nuit. Vous ne savez jamais quels dangers se cachent
ici," ricana-t-il.
"Des
ordres ?" Demanda innocemment Glaucus, alors qu'il était sûr de savoir de
quels ordres il s'agissait
"Oui.
Vous êtes arrivé au terme de votre voyage. Les loups disperseront vos restes
très rapidement. La femme sera ramenée à Petra pour l'amusement des
hommes."
L'attitude
de l'homme était remarquablement décontractée ainsi que celle de ses soldats.
Clairement, ils ne s'attendaient pas à rencontrer la moindre difficulté dans
l'exécution de leur tâche.
"Vous
planifiez de me tuer ?"
Le
rictus s'agrandit.
"C'est
l'idée."
"Sur
ordre de qui ?"
"Je
ne crois pas que cela vous regarde."
"L'empereur
? Est-ce Sévère qui a donné cet ordre ?"
Glaucus tenait d'une main ferme son épée et
commençait à la dégager légèrement du fourreau.
"C'est
venu de Rome. C'est tout ce que vous devez savoir."
"Je
pensais plutôt que l'empereur me voulait bien vivant. Etes-vous sûrs de vos
ordres ? Ce ne serait pas de bonne augure pour vous si vous vous débarrassez de
moi prématurément."
Les
hommes vêtus de noir pouffèrent de rire mais regardèrent, néanmoins, leur chef
avec incertitude ce qui incita l'homme à s’avancer vers Glaucus.
"Je
connais exactement mes ordres. Mais j'ai une question pour vous. Vous êtes
vraiment le fils du Général Maximus ?"
"Oui.
Oui, c’est bien moi."
"Bien
... ce sera un honneur pour moi de tuer le fils du traître qui a assassiné Marc
Aurèle."
Tout
en prononçant le nom de l'empereur, le prétorien tira son épée et en assena un
coup à Glaucus qui l'esquiva.
Il
tournoya pour faire face à son adversaire et rejeta sa cape d'un mouvement
souple, révélant par la même son épée. Il la saisit à pleine main, prêt à
combattre.
Pendant
que leur chef essayait de retrouver son équilibre, les trois autres passèrent à
l'action, agissant comme un seul homme, ils levèrent leurs épées, prêts à
frapper.
Le
temps d'un battement de paupière, Glaucus avait pris la mesure de la situation
fâcheuse dans laquelle il se trouvait ... et il se retourna et s'encourut.
Ce
n'était pas l'endroit idéal pour affronter quatre adversaires armés.
Il
n'avait aucune idée où il allait mais il devait trouver un emplacement où il
pourrait les combattre un par un.
Dérapant
sur quelques pierres mal arrimées, il continua à remonter le sentier qui se
rétrécissait au fur et à mesure qu'il prenait de l'altitude ; des deux
côtés, les versants de la pente rude étaient, maintenant, presque à pic.
Son
souffle court et sifflant masquait celui des hommes qui le talonnaient.
Quand
une main lui saisit la cheville, il projeta, violemment, en arrière, son épée
contre son agresseur qu'elle toucha. Sans hésiter un instant, il saisit le
corps dans ses bras puissants et lui fit faire demi-tour.
Hamoudi
cria quand deux épées lui transpercèrent l'estomac.
Glaucus
utilisa le corps du nabatéen comme bouclier quand il s'élança dans la descente
poussant dans le vide le corps sans vie d'Hamoudi qui entraîna, dans sa chute,
deux prétoriens hurlants, déséquilibrés par son impétuosité.
Pour
s'empêcher de basculer, il se rattrapa, de sa main libre, à un rocher rouge aux
aspérités aiguës qui lui cisaillèrent la paume de la main.
L'obscurité
toujours croissante jetait des ombres profondes tout autour de chaque
affleurement et Glaucus avait de plus en plus de difficultés à distinguer un
rocher d'un homme.
Il
ne pouvait que supposer que les deux autres gardes étaient toujours derrière
lui ... et toujours en train de monter.
Il
pourrait probablement trouver une cachette parmi les crevasses et les rochers
et être en sécurité jusqu'au matin mais les prétoriens risqueraient de passer
leur colère et leur frustration sur sa soeur d'une manière qu'il préférait ne
pas imaginer.
Non
… se dissimuler n'était pas possible.
Il
devait les tuer.
Tout
à coup, Glaucus émergea du sentier sur un large plateau, totalement plat qui
était aussi le sommet de la montagne.
Il
n'avait nulle part où aller car l'autre versant était un à-pic.
Il
se retourna promptement et fit face au sentier juste à temps pour affronter un
prétorien.
La
fureur de l'homme, à la mort de ses compagnons, lui donnait une force
supplémentaire et il beugla sa colère tout en chargeant Glaucus, l'épée haut
levée.
Voyant
une ouverture, Glaucus para le coup puis frappa férocement la poitrine de
l'homme, oubliant, dans l'obscurité, que celui-ci portait une cuirasse.
Son
coup ricocha sur le métal, le laissant sans défense devant une nouvelle
attaque.
Il
sentit le choc, car il ne vit pas le coup atteindre son épaule, mais sut que la
blessure était superficielle.
La
douleur cuisante le secoua, pourtant, portant tous ses sens à leur intensité
maximale et il tournoya, de nouveau, visant plus bas, cette fois, mais le
prétorien avait réussi à reculer assez loin pour que le coup manque sa cible.
Glaucus
recula précipitamment et cligna des yeux dans l'obscurité, incapable de voir
quoique ce soit. Il calma sa respiration et se tint immobile, faisant appel à
toute la finesse de son ouïe.
Et,
bientôt, il perçut des murmures sur sa gauche.
Vêtus
de noir de la tête aux pieds, les prétoriens se fondaient dans la nuit.
Il
se regarda.
Sa
courte tunique noire lui offrait la même protection par contre ses bras et ses
jambes nus indiquaient sa position.
Il
regretta d'avoir délaissé sa cape.
"Nous
pouvons vous voir, vous savez" Railla une voix.
"Une
cible excellente. Dites-moi ... comment vous sentez-vous ? Mon compagnon me dit
qu'il est sûr de vous avoir touché."
Glaucus
resta silencieux ... chaque muscle tendu … écoutant.
Il
entendit un léger craquement de bottines quand les deux hommes se séparèrent
pour lui faire face, légèrement décalés.
Il
resta toujours à la même place .
"
Vous n'avez certainement rien fait pour rendre votre papa fier de vous ce soir,
n'est-ce pas ? Vous avez juste eu de la chance ... quand vous avez tué deux des
nôtres. Ou ... peut-être en ont-ils réchappé et sont-ils en train de rendre
visite à votre dame pour l'instant. "
Glaucus
frissonna, mais resta toujours ... silencieux. Bien sûr, ils pouvaient le voir
et ils s'étaient déplacés pour pouvoir l'assaillir de deux côtés simultanément.
"Vous
n'avez pas la moindre chance, vous savez. Pourquoi ne renoncez-vous pas en nous
laissant vous tuer rapidement. Vous ne souffrirez pas ... seulement un
tiraillement momentané, je vous assure."
"Vous
n'êtes certainement pas votre père, n'est-ce pas ?" Reprit en se moquant
le deuxième. "Maximus nous aurait déjà tous tués. Il était bon, celui-là.
Une légende ... un traître légendaire. Quel dommage que son fils soit si
veule!"
Glaucus
serra les dents, mais tint bon. Soudain, la lune apparut entre deux nuages
inondant le plateau d'une douce lumière argentée.
"Là,"
sourit, lentement, Glaucus. "C'est mieux. Maintenant, je peux dire que
nous sommes à égalité ... vous deux, armés jusqu'aux dents, contre le fils de
Maximus sans armure et avec une seule épée. Oui, maintenant, je dirais que nous
sommes à égalité."
Les
prétoriens n'eurent même pas le temps de se moquer car Glaucus se lança à
l'assaut de l'homme qui l'avait frappé.
Il
savait exactement où le toucher cette fois - à la gorge. Sa bravoure inattendue
fit sursauter l'homme mais il ne put réagir à temps. Libre d'une lourde armure,
Glaucus se déplaçait à la vitesse de
l'éclair.
Un
cri perçant et sauvage s'échappa de la
gorge de l'homme et se répercuta sur les sommets environnants.
Glaucus
courut vers l'homme, qui l’attendait debout, jambes écartées et l'épée levée,
mais juste avant d’être à sa portée, il plia les genoux puis bondit enfonçant
d'un coup vicieux son épée juste au-dessus de la cuirasse profondément dans le
cou du prétorien ébahi.
Un
jet de sang imprégna le visage de Glaucus tandis qu'il se laissait tomber et
roulait sur le côté, juste à temps pour éviter le coup meurtrier de l'autre
prétorien.
Il
fut sur ses pieds en un instant, l'épée du mort dans son autre main.
Le
chef des prétoriens semblait profondément impressionné quand il se trouva face
au jeune homme qui brandissait les deux épées mais sa voix conserva un ton
railleur.
"Etes-vous
sûrs de savoir quoi faire avec ces deux-là, fils ? Hmmm ? Votre père
certainement, mais vous?"
"Vous
ne savez rien de mon père !" Gronda Glaucus au moment où la lune,
redisparaissant derrière les nuages, occultait toute vision du soldat.
"Oh,
mais si !" Répondit la voix venue de l'obscurité. "Je l'ai vu
exécuter un sacré tour avec deux épées dans un petit endroit poussiéreux du nom
de Zucchabar. Bien sûr, en ce temps-là, j'ignorais que j'observais l'infâme
Général Maximus. Il n'était qu'un esclave connu sous le surnom de
l'Espagnol." Ajouta-t-il.
Il
resta calme un instant avant d'ajouter.
"Ca
vous intéresse de connaître l'histoire ?"
Glaucus
resta silencieux longtemps et le prétorien attendit patiemment comme un chat
jouant avec une souris condamnée.
"Oui,"
dit-il finalement.
"Bien
sûr que vous l'êtes. Bien, attendez que je me souvienne, c'était en 180, je
crois et Commode venait de devenir l'empereur."
Le
ton de l'homme était presque celui de la conversation et Glaucus savait qu'il
était en train de baisser sa garde.
"Pour
s'assurer qu'il y aurait aucun soulèvement dans les provinces, des prétoriens
avaient été envoyés dans des endroits où ils n'avaient pas l'habitude d'être
cantonnés et j'étais assez malheureux" Grogna-t-il "d'avoir été
envoyé à Zucchabar, un endroit sec et poussiéreux, presque aussi déplaisant que
celui-ci."
Glaucus
essayait de tenir son corps flexible et prêt mais ses muscles soit se relâchaient
soit étaient trop rigides.
"La
seule attraction consistait en une petite arène au milieu du village où les
gens se rendaient chaque jour. Maximus faisait simplement partie d'un groupe
d'esclaves, une racaille appartenant à un homme du nom de ... de ..."
"Proximo."
"Oui...
c'est cela, Proximo. Avez-vous entendu cette histoire ?"
Glaucus
ne répondit pas.
"Bien,
il s'est rapidement distingué des autres et la foule s'est mise à l'adorer. Ils
n'avaient jamais vu quelqu'un comme lui ... immensément doué à l'épée et très,
très vicieux. Il ne jouait pas avec ses adversaires, il les exécutait. Les gens
prirent l'habitude de parier, non sur quel gladiateur gagnerait, mais sur
combien de temps il faudrait à l'Espagnol pour liquider ses adversaires."
Glaucus
laissa retomber son bras mais resta sur ses gardes.
"Le
moment dont je me rappelle le plus fut celui où il est entré dans l'arène
portant une sorte d'armure faite de bandes en cuir."
La
même que celle qu'il portait quand il avait été emmené chez Julia ? Se demanda
Glaucus.
"Il
a salué ses adversaires - cinq ou six d'entre eux, je pense – montrant ainsi
son respect pour eux. Et, ensuite, il les a rapidement expédiés l'un après
l'autre. La foule criait, bien sûr. Elle aimait le sang et il lui en offrait.
Puis, il... non …, attendez un peu que je me rappelle bien ... il a saisi une
épée du corps d'un gladiateur mort et les a brandies toutes les deux avant de
les plonger dans le ventre de son dernier adversaire. Il les en a retirées pour
le décapiter d’un ample mouvement en cisaille. Je vois toujours la tête rouler
sur le sable. C'était un acte plutôt vicieux parce que l'homme était mourant .
Mais il savait y faire avec la foule, celui-la! C'était un bon."
Il
y eut un long silence.
Le
prétorien continua sur un ton plus calme.
"Mais
vous n'êtes pas votre père, vous n’êtes pas endurci par des années passées à
combattre et à côtoyer la mort. Vous pouvez penser que vous pourrez manipuler
les deux épées simultanément mais vous n’en serez pas capable. Laissez-les
tomber, Glaucus."
En
réponse, Glaucus leva simplement les épées.
Il
pouvait presque voir l'arène que le prétorien venait de décrire. Elle ne devait
guère avoir été plus grande que le plateau sur lequel ils se trouvaient
actuellement.
Il
pouvait imaginer la foule, entendre ses cris perçants. Et il pouvait voir
Maximus, dans sa cuirasse en cuir noir, fier et fort, malgré son esclavage.
Maximus
n'avait jamais renoncé et son fils ne renoncerait jamais non plus.
"Si
je meurs ce soir, ce sera l'épée à la main, comme mon père." Cria-t-il au
dernier prétorien
A
ces mots, il plongea mais il simulait et il s'esquiva au dernier moment. L'épée
du prétorien ne rencontra que du vent.
"Petit
imbécile !" Grogna ce dernier mais Glaucus était, à nouveau, sur lui
car il venait de réaliser qu'il était beaucoup plus agile que le prétorien
engoncé dans son armure.
Maintenant,
si … seulement … il pouvait voir ce qu'il faisait ... Alors, comme par magie,
la lune réapparut.
Utilisant
de sa main droite l'épée de Maximus, Glaucus frappa puis s'éloigna en
sautillant, ne causant aucune lésion, mais jouant au jeu psychologique des
escarmouches comme le prétorien avait joué au jeu de la provocation verbale.
Rebondissant
sur ses pieds, il n'arrêta jamais de se déplacer, de frapper tout autour de
l'homme qui était obligé de tournoyer sur lui-même.
Sa
volonté de vivre lui donnait de la force et il poussait son épée vers le soldat
une fois en haut, une fois en bas, sans jamais le toucher mais en s'assurant
que celui-ci sentait passer le vent de ses coups.
Finalement,
il atteignit l'homme, qui tournait dans le sens contraire du sien, en se
tendant en un mouvement brusque et court et le toucha à l'épaule droite.
Ce
dernier ne réalisa qu’il était touché qu’à la douleur sourde envahissant son
épaule. Alors, stupéfait, il porta la main gauche à son épaule et Glaucus en
profita pour taillader ses genoux exposés, provoquant une série d'imprécations
de la part du prétorien.
Pour
ajouter à la détresse de l'homme, Glaucus éclata de rire tout en continuant à
tournoyer, à pousser et à parer, de temps en temps, une contre-attaque
maladroite, attendant que l'homme se fatigue et devienne imprudent.
Il
ne dut pas attendre longtemps car la colère, la fatigue et la frustration
firent leur oeuvre.
L'homme
essaya un coup ascendant, visant l'estomac de Glaucus mais celui-ci, plus
jeune, fit faire un gracieux arc de cercle à son épée et entailla,
profondément, le poignet du prétorien, puis sauta en arrière pour éviter un
coup en retour de son adversaire.
Avec
l’épée qu’il tenait de la main droite, il porta un attaque du côté droit puis
profitant que le prétorien se positionnait pour protéger ce côté, Glaucus fit
pénétrer l’autre épée, sous la cuirasse, où elle transperça la chair tendre des
intestins. Il l'enfonça jusqu'à la garde.
Ebahi,
le prétorien le fixait silencieusement tandis que le sang commençait à perler à
la commissure de ses lèvres.
Glaucus
lentement retira l'épée.
L’homme
chancela mais ne tomba pas.
Glaucus
était face au prétorien dont les yeux devenaient vitreux et il fouetta l'air
des deux épées, les croisant et les décroisant en un rythme mortel.
Le
prétorien savait ce qui l'attendait mais il était impuissant à l'empêcher et,
après un rapide entrecroisement des deux épées de Glaucus, les yeux vides du
prétorien fixèrent ce dernier, du sol où sa tête avait roulé après avoir été
détachée de son corps qui finit par s'abattre comme un arbre foudroyé.
Glaucus
contemplait le carnage, la poitrine haletante par l'effort fourni.
"Etait-ce
cela que tu as vu à Zucchabar, prétorien ? Etait-ce quelque chose comme cela
?" Cracha-t-il venimeusement.
Quand
il leva les yeux, il observa un énorme
un loup au pelage gris argenté qui, assis sur une roche plate, le contemplait
intensément de ses yeux effrayants sous le clair de lune.
Glaucus
figé sur place, les épées et l'épaule dégouttant de sang, regardait fixement la
bête magnifique.
Il
ne ressentit aucune crainte.
L'homme
et la bête communiaient en un respect et une compréhension mutuels non
feints.
Un
perçant cri féminin monta du désert le long du flanc de la montagne et Glaucus
se dirigea vers le sentier. Quand il regarda derrière lui, le loup avait
disparu.
Glaucus
hésita imperceptiblement puis s'élança dans le sentier quand un autre cri
atteignit ses oreilles.
Chapitre
54 – la fuite
Glaucus
descendit le sentier en se laissant, la plupart du temps, glisser et heurtant,
ainsi, péniblement des rochers invisibles; il s'arrêta, un bref instant, sur le
petit plateau pour récupérer sa cape puis atteignit le désert, enveloppé de
noir.
Dans
la lumière mourante d'un petit feu de camp, il vit Maxima, échevelée, maintenue
entre deux prétoriens qui lui avaient agrippé les bras dans une poigne de fer.
Ces
derniers scrutaient l'obscurité à la recherche de signe des autres soldats,
leurs épées prêtes à entrer en action.
Ils
murmuraient des mots inaudibles mais leur attitude fébrile révélait qu'ils
étaient inquiets.
Glaucus
s'approcha furtivement, choisissant soigneusement où poser ses pieds pour
éviter de faire le moindre bruit.
Quand
il fut assez proche du trio pour entendre Maxima lancer des malédictions à ses
ravisseurs, il se baissa et chercha à tâtons un caillou, renonçant à
quelques-uns avant de trouver celui qui lui convenait en poids et en taille.
De
sa position, il le projeta de toutes ses forces dans l'obscurité, au-delà du
groupe. Il est entra en collision avec une roche, faisant sursauter Maxima.
Les
deux hommes se figèrent, fixant l'endroit d’où était venu le bruit de l’impact.
Après
un bref conciliabule, un prétorien relâcha le bras de Maxima et alluma une
torche au feu avant de se diriger vers l'endroit d'où était venu le bruit.
Son
compagnon posa la pointe de son épée contre la gorge de Maxima.
Au
même moment, Glaucus se déplaça, vivement, vers l'arrière des tentes pour
réapparaître dans le dos de Maxima et de son ravisseur.
Il
jeta un caillou entre les pieds du prétorien et, quand l'homme regarda vers le
bas, il plongea la lame de son épée dans la nuque du soldat juste sous le
casque avec une telle force que la lame ressortit sous le menton.
Il
eut juste le temps de plaquer sa main sur la bouche de Maxima pour l'empêcher
de crier.
Le
prétorien s'écroula à terre dans un sinistre gargouillement.
"Shhhhhh!"
Chuchota Glaucus, véhément. "Combien y en a-t-il encore ?"
Quand
il enleva sa main, Maxima eut deux ou trois tressaillements avant de pouvoir
répondre à son frère.
"Juste
celui qui a suivi le bruit."
Elle
se tourna pour lui faire face.
"Glaucus,
que …"
"Pas
maintenant." Murmura-t-il. "Vas, par-là, dans l'obscurité."
Il
lui indiqua la direction dont il venait et la poussa légèrement.
"Couches-toi
sur le sol et restes calme quoiqu'il advienne. Je viendrai te chercher quand ce
sera fini."
Les
jambes tremblantes, Maxima fit ce que Glaucus lui avait demandé,
s'accroupissant mais prête à bondir et à s'enfuir si nécessaire.
Elle
avait entendu Hamoudi aller à la tente de son frère quelques heures plus tôt
pour lui dire qu'ils avaient besoin d'aller chercher de l'eau.
Puis,
elle s'était endormie et, ce qui lui sembla des heures plus tard, elle avait
été éveillée en sursaut par des cris perçants dans le lointain.
Appelant
son frère, elle avait quitté sa tente pour tomber dans les bras des deux
prétoriens.
Ignorant
ses demandes d'explication sur ce qui se passait, ils l'avaient immobilisée
entre eux. Tous les trois avaient entendu des cris perçants et des hurlements
venant du sommet de la montagne, puis un
silence inexplicable.
Quand
elle eut l'impression qu'ils relâchaient leur étreinte, elle s'arracha à leur
prise et se sauva en direction du sentier.
Mais
ils la rattrapèrent vite et s'emparèrent d'elle, à nouveau, alors de rage et de
crainte, elle avait crié. Elle avait, à nouveau, crié quand ils l'avaient
ramenée près du feu.
Peu
de temps après, un de ses ravisseurs était parti examiner un bruit et l'autre
était tombé mort pendant qu'une main couvrait son visage, la main de son frère.
Maintenant
elle se tenait accroupie, son coeur battant si fort qu'elle était sûre que l'on
pouvait l'entendre jusqu’à Petra.
La
lune, soudain, émergea des nuages et Maxima se tassa davantage contre le sable
du désert qui reflétait une douce lumière, avant de s'installer à l'ombre d'un
rocher.
Un
peu plus tard, elle entendit son frère l'appeler.
Elle
se mit debout sur ses jambes flageolantes.
"Ici!"
Siffla-t-elle.
Peu
après, elle était dans ses bras, le souffle coupé tellement il la serrait
contre lui.
Quand
ils se séparèrent, il lui prit, doucement, la main et la ramena vers les tentes
et le feu.
Le
corps du prétorien avait disparu mais l'endroit de sa chute était toujours
marqué de larges tâches sombres sur le sable.
Nerveusement,
elle fit courir ses mains sur sa stola puis jeta un œil sur ses paumes, surprises
de leur viscosité.
"Glaucus",
cria-t-elle quand elle réalisa. "Tu es blessé. Tu es blessé. Tu es tout
couvert de sang!"
Elle
voulut écarter la cape pour chercher les blessures mais son frère l'arrêta.
"Je
suis imbibé de sang mais très peu du mien. Je vais bien."
Le
combat était passé et il se sentait vidé et engourdi.
Il
n'avait jamais tué personne auparavant et, maintenant, il avait tué six hommes
en quelques heures.
Il
s'était toujours demandé ce que cela faisait de tuer ... ce que Maximus ressentait
quand il tuait un ennemi … maintenant il savait.
Il
ne ressentait rien, pas d'exaltation, pas de désespoir ... rien.
Il
leva l'épée de Maximus, ruisselante du sang mélangé de six hommes et la
contempla, silencieusement, avant d’énoncer tranquillement,
"C'est
la première fois que cette lame revoit le sang depuis que les doigts de mon
père l'ont touchée."
Il
s'était demandé si les soldats se réjouissaient et célébraient le meurtre de
l'ennemi mais il savait, maintenant, que ce n’était pas le cas car il n'y avait
aucun plaisir à faire cela.
Il
soupira et essuya la lame sur sa toge avant de la remettre dans son fourreau.
"Nous
devons partir. Maintenant. Tous les hommes qui étaient avec nous étaient des
prétoriens, à l'exception d'Hamoudi et il les aidait. Il nous a menés dans ce
piège."
"Où
est-il ?"
Mais
Maxima était sûre de déjà connaître la réponse.
"Mort,
comme les autres."
Son
ton devint rude.
"Réunis
tes affaires. Nous prendrons deux des chameaux et un minimum de provisions.
Aussitôt que nous le pourrons, nous essayerons de trouver des chevaux du désert
afin de nous déplacer plus rapidement. Il n'y pas de temps à perdre."
"Glaucus,
nous ne savons pas où aller. Nous allons nous perdre dans le désert et
mourir !"
Mais
Glaucus roulait déjà les tentes.
"Nous
suivrons la chaîne de montagnes après je suis sûr que nous trouverons
rapidement une bonne route. Nous devons redonner à cet endroit un aspect
naturel comme si nous ne nous y étions jamais arrêtés. Occupes-toi de notre
intendance puis caches les animaux que nous ne prendrons pas. Je dois effacer
les empreintes de pas et les traces de sang puis me débarrasser des cadavres.
Demain, des prétoriens viendront de Petra et je ne veux pas qu'ils trouvent les
corps tout de suite. Nous avons besoin de beaucoup de temps."
Mais
Maxima insista.
"Glaucus,
il n'est pas sage de partir seul. Nous avons besoin d'un guide. Nous avons
besoin …"
"Maxima,
" l'interrompit Glaucus" l'empereur ne me pourchassera plus seulement
pour ce que je suis mais aussi pour ce que j'ai fait. Comprends-tu ? Nous
n'avons plus d'autre choix, que de continuer … seuls. "
Maxima
inclina la tête, silencieusement, l'effroi tordant son estomac.
Avant
que le soleil se lève, un changement de rythme dans le clip-clop des sabots des
chameaux alerta les voyageurs somnolents qu'ils avaient, en effet, rencontré
une route.
A
l'aube, ils avaient aussi trouvé une source du désert et un petit village où
ils achetèrent des vêtements locaux en étoffe grossière et, une fois changés, ils
brûlèrent les leurs.
Après
un bref arrêt pour se rafraîchir, ils se remirent en route pour se diriger vers
la ville où on leurs avait dit qu'ils pourraient trouver des chevaux du désert.
Alors,
seulement, ils pourraient abandonner la plupart de leurs bagages et voyager
aussi rapidement que possible.
Au
crépuscule, ils chevauchaient deux beaux étalons blancs, petits en comparaison
des standards romains, aux têtes légèrement concaves et aux nez délicats mais
qui courraient sur le sable à la vitesse du vent.
Glaucus
et Maxima se détendirent légèrement quand ils se rendirent compte qu'ils se
déplaçaient probablement beaucoup plus rapidement que la nouvelle du massacre
de la montagne ou que n'importe quel prétorien de Petra.
Cependant,
quand il y avait assez de lumière, ils préféraient voyager de nuit et camper la
journée dans des endroits éloignés de toute civilisation.
Des
jours plus tard, sales et épuisés, ils atteignirent la ville maritime de
Caesarea Maritima, où ils persuadèrent un pêcheur de les emmener à Alexandrie
en lui offrant une poignée de pièces d'or.
Capables
de se détendre pour la première fois depuis de nombreux jours, Glaucus et
Maxima se couchèrent sur le pont sentant le poisson et s'endormirent malgré la
forte houle.
La
silhouette familière du phare d'Alexandrie n'offrit aucun réconfort aux
voyageurs las car c'était une ville fortement patrouillée par les légionnaires
et les représentants de l'empereur.
Glaucus
installa sa soeur dans une auberge délabrée près des docks, fréquentée par les
marins et les femmes qu'ils avaient louées pour une heure ou deux.
Après
lui avoir recommandé de verrouiller la porte et de n'ouvrir à personne, Glaucus
parti à la recherche du Capitaine Aemilius pour qu'ils les ramènent à Ostie.
Il
rôda parmi les marins miteux qui hantaient le port un jour entier avant de
rencontrer, enfin, un des hommes qui avait navigué vers Alexandrie avec eux et
le marin trouva bientôt Aemilius.
Si
sa surprise à l'apparition débraillée de Glaucus fut évidente, le capitaine
consentit, néanmoins, à être prêt à appareiller dans les heures suivantes tout
en avertissant Glaucus que le montant des dessous de table pour ouvrir les deux
ports et, ainsi, continuer leur voyage, pourrait être très élevé.
Après
avoir été averti inutilement par Glaucus d'être très discret, Aemilius le
quitta pour regrouper ses hommes.
Ils
s'échappèrent, sous le couvert de l'obscurité, guidés par deux remorqueurs dont
les capitaines étaient heureux de sentir, soudain, leurs bourses bien lestées.
Ils
naviguèrent en direction de la Crète où ils s'arrêtèrent le temps de se
réapprovisionner en nourritures fraîches.
Au
troisième jour de la semaine suivante, la lumière du phare d'Ostie brillait
dans le lointain.
Ils
jetèrent l'ancre en pleine mer et se glissèrent dans une petite embarcation qui
les débarqua sur la plage proche de la villa de Julia.
Maxima
se sentit soudain mal à l’aise.
Comment
sa mère réagirait-elle à la vue de son entêtée de fille pour la première fois
depuis des mois?
Chapitre 55 – de retour à Ostie
Le visage de Julia se vida lentement de
toute couleur à la vue des deux voyageurs déguenillés qui se tenaient,
timidement, devant elle, dans l'atrium faiblement éclairé.
Un instant plus tard, elle saisit
Maxima dans ses bras et les deux femmes pleurèrent longuement dans l’obscurité
tandis que Glaucus passait nerveusement ses doigts dans ses cheveux ébouriffés.
Julia était visiblement soulagée de
revoir sa fille. Lui réserverait-elle sa colère?
Finalement, Julia relâcha Maxima,
caressa ses cheveux et lui chuchota quelques mots avant d'ordonner à ses
domestiques de préparer un bain.
Elle regarda sa fille s'éloigner puis
reporta son attention sur Glaucus.
Il décida de prendre l'initiative et
essaya de détourner la menace qui planait au-dessus de lui.
"Salut à toi, Julia." Sa voix
résonnait bizarrement dans ce grand espace.
Elle inclina légèrement la tête sur le
côté et le regarda pensivement, puis dit d'une voix calme et mesurée.
"Durant les semaines qui ont suivi
ton départ, Glaucus, j'ai été dans une colère presque constante, dirigée
surtout contre toi. Je pensais que tu m'avais menti. Que tu t'étais arrangé
pour que Maxima te rejoigne sur le bateau et que même tu l'y avais cachée ...
que tu avais séduit ma fille pour qu'elle t’accompagne dans ta dangereuse
quête."
Julia soupira profondément comme si
elle se libérait de sa tension.
"Apollinarius m'a finalement
convaincue que Maxima étaient tout à fait capable de tramer et d'exécuter un
tel exploit toute seule et que tu étais probablement une victime de sa duperie
comme je l'étais." Elle rétrécit ses yeux.
"Est-ce vrai ?"
Glaucus acquiesça avec un peu de
répugnance et trouva difficile de la regarder dans les yeux.
"Le capitaine Aemilius l'a trouvée
quand nous étions partis depuis quelques jours, suffisamment pour ne pas
pouvoir revenir. Elle s'était cachée dans un baril dans la cale."
Il se dandinait sur ses pieds comme un
écolier prit en faute.
"Je... Je suis désolé, Julia.
C'était une mauvaise décision. Nous aurions du revenir même si nous avions du
nous quereller tout au long du chemin. J'en prends l'entière
responsabilité."
Après un moment de silence, elle
demanda.
"As-tu la moindre idée du souci
que j'ai pu me faire ? "
"Je peux l'imaginer. "
"Non, tu ne peux l'imaginer!"
Répliqua Julia avec un soupçon de rage dans la voix quand elle s'approcha de
lui.
"Tu ne peux absolument pas
l'imaginer."
Glaucus acquiesça et fixa le marbre
blanc et noir du sol sous ses pieds jusqu'à ce que Julia s'empare gentiment de
son menton barbu et lui lève le visage.
Il plongea son regard dans ses yeux
ourlés de rouge.
"Je me suis demandée si je vous
reverrais jamais vivants."
Glaucus hocha la tête en reconnaissant.
"Parfois, j’ai pensé que ce ne
serait pas le cas."
Julia finit par prendre Glaucus dans
ses bras pour une étreinte brève mais émue puis elle le repoussa en fronçant
son nez délicat.
"Tu as aussi besoin d'un
bain."
"Oui... ça fait un bout de temps."
"Bien, tu auras ton bain et un peu
de repos. Ensuite, tu me raconteras en détail ce qui s'est passé depuis que
nous nous sommes quitté. D'accord?"
"Oui, M'dame." Répondit
Glaucus, ressentant le besoin d'utiliser son titre formel pour l'instant. Il
continuait à se sentir comme un écolier dont l’escapade intempestive venait
d’être pardonnée inconditionnellement.
Julia resterait-elle aussi
bienveillante quand elle aurait entendu leur histoire?
Cela prit plus d'une heure à Glaucus et
à Maxima pour raconter leur récit aux
deux auditeurs qui les écoutaient avec une attention soutenue, les interrompant
seulement pour éclaircir un point ou l'autre.
Julia resta sereine jusqu'à ce qu'ils
narrent la partie où Glaucus décrivit leur échappée à travers le désert après
avoir tué les prétoriens.
Agitée, elle se tordait les mains.
Voyant son geste, Maxima essaya de la
rassurer.
"Maman, nous sommes en bonne santé comme tu peux le
voir." Dit-elle, pensant que sa mère était troublée à l'idée qu'ils aient
frôlé la mort.
Mais Glaucus avait compris son
angoisse.
"Julia, les prétoriens ne savaient
pas que Maxima était la fille de Maximus. Ils ne connaissaient même pas son
nom. Quand ils en parlaient, il la mentionnait comme étant ma femme. J'ignore
pourquoi, ils n'ont pas demandé à Hamoudi qui elle était et pourquoi ils se
sont basés sur des présomptions. C'est moi qu’il recherchait et non elle. Elle
sera en sécurité ici."
"Ici!" S’exclama Maxima, en se redressant brusquement puis elle
regarda Glaucus et sa mère. "Je ne reste pas ici!"
Trois voix répondirent à l'unisson,
"Bien sûr que si."
Glaucus continua d'un ton sévère,
"Tu ne m’accompagnes plus, Maxima.
C’est trop dangereux, tu en es bien consciente, cette fois. Et tu n’auras plus
la possibilité de te dissimuler dans un baril !"
Maxima commença à protester mais sa
mère l'interrompit.
"Glaucus a raison, ma chérie. Ecoutes-le. Tu dois rester, ici, car c'est un endroit sûr."
Comme Apollinarius ouvrait la bouche
pour appuyer le propos de Julia, Maxima dit d'un air provocant.
"Oui, je me rends compte que le
voyage pour trouver Quintus et Lucius sera trop dangereux pour moi. Croyez-moi,
après l'embuscade de la montagne, je suis tout à fait heureuse de rester, avec
vous, quelque temps."
Cette déclaration fut immédiatement
suivie de trois soupirs de soulagement.
"Mais je ne reste pas ici, mère.
Il n'y a plus rien pour moi ici désormais. Je vais à l'appartement à
Rome."
Julia hésita imperceptiblement puis
elle se rendit compte que c’était le meilleur compromis à faire avec son
entêtée de fille.
"Bon ... oui, cela peut
s’arranger."
"Et je ne serai pas non plus
assignée à domicile. Je sortirai quand il me plaira."
"Accompagnée, bien
sûr !" Insista Julia. "Toutes les jeunes filles de ton âge sont
accompagnées quand elles quittent leurs maisons, à Rome."
Maxima savaient qu'elle pourrait aisément
perdre des gardes du corps si elle le souhaitait et, donc, elle marqua son
accord rapidement puis, pour éviter toute possibilité qu’ils y pensent eux
aussi, elle changea de sujet de conversation.
"Nous l'avons trouvé, vous
savez." Murmura-t-elle, énigmatique.
"Trouvé quoi ?" Demanda
Apollinarius qui était trop las pour jouer. "Qu'avez-vous trouvé ?"
Maxima jeta un regard oblique à son
frère qui, d’un signe de tête, lui indiqua de poursuivre.
"Le contrat ... et, aussi, des
lettres de la mère de Glaucus à Maximus. Il y a des dessins dedans. Marcianus
les avait."
Elle était enchantée de la surprise de
sa mère.
"Marcianus avait le contrat ? A
Petra ?" Dit Julia comme si répéter ces mots lui permettait de comprendre
comment une telle chose avait pu se produire.
Maxima continua.
"Lui et Cicéro se sont partagé les affaires de notre père la nuit où les prétoriens
l’ont emmené pour l’exécuter et depuis il les a gardées."
"C'est le contrat de
l’empereur." Précisa Glaucus. "Marcianus l'a trouvé quand il s’est
retrouvé seul avec Marc Aurèle mort. Il l'a pris parce qu'il savait que ce
serait important. Nous l'avons maintenant." "Donc vous voyez," conclut
Maxima triomphalement. "Ca valait le coup d’y aller."
Puis, elle se leva d’un bond et quitta
l'appartement de sa mère sans un autre mot.
Julia hocha la tête, acceptant cette
conclusion à contrecoeur.
"Sois prudent quant à son usage,
Glaucus. C'est un document qui détient un grand pouvoir."
Apollinarius acquiesça.
"Si l'empereur découvre que tu as
l'original, il fera tout pour l'obtenir ... et se débarrasser de toi."
"Je le sais, mais c'est l’instrument
qui va me permettre de rendre son honneur à mon père."
"Tu dois le cacher, Glaucus,
jusqu'à ce que tu puisses l'utiliser !" Explosa Julia. " Quelque
part où personne ne pourra le trouver à moins d’y avoir été autorisé. Tu ne
peux courir le risque de le garder sur toi et de te faire capturer en sa
possession. Par contre, tu peux en faire des copies certifiées et les
emporter."
Glaucus pris en considération la portée
de la suggestion.
"Je ne peux pas le laisser ici ...
"
"Non, tu ne peux pas, " dit
Julia avec assurance," mais je crois connaître un endroit où il sera en
sécurité. "
" Où ? "
"Au Temple des
Vestales !" Répondit Julia.
"Oh, oui. C'est parfait!" S’enthousiasma Apollinarius. "Ma chère, tu es si
intelligente. Bien sûr ... le Temple des Vestales. Et tu as la possibilité d’y
avoir audience."
"Pourquoi là ?" Demanda
Glaucus légèrement étonné.
Apollinarius prit plaisir à lui
répondre.
"Les Vestales font beaucoup plus
que simplement entretenir la flamme sacrée, mon jeune ami. Elles sont,
également, à Rome, les gardiennes des documents les plus importants."
Il regarda autour de lui avec la mine
d’un conspirateur et chuchota,
"Le temple contient même des
secrets d'état. De riches familles romaines y conservent leurs testaments et la
famille royale est proche des Vestales."
"Alors c'est le dernier endroit où
je voudrais le laisser !" S’écria Glaucus. "Elles pourraient en
parler à Sévère …"
Apollinarius l’interrompit car Glaucus
commençait à s’agiter plus que de raison.
"Le document doit être mis entre
les mains de la grande prêtresse de Vesta et uniquement entre les siennes car
c’est la cousine de Marc Aurèle. Elle lui est loyale depuis toujours et déteste
Sévère. Elle est très âgée, mais toujours en très bonne santé, m’a-t-on dit.
Elle ne te trahira pas."
"Mais comment un homme comme moi
obtiendrait-il une entrevue avec la grande prêtresse?"
Julia et Apollinarius échangèrent un
regard.
"Il y a un moyen …" Commença
Julia, mais elle s'arrêta quand sa fille pénétra dans la pièce traînant un
lourd paquetage sur le marbre poli.
Son peignoir blanc traînait derrière
elle et elle était pieds nus, ayant abandonné ses pantoufles quelque part.
Son visage tout propre et ses cheveux
flottant librement faisaient ressortir sa jeunesse et son excitation.
"Elles sont ici. Voulez-vous les
voir ?" Demanda Maxima comme si la conversation s'était arrêtée à son
départ pour seulement reprendre maintenant qu’elle était de retour.
Deux têtes acceptèrent d’un hochement
enthousiaste puis Julia et Apollinarius se penchèrent vers le paquetage que
Maxima déposa près d’eux. Elle tomba à genoux pour y fourrager.
Elle écarta avec impatience les objets
de moindre importance et plongea dans le paquetage jusqu’au coude jusqu'à ce
qu'elle trouve ce qu'elle recherchait.
Son comportement fébrile se transforma
en attitude déférente quand elle en sortit prudemment le contrat et qu’elle le
plaça entre les mains tendues de sa mère.
Julia et Apollinarius déplièrent le
parchemin, lisant chaque mot trois ou quatre fois avant que le vieil homme lève
la tête, stupéfait.
"Des mots si simples …"
Commenta-t-il. "Un document si simple qui contient tant de puissance.
C’est difficile à croire."
"C'est exactement ce que j'ai
pensé quand je l'ai vu la première fois." Dit Glaucus, en reportant son attention
sur Julia qui regardait toujours fixement le document, plus précisément, le bas
du contrat là où se trouvait, l’ample signature arrondie de Maximus. Elle finit
par relever la tête et réenroula le document sans dire un mot.
Maxima jeta un coup d'oeil à sa mère
avec incertitude puis son enthousiasme reprit le dessus et elle replongea dans
le paquetage.
Elle ne vit pas Apollinarius étendre la
main pour tapoter celles de Julia ni le faible sourire que celle-ci lui offrit
en retour.
"Les voici," dit Maxima avec
un plaisir non dissimulé. "Les lettres. Attendez que vous les voyiez, mère."
Glaucus essaya de la prévenir.
"Peut-être pourrions-nous les voir
plus tard …"
Mais Maxima l’ignora.
"Tu veux les voir, n’est-ce pas,
maman ?"
Sans attendre de réponse, elle remit
une des précieuses lettres à sa mère puis s’assit sur ses talons attendant la
réaction.
Julia prit une profonde inspiration
puis, lentement, déroula le parchemin, étonnée de voir des hachures au charbon
de bois plutôt que des mots.
Il se déroulait lentement, de bas en
haut, ne révélant rien d'abord, puis un peu de végétation, de celle que l’on
peut contempler le long de n'importe quel bord de route.
Puis des pieds chaussés apparurent. Lorsque
les bottines furent entièrement révélées, ainsi que le bas d’une ample cape,
Julia savait ce qu'elle allait découvrir.
C'était un dessin de Maximus et ce
serait, la première fois, depuis sa mort, qu'elle verrait son visage, mises à
part les visions de lui qui occupaient constamment son esprit, bien sûr.
À l'hésitation de Julia, Maxima voulut
encourager sa mère à continuer mais les doigts rudes de son frère se posèrent
sur le haut de son bras et le serrèrent douloureusement.
Elle serra les dents et se força à se
détendre tout en jetant, à son frère, un regard flamboyant.
L'uniforme se révélait maintenant : les
genoux forts et nus et la tunique sombre; la cuirasse ornée d’une tête de loup;
la longue cape qui balayait ses genoux; les peaux de deux loups drapées sur ses
épaules avec une grâce si naturelle.
Il était exactement vêtu comme la toute
dernière fois où elle l'avait vu avant de quitter le camp.
Julia ferma les yeux, incertaine
d’avoir la force de continuer – de vouloir voir l'homme qu'elle aimait
interprété par la main de la femme qu'il avait aimée le plus dans sa vie. Mais
elle força ses doigts à continuer - et finalement son visage apparut. Un visage
jeune, fort, un peu distant, un peu distrait ... mais tellement beau.
Elle pensait qu'elle était préparée,
puisqu’elle savait ce qui allait être révélé, mais l'impact de le voir se
matérialiser sous une autre forme que celle qui peuplait ses rêves ou ses
souvenirs, la fit vaciller et elle dut se cramponner aux bras de la chaise
quand elle sentit son visage se vider de son sang.
Les minutes passèrent, à moins que ce
ne fussent des heures ! Elle n’en savait rien. Ils étaient, à nouveau,
ensemble en Mésie, elle et Maximus. Elle était en train de le taquiner car il
résistait à ses avances lors du banquet, et déjà elle devait contrôler le
tremblement de ses membres causés par la proximité de cet homme puissant. Puis,
ils étaient ... seuls derrière le rideau...
Des voix pénétrèrent son inconscient et
elle releva brutalement la tête pour plonger ses yeux dans les yeux bleus … et
inquiets de sa fille.
La pièce redevint réelle ainsi que le
feu crépitant dans le foyer.
"Maman ... maman est-ce que tu vas
bien ?" S’alarma Maxima.
Elle n'avait jamais vu sa mère comme
cela.
Glaucus qui marmonnait des regrets, non
plus.
Apollinarius se contenta de lui
caresser le bras en signe d’encouragement, comprenant mieux que n'importe qui
ce qu'elle ressentait.
Julia passa sa langue sur ses lèvres
sèches et reporta son attention sur le dessin.
Si parfait.
C’était tellement lui.
Mais ce n'était qu’un parchemin après
tout, pas une chair vivante et chaude.
"Je... Je vais bien. Je vais bien.
Ce fut juste un ... un choc de voir son visage. Je pensais que je ne le
reverrais plus jamais."
Et pour appuyer ses dires, elle leurs
offrit un petit sourire empreint de tristesse et enroula soigneusement le
dessin.
En le tendant à Glaucus elle dit,
"C’est un vrai trésor, Glaucus. Même plus que le contrat d’une certaine
façon."
"Je sais, M'dame. Merci."
Répondit-il en reprenant le dessin et en le fourrant sous sa tunique.
"Ta mère avait vraiment un grand
talent."
"Oui. Merci."
Julia lissa sa tunique et maîtrisa ses
mains tremblantes.
"Bien, ce fut une sacrée soirée et
je suis très fatiguée. Je suis sûr que vous devez l’être aussi, malgré vos quelques heures de repos."
Elle commença à se lever.
"Julia, attendez. S'il vous
plaît," dit Glaucus. "Vous avez commencé à dire quelque chose sur la
manière dont je pourrais obtenir une audience de la grande prêtresse de
Vesta..."
Maxima regarda son frère avec des yeux
brillant d’intérêt mais tint sa langue.
"Oui ... oui," répondit
Julia. "Attendez-moi, ici, je vais vite revenir."
Trois paires d'yeux suivirent sa
silhouette irréprochable quitter la pièce, deux paires brûlantes de curiosité
et la troisième emplie de compréhension.