Chapitre 51 ­ Les lettres

Rome

Septime Sévère arpentait les corridors de la massive addition de son vaste palais sans prêter la moindre attention à la splendide vue qui s'offrait de la terrasse sur le Circus Maximus ni au plateau de gâteaux, de fromages et de fruits qui venait d'être déposé sur la table par un serviteur qui se hâta, ensuite, de regagner les ombres.
Il boitait fortement, la douleur de ses pieds, de ses hanches et de ses genoux augmentée par sa colère en dépit des soins prodigués par son masseur personnel, Proculus.

"Comment as-tu pu le laisser s'échapper ainsi? Comment as-tu pu?" Rugit-il à l'homme qui était affalé sur une chaise en cuir. "Il peut se trouver n'importe où dans l'empire maintenant en de se moquer des idiots que nous sommes!"

Plautianus se contenta de hausser les épaules avant de se saisir d'un morceau de fromage, de le jauger comme s'il s'agissait d'un criminel avéré attendant son jugement, de le jeter dans sa bouche et de le mâchonner, lentement, avant de regarder d'un air menaçant le plateau pour essayer de trouver la prochaine victime.
Comme il tendait la main vers celle-ci, le plateau lui fila sous les doigts pour aller s'écraser sur le marbre du sol, éclatant en mille morceaux qui s'éparpillèrent aux quatre coins de la pièce.

Le commandant des prétoriens leva des yeux légèrement dédaigneux sur la face empourprée de son cousin.
Par-dessus l'épaule de Septime, il aperçut la dernière sculpture en marbre de l'empereur et ricana intérieurement.
Les cheveux blancs et clairsemés de l'homme avaient été enroulés en de délicates frisettes de marbre et la longue et luxuriante barbe de pierre convenaient à un homme qui se proclamait non seulement l'héritier de Marc Aurèle mais aussi son fils,

Le buste ne leurrait pas ceux qui connaissaient Septime, mais bien les millions de romains partout dans l'empire qui ne côtoieraient jamais, personnellement, leur empereur autrement que par ses bustes en marbre ornant chaque édifice public de l'Afrique à la Germanie.

Plautianus reporta son attention vers son ami d'enfant.
"Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire pour l'instant, Septime. Les soldats incompétents qui ont perdu le petit de Maximus pourrissent dans la prison Tullienne et une alerte est partie vers chaque soldat et gouverneur de l'empire pour les lancer à la recherche de l'homme. Nous le trouverons tôt ou tard."

L'empereur, en rage, virevolta.
"Le plus tôt serait le mieux. Je sais juste qu'il va me causer des ennuis. S'il trouve ce contrat..."
Les mots étaient trop douloureux pour même être prononcés.
"La prophétie. La prophétie le sait. Les étoiles le savent. Les dieux savent jusqu'à quoi ce bâtard est prêt à aller."

Plautianus se saisit d'un raisin, mordit à moitié dedans et en aspira le contenu doux et juteux avant de mâchonner la peau aigre.
"Nous le trouverons."
"Quand tu l'auras trouvé, cette fois, il doit être arrêté, vraiment tu m'entends ?"
Le prétorien releva les sourcils.
"Je pensais que tu voulais d'abord le contrat," Fit-il remarquer négligemment. "Si tu le voulais mort, j'aurais pu le faire mettre à mort, il y a longtemps, en Germanie. C'était ta volonté de le laisser vivre, si je me rappelle."

"J'ai besoin de ce contrat et tes hommes ont échoué à le trouver!"
L'insatisfaction croissante de Sévère vis à vis de son protecteur et conseiller s'étendait bien au-delà de son échec à retrouver le document insaisissable.
L'homme devenait de plus en plus complaisant envers lui-même, se noyant dans de somptueux banquets et éteignant sa soif de lucre tant avec des filles qu'avec des garçons.
Un nouvel uniforme coûteux masquait son volumineux tour de taille.
Sa dépravation ne connaissait plus de bornes : il avait même été jusqu'à faire châtrer cent hommes libres pour servir d'eunuques à sa fille.

Mais ce qui irritait et inquiétait le plus Septime était le nombre croissant de statues du préfet du prétoire qui avaient surgi un peu partout, dans Rome et dans l'empire!
Des symboles en marbre de sa soif de pouvoir et de sa puissance toujours grandissante.
Il avait même exigé qu'on lui témoigne la même déférence que celle que l'on montre à un empereur. Plautianus devenait dangereux.

Même l'homme que Septime avait nommé pour être le collègue de Plautianus à la tête de la garde - Aemilius Saturninus - avait été retrouvé flottant à la surface de la rivière, victime, selon Plautianus, d'un d'un malheureux accident de char.
Le préfet du prétoire ne voulait pas d'un homme regardant par-dessus son épaule et Septime était bien conscient qu'il avait réduit les pouvoirs des tribuns de la Garde, afin d'enlever toute possibilité à l'un d'entre eux de pouvoir être élu à la préfecture.
L'homme se reposant dans la chaise voulait être préfet à vie, pas le préfet juste unique.

Plautianus finit par se lever et s'étira.
Ces sempiternelles tirades - chaque nuit - d'un empereur dont chaque geste et chaque pensée étaient guidés par les étoiles finissaient par l'ennuyer profondément.

Plautianus était beaucoup plus pragmatique. Pour autant qu'il était concerné un mort ne pouvait présenter aucune menace et ce damné contrat ne serait probablement jamais retrouvé de toute façon.
Cela faisait des années qu'ils en avaient reçu la copie et il n'y avait eu aucun nouveau contact du propriétaire du document depuis.
Septime Sévère était l'empereur de Rome. Son fils aîné, Antoninus, et sa fiancée, la propre fille de Plautianus, dirigeraient un jour l'empire.

L'avenir apparaissait plaisant, très plaisant en fait.

Après tout, combien de temps un homme dans l'état de Sévère pourrait-il encore vivre ?
Mais Sévère était bien vivant et le chef des prétoriens feignit de montrer de l'intérêt à ses plaintes.
"Nous avons surveillé Marius Vipsanius Agrippa ­ tu sais, le fils du gouverneur de Cappadoce - mais il n'a eu aucun contact avec son ami et il passe ses journées dans les bibliothèques comme d'habitude. Il semble inoffensif "

Il fut interrompu au milieu de sa phrase par l'irruption dans la pièce d'un prétorien qui, silencieusement, inclina la tête en signe de déférence.
"Et bien ?" Mordit Plautianus.
"J'ai reçu l'ordre de vous donner ce message en main propre, Monsieur"
L'homme tendit un parchemin roulé.
Plautianus s'en saisit sans un mot et déroula la missive, l'inclinant vers une lampe pour mieux discerner les mots griffonnés.
Un lent sourire parchemina son visage et il regarda son ami d'un air triomphant.
"Il semble que l'on ait vu notre trublion à Alexandrie, il y a deux semaines et qu'il ait descendu le Nil en compagnie d'une jeune femme."

Sévère licencia le garde d'un brusque mouvement de tête tandis qu'un désagréable frisson ondulait tout au long de son épine dorsale.
"Alexandrie ? Pourquoi irait-il en Egypte ?"
"Qui sait ? Peut-être a-t-il décidé de voir les sites comme nous l'avons fait, il y a quelques années. Il semble qu'il ait trouvé une femme et il est parti faire un tour."

"Nous n'étions pas là pour voir les sites! Nous étions là pour sécuriser une partie peu fiable de l'empire! Si tu te souviens bien, l'Egypte soutenait mon rival, Niger, de même qu'ils avaient soutenu Avidius Cassius contre Marc Aurèle. On ne peut pas avoir confiance dans les Egyptiens, avec leurs sciences occultes et leurs cérémonies secrètes. Ce bâtard de Glaucus, est parti, là, pour chercher de l'appui, pour monter une offensive contre moi ... et il le trouvera là, sans aucun doute. Il feindra d'être le nouvel Alexandre, comme Niger l'a fait. Il est parti utiliser la magie égyptienne pour consulter les dieux."

Plautianus haussa imperceptiblement les épaules mais grinça des dents d'impatience.
"Tu as interdit cela, tu t'en souviens ? La pénalité est la mort."
"C'est exact. Envoies des ordres, immédiatement, à chaque ville, cité et village à l'Est, de le rechercher. Je veux qu'il soit arrêté et renvoyé à Rome sur le champ."
"Même sans le contrat ?"
"Oh, il a le contrat ... il l'a. Je le sais."

Petra

La maison de Marcianus était une grande habitation en grès de deux étages aux terrasses noyées dans la verdure.
Sa femme était morte depuis longtemps, alors il vivait là avec Liatus, son fils aîné, Hélène, la femme de ce dernier et leurs trois jeunes garçons.

Glaucus et Maxima furent installés dans deux petites chambres à coucher au deuxième étage, chacune ayant sa terrasse privée.
La lumière du soleil pénétrait à travers les lamelles des volets traçant des rubans jaune sur les tapis tissés et la couverture du lit.
Les murs étaient chaulés pour aider contenir la poussière et tout ce blanc créaient des pièces à l'atmosphère brillante et gaie.
La seule concession à l'architecture romaine était l'arcade des embrasures de portes et Maxima adorait l'exotisme et la simplicité de ce logement ... si différent de sa maison à Ostie.

Marcianus, Liatus et Hélèna dormaient dans deux chambres aux rez-de-chaussée et leurs trois garçons se partageaient une grande chambre, au premier, mais, souvent, ils préféraient dormir sur la terrasse.

Les jeunes considéraient Glaucus comme une sorte de héros car ils avaient souvent entendu leur grand-père parler du grand général Maximus.
Ils examinèrent le glaive avec révérence et harcelèrent Glaucus de questions durant le dîner tout en lançant de subreptices regards appréciateurs à Maxima pendant qu'elle échangeait des propos 'féminins' avec Hélèna qui était enchantée d'avoir une compagnie féminine.

Après le dîner, ils se réunirent autour d'un feu craquant qui réchauffait la pièce et repoussait la fraîcheur du soir et bavardèrent de Rome et de Petra et du temps et de tout et de rien il n'y eut pas la moindre allusion au destin de Maximus tant que de jeunes oreilles écoutaient.

Glaucus arrêta ses doigts qui tambourinaient, d'impatience, sur les accoudoirs de sa chaise et il envia, un instant, Maxima qui s'activait à aider Hélèna à la cuisine.
Liatus finit par envoyer les garçons au lit et les hommes continuèrent à parler tranquillement tant qu'ils ne furent pas certains que les jeunes soient endormis.

Alors, Marcianus se leva de sa chaise en cuir usé et se dirigea, lentement, vers sa chambre à coucher.
Glaucus vit qu'il était légèrement voûté et se demanda quel âge il pouvait avoir réellement. Beaucoup plus vieux que Maximus, avait-il dit. Cela signifiait-il la soixantaine ? La septantaine ? Est-ce qu'il était aussi vieux que Jonivus ?

Il revint un court moment plus tard avec un grand paquet enveloppé dans un cuir léger.
Glaucus s'avança sur le bord de son siège quand Marcianus le déposa sur la table et commença à le dérouler avec précaution.
"Ton père gardait tout," dit-il. "Toutes les lettres de ta mère sont ici, pour autant que je sache. Elles sont très anciennes et, donc, sois prudent quand tu les manipuleras."
Les doigts tremblants, Glaucus les aplatit et sursauta quand le visage d'un enfant apparut après qu'il eut retiré ses mains.
Un garçon, guère plus vieux que six ou sept ans. Son frère, Marcus.
"Mon Dieu, mon Dieu," soupira-t-il. "Je n'avais aucune idée à quoi il ressemblait."
Puis il s'adressa à Liatus sans lever les yeux du document.
"Voulez-vous appeler Maxima ?"

"Bien sûr," répondit celui-ci en se levant et en allant vers la cuisine.
Un moment plus tard, Maxima se précipita aux côtés de son frère et tendit la main vers le dessin.
"Sois prudente," L'avertit Glaucus. "Le fusain salit."
"C'est lui ? Notre frère ?"
Glaucus approuva.
Elle le détailla puis plissa le nez.
"Il ne nous ressemble pas."
"Il tirait plus vers Olivia, si je me rappelle bien, quand il est venu au camp avec votre mère, "dit Marcianus." C'était un garçon doux, un peu espiègle, mais très doux. Votre père était si fier de lui. Je n'oublierai jamais quand, habillé comme un petit général, il parcourut le camp avec votre père sur son énorme cheval. Il a charmé tout le monde, ce petit."

Le bord d'un autre dessin attira l'oeil de Maxima et elle le tira de la pile tandis que Glaucus examinait toujours le visage de son frère.
"Voici une autre image de lui quand il était encore plus jeune. Il est assis sur un poney. Ta mère avait un don, Glaucus. Regardes les constructions à l'arrière-plan. Est-ce qu'elles font partie de la ferme?"
"C'est possible à l'époque mais elles ne sont plus là, maintenant. Tout ce qui n'était pas en pierre a entièrement brûlé."
Maxima fouilla, à nouveau, dans la pile.
"Sois prudente," L'avertit Glaucus.
"Ici!" Dit-elle triomphalement. "Voici ta mère."
Après une brève hésitation, elle passa l'image d'une femme souriante à son frère.
"Elle était très belle," Dit Maxima tranquillement, son enthousiasme tempéré d'une pointe de jalousie.

Glaucus dévisagea l'autoportrait car c'était la première fois qu'il voyait le visage de sa mère.
Maxima avait dit vrai, elle avait été belle avec ses grands yeux sombres, son flot de longs cheveux et ses lèvres pleines.
Elle se tenait debout devant sa maison, les mains sur les hanches, fière et insouciante comme si elle voulait taquiner celui qui allait la regarder.

Depuis qu'il avait appris sa vraie parenté, il avait essayé de reconstituer son visage en combinant les traits des membres de sa famille mais il n'avait réussi qu'à créer une image fantomatique.
Maintenant, elle était là, juste devant lui, ses traits parfaitement distincts.
Il fixa l'image en silence, l'imprimant dans son cerveau.
Les bords de l'image étaient doux et tachés là où les doigts avaient saisi le parchemin, étalant légèrement le charbon de bois.
En bas à droite, il y avait une empreinte de pouce et Glaucus, doucement, y plaça le sien là où s'était posé celui de son père.

Le sursaut inopiné de Maxima, troubla sa rêverie et il lui jeta un coup d'il la trouvant en train de regarder fixement le parchemin qu'elle tenait dans sa main tremblante.
Il déposa, doucement, l'image de sa mère sur la table et mit une main sur l'épaule de sa soeur tout en se penchant pour voir ce qui lui avait causé une telle détresse.
C'était la représentation d'un général romain revêtu de son uniforme debout sur le pas de sa maison en Espagne, dessiné, de mémoire sans doute, par sa femme.
Glaucus s'empara des mains de sa soeur pour les stabiliser alors même que les siennes s'engourdissaient soudain.
"C'est un dessin remarquablement précis. Il le représente parfaitement tel qu'il était." Dit Marcianus doucement avant de se lever.
"Je vais vous laisser seuls."

L'image était plus claire que les autres, les bords plus rudes, comme si le document avait moins été manipulé.
Il semblait jeune, remarqua Glaucus. Probablement, dans qu'il n'avait pas encore trente ans. Peu de temps après qu'il fut promu général par Marc Aurèle, sans doute.

Il paraissait fier quoique circonspect, son sourcil légèrement froncé tandis qu'il fixai le lointain, soupesant peut-être le long voyage qui l'attendait.
Ses cheveux étaient taillés courts.
Deux fourrures de loup se balançaient sur ses larges épaules recouvrant une longue cape et une cuirasse ouvragée.
Il était beau et fort.
Invincible.
Mais il n'avait pas été du tout invincible !
Il avait été assassiné !
Il avait été assassiné sans jamais savoir qu'il avait laissé un fils et une fille en vie.
Les yeux de Glaucus se remplirent de larmes.
Maximus.
Finalement, il avait vu le visage de son père ... un visage si semblable au sien.

 

Chapitre 52 – Le contrat

 

Ils passèrent le jour suivant dans la chambre de Maxima à parcourir la correspondance d'Olivia et à regarder, encore et encore, les images créées par elle, appréciant leur chance d'avoir ces représentations de leur famille perdue.

 

Les lettres d'Olivia à son mari étaient verbeuses et pleines de vie … pleines de détails sur la vie à la ferme, sur les plantations, les récoltes, les nouvelles naissances du cheptel … descriptions qui, aux yeux de Glaucus, ramenaient à la vie la maison brûlée et lui en rendaient la perte encore plus douloureuse.

 

Elle parlait souvent de Marcus et de la vitesse de sa croissance et dispersait, partout dans le texte, de rapides croquis de lui. Il était clair, aussi, que son mari lui manquait de manière quasi insupportable même si elle essayait de masquer sa solitude pour éviter de causer à Maximus davantage de détresse durant leur séparation.

 

Ils trouvèrent des mentions du peuplier au pied duquel était enterrée leur sœur même si Olivia se gardait bien de mentionner le nom de l'enfant.

Elle parlait plutôt du jardin et du temps qu'elle y passait au milieu des fleurs. Dans une lettre, elle répondait, visiblement, à une demande de Maximus pour qu'elle sculpte l'image de leur fille en disant que c'était bien trop tôt.

 

Devant l'incompréhension de Maxima, Glaucus lui expliqua.

"Ma mère non seulement dessinait mais sculptait aussi ... des sculptures étonnantes. J'avais l'habitude de jouer avec des chevaux en bois qu'elle avait réalisés quand j'étais tout petit, sans savoir que c'était elle qui les avait faits. Apparemment, elle avait aussi sculpté de petites figurines d'elle et de mon frère que notre père pouvait porter sur lui."

"Qu'est-ce qu'elles sont devenues?" Demanda Maxima, assise sur le plancher.

"Cicero, le serviteur de mon père, les a emportées. Quand Cicero disparu, Jonivus retrouva le glaive de Maximus mais pas les figurines. Elles avaient disparu avec lui. Cicero devait sans doute les porter sur lui et elles sont probablement perdues à jamais. Je donnerais beaucoup pour les retrouver."

 

"Cela parait bizarre de tenir entre nos mains ces lettres que notre père a tenues, de lire ces mots qu'il a lus. Cela me rapproche de lui, plus encore depuis que j'ai pu voir son visage."

Maxima regarda le dessin de son père qu'elle avait étalé sur la table afin de l'avoir toujours sous les yeux.

"Il est exactement comme j'espérais qu'il était."

Glaucus hocha silencieusement la tête.

 

Ils avaient trouvé d'autres esquisses de Maximus mais aucune n'était aussi détaillée  ni aussi majestueuse que le premier dessin qu'ils avaient découvert. Il pensa, à nouveau, à la fresque, en Germanie. Comme elle avait du être magnifique !

 

"Regardes cette lettre, Glaucus. Un certain temps s'est écoulé entre celle-ci et l'avant-dernière et ta mère dit qu'elle n'a pas été bien. Père a du paniquer quand ses lettres se sont arrêtées.

"Avec un froncement de sourcils curieux, Glaucus prit la lettre puis pâlit lorsqu'il lut la date.

"C'est sa première lettre à Maximus après ma naissance!" Dit-il d’un ton atone.

"Mais ... elle ne parle pas de toi."

"Non."

 

Glaucus se leva et se dirigea vers la terrasse, passant une main à travers ses cheveux, geste que sa soeur avait identifié comme un signe de grande fatigue ou de détresse.

Un instant plus tard, Maxima s'approcha de lui, lui passa les bras autour de la taille et posa sa joue contre son dos.

"Je suis désolée," chuchota-t-elle. "J'avais oublié."

Puis, elle ajouta,

"Comment a-t-elle pu ne pas le tenir informer ?"

"Je ne sais pas ... il est difficile de comprendre son état d'âme à l'époque. Elle devait sans doute être beaucoup plus inquiète que ces mots ne semblent l'indiquer. Elle avait presque perdu son fils et son mari quelques mois auparavant et elle en était peut-être toujours troublée. Et sa fille avait été enterrée depuis peu sous le peuplier."

"Mais, elle aurait pu le lui dire plus tard …" 

"Mon oncle a essayé de la convaincre de le faire mais elle a refusé. Elle avait laissé s'écouler trop de temps et elle a, probablement, pensé que Maximus ne lui pardonnerait jamais de lui avoir caché une telle chose."

 

Il secoua la tête lentement.

 

"Qui sait ce qu'elle pensait ?"

 

Maxima s'appuya contre le muret de la terrasse face à son frère.

"Cela se serait arrangé si Commode n'avait pas assassiné l'empereur. Maximus serait rentré à la maison, après cette dernière bataille, en Germanie et y aurait trouvé un beau petit garçon. Comment a-t-elle pu supposer qu'il ne reviendrait jamais à la maison ?"

 

La voix de son frère contint un soupçon de colère quand il répondit.

"Mon père vivait une vie très dangereuse et ma mère le savait ... elle l'avait vu, par elle-même. Elle savait parfaitement qu'il pouvait ne jamais revenir, qu'il pouvait mourir sur le champ de bataille sans jamais rien connaître de moi."

"C'était un risque qu'elle a semblé vouloir prendre."

"Elle a perdu."

"Nous avons tous perdu, Glaucus. Nous avons tous perdu." 

 

Le frère et la soeur rejoignirent la famille pour le repas du soir, épuisés par l'émotion d'avoir vécu à travers les souvenirs d'Olivia tout au long de la journée.

Marcianus essaya que la conversation soit légère et anodine en parlant du temps et des dernières bêtises des enfants mais il était évident, par leur silence, que Maxima et Glaucus étaient mal à l'aise.

Le vieil homme finit par toucher la main de Glaucus.

"Etait-ce si dur ?" Demanda-t-il doucement.

 

Le jeune Espagnol acquiesça.

"C'est très dur  de lire les pensées de ma mère morte, Marcianus - de jeter un coup d'oeil dans sa vie et dans celles de mon père et de mon frère - sans avoir été autorisé à les partager."

Le vieil homme hocha la tête en compréhension.

"Oui, je suis sûr que ça l'est."

 

"Marcianus ... pouvez-vous nous raconter des récits sur notre père ?" Supplia Maxima. "Les lettres nous ont donné des détails sur la vie d'Olivia, mais pas sur la sienne." 

"Ses lettres à lui furent perdues dans l'incendie de la ferme" Ajouta Glaucus.

 

De nouveau, Marcianus hocha la tête et, puis, sourit.

"J'en serais enchanté. Par quoi aimeriez-vous que je commence ?"

"Quand l'avez-vous rencontré pour la première fois" Répondit spontanément Maxima tout en s'installant sur un siège imitant inconsciemment les trois garçons de Liatus qui avaient interrompu toutes leurs activités à l'annonce de la promesse d'histoires sur le grand général Maximus. Ils s’étaient assis pour une meilleure écoute de ces récits passionnants.

 

"Bien, c'était il y a très longtemps, j'étais un homme beaucoup plus jeune ... et Maximus était, lui, vraiment très jeune. Je le connaissais... nous le connaissions tous, en fait, car la narration d'exploits héroïques voyage vite parmi les légionnaires, mais sans jamais l'avoir rencontré jusqu'à ce qu'il soit promu général et transféré à Felix III où j'étais le chirurgien en chef. Il est arrivé sur le dos d'un magnifique étalon noir …"

 

"Nommé Scarto." Interrompit l'aîné des garçons. 

"Oui," rit Marcianus, "oui... Scarto. Et il avait une telle prestance ! Une cape élégante, des fourrures de loup. Chaque parcelle de son être proclamait que c’était lui le général et ce malgré sa jeunesse. De plus, il avait été choisi par Marc Aurèle, donc il avait notre respect avant même d’être descendu de sa monture. Il avait notre respect ..., mais ce qu'il a rapidement gagné c’était notre amour."

 

Maxima cligna des yeux pour essayer de repousser les larmes qui les noyaient tout en ajustant ses jupes puis sourit quand elle remarqua que les yeux de son frère étaient aussi tout embués.

Ils étaient tous tellement captivés par les récits des aventures du général Maximus qu’ils ne remarquèrent pas que le jour déclinait ni qu’Hélèna avait allumé tranquillement le feu.

 

Marcianus employait un ton très respectueux pour parler de son général, de ses exploits et de ses blessures, de son obstination et de son sérieux, de sa générosité et de son empathie.

Il était clair que Marcianus avait perdu un ami très proche et Maxima comprit qu'il souffrait presque autant qu'elle et Glaucus. 

 

Quand il n’y eut plus que quelques braises et quand Liatus eut mis ses garçons au lit, Marcianus monta pour gagner sa chambre à coucher.

Il en revint, tenant un autre paquet en cuir, celui-ci beaucoup plus petit que le premier. Il hésita un bref instant avant de le tendre à Glaucus.

"J'ai hésité longuement avant de me décider à te donner ceci. Je ne suis toujours pas sûr si te le donner est sage ou si j’aurais mieux fait de simplement le brûler. Mais ... en fait la décision de le détruire ne me revient pas, elle te revient."

 

Marcianus déroula le cuir et étala soigneusement le document officiel qui y était caché. Glaucus aperçut quelques mots, deux signatures... et un cachet officiel. Un cachet de bureau. Le cachet du bureau d'un empereur.

 

Il se contenta de fixer le document qui se trouvait sur la table devant lui et, même, Maxima comprit qu'elle devait refréner son exubérance naturelle et ne pas s'en emparer. Elle s'assit tranquillement, étudiant le visage étrangement impassible de son frère.

 

Marcianus reprit sa place et demanda simplement.

"Tu ne souhaites pas le regarder ?"

"Je sais ce dont il s'agit" Chuchota Glaucus. "Vous l'aviez. Vous êtes celui qui est entré en contact avec Septime Sévère."

 

Le vieil homme était étonné.

"Comment ... comment sais-tu que je l'ai fait ? Comment es-tu au courant au sujet du contrat ?"

 

Maxima fournit la réponse.

"Mon père l'a dit à ma mère, Julia, quand ils étaient ensemble à Ostie. Nous savions que Maximus était le choix de Marc Aurèle comme empereur, mais nous n'en avions pas la preuve."

Elle tendit son index et, lentement, fit glisser le document vers elle. "Maintenant nous l'avons."

 

Glaucus ne bougeait toujours pas .

"Cela doit être la copie de l'empereur."

"Oui, je l'ai enlevée de son cadavre. Maximus doit en avoir eu une aussi. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé." 

 

Glaucus finit par lever les yeux.

"Elle est dans la tombe de ma mère en Espagne."

Marcianus souffla doucement.

"Oh, je vois."

"Ce document a été le catalyseur de la mort de mon père," dit Glaucus d'une voix atone. "D'une façon ou d'une autre, j'ai toujours pensé que ce serait plus qu'un simple morceau de parchemin ... car il est la cause de tant de chagrin."

"C'est l'intention, pas le parchemin."

"Bien sûr," Répondit Glaucus en prenant le contrat des mains de Maxima.

"Si léger," remarqua-t-il, "et pourtant si lourd de conséquences."

 

Le visage de Marcianus sembla encore plus vieux soudain, les rides apparaissaient plus profondes dans la lumière tamisée.

"Je suis heureux d'en être débarrassé, finalement. Je ... j'ai essayé de l'utiliser pour rétablir l'honneur de ton père, mais cela n’a pas marché. Je ne sais même pas si l'empereur a reçu ma lettre et la copie que je lui ai envoyée." 

 

"Oh, il l'a bien reçue," dit Glaucus. "Ce document a coûté la vie à mon père et m'a presque coûté la mienne."

A regard interrogateur de Marcianus, Glaucus  poursuivit.

 

"Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi Septime Sévère était si concerné par ma personne jusqu'à ce que Julia me parle de ce document ... alors tout devint clair. Il le veut à tout prix et il pense que je me suis lancé dans sa quête - et je suppose, qu'indirectement, c'est ce que je fais. Maintenant, je peux faire ce que vous avez essayé de faire et rétablir l’honneur de son nom ... en prouvant qu'il était l'héritier de Marc Aurèle et non son meurtrier. Le vieil empereur était mourant. Mon père n'avait aucune raison de le tuer pour gagner le trône; il n'avait plus très longtemps à attendre pour que le vieil homme meure. Commode avait toutes les raisons de le tuer."

 

Glaucus serra les dents sur un mauvais demi-sourire.

"Oh, quel poids a ce document. Il a déjà tué mon père ... et il peut détrôner un empereur."

"Est-ce cela ce que tu veux, Glaucus ? Revendiquer le trône pour toi ? Tu aurais de bonnes chances, tu sais et Sévère a beaucoup d'ennemis," dit Marcianus, totalement incertain de ce qui traversait l'esprit du jeune homme. "Il y en a plusieurs qui te soutiendraient. Ceux qui étaient loyaux envers ton père. C'est ton héritage." 

 

Glaucus secoua la tête.

"La ferme de mon père est mon héritage. J'ai l'intention de la reconstruire entièrement et les détails dans les lettres de ma mère m'y aideront. En dehors de cela, je veux simplement faire ce que j'avais l'intention de faire, Marcianus. Découvrir ce qui est arrivé à mon père – ce qui est presque fait. Découvrir pourquoi – ce qui est fait maintenant. Lui rendre son honneur et venger sa mort - ce que je vais faire."

"Commode est mort …" Commença Marcianus.

"Mais Quintus peut-être pas. Il est temps de retourner à Rome."

 

Il y eut un long silence.

Hélèna le rompit en disant.

"Nous avions espéré que vous pourriez rester un peu plus longtemps. Nous ne voyons presque jamais d'étrangers à Petra." 

 

Maxima sourit tristement à sa nouvelle amie. Elle, aussi, savait qu'il était le temps de partir.

"Il y a Lucius aussi. Vous pourriez le chercher." Proposa Liatus.

"Lucius Verus ? Oui, j'y avais pensé. Lui et Quintus étaient dans l'arène avec mon père quand il est mort et il pourrait être capable d'offrir une nouvelle lumière sur ce combat final. Je ne sais pas où il est, cependant"

"En exil, probablement," ajouta Marcianus. "ou mort."

"Apparemment pas," répondit Glaucus. "Sévère allègue qu'il est un parent de Marc Aurèle, renforçant ainsi sa revendication au trône, donc il ne peut pas maltraiter son petit-fils - du moins pas publiquement. Lucius Verus est, probablement, toujours en vie quelque part dans l'empire."

 

"C'est grand, l'empire," remarqua Liatus.

"Oui," sourit Glaucus avec une ironie désabusée.  "Je commence à le comprendre. L'itinéraire que nous avons pris pour venir ici était mémorable, c'est le moins qu'on puisse dire, mais plutôt lent. Y-a-t-il un meilleur chemin pour atteindre la côte ? N'importe où du moment que nous puissions y trouver un bateau pour gagner Alexandrie où notre navire nous attend ?" 

 

"Il y a beaucoup moins de désert à traverser si vous vous dirigez non vers l'Ouest mais vers le Nord, par Massada où vous trouverez une bonne route qui mène à la côte, route née d'une initiative de Septime Sévère lui-même. Vous pouvez y être en quelques jours si le temps est bon." Dit Liatus.

"Je suis sûr que votre guide connaît cette voie."

"Je parlerai à Hamoudi demain et je verrai si nous pouvons nous intégrer à une caravane. Ce sera plus sûr de cette manière." Dit Glaucus en regardant sa soeur.

 

Hamoudi hocha la tête quand Glaucus lui expliqua ce qu'il voulait faire et le petit guide nabatéen promit de tout organiser pour le surlendemain.

Et, fidèle à sa promesse, à l'aube du deuxième jour, Maxima et Glaucus se retrouvèrent, à nouveau, juchés sur des chameaux après avoir fait des adieux chargés d'émotion à Marcianus et sa famille.

 

Glaucus pensa que la caravane était plutôt petite. Elle consistait en deux chariots lourdement chargés tirés par des boeufs, d'un groupe de mules lestées de paquets et de six hommes enveloppés dans d’anonymes robes blanches avec des capuchons rayés - certains à pied et d'autres sur des chameaux. 

 

Quand ils approchèrent de l'obscurité de l’imposante crevasse - El Siq, la voie d'accès à Petra - , tant Glaucus que Maxima se retournèrent et firent signe de la main au petit groupe serré à l'ombre du Kazneh. Ils leurs rendirent leur salut et Glaucus entendit. "Dieu soit avec vous!" crié plusieurs fois.

 

Soudain, le frère et la soeur furent enveloppés par l'obscurité et la ville de Petra disparut comme si elle n'avait jamais existé.

Ils furent accueillis, de l'autre côté, par un soleil éblouissant et des kilomètres d'ondulations de sable désertique et caillouteux qu'ils avaient appris à connaître et à apprécier.

Cette fois, cependant, ils restèrent à l'ombre bienfaisante des falaises en longeant la longue arête de grès plutôt que de traverser le désert.

 

Glaucus trouvait ses compagnons de voyage bizarres. Engoncés dans leurs robes, ils restaient totalement silencieux.

Il ne s'était pas attendu à ce qu'ils communiquent avec lui mais ils semblaient s'ignorer l'un l'autre aussi. Peut-être, était-ce la manière d’être nabatéenne.

 

Après quelques heures de marche, Maxima se battait, à nouveau, pour éviter d'avoir du sable dans la bouche alors, comme à l'aller, elle finit par s'ensevelir dans ses vêtements.

 

La journée se passa sans événement et ils plantèrent leurs tentes en fin d'après-midi, Glaucus et Maxima à part des nabatéens, s'arrangeant pour que les ouvertures de leurs tentes soient l'une en face de l'autre.

Personne ne serait capable de s'approcher de Maxima sans être entendu par Glaucus.

À l'intérieur de sa tente, Glaucus fouilla dans son paquetage jusqu'à ce qu'il trouve les deux paquets enveloppés de cuir et les tapote avant de les remettre dans leur cachette. Il balaya le sable pour aplanir les plus grands dénivelés puis s'installa à l'intérieur de ses couvertures pour la nuit.

Il commençait à somnoler quand Hamoudi souleva le rabat de sa tente.

"Venez avec moi." Dit-il.

"Quoi ... ? Pourquoi ? Où allons-nous ? Qu'est-ce qui ne va pas ?" Murmura Glaucus.

"Chercher de l'eau."

 

Glaucus s'assit, entièrement éveillé maintenant.

"Nous avons déjà assez d'eau pour durer plusieurs jours. Nous n'en avons pas besoin de plus."

"Devons nous fournir en eau tant que nous le pouvons. Il y a l'oued ,en haut, du côté de la falaise. Venez. Venez rapidement."

 

Beaucoup plus tard, Glaucus se rendit compte que l'insistance d'Hamoudi aurait du lui mettre la puce à l'oreille mais il n'avait pas réagi. 

 

Chapitre 53 – L'embuscade

 

Glaucus essaya de ne pas marcher sur sa cape pendant qu'il gravissait, à la suite d'Hamoudi, la pente raide et rocailleuse, une fiole d'argile dans chaque main.

 

Régulièrement, il s'arrêtait pour jeter un oeil vers le camp qui était faiblement illuminé par trois feux, mais il n'y avait pas le moindre mouvement.

Les seuls sons à percer le silence étaient le sifflement du vent et le crépitement éloigné des braises. De nouveau, il se demanda pourquoi ils avaient besoin de tant d'eau mais il se dit qu'il devait avoir confiance dans le jugement de son guide car l'homme en connaissait beaucoup plus que lui sur les voyages dans le désert.

 

Quand ils arrivèrent sur un petit plateau, le crépuscule tombait et Glaucus s'arrêta pour reprendre haleine.

 

"Et bien ? C'est encore loin ?"

"C’est suffisamment loin, je pense !" Répondit, dans un latin parfait, un homme surgissant de derrière un grand rocher.

Glaucus se tourna pour lui faire face et … les deux cruches d'argile lui en tombèrent des mains et se brisèrent à terre.

Devant lui, se tenait un de ses compagnons de voyage dont la tunique blanche, maintenant rejetée, avait caché la sinistre cuirasse noire des prétoriens.

 

Il fut, rapidement, rejoint par un autre, puis Glaucus détecta un mouvement derrière lui. Il tourna la tête vivement pour constater l'arrivée de deux autres gardes de l'empereur. Hamoudi n'était nulle part en vue! 

 

Glaucus se déplaça de manière à avoir les quatre prétoriens sous les yeux. Ses doigts s'enroulèrent autour du pommeau de l'épée de son père cachée sous sa cape noire.

 

"Que voulez-vous ?" Demanda-t-il d'une voix profonde et égale malgré son cœur battant. "Je ne crois pas avoir violé une loi quelconque lors de mon séjour à Petra."

"Nous ne sommes pas ici pour faire la conversation !" Dit le chef des quatre hommes, le premier à s'être montré. "Nous avons des ordres à exécuter et je tiens beaucoup à revenir à Petra. Je ne peux pas supporter le désert, particulièrement la nuit. Vous ne savez jamais quels dangers se cachent ici," ricana-t-il.

 

"Des ordres ?" Demanda innocemment Glaucus, alors qu'il était sûr de savoir de quels ordres il s'agissait

"Oui. Vous êtes arrivé au terme de votre voyage. Les loups disperseront vos restes très rapidement. La femme sera ramenée à Petra pour l'amusement des hommes."

L'attitude de l'homme était remarquablement décontractée ainsi que celle de ses soldats. Clairement, ils ne s'attendaient pas à rencontrer la moindre difficulté dans l'exécution de leur tâche.

 

"Vous planifiez de me tuer ?"

Le rictus s'agrandit.

"C'est l'idée."

"Sur ordre de qui ?"

"Je ne crois pas que cela vous regarde."

"L'empereur ? Est-ce Sévère qui a donné cet ordre ?"

 Glaucus tenait d'une main ferme son épée et commençait à la dégager légèrement du fourreau.

"C'est venu de Rome. C'est tout ce que vous devez savoir." 

 

"Je pensais plutôt que l'empereur me voulait bien vivant. Etes-vous sûrs de vos ordres ? Ce ne serait pas de bonne augure pour vous si vous vous débarrassez de moi prématurément."

Les hommes vêtus de noir pouffèrent de rire mais regardèrent, néanmoins, leur chef avec incertitude ce qui incita l'homme à s’avancer vers Glaucus.

 

"Je connais exactement mes ordres. Mais j'ai une question pour vous. Vous êtes vraiment le fils du Général Maximus ?"

"Oui. Oui, c’est bien moi."

"Bien ... ce sera un honneur pour moi de tuer le fils du traître qui a assassiné Marc Aurèle."

Tout en prononçant le nom de l'empereur, le prétorien tira son épée et en assena un coup à Glaucus qui l'esquiva.

Il tournoya pour faire face à son adversaire et rejeta sa cape d'un mouvement souple, révélant par la même son épée. Il la saisit à pleine main, prêt à combattre.

Pendant que leur chef essayait de retrouver son équilibre, les trois autres passèrent à l'action, agissant comme un seul homme, ils levèrent leurs épées, prêts à frapper. 

 

Le temps d'un battement de paupière, Glaucus avait pris la mesure de la situation fâcheuse dans laquelle il se trouvait ... et il se retourna et s'encourut.

Ce n'était pas l'endroit idéal pour affronter quatre adversaires armés.

Il n'avait aucune idée où il allait mais il devait trouver un emplacement où il pourrait les combattre un par un.

 

Dérapant sur quelques pierres mal arrimées, il continua à remonter le sentier qui se rétrécissait au fur et à mesure qu'il prenait de l'altitude ; des deux côtés, les versants de la pente rude étaient, maintenant, presque à pic.

Son souffle court et sifflant masquait celui des hommes qui le talonnaient.

Quand une main lui saisit la cheville, il projeta, violemment, en arrière, son épée contre son agresseur qu'elle toucha. Sans hésiter un instant, il saisit le corps dans ses bras puissants et lui fit faire demi-tour.

 

Hamoudi cria quand deux épées lui transpercèrent l'estomac.

Glaucus utilisa le corps du nabatéen comme bouclier quand il s'élança dans la descente poussant dans le vide le corps sans vie d'Hamoudi qui entraîna, dans sa chute, deux prétoriens hurlants, déséquilibrés par son impétuosité.

 

Pour s'empêcher de basculer, il se rattrapa, de sa main libre, à un rocher rouge aux aspérités aiguës qui lui cisaillèrent la paume de la main.

L'obscurité toujours croissante jetait des ombres profondes tout autour de chaque affleurement et Glaucus avait de plus en plus de difficultés à distinguer un rocher d'un homme.

 

Il ne pouvait que supposer que les deux autres gardes étaient toujours derrière lui ... et toujours en train de monter.

Il pourrait probablement trouver une cachette parmi les crevasses et les rochers et être en sécurité jusqu'au matin mais les prétoriens risqueraient de passer leur colère et leur frustration sur sa soeur d'une manière qu'il préférait ne pas imaginer.

Non … se dissimuler n'était pas possible.

Il devait les tuer.

 

Tout à coup, Glaucus émergea du sentier sur un large plateau, totalement plat qui était aussi le sommet de la montagne.

Il n'avait nulle part où aller car l'autre versant était un à-pic.

Il se retourna promptement et fit face au sentier juste à temps pour affronter un prétorien.

 

La fureur de l'homme, à la mort de ses compagnons, lui donnait une force supplémentaire et il beugla sa colère tout en chargeant Glaucus, l'épée haut levée.

 

Voyant une ouverture, Glaucus para le coup puis frappa férocement la poitrine de l'homme, oubliant, dans l'obscurité, que celui-ci portait une cuirasse.

Son coup ricocha sur le métal, le laissant sans défense devant une nouvelle attaque.

Il sentit le choc, car il ne vit pas le coup atteindre son épaule, mais sut que la blessure était superficielle.

La douleur cuisante le secoua, pourtant, portant tous ses sens à leur intensité maximale et il tournoya, de nouveau, visant plus bas, cette fois, mais le prétorien avait réussi à reculer assez loin pour que le coup manque sa cible.

 

Glaucus recula précipitamment et cligna des yeux dans l'obscurité, incapable de voir quoique ce soit. Il calma sa respiration et se tint immobile, faisant appel à toute la finesse de son ouïe.

Et, bientôt, il perçut des murmures sur sa gauche.

Vêtus de noir de la tête aux pieds, les prétoriens se fondaient dans la nuit.

 

Il se regarda.

Sa courte tunique noire lui offrait la même protection par contre ses bras et ses jambes nus indiquaient sa position.

Il regretta d'avoir délaissé sa cape.

"Nous pouvons vous voir, vous savez" Railla une voix.

"Une cible excellente. Dites-moi ... comment vous sentez-vous ? Mon compagnon me dit qu'il est sûr de vous avoir touché."

 

Glaucus resta silencieux ... chaque muscle tendu … écoutant.

Il entendit un léger craquement de bottines quand les deux hommes se séparèrent pour lui faire face, légèrement décalés.

Il resta toujours à la même place .

" Vous n'avez certainement rien fait pour rendre votre papa fier de vous ce soir, n'est-ce pas ? Vous avez juste eu de la chance ... quand vous avez tué deux des nôtres. Ou ... peut-être en ont-ils réchappé et sont-ils en train de rendre visite à votre dame pour l'instant. " 

 

Glaucus frissonna, mais resta toujours ... silencieux. Bien sûr, ils pouvaient le voir et ils s'étaient déplacés pour pouvoir l'assaillir de deux côtés simultanément.

 

"Vous n'avez pas la moindre chance, vous savez. Pourquoi ne renoncez-vous pas en nous laissant vous tuer rapidement. Vous ne souffrirez pas ... seulement un tiraillement momentané, je vous assure."

 

"Vous n'êtes certainement pas votre père, n'est-ce pas ?" Reprit en se moquant le deuxième. "Maximus nous aurait déjà tous tués. Il était bon, celui-là. Une légende ... un traître légendaire. Quel dommage que son fils soit si veule!"

 

Glaucus serra les dents, mais tint bon. Soudain, la lune apparut entre deux nuages inondant le plateau d'une douce lumière argentée.

"Là," sourit, lentement, Glaucus. "C'est mieux. Maintenant, je peux dire que nous sommes à égalité ... vous deux, armés jusqu'aux dents, contre le fils de Maximus sans armure et avec une seule épée. Oui, maintenant, je dirais que nous sommes à égalité."   

 

Les prétoriens n'eurent même pas le temps de se moquer car Glaucus se lança à l'assaut de l'homme qui l'avait frappé.

Il savait exactement où le toucher cette fois - à la gorge. Sa bravoure inattendue fit sursauter l'homme mais il ne put réagir à temps. Libre d'une lourde armure, Glaucus se déplaçait  à la vitesse de l'éclair.

Un cri perçant et sauvage  s'échappa de la gorge de l'homme et se répercuta sur les sommets environnants.

 

Glaucus courut vers l'homme, qui l’attendait debout, jambes écartées et l'épée levée, mais juste avant d’être à sa portée, il plia les genoux puis bondit enfonçant d'un coup vicieux son épée juste au-dessus de la cuirasse profondément dans le cou du prétorien ébahi.

Un jet de sang imprégna le visage de Glaucus tandis qu'il se laissait tomber et roulait sur le côté, juste à temps pour éviter le coup meurtrier de l'autre prétorien.

Il fut sur ses pieds en un instant, l'épée du mort dans son autre main.

 

Le chef des prétoriens semblait profondément impressionné quand il se trouva face au jeune homme qui brandissait les deux épées mais sa voix conserva un ton railleur.

"Etes-vous sûrs de savoir quoi faire avec ces deux-là, fils ? Hmmm ? Votre père certainement, mais vous?"

 

"Vous ne savez rien de mon père !" Gronda Glaucus au moment où la lune, redisparaissant derrière les nuages, occultait toute vision du soldat.

"Oh, mais si !" Répondit la voix venue de l'obscurité. "Je l'ai vu exécuter un sacré tour avec deux épées dans un petit endroit poussiéreux du nom de Zucchabar. Bien sûr, en ce temps-là, j'ignorais que j'observais l'infâme Général Maximus. Il n'était qu'un esclave connu sous le surnom de l'Espagnol." Ajouta-t-il.

 

Il resta calme un instant avant d'ajouter.

"Ca vous intéresse de connaître l'histoire ?"

Glaucus resta silencieux longtemps et le prétorien attendit patiemment comme un chat jouant avec une souris condamnée.

"Oui," dit-il finalement. 

 

"Bien sûr que vous l'êtes. Bien, attendez que je me souvienne, c'était en 180, je crois et Commode venait de devenir l'empereur."

Le ton de l'homme était presque celui de la conversation et Glaucus savait qu'il était en train de baisser sa garde.

"Pour s'assurer qu'il y aurait aucun soulèvement dans les provinces, des prétoriens avaient été envoyés dans des endroits où ils n'avaient pas l'habitude d'être cantonnés et j'étais assez malheureux" Grogna-t-il "d'avoir été envoyé à Zucchabar, un endroit sec et poussiéreux, presque aussi déplaisant que celui-ci."

 

Glaucus essayait de tenir son corps flexible et prêt mais ses muscles soit se relâchaient soit étaient trop rigides.

 

"La seule attraction consistait en une petite arène au milieu du village où les gens se rendaient chaque jour. Maximus faisait simplement partie d'un groupe d'esclaves, une racaille appartenant à un homme du nom de ... de ..."

"Proximo."

"Oui... c'est cela, Proximo. Avez-vous entendu cette histoire ?"

 

Glaucus ne répondit pas.

 

"Bien, il s'est rapidement distingué des autres et la foule s'est mise à l'adorer. Ils n'avaient jamais vu quelqu'un comme lui ... immensément doué à l'épée et très, très vicieux. Il ne jouait pas avec ses adversaires, il les exécutait. Les gens prirent l'habitude de parier, non sur quel gladiateur gagnerait, mais sur combien de temps il faudrait à l'Espagnol pour liquider ses adversaires."

 

Glaucus laissa retomber son bras mais resta sur ses gardes.

 

"Le moment dont je me rappelle le plus fut celui où il est entré dans l'arène portant une sorte d'armure faite de bandes en cuir."

 

La même que celle qu'il portait quand il avait été emmené chez Julia ? Se demanda Glaucus.

 

"Il a salué ses adversaires - cinq ou six d'entre eux, je pense – montrant ainsi son respect pour eux. Et, ensuite, il les a rapidement expédiés l'un après l'autre. La foule criait, bien sûr. Elle aimait le sang et il lui en offrait. Puis, il... non …, attendez un peu que je me rappelle bien ... il a saisi une épée du corps d'un gladiateur mort et les a brandies toutes les deux avant de les plonger dans le ventre de son dernier adversaire. Il les en a retirées pour le décapiter d’un ample mouvement en cisaille. Je vois toujours la tête rouler sur le sable. C'était un acte plutôt vicieux parce que l'homme était mourant . Mais il savait y faire avec la foule, celui-la! C'était un bon."

 

Il y eut un long silence. 

 

Le prétorien continua sur un ton plus calme.

"Mais vous n'êtes pas votre père, vous n’êtes pas endurci par des années passées à combattre et à côtoyer la mort. Vous pouvez penser que vous pourrez manipuler les deux épées simultanément mais vous n’en serez pas capable. Laissez-les tomber, Glaucus."

 

En réponse, Glaucus leva simplement les épées.

 

Il pouvait presque voir l'arène que le prétorien venait de décrire. Elle ne devait guère avoir été plus grande que le plateau sur lequel ils se trouvaient actuellement.

Il pouvait imaginer la foule, entendre ses cris perçants. Et il pouvait voir Maximus, dans sa cuirasse en cuir noir, fier et fort, malgré son esclavage.

Maximus n'avait jamais renoncé et son fils ne renoncerait jamais non plus.

"Si je meurs ce soir, ce sera l'épée à la main, comme mon père." Cria-t-il au dernier prétorien

A ces mots, il plongea mais il simulait et il s'esquiva au dernier moment. L'épée du prétorien ne rencontra que du vent. 

 

"Petit imbécile !" Grogna ce dernier mais Glaucus était, à nouveau, sur lui car il venait de réaliser qu'il était beaucoup plus agile que le prétorien engoncé dans son armure.

Maintenant, si … seulement … il pouvait voir ce qu'il faisait ... Alors, comme par magie, la lune réapparut.

 

Utilisant de sa main droite l'épée de Maximus, Glaucus frappa puis s'éloigna en sautillant, ne causant aucune lésion, mais jouant au jeu psychologique des escarmouches comme le prétorien avait joué au jeu de la provocation verbale.

 

Rebondissant sur ses pieds, il n'arrêta jamais de se déplacer, de frapper tout autour de l'homme qui était obligé de tournoyer sur lui-même.

Sa volonté de vivre lui donnait de la force et il poussait son épée vers le soldat une fois en haut, une fois en bas, sans jamais le toucher mais en s'assurant que celui-ci sentait passer le vent de ses coups.

 

Finalement, il atteignit l'homme, qui tournait dans le sens contraire du sien, en se tendant en un mouvement brusque et court et le toucha à l'épaule droite.

Ce dernier ne réalisa qu’il était touché qu’à la douleur sourde envahissant son épaule. Alors, stupéfait, il porta la main gauche à son épaule et Glaucus en profita pour taillader ses genoux exposés, provoquant une série d'imprécations de la part du prétorien.

 

Pour ajouter à la détresse de l'homme, Glaucus éclata de rire tout en continuant à tournoyer, à pousser et à parer, de temps en temps, une contre-attaque maladroite, attendant que l'homme se fatigue et devienne imprudent.

 

Il ne dut pas attendre longtemps car la colère, la fatigue et la frustration firent leur oeuvre.

 

L'homme essaya un coup ascendant, visant l'estomac de Glaucus mais celui-ci, plus jeune, fit faire un gracieux arc de cercle à son épée et entailla, profondément, le poignet du prétorien, puis sauta en arrière pour éviter un coup en retour de son adversaire.

 

Avec l’épée qu’il tenait de la main droite, il porta un attaque du côté droit puis profitant que le prétorien se positionnait pour protéger ce côté, Glaucus fit pénétrer l’autre épée, sous la cuirasse, où elle transperça la chair tendre des intestins. Il l'enfonça jusqu'à la garde.

 

Ebahi, le prétorien le fixait silencieusement tandis que le sang commençait à perler à la commissure de ses lèvres.

 

Glaucus lentement retira l'épée.

 

L’homme chancela mais ne tomba pas.

 

Glaucus était face au prétorien dont les yeux devenaient vitreux et il fouetta l'air des deux épées, les croisant et les décroisant en un rythme mortel.

 

Le prétorien savait ce qui l'attendait mais il était impuissant à l'empêcher et, après un rapide entrecroisement des deux épées de Glaucus, les yeux vides du prétorien fixèrent ce dernier, du sol où sa tête avait roulé après avoir été détachée de son corps qui finit par s'abattre comme un arbre foudroyé.

 

Glaucus contemplait le carnage, la poitrine haletante par l'effort fourni.

"Etait-ce cela que tu as vu à Zucchabar, prétorien ? Etait-ce quelque chose comme cela ?" Cracha-t-il venimeusement.

 

Quand il leva les yeux, il observa un  énorme un loup au pelage gris argenté qui, assis sur une roche plate, le contemplait intensément de ses yeux effrayants sous le clair de lune.

Glaucus figé sur place, les épées et l'épaule dégouttant de sang, regardait fixement la bête magnifique.

 

Il ne ressentit aucune crainte.

 

L'homme et la bête communiaient en un respect et une compréhension mutuels non feints. 

 

Un perçant cri féminin monta du désert le long du flanc de la montagne et Glaucus se dirigea vers le sentier. Quand il regarda derrière lui, le loup avait disparu.

Glaucus hésita imperceptiblement puis s'élança dans le sentier quand un autre cri atteignit ses oreilles.

 

Chapitre 54 – la fuite

 

Glaucus descendit le sentier en se laissant, la plupart du temps, glisser et heurtant, ainsi, péniblement des rochers invisibles; il s'arrêta, un bref instant, sur le petit plateau pour récupérer sa cape puis atteignit le désert, enveloppé de noir.

 

Dans la lumière mourante d'un petit feu de camp, il vit Maxima, échevelée, maintenue entre deux prétoriens qui lui avaient agrippé les bras dans une poigne de fer.

Ces derniers scrutaient l'obscurité à la recherche de signe des autres soldats, leurs épées prêtes à entrer en action.

 

Ils murmuraient des mots inaudibles mais leur attitude fébrile révélait qu'ils étaient inquiets.

Glaucus s'approcha furtivement, choisissant soigneusement où poser ses pieds pour éviter de faire le moindre bruit.

 

Quand il fut assez proche du trio pour entendre Maxima lancer des malédictions à ses ravisseurs, il se baissa et chercha à tâtons un caillou, renonçant à quelques-uns avant de trouver celui qui lui convenait en poids et en taille.

De sa position, il le projeta de toutes ses forces dans l'obscurité, au-delà du groupe. Il est entra en collision avec une roche, faisant sursauter Maxima.

Les deux hommes se figèrent, fixant l'endroit d’où était venu le bruit de l’impact.

 

Après un bref conciliabule, un prétorien relâcha le bras de Maxima et alluma une torche au feu avant de se diriger vers l'endroit d'où était venu le bruit.

 

Son compagnon posa la pointe de son épée contre la gorge de Maxima. 

 

Au même moment, Glaucus se déplaça, vivement, vers l'arrière des tentes pour réapparaître dans le dos de Maxima et de son ravisseur.

Il jeta un caillou entre les pieds du prétorien et, quand l'homme regarda vers le bas, il plongea la lame de son épée dans la nuque du soldat juste sous le casque avec une telle force que la lame ressortit sous le menton.

Il eut juste le temps de plaquer sa main sur la bouche de Maxima pour l'empêcher de crier.

 

Le prétorien s'écroula à terre dans un sinistre gargouillement.

"Shhhhhh!" Chuchota Glaucus, véhément. "Combien y en a-t-il encore ?"

 

Quand il enleva sa main, Maxima eut deux ou trois tressaillements avant de pouvoir répondre à son frère.

"Juste celui qui a suivi le bruit."

Elle se tourna pour lui faire face.

"Glaucus, que …"

"Pas maintenant." Murmura-t-il. "Vas, par-là, dans l'obscurité."

Il lui indiqua la direction dont il venait et la poussa légèrement.

"Couches-toi sur le sol et restes calme quoiqu'il advienne. Je viendrai te chercher quand ce sera fini." 

 

Les jambes tremblantes, Maxima fit ce que Glaucus lui avait demandé, s'accroupissant mais prête à bondir et à s'enfuir si nécessaire.

Elle avait entendu Hamoudi aller à la tente de son frère quelques heures plus tôt pour lui dire qu'ils avaient besoin d'aller chercher de l'eau.

Puis, elle s'était endormie et, ce qui lui sembla des heures plus tard, elle avait été éveillée en sursaut par des cris perçants dans le lointain.

 

Appelant son frère, elle avait quitté sa tente pour tomber dans les bras des deux prétoriens.

Ignorant ses demandes d'explication sur ce qui se passait, ils l'avaient immobilisée entre eux. Tous les trois avaient entendu des cris perçants et des hurlements venant du sommet de la montagne,  puis un silence inexplicable.

 

Quand elle eut l'impression qu'ils relâchaient leur étreinte, elle s'arracha à leur prise et se sauva en direction du sentier.

Mais ils la rattrapèrent vite et s'emparèrent d'elle, à nouveau, alors de rage et de crainte, elle avait crié. Elle avait, à nouveau, crié quand ils l'avaient ramenée près du feu.

Peu de temps après, un de ses ravisseurs était parti examiner un bruit et l'autre était tombé mort pendant qu'une main couvrait son visage, la main de son frère.

 

Maintenant elle se tenait accroupie, son coeur battant si fort qu'elle était sûre que l'on pouvait l'entendre jusqu’à Petra.

 

La lune, soudain, émergea des nuages et Maxima se tassa davantage contre le sable du désert qui reflétait une douce lumière, avant de s'installer à l'ombre d'un rocher.

 

Un peu plus tard, elle entendit son frère l'appeler.

Elle se mit debout sur ses jambes flageolantes.

"Ici!" Siffla-t-elle.

Peu après, elle était dans ses bras, le souffle coupé tellement il la serrait contre lui.

Quand ils se séparèrent, il lui prit, doucement, la main et la ramena vers les tentes et le feu.

 

Le corps du prétorien avait disparu mais l'endroit de sa chute était toujours marqué de larges tâches sombres sur le sable.

 

Nerveusement, elle fit courir ses mains sur sa stola puis jeta un œil sur ses paumes, surprises de leur viscosité.

"Glaucus", cria-t-elle quand elle réalisa. "Tu es blessé. Tu es blessé. Tu es tout couvert de sang!"

 

Elle voulut écarter la cape pour chercher les blessures mais son frère l'arrêta.

"Je suis imbibé de sang mais très peu du mien. Je vais bien."

 

Le combat était passé et il se sentait vidé et engourdi.

 

Il n'avait jamais tué personne auparavant et, maintenant, il avait tué six hommes en quelques heures.

Il s'était toujours demandé ce que cela faisait de tuer ... ce que Maximus ressentait quand il tuait un ennemi … maintenant il savait.

 

Il ne ressentait rien, pas d'exaltation, pas de désespoir ... rien.

 

Il leva l'épée de Maximus, ruisselante du sang mélangé de six hommes et la contempla, silencieusement, avant d’énoncer tranquillement,

"C'est la première fois que cette lame revoit le sang depuis que les doigts de mon père l'ont touchée."

 

Il s'était demandé si les soldats se réjouissaient et célébraient le meurtre de l'ennemi mais il savait, maintenant, que ce n’était pas le cas car il n'y avait aucun plaisir à faire cela.

 

Il soupira et essuya la lame sur sa toge avant de la remettre dans son fourreau.

"Nous devons partir. Maintenant. Tous les hommes qui étaient avec nous étaient des prétoriens, à l'exception d'Hamoudi et il les aidait. Il nous a menés dans ce piège." 

 

"Où est-il ?"

Mais Maxima était sûre de déjà connaître la réponse.

"Mort, comme les autres."

 

Son ton devint rude.

"Réunis tes affaires. Nous prendrons deux des chameaux et un minimum de provisions. Aussitôt que nous le pourrons, nous essayerons de trouver des chevaux du désert afin de nous déplacer plus rapidement. Il n'y pas de temps à perdre."

 

"Glaucus, nous ne savons pas où aller. Nous allons nous perdre dans le désert et mourir !"

 

Mais Glaucus roulait déjà les tentes.

 

"Nous suivrons la chaîne de montagnes après je suis sûr que nous trouverons rapidement une bonne route. Nous devons redonner à cet endroit un aspect naturel comme si nous ne nous y étions jamais arrêtés. Occupes-toi de notre intendance puis caches les animaux que nous ne prendrons pas. Je dois effacer les empreintes de pas et les traces de sang puis me débarrasser des cadavres. Demain, des prétoriens viendront de Petra et je ne veux pas qu'ils trouvent les corps tout de suite. Nous avons besoin de beaucoup de temps."

 

Mais Maxima insista.

"Glaucus, il n'est pas sage de partir seul. Nous avons besoin d'un guide. Nous avons besoin …"

"Maxima, " l'interrompit Glaucus" l'empereur ne me pourchassera plus seulement pour ce que je suis mais aussi pour ce que j'ai fait. Comprends-tu ? Nous n'avons plus d'autre choix, que de continuer … seuls. "

Maxima inclina la tête, silencieusement, l'effroi tordant son estomac.

 

Avant que le soleil se lève, un changement de rythme dans le clip-clop des sabots des chameaux alerta les voyageurs somnolents qu'ils avaient, en effet, rencontré une route.

 

A l'aube, ils avaient aussi trouvé une source du désert et un petit village où ils achetèrent des vêtements locaux en étoffe grossière et, une fois changés, ils brûlèrent les leurs.

Après un bref arrêt pour se rafraîchir, ils se remirent en route pour se diriger vers la ville où on leurs avait dit qu'ils pourraient trouver des chevaux du désert.

 

Alors, seulement, ils pourraient abandonner la plupart de leurs bagages et voyager aussi rapidement que possible.

 

Au crépuscule, ils chevauchaient deux beaux étalons blancs, petits en comparaison des standards romains, aux têtes légèrement concaves et aux nez délicats mais qui courraient sur le sable à la vitesse du vent.

Glaucus et Maxima se détendirent légèrement quand ils se rendirent compte qu'ils se déplaçaient probablement beaucoup plus rapidement que la nouvelle du massacre de la montagne ou que n'importe quel prétorien de Petra.

 

Cependant, quand il y avait assez de lumière, ils préféraient voyager de nuit et camper la journée dans des endroits éloignés de toute civilisation.

 

Des jours plus tard, sales et épuisés, ils atteignirent la ville maritime de Caesarea Maritima, où ils persuadèrent un pêcheur de les emmener à Alexandrie en lui offrant une poignée de pièces d'or.

 

Capables de se détendre pour la première fois depuis de nombreux jours, Glaucus et Maxima se couchèrent sur le pont sentant le poisson et s'endormirent malgré la forte houle.  

 

La silhouette familière du phare d'Alexandrie n'offrit aucun réconfort aux voyageurs las car c'était une ville fortement patrouillée par les légionnaires et les représentants de l'empereur.

 

Glaucus installa sa soeur dans une auberge délabrée près des docks, fréquentée par les marins et les femmes qu'ils avaient louées pour une heure ou deux.

Après lui avoir recommandé de verrouiller la porte et de n'ouvrir à personne, Glaucus parti à la recherche du Capitaine Aemilius pour qu'ils les ramènent à Ostie.

 

Il rôda parmi les marins miteux qui hantaient le port un jour entier avant de rencontrer, enfin, un des hommes qui avait navigué vers Alexandrie avec eux et le marin trouva bientôt Aemilius.

 

Si sa surprise à l'apparition débraillée de Glaucus fut évidente, le capitaine consentit, néanmoins, à être prêt à appareiller dans les heures suivantes tout en avertissant Glaucus que le montant des dessous de table pour ouvrir les deux ports et, ainsi, continuer leur voyage, pourrait être très élevé.

Après avoir été averti inutilement par Glaucus d'être très discret, Aemilius le quitta pour regrouper ses hommes.

 

Ils s'échappèrent, sous le couvert de l'obscurité, guidés par deux remorqueurs dont les capitaines étaient heureux de sentir, soudain, leurs bourses bien lestées.

 

Ils naviguèrent en direction de la Crète où ils s'arrêtèrent le temps de se réapprovisionner en nourritures fraîches.

 

Au troisième jour de la semaine suivante, la lumière du phare d'Ostie brillait dans le lointain.

 

Ils jetèrent l'ancre en pleine mer et se glissèrent dans une petite embarcation qui les débarqua sur la plage proche de la villa de Julia.

 

Maxima se sentit soudain mal à l’aise.

Comment sa mère réagirait-elle à la vue de son entêtée de fille pour la première fois depuis des mois? 

 

Chapitre 55 – de retour à Ostie

 

Le visage de Julia se vida lentement de toute couleur à la vue des deux voyageurs déguenillés qui se tenaient, timidement, devant elle, dans l'atrium faiblement éclairé.

 

Un instant plus tard, elle saisit Maxima dans ses bras et les deux femmes pleurèrent longuement dans l’obscurité tandis que Glaucus passait nerveusement ses doigts dans ses cheveux ébouriffés.

 

Julia était visiblement soulagée de revoir sa fille. Lui réserverait-elle sa colère?

 

Finalement, Julia relâcha Maxima, caressa ses cheveux et lui chuchota quelques mots avant d'ordonner à ses domestiques de préparer un bain.

Elle regarda sa fille s'éloigner puis reporta son attention sur Glaucus.

Il décida de prendre l'initiative et essaya de détourner la menace qui planait au-dessus de lui.

 

"Salut à toi, Julia." Sa voix résonnait bizarrement dans ce grand espace. 

Elle inclina légèrement la tête sur le côté et le regarda pensivement, puis dit d'une voix calme et mesurée.

"Durant les semaines qui ont suivi ton départ, Glaucus, j'ai été dans une colère presque constante, dirigée surtout contre toi. Je pensais que tu m'avais menti. Que tu t'étais arrangé pour que Maxima te rejoigne sur le bateau et que même tu l'y avais cachée ... que tu avais séduit ma fille pour qu'elle t’accompagne dans ta dangereuse quête."

 

Julia soupira profondément comme si elle se libérait de sa tension.

"Apollinarius m'a finalement convaincue que Maxima étaient tout à fait capable de tramer et d'exécuter un tel exploit toute seule et que tu étais probablement une victime de sa duperie comme je l'étais." Elle rétrécit ses yeux.

"Est-ce vrai ?"

Glaucus acquiesça avec un peu de répugnance et trouva difficile de la regarder dans les yeux.

"Le capitaine Aemilius l'a trouvée quand nous étions partis depuis quelques jours, suffisamment pour ne pas pouvoir revenir. Elle s'était cachée dans un baril dans la cale."

 

Il se dandinait sur ses pieds comme un écolier prit en faute.

 

"Je... Je suis désolé, Julia. C'était une mauvaise décision. Nous aurions du revenir même si nous avions du nous quereller tout au long du chemin. J'en prends l'entière responsabilité."

 

Après un moment de silence, elle demanda.

"As-tu la moindre idée du souci que j'ai pu me faire ? "

"Je peux l'imaginer. " 

"Non, tu ne peux l'imaginer!" Répliqua Julia avec un soupçon de rage dans la voix quand elle s'approcha de lui.

"Tu ne peux absolument pas l'imaginer."

Glaucus acquiesça et fixa le marbre blanc et noir du sol sous ses pieds jusqu'à ce que Julia s'empare gentiment de son menton barbu et lui lève le visage.

 

Il plongea son regard dans ses yeux ourlés de rouge.

"Je me suis demandée si je vous reverrais jamais vivants."

Glaucus hocha la tête en reconnaissant.

"Parfois, j’ai pensé que ce ne serait pas le cas."

 

Julia finit par prendre Glaucus dans ses bras pour une étreinte brève mais émue puis elle le repoussa en fronçant son nez délicat.

"Tu as aussi besoin d'un bain."

"Oui... ça fait un bout de temps."

"Bien, tu auras ton bain et un peu de repos. Ensuite, tu me raconteras en détail ce qui s'est passé depuis que nous nous sommes quitté. D'accord?"

"Oui, M'dame." Répondit Glaucus, ressentant le besoin d'utiliser son titre formel pour l'instant. Il continuait à se sentir comme un écolier dont l’escapade intempestive venait d’être pardonnée inconditionnellement. 

Julia resterait-elle aussi bienveillante quand elle aurait entendu leur histoire?

 

Cela prit plus d'une heure à Glaucus et à Maxima pour raconter  leur récit aux deux auditeurs qui les écoutaient avec une attention soutenue, les interrompant seulement pour éclaircir un point ou l'autre.

Julia resta sereine jusqu'à ce qu'ils narrent la partie où Glaucus décrivit leur échappée à travers le désert après avoir tué les prétoriens.

Agitée, elle se tordait les mains.

 

Voyant son geste, Maxima essaya de la rassurer.

"Maman,  nous sommes en bonne santé comme tu peux le voir." Dit-elle, pensant que sa mère était troublée à l'idée qu'ils aient frôlé la mort.

 

Mais Glaucus avait compris son angoisse.

"Julia, les prétoriens ne savaient pas que Maxima était la fille de Maximus. Ils ne connaissaient même pas son nom. Quand ils en parlaient, il la mentionnait comme étant ma femme. J'ignore pourquoi, ils n'ont pas demandé à Hamoudi qui elle était et pourquoi ils se sont basés sur des présomptions. C'est moi qu’il recherchait et non elle. Elle sera en sécurité ici."

 

"Ici!" S’exclama Maxima, en se redressant brusquement puis elle regarda Glaucus et sa mère. "Je ne reste pas ici!"

 

Trois voix répondirent à l'unisson,

"Bien sûr que si."

Glaucus continua d'un ton sévère,

"Tu ne m’accompagnes plus, Maxima. C’est trop dangereux, tu en es bien consciente, cette fois. Et tu n’auras plus la possibilité de te dissimuler dans un baril !"

 

Maxima commença à protester mais sa mère l'interrompit.

"Glaucus a raison, ma chérie. Ecoutes-le. Tu dois rester, ici, car c'est un endroit sûr."

Comme Apollinarius ouvrait la bouche pour appuyer le propos de Julia, Maxima dit d'un air provocant.

"Oui, je me rends compte que le voyage pour trouver Quintus et Lucius sera trop dangereux pour moi. Croyez-moi, après l'embuscade de la montagne, je suis tout à fait heureuse de rester, avec vous, quelque temps."

 

Cette déclaration fut immédiatement suivie de trois soupirs de soulagement.

"Mais je ne reste pas ici, mère. Il n'y a plus rien pour moi ici désormais. Je vais à l'appartement à Rome." 

 

Julia hésita imperceptiblement puis elle se rendit compte que c’était le meilleur compromis à faire avec son entêtée de fille.

"Bon ... oui, cela peut s’arranger."

"Et je ne serai pas non plus assignée à domicile. Je sortirai quand il me plaira."

"Accompagnée, bien sûr !" Insista Julia. "Toutes les jeunes filles de ton âge sont accompagnées quand elles quittent leurs maisons, à Rome."

 

Maxima savaient qu'elle pourrait aisément perdre des gardes du corps si elle le souhaitait et, donc, elle marqua son accord rapidement puis, pour éviter toute possibilité qu’ils y pensent eux aussi, elle changea de sujet de conversation.

"Nous l'avons trouvé, vous savez." Murmura-t-elle, énigmatique.

"Trouvé quoi ?" Demanda Apollinarius qui était trop las pour jouer. "Qu'avez-vous trouvé ?"

 

Maxima jeta un regard oblique à son frère qui, d’un signe de tête, lui indiqua de poursuivre.

"Le contrat ... et, aussi, des lettres de la mère de Glaucus à Maximus. Il y a des dessins dedans. Marcianus les avait."

Elle était enchantée de la surprise de sa mère.

"Marcianus avait le contrat ? A Petra ?" Dit Julia comme si répéter ces mots lui permettait de comprendre comment une telle chose avait pu se produire. 

 

Maxima continua.

"Lui et Cicéro se sont partagé les affaires de notre père la nuit où les prétoriens l’ont emmené pour l’exécuter et depuis il les a gardées."

"C'est le contrat de l’empereur." Précisa Glaucus. "Marcianus l'a trouvé quand il s’est retrouvé seul avec Marc Aurèle mort. Il l'a pris parce qu'il savait que ce serait important. Nous l'avons maintenant." "Donc vous voyez," conclut Maxima triomphalement. "Ca valait le coup d’y aller."

Puis, elle se leva d’un bond et quitta l'appartement de sa mère sans un autre mot.

 

Julia hocha la tête, acceptant cette conclusion à contrecoeur.

"Sois prudent quant à son usage, Glaucus. C'est un document qui détient un grand pouvoir."

Apollinarius acquiesça.

"Si l'empereur découvre que tu as l'original, il fera tout pour l'obtenir ... et se débarrasser de toi."

"Je le sais, mais c'est l’instrument qui va me permettre de rendre son honneur à mon père."

 

"Tu dois le cacher, Glaucus, jusqu'à ce que tu puisses l'utiliser !" Explosa Julia. " Quelque part où personne ne pourra le trouver à moins d’y avoir été autorisé. Tu ne peux courir le risque de le garder sur toi et de te faire capturer en sa possession. Par contre, tu peux en faire des copies certifiées et les emporter."

 

Glaucus pris en considération la portée de la suggestion.

"Je ne peux pas le laisser ici ... "

"Non, tu ne peux pas, " dit Julia avec assurance," mais je crois connaître un endroit où il sera en sécurité. "

" Où ? "

 

"Au Temple des Vestales !" Répondit Julia.

"Oh, oui. C'est parfait!" S’enthousiasma Apollinarius. "Ma chère, tu es si intelligente. Bien sûr ... le Temple des Vestales. Et tu as la possibilité d’y avoir audience."

"Pourquoi là ?" Demanda Glaucus légèrement étonné.

Apollinarius prit plaisir à lui répondre.

 

"Les Vestales font beaucoup plus que simplement entretenir la flamme sacrée, mon jeune ami. Elles sont, également, à Rome, les gardiennes des documents les plus importants."

Il regarda autour de lui avec la mine d’un conspirateur et chuchota,

"Le temple contient même des secrets d'état. De riches familles romaines y conservent leurs testaments et la famille royale est proche des Vestales."

"Alors c'est le dernier endroit où je voudrais le laisser !" S’écria Glaucus. "Elles pourraient en parler à Sévère …" 

 

Apollinarius l’interrompit car Glaucus commençait à s’agiter plus que de raison.

"Le document doit être mis entre les mains de la grande prêtresse de Vesta et uniquement entre les siennes car c’est la cousine de Marc Aurèle. Elle lui est loyale depuis toujours et déteste Sévère. Elle est très âgée, mais toujours en très bonne santé, m’a-t-on dit. Elle ne te trahira pas."

"Mais comment un homme comme moi obtiendrait-il une entrevue avec la grande prêtresse?"

 

Julia et Apollinarius échangèrent un regard.

"Il y a un moyen …" Commença Julia, mais elle s'arrêta quand sa fille pénétra dans la pièce traînant un lourd paquetage sur le marbre poli.

Son peignoir blanc traînait derrière elle et elle était pieds nus, ayant abandonné ses pantoufles quelque part.

 

Son visage tout propre et ses cheveux flottant librement faisaient ressortir sa jeunesse et son excitation.

"Elles sont ici. Voulez-vous les voir ?" Demanda Maxima comme si la conversation s'était arrêtée à son départ pour seulement reprendre maintenant qu’elle était de retour.

Deux têtes acceptèrent d’un hochement enthousiaste puis Julia et Apollinarius se penchèrent vers le paquetage que Maxima déposa près d’eux. Elle tomba à genoux pour y fourrager.

Elle écarta avec impatience les objets de moindre importance et plongea dans le paquetage jusqu’au coude jusqu'à ce qu'elle trouve ce qu'elle recherchait.

Son comportement fébrile se transforma en attitude déférente quand elle en sortit prudemment le contrat et qu’elle le plaça entre les mains tendues de sa mère. 

 

Julia et Apollinarius déplièrent le parchemin, lisant chaque mot trois ou quatre fois avant que le vieil homme lève la tête, stupéfait.

"Des mots si simples …" Commenta-t-il. "Un document si simple qui contient tant de puissance. C’est difficile à croire."

"C'est exactement ce que j'ai pensé quand je l'ai vu la première fois." Dit Glaucus, en reportant son attention sur Julia qui regardait toujours fixement le document, plus précisément, le bas du contrat là où se trouvait, l’ample signature arrondie de Maximus. Elle finit par relever la tête et réenroula le document sans dire un mot.

 

Maxima jeta un coup d'oeil à sa mère avec incertitude puis son enthousiasme reprit le dessus et elle replongea dans le paquetage.

Elle ne vit pas Apollinarius étendre la main pour tapoter celles de Julia ni le faible sourire que celle-ci lui offrit en retour.

"Les voici," dit Maxima avec un plaisir non dissimulé. "Les lettres. Attendez que vous les voyiez, mère."

 

Glaucus essaya de la prévenir.

"Peut-être pourrions-nous les voir plus tard …" 

 Mais Maxima l’ignora.

"Tu veux les voir, n’est-ce pas, maman ?"

 

Sans attendre de réponse, elle remit une des précieuses lettres à sa mère puis s’assit sur ses talons attendant la réaction.

Julia prit une profonde inspiration puis, lentement, déroula le parchemin, étonnée de voir des hachures au charbon de bois plutôt que des mots.

Il se déroulait lentement, de bas en haut, ne révélant rien d'abord, puis un peu de végétation, de celle que l’on peut contempler le long de n'importe quel bord de route.

Puis des pieds chaussés apparurent. Lorsque les bottines furent entièrement révélées, ainsi que le bas d’une ample cape, Julia savait ce qu'elle allait découvrir.

 

C'était un dessin de Maximus et ce serait, la première fois, depuis sa mort, qu'elle verrait son visage, mises à part les visions de lui qui occupaient constamment son esprit, bien sûr.

 

À l'hésitation de Julia, Maxima voulut encourager sa mère à continuer mais les doigts rudes de son frère se posèrent sur le haut de son bras et le serrèrent douloureusement.

Elle serra les dents et se força à se détendre tout en jetant, à son frère, un regard flamboyant. 

 

L'uniforme se révélait maintenant : les genoux forts et nus et la tunique sombre; la cuirasse ornée d’une tête de loup; la longue cape qui balayait ses genoux; les peaux de deux loups drapées sur ses épaules avec une grâce si naturelle.

 

Il était exactement vêtu comme la toute dernière fois où elle l'avait vu avant de quitter le camp.

 

Julia ferma les yeux, incertaine d’avoir la force de continuer – de vouloir voir l'homme qu'elle aimait interprété par la main de la femme qu'il avait aimée le plus dans sa vie. Mais elle força ses doigts à continuer - et finalement son visage apparut. Un visage jeune, fort, un peu distant, un peu distrait ... mais tellement beau.

 

Elle pensait qu'elle était préparée, puisqu’elle savait ce qui allait être révélé, mais l'impact de le voir se matérialiser sous une autre forme que celle qui peuplait ses rêves ou ses souvenirs, la fit vaciller et elle dut se cramponner aux bras de la chaise quand elle sentit son visage se vider de son sang.

Les minutes passèrent, à moins que ce ne fussent des heures ! Elle n’en savait rien. Ils étaient, à nouveau, ensemble en Mésie, elle et Maximus. Elle était en train de le taquiner car il résistait à ses avances lors du banquet, et déjà elle devait contrôler le tremblement de ses membres causés par la proximité de cet homme puissant. Puis, ils étaient ... seuls derrière le rideau...  

 

Des voix pénétrèrent son inconscient et elle releva brutalement la tête pour plonger ses yeux dans les yeux bleus … et inquiets de sa fille.

La pièce redevint réelle ainsi que le feu crépitant dans le foyer.

"Maman ... maman est-ce que tu vas bien ?" S’alarma Maxima.

 

Elle n'avait jamais vu sa mère comme cela.

 

Glaucus qui marmonnait des regrets, non plus.

 

Apollinarius se contenta de lui caresser le bras en signe d’encouragement, comprenant mieux que n'importe qui ce qu'elle ressentait.

 

Julia passa sa langue sur ses lèvres sèches et reporta son attention sur le dessin.

 

Si parfait.

 

C’était tellement lui.

 

Mais ce n'était qu’un parchemin après tout, pas une chair vivante et chaude.

"Je... Je vais bien. Je vais bien. Ce fut juste un ... un choc de voir son visage. Je pensais que je ne le reverrais plus jamais."

Et pour appuyer ses dires, elle leurs offrit un petit sourire empreint de tristesse et enroula soigneusement le dessin.

En le tendant à Glaucus elle dit, "C’est un vrai trésor, Glaucus. Même plus que le contrat d’une certaine façon."

"Je sais, M'dame. Merci." Répondit-il en reprenant le dessin et en le fourrant sous sa tunique.   

 

"Ta mère avait vraiment un grand talent."

"Oui. Merci."

Julia lissa sa tunique et maîtrisa ses mains tremblantes.

"Bien, ce fut une sacrée soirée et je suis très fatiguée. Je suis sûr que vous devez l’être aussi, malgré vos quelques heures de repos."

Elle commença à se lever.

"Julia, attendez. S'il vous plaît," dit Glaucus. "Vous avez commencé à dire quelque chose sur la manière dont je pourrais obtenir une audience de la grande prêtresse de Vesta..."

 

Maxima regarda son frère avec des yeux brillant d’intérêt mais tint sa langue.

"Oui ... oui," répondit Julia. "Attendez-moi, ici, je vais vite revenir."

Trois paires d'yeux suivirent sa silhouette irréprochable quitter la pièce, deux paires brûlantes de curiosité et la troisième emplie de compréhension.

 

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