Très tôt, le matin suivant, Glaucus et
Maxima se trouvèrent sur les quais du Lac Mareotis
perdus dans le va et vient constant des pêcheurs apportant leurs produits en
provenance du Nil, dont la branche la plus occidentale était environ à vingt
milles de distance. Les quais étaient encombrés de caisses de dattes, de
papyrus, de bois précieux et d'épices ainsi que de barriques de vin des
vignobles du Delta.
Les bateaux qui naviguaient sur les canaux
étaient petits - juste assez grands pour y dormir - pour le voyage qui durait
deux jours jusqu'à Memphis.
Ils mirent la voile vers l'est pour
traverser le lac au moment où le soleil s'élevait au-dessus des fourrés de
papyrus et de joncs qui bordaient le rivage, utilisant, ainsi, les vents dominants
en leur faveur.
La brise matinale balayait l'eau et gonflait leur voile et le bateau voguait
aisément vers Rê.
Tard, dans l'après-midi, ils atteignirent le côté opposé du lac là où
commençait le Nil Canopique.
Le passeur jeta l'ancre parmi les abris en
roseau et les vastes feuilles en forme de coupe des plantes aquatiques et ils
s'endormirent paisiblement, apaisés par le doux roulis du bateau et le chant
des criquets crissant dans le fourré.
Ils mirent la voile, à nouveau, tôt, le
matin suivant, les brumes errant toujours sur les marais et ils s'engagèrent
bientôt dans l'étroit Nil Canopique.
Des dattiers et des vignobles ponctuaient les champs bordant l'eau et les
terres étaient vertes et luxuriante ce qui, pour l'Egypte, était étonnant.
La rivière reflétait la nuance verdâtre des champs environnants qui la
surplombaient.
Maxima se laissa aller, en arrière, et
laissa glisser ses doigts dans l'eau pendant qu'elle regardait les maisons en
brique crue et les centaines de canaux d'irrigation qui permettaient d'inonder
les champs.
Apollinarius lui avait tout décrit, bien
sûr, mais c'était tellement différent de découvrir la réalité et de pouvoir
l'observer directement.
Elle se sentit dans un autre monde, loin de lui et d'Ostie ... et de sa mère.
Elle regarda le large dos de son frère qui était assis juste devant elle dans
le bateau, il regardait aussi le rivage et elle se sentit envahie par un grand
sentiment de paix.
Elle était là où elle devait être, il n'y avait aucun doute dans son esprit.
Elle n'avait fait aucune erreur en accompagnant Glaucus. Il était tout ce
qu'elle espérait qu'il serait ... tout ce qu'elle rêvait que son père était.
Sentant son regard, Glaucus tourna la tête
vers elle et lui sourit.
"Etonnant, n'est-ce pas?"
"Oui vraiment."
"Je suis content que tu puisses partager ceci avec moi."
Elle fut surprise par la rapidité avec laquelle les larmes lui montèrent aux
yeux et elle baissa le regard.
"Merci, mon frère."
"Fais attention à tes doigts."
"Pourquoi?"
"Les crocodiles."
Elle se redressa, prise de panique, faisant tanguer le bateau de manière
alarmante.
"Où? Où?"
Ses poings fermés se crispèrent sur les plis de sa stola à hauteur de sa
poitrine.
Glaucus rit et indiqua un endroit près du rivage.
"Regardes dans les roseaux. Les longues ombres brunes."
"Un hippopotame c'est pire!" Ajouta le marin. "Ils se tiennent
complètement submergés avec seulement les yeux qui dépassent de l'eau, puis ils
se soulèvent et renversent les bateaux. S'il vous plait, asseyez-vous, Madame.
Ne rendez pas la situation plus difficile que ne l'est déjà."
Maxima regagna son siège et agrippa les deux
côtés du bateau, puis trouvant que ses doigts étaient décidément encore trop
proches de l'eau, elle les retira pour les poser sur ses genoux. Elle se pencha
vers son frère et lui souffla dans l'oreille.
"Tu sais nager?"
"Oui et toi?"
"Pas bien. Surveilles les hippopotame!"
Glaucus se remit à rire et tapota ses genoux avec affection. Déjà, il ne
pouvait imaginer sa vie sans cette remarquable jeune femme.
Ce soir-là, ils jetèrent encore l'ancre près
du rivage mais les visions des hippopotames et des crocodiles empêchèrent
Maxima de dormir convenablement. Par contre, les ronflements de son frère lui
indiquèrent qu'il n'avait pas de tels problèmes.
Ils se levèrent de concert avec le soleil et hissèrent les voiles. Quelques
heures plus tard, leur bateau était entraîné dans une longue courbe puis le Nil
s'élargit soudain comme si ses sept branches se réunissaient en une seule.
Maxima était étonnée.
"Glaucus, n'avons-nous pas été trop loin? J'ai l'impression que nous avons
loupé la branche Pélusiaque qui doit nous conduire plus à l'Est."
"Oui, je sais."
"Tu sais? Alors nous devons juste revenir sur nos pas."
"Oui, mais le marin m'a assuré que le détour en valait la peine." Sourit
Glaucus. "Regardes à droite."
Bientôt l'infini vert des champs du Delta se
rétrécit en un mince ruban vert de part et d'autre de la rivière.
Juste au-delà comme si quelqu'un en avait tracé le commencement, le désert
naissait, plat et doré. Soudain, trois sommets pointus apparurent à l'horizon,
scintillants dans la lumière du soleil matinal.
Maxima sursauta et se releva, ayant
complètement oublié les hippopotame.
Lentement, la taille des pyramides s'agrandit au fur et à mesure qu'ils s'en
approchaient, s'élevant dans le ciel jusqu'à ce qu'elles semblent disparaître
dans le bleu insondable de celui-ci.
Elle ne put en détacher ses yeux durant tout le temps
que le bateau prit pour accoster.
Glaucus loua deux ânes pour les porter sur
les plus ou moins trois miles qui les séparaient des monuments.
Maxima pouvait à peine contenir son excitation et elle poussa du coude son âne
insensible puis lui donna une tape sur la croupe. Cet animal n'était pas décidé
à se dépêcher!
Sous la chaleur brûlante du soleil, ils
avançaient, lentement, sur le sable doré en direction des trois monuments aux
angles aigus et dont la couleur était exactement identique.
Maxima se couvrit la tête de sa stola pour
se protéger des rayons du soleils et Glaucus essuya la sueur qui coulait sur
son front. Il n'y avait pas la moindre ombre, ici, et tous les deux savaient
que ce n'était qu'un avant-goût de ce qui les attendait durant le reste de leur
voyage.
Quand ils arrivèrent, enfin, au pied d'une
des pyramides et qu'ils levèrent les yeux vers elle, elle leur sembla immense
comme un montage, solide, formidable et impénétrable. La pierre lisse luisait,
reflétant le soleil comme un miroir poli. Il n'y avait pas de failles dans le
monument, ni de décorations, juste un roc solide et homogène.
Soudain, Maxima sentit qu'elle était prise
de vertiges et elle scruta son environnement pour y découvrir une place plus
fraîche mais le soleil était au zénith et les massifs monuments n'offraient
aucune ombre.
Sentant qu'elle était sur le point de s'évanouir, Maxima chercha son frère mais
elle ne percevait déjà plus que des formes flottantes et indistinctes miroiter
dans la chaleur.
"Glaucus " commença-t-elle avant que ses genoux ne s'effondrent.
Il la rattrapa juste avant qu'elle ne
s'effondre sur le sol et, promptement, lui fit de l'ombre avec un parasol qu'il
était aller acheter à un marchand proche.
Il porta une jarre à ses lèvres et elle avala l'eau chaude goulûment.
Quand elle eut assez bu, il versa le reste sur son visage et son cou.
"Ce n'était peut-être pas une bonne idée," murmura-t-il. "La
chaleur est trop forte."
Il lui éventa le visage et la gorge de ses mains et les couleurs revinrent à
ses joues.
Après un moment, il la hissa sur le dos de
l'âne et se dirigea vers l'ombre maigre que dispensait le menton du grand
Sphinx.
Là, à l'ombre, ils étendirent une couverture entre les pattes du sphinx.
Maxima se coucha et ferma les yeux et Glaucus l'étudia avec souci.
"C'est un endroit mortel." Observa-t-il. "Rien ne peut vivre
ici."
"Oui, c'est un endroit de mort." Dit Maxima en ouvrant les yeux puis
elle entreprit de raconter l'histoire des pyramides dans le détail.
Glaucus sourit car, maintenant, il savait
qu'elle serait en tout point parfaite.
Quand le soleil commença à baisser projetant
de longues ombres pointues sur le sable, ils refirent le chemin en sens inverse
vers le bateau pour entamer le court trajet de retour vers la branche du Nil
qui les ferait pénétrer plus en avant dans le terrible désert égyptien.
Habillés comme les Bédouins, avec à peine un
centimètre de peau à l'air libre, Glaucus et Maxima voyageaient assis sur le
dos de leur chameau.
Des vivres, prévues en suffisance pour effectuer sans problèmes le long et
laborieux voyage vers Petra avaient été accrochées à leurs selles
Ils se réapprovisionneraient en eau douce
aux puits creusés dans le sable du désert et qui se trouvaient le long du
chemin.
Après un premier sursaut à la vue des bêtes
dégingandées et naturellement crasseuses, Maxima grimpa, courageusement, sur le
dos d'un chameau en ahanant puis s'agrippa à la selle quand celui-ci vacilla de
gauche à droite en se remettant sur ses pieds.
Elle surnomma l'animal 'Brutus' dès le premier jour puis s'installa
confortablement sur sa monture entre les deux bosses.
Elle s'accommoda du chameau avec plus de facilité que
Glaucus qui maudissait son support malodorant et lourd aux deux bosses osseuses
et qui racontait sans arrêt à quel point Ultor lui manquait.
Leur guide était un taciturne nabatéen.
Les nabatéens étaient un peuple arabe. Ils avaient établi leur capitale à Petra
et revendiquaient comme leurs appartenant les déserts alentours.
Ils prospérèrent en richesse et en puissance au fil des ans grâce au contrôle
du commerce entre l'empire romain et les pays orientaux jusqu'à leurs conquêtes
par Trajan en 106 qui réduisit Petra au rang de simple métropole.
Leur pays se réduisit, alors, à une petite province et le contrôle du commerce
se déplaça vers la rivale nordique de Petra, Palmyre.
Les quatre semaines de voyage les
emmèneraient, loin vers le Sud-Est, par l'ancienne
route des caravanes, à travers des régions désertiques et pierreuses, de points
d'eau en points d'eau jusqu'à ce qu'ils atteignent les montagnes de grès rouge
qui créaient une barrière naturelle Nord-Sud percées
par une vallée qui conduisait à la cité de Petra.
L'excitation des premiers jours s'évapora
rapidement devant la monotonie du paysage environnant, le moutonnement des
dunes couvrant tout l'espace jusqu'à l'horizon
Au bout d'une semaine d'un ennui total, le
babillage enthousiaste de Maxima sur l'histoire de la route commerciale et sur
les fabuleuses soieries et les délicates épices qui y transitaient en direction
de Rome diminua en un commentaire occasionnel sur l'aridité du paysage ou le
manque de vie sauvage.
Glaucus essaya quelques fois d'engager la
conversation avec le guide mais n'apprit rien de plus que le nom de l'homme,
Hamoudi.
Il semblait totalement inintéressé en une quelconque
communication et haussait simplement les épaules en réponse aux questions de
Glaucus.
Découragé, Glaucus se tint derrière Maxima, qui suivait Hamoudi, et écoutait le
mugissement du vent et le crissement du sable sous les sabots des chameaux qui
en s'y enfonçant le projetaient, de part et d'autre, en vaguelettes ocres.
A la fin de la deuxième semaine, Maxima
devint totalement silencieuse.
Elle s'était complètement enveloppée, des pieds à la tête, d'une cape en lin
dans l'espoir de préserver ses yeux, son nez, ses oreilles et sa bouche du
sable rouge tourbillonnant.
C'était un combat perdu d'avance.
Chaque inspiration comportait de fines
particules de sable, chaque bouchée de nourriture grinçait
sous la dent.
Aucun crachement, aucune déglutition ne soulageait de la sensation de
suffocation constante ni du crissement permanent des dents!
Les grains étaient si fins qu'ils s'infiltraient à travers les tissus et se
mêlaient à la sueur de leurs corps causant de constantes et éprouvantes
démangeaisons.
Au bout de deux semaines, leurs peaux
étaient parcheminées et leurs lèvres craquelées par l'action des vents chauds
et secs
Glaucus devait, constamment, rappeler à sa sur de boire de l'eau pour éviter la
dangereuse déshydratation.
Il observait, tristement, la manière dont
elle portait l'embout de la flasque à ses lèvres sans exposer un pouce de peau
avant de s'affaisser, à nouveau, en un tas moelleux et informe.
Glaucus n'avait pas besoin de lui demander comment elle allait son attitude
parlait d'elle-même.
Il souffrait d'un mal de tête permanent à
force de devoir garder les yeux mi-clos pour empêcher le sable et le soleil de
les attaquer et la peau exposée de son visage était lacérée par les grains de
sable qui, emportés par le vent, piquaient comme des milliers de minuscules
abeilles.
Sa nuque était douloureuse suite à ses
contorsions continuelles pour surveiller leurs arrières d'une attaque d'intrus
et il tenait, en permanence, une main sur son épée, cachée, dans le cas où des
voleurs descendraient des rochers qui bordaient la route pour les assaillir.
Ils campaient, à la belle étoile, au pied
d'un refuge rocheux, sous des tentes aux armatures en bois recouvertes de peaux
de chèvre.
Le problème la nuit n'était pas la chaleur mais le froid.
Quand le soleil disparaissait à l'horizon et
que les températures chutaient inexorablement rendant la nuit glaciale, les
voyageurs frissonnaient dans leur petite tente sous leurs piles de couvertures,
les genoux repliés contre leurs poitrines.
Ils avaient énormément de temps libre pour
penser durant les longues nuits glacées où les seuls sons étaient les rafales
de sable frappant les tentes et le battement des peaux sous les assauts du
vent.
C'était aussi un temps bien solitaire et
Glaucus se languissait du gentil bavardage de sa soeur.
Elle se trouvait dans la tente directement à côté de la sienne mais, par ce
temps, elle aurait pu aussi bien être de l'autre côté du monde. Leur
camaraderie développée à bord du bateau et continuée au cours de leur visite
d'Alexandrie lui manquait.
Ils se levaient, tôt, chaque matin, creusant
le sable qui s'était amoncelé la nuit, enterrant à moitié leurs abris et
voyageaient autant que possible durant les premières heures fraîches du jour
bien avant que le soleil chauffe et transforme l'air et le sable en véritable
four.
Durant les trois premières semaines, ils croisèrent, seulement, quatre autres
caravanes de chameaux et de chariots tirés par des boeufs mais peu de mots
furent échangés et dans une langue que Glaucus ne comprit pas.
Vers la fin de la quatrième semaine, lors
d'un arrêt près d'une citerne pour se réapprovisionner en eau, Glaucus,
inquiet, s'approcha de Maxima.
Quand elle émergea de ses enveloppes, il fut effrayé de voir les cernes
pourpres sous ses yeux las et ses traits tirés.
Elle semblait vraiment exténuée.
"Est-ce que tu vas bien ?" Fut tout ce qu'il trouva à dire.
Elle le fixa, en retour, avec une indolence alarmante et, sans mots dire,
accepta l'eau. Paniqué de son absence de réactions, Glaucus lui saisit les bras
et fut saisi de les sentir si maigres
Il se dirigea vers le guide.
"Est-on encore loin de Petra ?" Exigea-t-il.
L'homme haussa simplement les épaules et commença à se détourner, portant la
tasse d'eau à ses lèvres.
Glaucus lui saisit brutalement le bras, ce qui répandit un peu du précieux
liquide sur le bras du guide.
"Non. Ce n'est pas suffisant. Je vous ai fait totalement confiance mais
maintenant nous sommes las, affamés et sales et je veux des réponses. Je suis
inquiet au sujet de la santé de ma soeur. Est-ce encore loin ?"
Le petit homme, au visage brun et tanné par le soleil et le vent, cracha sur le
sable puis dit, avant de tourner les talons
"Au-delà de la colline" laissant Glaucus se demander de quelle
colline il parlait.
À contre-cur, il
aida Maxima à remonter sur son chameau puis il grimpa sur le sien jurant vilainement
entre ses dents.
Il commençait à se sentir très mal à l'aise par rapport à ce voyage.
Il aurait du s'assurer que Marcianus était bien à Petra avant de
l'entreprendre. Il aurait du forcer Maxima à l'attendre à Alexandrie ou plutôt
il aurait du la renvoyer à Ostie à bord du bateau de sa mère.
Il aurait du louer un guide plus avenant.
Il aurait du
Le guide leva la main et indiqua un point à
l'horizon au petit convoi qui avait fait halte.
"Petra" Indiqua-t-il.
Glaucus fixa l'horizon mais n'y vit rien d'autre que des collines rocheuses,
des falaises roses et du sable d'or-rouge sous un
ciel bleu flamboyant.
"Où ?" Demanda-t-il.
Le guide grommela quelques mots indistincts puis dit,
"Là".
Il indiqua de nouveau à une crête rouge dans le lointain.
De nouveau, Glaucus parcourut du regard les collines pour y trouver un
quelconque signe de civilisation.
Il n'y avait rien.
Pas de vie humaine. Pas de constructions.
Encouragée par les mots du guide, Maxima avait relevé la tête et écarté le
voile en lin qui recouvrait son visage. Elle parcourut la ligne d'horizon avec
des yeux pleins d'espoir puis laissa retomber la tête et retira le voile sur
son visage.
"Maxima, je suis sûr que nous allons bientôt arriver."
Glaucus espérait que le son de sa voix était suffisamment encourageant, plus
encourageant que ce qu'il ressentait au fond de lui.
Elle ne répondit pas.
Tout en poursuivant la piste sableuse, il gardait un il sur cette crête
éloignée s'attendant à voir apparaître enfin les formes familières de colonnes
et de toits devant les falaises.
Mais, quand ils furent plus près de la
chaîne de montagnes, il devint évident qu'il n'y avait, ici, ni cité ni vallée.
Sa main se serra sur son glaive pendant qu'il considérait la nuque du guide.
Qu'est-ce qui se passait ici ?
Etait-ce un piège, une embuscade ?
Hamoudi travaillait-il pour les prétoriens ?
Pour l'empereur ?
A la grande surprise de Glaucus, le guide
s'arrêta à l'ombre d'une falaise de grès rouge et descendit de sa monture.
"A partir d'ici, nous marcherons." Dit-il. "Nous devons guider
les chameaux à travers l'oued."
Au coup d'oeil soupçonneux de Glaucus, il
expliqua
"Les Oueds sont rocheux car ce sont des lits de cours d'eau... humides
durant la saison pluvieuse ... secs actuellement. C'est la voie la plus rapide
pour atteindre le Siq."
"Qu'est-ce que le Siq ? '" Demanda Maxima
d'une voix rauque. C'étaient les premiers mots qu'elle prononçait depuis des
jours.
Glaucus poussa un énorme soupir de soulagement. Malgré sa gorge desséchée, elle
était toujours alerte.
"Passage vers Petra. Doit approcher de
la ville par l'Est, et non par l'Ouest."
Glaucus feignit de vérifier le bon attachement de ses paquets pour murmurer à
sa soeur.
"Penses-tu qu'il dit la vérité ?"
"Y a-t-il une raison pour qu'il ne le fasse pas ?" Croassa-t-elle.
"Je ne sais pas." Répondit Glaucus tout en lui tendant une flasque
d'eau.
"Je commence à avoir un mauvais pressentiment."
Il observa la contraction de sa gorge mince
pendant qu'elle buvait.
"Chaud," dit-elle en s'essuyant la bouche avec le dos de la main.
"J'ai vraiment très envie d'eau fraîche. Je réalise maintenant combien je
considérais les agréments de la villa pour acquis. Je n'ai jamais su que
des gens vivaient dans des conditions aussi pénibles."
Puis, elle fronça les sourcils et prit en
considération ce qu'il venait de dire.
"Pourquoi te sens-tu mal à l'aise ? Nous allons bientôt arriver. Nous ne
sommes pas encore là, c'est tout."
"Tu as raison ... ce n'est probablement rien. Je suis juste fatigué."
Il caressa, doucement, sa joue du bout de
ses doigts rugueux.
"Désolé, si je t'ai inquiétée."
Il se protégea les yeux et fixa le début de la piste caillouteuse qui se
tordait avant de disparaître derrière une roche. "Pourquoi ne resterais-tu
pas en selle ? Cela semble très chaotique avec de gros cailloux pointus. Tu
risquerais de te tordre la cheville facilement. Je mènerai Brutus et lierai mon
chameau à l'arrière de sa selle."
Maxima hésita et considéra la piste
pensivement.
Puis, elle accepta et soupira en regardant fixement la selle qui avait été son
siège pendant les quatre semaines passées.
"Je suis si raide, si endolorie, si sale et si assoiffée que quelques
jours de plus ne feront pas de différence."
Glaucus tint la selle de Brutus pendant qu'elle montait, alors même que ce
n'était pas nécessaire.
Les paupières du chameau étaient mi-closes et ses énormes yeux bruns étaient
obscurcis par de longs cils épais.
Alors, le jeune Espagnol se rendit compte qu'il aurait des difficultés à faire
se déplacer l'animal têtu.
Tout en prenant la bride, il encouragea sa
soeur,
"Il fera plus frais dans les montagnes et l'air sera moins chargé de
sable."
L'animal blatéra fort en signe de
protestation et Hamoudi s'en vint d'un pas tranquille.
Silencieusement, il prit les rênes et mis le chameau sur ses pieds.
Puis, après un regard ironique à Glaucus, il prit la longe de son propre
chameau et s'engagea dans l'étroite piste. Glaucus le suivit avec le chameau de
Maxima, la main posée sur la poignée de l'épée de son père, les yeux scrutant
les falaises qui se dressaient imposantes de part et d'autre de la piste.
Mais la fraîcheur tant attendue ne fut pas
au rendez-vous et, après une heure de montée, Glaucus était trempé
de sueur.
L'étroit passage était bordé de hautes falaises déchiquetées qui empêchaient
l'air de circuler et chauffaient comme un four, cuisant les voyageurs.
Il s'arrêta pour prendre appui contre un mur en grès couvert d'aspérités et
s'essuya le visage de sa manche.
Puis il se tint en équilibre sur un pied et entreprit de vider ses sandales des
cailloux pointus qui s'étaient glissés à l'intérieur lui faisant envisager
sérieusement d'enfiler ses bottines qui se trouvaient dans son paquetage.
Il se frotta la peau endolorie et douloureuse, inhabituée
à un tel mauvais traitement.
Et, Hamoudi, sans lui prêter attention,
continua sa progression sans s'arrêter.
"Eh vous bâtard!" Lui cria
Glaucus, sa voix se répercutant sur les roches.
"Vous nous attendez. Nous vous avons embauché, ne l'oubliez
pas!"
Il n'y eut pas de réponse.
A la hâte, Glaucus renoua sa sandale et se précipita à sa poursuite.
Juste au détour d'un coin, Hamoudi s'était arrêté pour les attendre.
Le guide leva sa main brune pour dissuader Glaucus de poursuivre ses
invectives.
"Nous arriverons avant la tombée de la nuit. Vous dormirez, à Petra, ce
soir."
La poitrine haletante par l'effort et la colère, Glaucus lui jeta un regard
noir.
Il n'aimait pas ce petit homme il n'avait aucune confiance en lui. Mais, il
n'avait aucune idée de l'endroit où ils se trouvaient pas plus qu'il ne savait
où était située Petra ! Il n'avait donc pas d'autre choix que de suivre le
guide nabatéen pour le moment.
Il prit une gorgée d'eau puis indiqua d'un
signe de tête à Hamoudi de poursuivre. Mais Brutus avait d'autres idées et, quand
la corde se tendit inopinément, Glaucus dérapa sur les rochers et tomba sur les
genoux glissant sur la pente rocheuse de quelques pas.
Il cria quand le grès rugueux râpa sa peau rudement à travers le tissu.
Son humeur s'en ressentit et, après s'être relevé, il tira brutalement sur la
corde mais le chameau, têtu, refusa de bouger.
Soudain, sur une arête, haut au-dessus de la tête du chameau, Glaucus détecta
un mouvement.
Il dégaina son épée et s'accroupit prêt à bondir sur l'adversaire qui pourrait
tomber d'en haut.
Rien ne se produisit.
Il fit glisser son capuchon afin d'avoir une meilleure vue des falaises puis se
déplaça en cercle lent, chaque muscle sous tension.
"Glaucus, qu'est-ce qu'il y a ?
Qu'est-ce qui ne va pas ?" Demanda Maxima, alarmée.
"Il y a quelqu'un sur les falaises !" Chuchota-t-il. Maxima fixa les
sommets du haut de son chameau.
"Je ne vois personne. Es-tu sûr ? C'était peut-être un oiseau, ou quelque
chose comme cela."
Glaucus savait que ce n'était pas un oiseau, mais il inclina la tête et, à contre-cur, rengaina l'épée.
Il gronda en direction du chameau qui, sentant sa mauvaise humeur, reprit son
chemin sur le sentier.
L'endroit était dangereux.
Ils étaient emprisonnés entre de hauts murs de pierre, presque sans défense vis-à-vis
d'une attaque en provenance des falaises.
Maxima s'accrocha au chameau titubant tandis
que Glaucus s'engageait vivement sur le sentier, dopé par une énergie issue de
ses craintes.
Quand il rattrapa Hamoudi, il bouscula grossièrement le guide agile.
"S'il arrive quoi que ce soit à ma sur, je te transpercerai de ma
lame."
Hamoudi était indigné.
"Vous me payez pour vous conduire, là-bas, sans risque et c'est ce que je
fais."
Il indiqua un massif en grès maintenant visible au-dessus des falaises.
"El Siq est là-bas."
"Conduisez-nous là rapidement" Exigea Glaucus tout en parcourant, à
nouveau, les falaises à la recherche du moindre mouvement.
Seul le soleil vif assaillit son visage mécontent.
Cela prit une bonne heure avant qu'ils
n'atteignent une magnifique et massive muraille déchiquetée en grès rouge veiné
de zébrures roses et pourpres.
"Où ? Où est la vallée ? Où est Petra
?" Exigea Glaucus avec un soupçon de désespoir dans la voix.
"Là."
Hamoudi indiqua, cette fois, une fente haute et étroite dans la muraille, une
fissure noire et tortueuse que la lumière du jour éclairait à peine.
"Vous ne pensez pas sérieusement que je vais vous suivre là-dedans,
n'est-ce pas ? Cela a tout d'une embuscade. Il n'y a aucune ville! Que
planifiiez-vous de faire ? Nous voler avant de nous abandonner pour nous
laisser mourir ici ?"
Maxima, inquiète, fixa son frère, ses yeux
agrandis accentuant ses cernes pourpres.
Hamoudi redressa la tête en signe de dédain.
"Si j'avais eu l'intention de vous voler et de vous tuer, je l'aurais fait
il y a des semaines. Qu'avais-je à gagner en vous conduisant jusqu'ici ? C'est
El Siq. C'est le passage qui nous mènera à
Petra."
"Glaucus!" Cria Maxima.
"Là-bas! Là-bas! Tu avais raison - il y a quelqu'un sur les
falaises!"
Virevoltant, Glaucus se saisit de Maxima et la poussa sous le chameau où elle
s'étendit sur le sol sableux, puis il tira son épée à la vitesse de l'éclair
prêt à parer n'importe quelle agression.
Il les vit aussi. Deux hommes, un de chaque côté de la fissure.
Hamoudi soupira et leva les yeux au ciel.
"Des gardes. Ce sont des gardes."
"C'est exactement ce que je m'imaginais." Gronda Glaucus. "Des
prétoriens".
Le guide le considéra avec étonnement puis il rit
tellement qu'il finit par en pleurer.
"Des prétoriens ? Il n'y a pas de prétoriens ici."
Il essuya les larmes de ses yeux.
"Ce sont les gardes de Petra. Des gardes nabatéens."
Glaucus n'était pas entièrement convaincu.
Il tint un il fixé sur les sommets de la falaise jusqu'à ce qu'un bruit
provenant de l'intérieur la fissure le fasse, à nouveau, virevolter et
s'accroupir, la pointe mortelle de sa lame visant l'ouverture.
Le bruit indistinct augmenta en volume et les muscles de Glaucus se
contractèrent. Mais, au lieu d'un prétorien tout de noir vêtu, émergea de
l'obscurité ... un vieil âne portant un lourd fardeau de sacs et un petit
garçon tout brun de peau.
Le jeune tout nu, qui leurs sourit, fit
totalement fi de l'épée et de l'homme tendu qui la brandissait ... et lança une
joyeuse salutation à Hamoudi qui lui rendit son salut.
Se sentant légèrement idiot, Glaucus se redressa, lentement, et rengaina son
épée. Un deuxième âne suivit portant, aussi, un garçon, légèrement plus âgé que
l'autre.
Glaucus remit sa soeur sur ses pieds.
Souriant, Hamoudi les invita à le suivre.
Glaucus prit d'une main celle de sa soeur et de l'autre la corde du chameau,
humblement convaincu maintenant que son agitation avait été sans fondement.
Ils furent rapidement plongés dans l'obscurité car la gorge anguleuse avalait
les rayons affaiblis d'un soleil de fin d'après-midi.
Lorsque ses yeux se furent adaptés, Glaucus commença à remarquer les premiers
signes de civilisation qu'il ait vus depuis des semaines.
"Des canalisations d'eau." Dit-il à Maxima avec stupéfaction et elle
dirigea ses regards vers les grands conduits courant le long du mur, haut
au-dessus de leurs têtes.
"Un bain. Je tuerais pour un
bain," Gémit Maxima lorsque ses yeux glissèrent loin vers le haut en
direction du minuscule rai de lumière au-dessus d'eux.
"Plus haut que n'importe quelle construction dans l'empire!" Dit
Hamoudi fièrement.
"Plus grand que cinq temples.
Maxima frissonna, sûre que les massifs murs
en pierre allaient lentement glisser l'un vers l'autre pour se préparer à les
écraser comme des coquilles.
Elle n'avait pas entièrement tort!
La fissure se resserrait !
Elle était à peine assez large maintenant pour laisser passer deux animaux côte
à côte.
Elle ferma les yeux et se remémora les
vastes espaces ouverts et les herbes ondoyantes de la villa d'Ostie. Alors,
elle respira un peu plus facilement. La fraîcheur l'aidait aussi. Les roches
autour d'eux n'avaient jamais vu la lumière du soleil et émettaient un froid
régénérateur.
Soudain, Glaucus fit halte.
"Oh! "Expira-t-il." Par les dieux, As-tu vu cela ?"
Maxima ouvrit les yeux et sursauta.
Par l'ouverture de la fin de la fissure elle contemplait un temple incroyable
en grès rouge-doré - taillé directement dans le mur
de la falaise derrière et rayonnant comme un feu sous les rayons mourants du
soleil couchant.
"Petra!" Dit Hamoudi fièrement. "J'accepte vos excuses et votre
paiement."
Chapitre
48 - Petra
"Glaucus," Murmura Maxima du seuil
de la petite pièce sombre. "Es-tu éveillé?"
Glaucus ouvrit les yeux mais ne discerna rien dans l'obscurité.
"Euh Euh, Je suis réveillé. Tu ne peux plus
dormir?"
"Je... Je n'ai jamais rien connu d'aussi sombre que cette auberge. La
nuit, à la villa, même les yeux fermés, il ne faisait pas aussi noir."
"Je crois que nous sommes dans les
profondeurs d'une cave. La devanture de l'auberge était construite en bloc de
grès mais nous avons pénétré loin à l'intérieur. Il est probable qu'aucune
lumière naturelle ait jamais pénétré cet espace. Où
est ta torche? Tu veux que je t'allume une torche?"
"Non... ça va. Je voulais juste entendre ta voix."
"Bien, suit le son de ma voix et viens t'asseoir à mes côtés." Dit
Glaucus tout en mettant ses jambes sur le côté de son lit.
Maxima tâtonna de la main pour se guider jusqu'à lui.
"Comment saurons-nous quand ce sera le matin?"
"L'aubergiste viendra avec une torche. Rassures-toi." L'avertit
Glaucus.
Son lit prenait appui contre un mur en
pierre inégal dont la fraîcheur était bienfaisante car elle n'était pas humide.
Des carpettes tissées et colorées réchauffaient le carrelage. Une table en bois
et deux chaises étaient les seuls autres meubles à compléter l'espace.
C'était simple, mais propre.
"Tu crois qu'il y a des chauves-souris
ici ? "Demanda Maxima toute frissonnante.
Glaucus lui saisit la main et lui adressa un sourire qu'elle ne vit pas dans
l'obscurité.
"Non. Elles ne voudraient pas vivre dans un endroit où il y a tant de
personnes. Il y a probablement encore des centaines de cavernes inutilisées
dans les falaises pour les chauves-souris y vivre."
Il se tourna vers sa soeur.
"Tu te sens mieux maintenant ?"
"Eh bien, j'ai toujours du sable dans la bouche et ma peau est toujours
sèche, mais je me sens merveilleusement propre. Je pense que j'ai retiré au
moins trois seaux de sable de mes cheveux!"
Elle resta calme un instant avant d'ajouter
"Glaucus, c'est l'endroit le plus étrange que j'aie jamais vu.
Apollinarius m'a parlé de Petra une fois mais je ne l'avais jamais imaginée
comme cela. C'est étonnant."
"Oui ... et sûr aussi. Je serai même étonné qu'une armée romaine puisse
défaire les Nabatéens et revendiquer ce lieu. Je peux comprendre pourquoi
Marcianus voulait venir ici - s'il y est venu!"
"Quand le saurons-nous?"
"Hamoudi a dit qu'il passerait le mot et que Marcianus nous
contacterait... s'il est ici... et s'il le souhaite!"
"Je ne peux supporter l'idée de devoir retraverser ce désert sans l'avoir
trouvé."
"Non, moi non plus. Mais, soyons optimistes! En attendant, Hamoudi a
accepté de rester avec nous et de nous servir de guide et d'interprète si nous
en avions le besoin."
"Comment l'as-tu persuadé de faire cela?"
"Après maintes excuses et maintes courbettes. Je lui ai, aussi, offert une
somme substantielle !"
"L'argent a parlé."
"Toujours... quelle que soit la langue."
Il y eut un long silence.
"Glaucus?" Murmura, à nouveau ,Maxima.
"Hmmm?" Marmonna le jeune homme qui était
en train de s'assoupir, les épaules appuyées contre le mur.
"Merci de m'avoir emmenée."
"De rien, ma soeur. Ce fut un honneur."
Le matin suivant Glaucus et Maxima
visitaient la cité en compagnie d'un Hamoudi fier de montrer les prouesses de
son peuple à cet homme et cette femme venus de Rome.
La ville de Petra se tordait le long d'un
passage dans les montagnes de Shara, des montagnes de
grès rouge veiné de nuances de rose, de pourpre et de jaune pâle.
La roche était assez belle, mais ce que les Nabatéens avaient accompli avec le
grès était vraiment stupéfiant.
Les façades des immenses bâtiments aux colonnes corinthiennes avaient été
taillées directement dans la pierre douce tout au long de la vallée. A l'arrière
se trouvaient les pièces dans des cavernes qui maintenaient la température à
l'intérieur stable et confortable indépendamment du temps à l'extérieur.
Stratégiquement placée et presque impénétrable, Petra - une ville de 30.000
habitants à son maximum - avait prospéré à la tête d'un modeste empire
Maintenant, sous domination romaine, elle
avait considérablement décru en taille et en puissance mais sa beauté restait
immuable.
Des gens de toutes les nations se côtoyaient dans ses rues, négociant et vivant
en paix.
Des gens de toutes les nations - et de toutes les religions - car les sectes
persécutées avaient cherché refuge dans cette ville du bout du monde y
cherchant la sécurité et la paix.
Glaucus avait, partout, la preuve, sous les
yeux, que les Chrétiens vivaient, adoraient leur dieu ici et y étaient enterrés
dans les centaines de tombeaux creusés dans la montagne.
Un poisson minuscule - le symbole du Chrétien ornait le grès doux de nombreux
murs et embrasures.
Les disciples du Christ partageaient paisiblement l'espace avec les Nabatéens
et leur Dieu principal Dushara.
Un Dieu Chrétien prônant l'amour du prochain côtoyait un Dieu Nabatéen aimant
le sang.
Maxima et Glaucus flânèrent le long de la
rue principale qui se courbaient légèrement et était dallée pendant qu'Hamoudi
désignait les jardins luxuriants qui ornaient les flancs des falaises et
cascadaient en cours murées irriguées par un système d'irrigation sophistiqué
qui apportait l'eau de sources montagneuses.
Il y avait abondance de végétation partout et Hamoudi expliqua que les collines
autour de Petra étaient utilisées pour l'agriculture et la pâture et que les
habitants étaient des experts pour la conservation du peu d'eau de pluie qui
tombait.
Les feuilles lancéolées des lauriers-roses et celles des tamaris s'accrochant
aux failles des falaises exhibaient fièrement leur verdure malgré une légère
couverture poussiéreuse de fin sable rouge.
Le grand marché ne comportait que des étals
ordinaires aux auvents rayés de couleurs vives qui s'agitaient dans la brise,
mais ce qui leurs manquait en splendeur romaine était compensé par leur
exotisme.
Maxima pouvait à peine se contenir. Elle
voletait d'étals en étals essayant les parfums exotiques et précieux, de
l'encens à la myrrhe piquante, désignant du doigt les soies orientales dont les
couleurs allaient du vert pâle au fuchsia et admirant la joaillerie locale
faite d'argent et de turquoise.
Mais ce qui était le plus impressionnant était les fines poteries Nabatéennes
peintes de délicats modèles floraux.
Et Glaucus savait que, malgré leur poids et leur fragilité, ils ne quitteraient
pas Petra sans en emporter de pleins paquets.
Tandis que Maxima profitait du marché sous
l'oeil vigilant de Hamoudi qui agissait comme traducteur, Glaucus flânait au bord
du cours d'eau qui courait le long de la rue principale à environ dix pieds en
dessous.
Des bancs taillés près du bord offraient du repos aux citoyens les plus âgés de
Petra qui se partageaient les derniers potins de la ville, leurs têtes penchées
et proches l'une de l'autre.
Des marches taillées dans le grès
descendaient à un niveau inférieur et de beaux ponts sculptés enjambaient la
ravine pour atteindre des bâtiments importants bâtis de l'autre côté, comme le
vieux palais royal et un des temples monumentaux qui dominaient cette partie de
la ville.
Ceux-ci étaient situés sur de hautes et larges terrasses et étaient accessibles
par de spectaculaires escaliers taillés dans la pierre.
Des marches étaient taillées partout dans
les falaises à des hauteurs donnant le vertige, créant des sentiers qui se
tordaient avant de disparaître derrière des affleurements de pierre.
Glaucus rêvait à l'aspect que devait revêtir la ville vue de là-haut.
L'influence grecque à Petra était évidente à
travers les temples avec leurs colonnes, leurs portiques et leurs frontons
artistiquement façonnés et la ville conservait une identité propre que la
domination romaine avait échoué à supprimer.
Les Nabatéens adoraient toujours leur Dieu Dushara et leur déesse Al Uzza dans les temples qui n'avaient pas été réquisitionnés par les Romains pour leurs besoins
administratifs.
En dehors des fugaces poissons, cependant,
Glaucus n'avait vu aucun signe extérieur d'habitants chrétiens quoique, de
toutes façons, il ignorait à quoi ils pouvaient bien ressembler.
Les Nabatéens était reconnaissables à leur ossature légère et leur peau brune,
mais les Chrétiens ?
En avait-il même jamais vu un ?
Glaucus reporta son attention sur le marché
et trouva Maxima enveloppée d'une longue étole en soie bleue-verte
exquisément brodée dont la couleur correspondait parfaitement à celle de ses
yeux et il sourit tendrement.
Quel désastre, pensa-t-il, que Maximus n'ait jamais connu sa fille si belle.
Comment il l'aurait aimée. Son sourire s'élargit quand il la regarda
marchander, avec aisance, avec la vieille vendeuse le prix de la marchandise
puis feindre l'indécision avant de finir par en payer le prix dérisoire et il
remercia, silencieusement, les dieux de leurs avoir
permis de se trouver.
Elle cala son achat sous le bras et aperçut
son frère près de la falaise le long du cours d'eau.
Elle rayonnait positivement en s'approchant de lui.
Maxima retira le paquet de dessous son bras
et libéra le délicat tissu qui flotta momentanément dans la brise chaude avant
qu'elle ne s'en drape délicatement les épaules.
"Vois-tu cela ?" Demanda-t-elle dans un rire.
"As-tu vu cela ? Je n'ai jamais rien acheté dans ma vie. C'était merveilleux!"
Elle tournoya sur elle-même comme une petite fille puis étreignit le bras de son
frère.
"Mais les achats sont si fatigants par cette chaleur. Pouvons-nous nous
reposer quelque temps ?"
Glaucus regarda Hamoudi d'un sourcil
interrogateur.
Sans un mot, le Nabatéen les mena à une extrémité du marché où ils purent
s'asseoir à une terrasse ombragée par les falaises et entourées de fleurs
parfumées et y boire, à petits coups, le thé à la menthe tout en grignotant des
gâteaux de sésame.
Maxima étaient toujours en effervescence.
"Glaucus, même dans mes rêves les plus
fous, je n'ai pu imaginer un endroit comme celui-ci. Jamais. Il est encore plus
magnifique qu'Alexandrie à sa manière. Chacun semble, ici, si ... paisible et
content. Personne ne se précipite. Personne ne semble affligé. C'est si
différent de Rome, ou même d'Ostie !"
"C'est probablement une très bonne chose pour Petra," agréa Glaucus,
"que les Romains ait perdu tout intérêt dans la ville. Je suppose que, n'y
voyant aucun grand gain financier ici, ils l'ont oubliée."
Il se tourna vers Hamoudi.
"Où sont les gouverneurs de cette ville ?"
Hamoudi indiqua la fin de la rue principale et de massives portes qui fermaient
une piazza et un temple.
"Là, dans les vieux édifices administratifs des Nabatéens. On ne les voit
pas beaucoup. Ils ne se mélangent pas. Paisible là. Aucune raison de sortir."
Glaucus se demanda si de noirs prétoriens y
patrouillaient puis il se reprit.
Il était loin, loin de Rome et de ses dangers.
Maxima se passait un doigt sur les lèvres,
heureuses de les retrouver adoucies et souples après un traitement avec une crème
à la lanoline fournie par un apothicaire de Petra.
Ce matin elle s'était abandonnée aux plaisirs d'un bain chaud et parfumé.
Elle s'étira et étouffa, sans succès, un bâillement avant de jeter un coup
d'oeil à son frère qui était assis détendu, mais alerte, les yeux parcourant
les visages de ceux qui allaient vaquer à leurs occupations.
Elle tendit une main en travers de la table
et lui toucha la sienne.
"Glaucus, tu dois être patient. Il entrera en contact avec nous quand il
sera prêt."
Ses yeux verts se posèrent sur son visage avant de revenir à la foule.
"Je sais, mais cela m'a pris des mois pour trouver ta mère à Rome et je ne
peux pas attendre aussi long "
Une ombre se profila sur la table et un
homme salua Glaucus avant de demander poliment.
"Vous cherchez Marcianus ?"
Glaucus sauta sur ses pieds, le cur battant la
chamade.
"Oui. Oui. Est-il ici ?"
L'homme sourit, amical, mais circonspect.
"Vous avez des papiers d'identité, je présume?"
"Oui, j'ai des papiers."
"Puis-je les voir, s'il vous plaît ?"
Immédiatement, Glaucus devint suspicieux. Il ne pouvait se permettre de perdre
ses papiers d'identité. Il évalua l'homme devant lui.
Dans la trentaine, les cheveux d'une douce couleur de sable ocre, les yeux
gris, mince, portant une simple toge blanche sans apprêt, des sandales aux
pieds.
Désarmé, il ne semblait guère menaçant mais Glaucus avait appris à se méfier
des apparences.
Ses yeux ne quittèrent pas l'homme pendant
qu'il prenait son paquetage et y fouillait pour y trouver ses papiers d'identité.
Lentement, il se redressa, les déplia soigneusement et les présenta sans les
donner.
L'homme sourit et dit.
"Vous pouvez les garder, si vous voulez, je dois simplement les
lire."
Il serra les lèvres tout en parcourant les mots puis ses sourcils, lentement,
de stupéfaction, se levèrent.
Visiblement, il reconnaissait le nom.
Il recula et
évalua Glaucus de la tête aux pieds comme s'il voulait enregistrer mentalement
l'image du jeune homme pour la décrire à celui qui l'avait envoyé.
Puis il salua, de nouveau, très brièvement et dit.
"J'entrerai en contact avec vous plus tard ... à l'auberge à côté de
Trésor, je suppose?" Glaucus acquiesça.
L'homme resalua avant de disparaître dans la foule.
Glaucus haletait quand il s'adossa contre la
roche à mi-pente du sentier qui conduisait au sommet de la montagne.
Maxima, lorsqu'elle contourna, peu après lui, l'affleurement rocheux, fut
heureuse de constater qu'il s'était arrêté, affalé sur le chemin, essoufflé par
l'air raréfié. Elle s'assit à ses côtés.
Entre deux halètements, elle redemanda.
"Pourquoi en haut, Glaucus ? Pourquoi veut-il nous rencontrer en
haut?"
Son frère haussa simplement les épaules, ne voulant pas gaspiller son souffle
pour une réponse qu'il avait déjà fournie.
Il n'avait pas la moindre idée pourquoi une mystérieuse réunion avait été
organisée au sommet de la montagne située à l'Est de Petra et il espérait
toujours qu'il ne menait pas sa soeur dans un piège.
Il l'avait priée de rester en ville mais elle avait catégoriquement refusé et
il avait mieux à faire de son temps que de le gaspiller en se disputant avec
elle.
Ils étaient partis, tôt, le matin quand la
brise était encore fraîche.
Après s'être arrêtés près de la massive fontaine ornée d'un lion qui déversait
l'eau douce d'un oued montagneux dans la voie d'eau principale de la ville, ils
avaient commencé leur ascension empruntant un étroit passage aux marches raides
qui les mènerait jusqu'au sommet de la montagne - et jusqu'au lieu saint du Dieu
Nabatéen, Dushara. Le départ de l'escalier rocheux se trouvait juste à côté de
l'oued tortueux.
La première heure de montée avait été rude, mais plaisante à l'ombre des
lauriers rose et des tulipiers poussiéreux qui surplombaient les marches mais
une fois dépassées les cultures des habitants, le vent les fouetta de
tourbillons de fin sable ocre qui s'accrocha à leurs vêtements et leurs
cheveux.
L'agile Hamoudi piétinait d'impatience, faisant, ainsi, clairement comprendre à
ses clients de Rome qu'il s'était arrêté par pitié pour eux.
Glaucus ne se souciait pas de ce que le Nabatéen pouvait penser.
Il renversa la tête et but l'eau de la flasque.
Maxima fit de même puis elle essuya spontanément, et sans grande distinction,
ses lèvres sur la manche de sa tunique, oublieuse du sable qui la couvrait !
Elle cracha immédiatement le sable avec une moue de dégoût.
Elle étouffa un gémissement quand son frère
la remit sur ses pieds et ils se traînèrent péniblement pendant une autre
demi-heure, le silence n'étant troublé que par leur respiration haletante.
Les marches inégales rendaient la
progression dangereuse pour un pied non assuré et trébucher signifiait un
atterrissage catastrophique contre l'arête d'un rocher ou au bord d'une falaise
si bien que tant le frère que la soeur oubliait les désagréments de la
situation en se concentrant sur la recherche de chaque point d'appui sûr.
Sentant que ses jambes flageolantes étaient
sur le point de l'abandonner, Maxima pria son frère de s'arrêter encore une
fois mais il refusa car il avait hâte de rencontrer celui qui leurs avait fixé
un rendez-vous au sommet de la montagne, dénommé le 'Haut Lieu'.
Prudent, cependant, il s'assura que la poignée de son épée n'était pas coincée
dans les plis de sa tunique et qu'il pouvait s'en saisir à tout moment
Quand ils parvinrent, enfin, au sommet qui
était annoncé par une paire d'énormes obélisques grossièrement taillés en
creusant profondément la roche autour d'eux, ils en oublièrent tous deux leurs
jambes douloureuses et leurs pieds meurtris.
Les imposants monolithes écrasaient les humains de leur masse et Glaucus passa
rapidement, heureux de les laisser derrière lui.
Au-delà des monolithes, se trouvait un bâtiment aux hautes ouvertures qui
servaient à la ventilation mais aucune porte d'entrée apparente.
Il s'arrêta et le regarda fixement.
Etait-ce là qu'ils devaient se rendre pour le rendez-vous?
Mais, Hamoudi passa devant sans s'arrêter et Glaucus et Maxima le talonnèrent.
Ils s'élevèrent jusqu'à un promontoire battu des vents.
De tous les côtés, l'esplanade offrait une
vue stupéfiante sur le cercle de montagnes arides encerclant Petra, serpent de
verdure sinuant entre les roches rouges.
L'ovale massif du théâtre Romain aux trois milles sièges dominaient une des
extrémités de la vallée, encerclé par des tombeaux taillés à même la roche.
Dans le lointain, les maisons de Petra
ressemblaient à des blocs indépendants rassemblés par des toits plats aux
terrasses verdoyantes.
La lumière du soleil illuminait la façade du massif Grand Temple, minuscule vu
de cette hauteur.
Glaucus remarqua que, de là, il pouvait détailler le camp romain bien abrité
derrière ses portes closes et il remarqua que le soleil faisait étinceler les
casques d'hommes vêtus de noir, minuscules comme des insectes. Des prétoriens.
En entendant le sursaut de Maxima, il fit
demi-tour, alarmé, et pointa son glaive instinctivement avant de se rendre
compte qu'il se trouvait face à une monumentale plate-forme en pierre.
Il se redressa lentement avant de laisser retomber le bras et de rengainer son
épée.
Au milieu de la plate-forme se tenait une grande colonne de pierre noire.
"Dushara" Dit simplement Hamoudi
en mettant un genou à terre et en inclinant la tête.
Etait-ce cela Dushara, la divinité mystérieuse ? Le dieu des Nabatéens ?
Glaucus fit lentement le tour de la plate-forme, suivi de Maxima qui demanda en
chuchotant
"Pourquoi adoreraient-ils cette chose ?"
Glaucus haussa les épaules avant de répondre
"Je suppose que cela signifie quelque chose. Ces montagnes dominent leurs
vies et ils croient sûrement que leur Dieu est, ici, en haut. Cette roche
symbolise simplement son existence."
Il s'arrêta brutalement et Maxima heurta son
dos.
"Eh bien ...," dit-il dans un souffle. "c'est
un autel."
Maxima regarda à son tour.
"Comment sais-tu ?"
Sa vois s'étrangla quand elle vit les traînées de sang qui avaient coulé le
long de la roche et formé des mares gluantes à sa base.
"Que ... que crois-tu qu'ils sacrifient ?"
"Des Chèvres, je suppose." Dit Glaucus d'une voix calme et unie.
"Je suis sûr que ce sont des chèvres."
Il s'empara du bras de Maxima et l'attira
contre lui.
"Restes à mes côtés. Restes, toujours, à mes
côtés."
Il tint d'une poigne ferme son avant-bras tout en scrutant les alentours.
Ils semblaient être seuls.
Il continua, lentement, à contourner l'autel puis s'arrêta brusquement.
Sur un banc en pierre, en face de lui, était assis un vieil homme à la barbe et
aux longs cheveux blancs flottant librement. Il était entouré de quatre hommes
plus jeunes.
Seul, le bruit du vent troublait le silence tandis que les hommes, par leurs
visages fermés, faisaient clairement comprendre à Glaucus de ne pas s'approcher
trop près.
Le vieil homme parla.
"Que voulez-vous ?"
Sa voix était forte et claire malgré son grand âge dénoncé par son visage
fortement ridé.
"Est-ce que vous êtes Marcianus ... le chirurgien ?"
"Et si je l'étais ?"
"J'ai fait un long chemin pour vous
rencontrer."
"Pourquoi ?"
Le vieil homme clignait des yeux car le soleil s'élevait juste au-dessus de la
tête de Glaucus.
"Vous détenez peut-être l'information dont j'ai besoin."
"Dont vous avez besoin. Et qui êtes-vous pour avoir besoin d'une
information de ma part ?"
"J'ai montré mes papiers à cet homme " Dit Glaucus en désignant d'un
signe de tête l'homme qui se trouvait sur le côté gauche du banc et dont le
visage était indéchiffrable mais sans hostilité apparente.
"Demandez-lui."
"Comment vous appelez-vous ?"
Demanda le vieil homme.
"Maximus Decimus Glaucus. Fils de Maximus Decimus Meridius. Le général des
"
"C'est un mensonge!" Le vieil homme se leva d'un bond révélant une
agilité surprenante et, automatiquement, les plus jeunes firent un demi- cercle
autour de lui pour le protéger.
"Non, Monsieur. Ce n'est pas un
mensonge. Je suis celui que je dis."
"Prouvez-le!"
"J'ai déjà montré mes papiers à " Répéta Glaucus.
"Bah," Cracha dédaigneusement le vieil homme. "Des papiers, ça
peut être contrefaits."
Alors, Maxima poussa du coude le bras de son
frère qui la regarda d'un air interrogateur.
Elle désigna l'épée pendant le long de la hanche de son frère et, lentement, il
déboucla le fourreau pour la présenter.
"La reconnaissez-vous, Monsieur ?"
L'homme aux cheveux ocre que Glaucus avait déjà rencontré, s'avança pour la
prendre.
Avec un froncement de sourcils pensif, il la déposa entre les mains du vieil
homme qui se rassit sur le banc tout en étudiant des doigts et du regard le
glaive.
Soudain, il frissonna et gémit.
Comme des mains se tendaient vers lui pour lui porter aide, il tourna des yeux
emplis de larmes vers Glaucus.
"Maximus," Chuchota-t-il. "C'est l'épée de Maximus. La dernière
fois je l'ai vue, elle se trouvait entre les mains de son domestique la nuit où
Maximus fut assassiné."
"Je ... je suis son fils,
Monsieur"
Il se tourna vers sa soeur.
"Et c'est sa fille."
"Comment serait-ce possible ? Comment cela peut-il être ?" Demanda
Marcianus d'une voix rauque.
"Son fils est mort. Sa famille a été tuée."
Ils ne nous ont pas tous eu, Monsieur, et il
n'est pas mort quand et où vous pensez qu'il l'a été."
Marcianus secoua la tête en signe de confusion et, pour la première fois, les
hommes autour de lui se détendirent.
"Mes fils" Expliqua Marcianus pendant qu'ils
s'approchaient, un par un, tendant leurs mains en signe d'amitié.
Puis, il se leva sur ses jambes tremblantes et s'approcha de Glaucus lui
saisissant la main avant de l'étreindre.
"Je dois entendre ce que vous avez à dire." Chuchota-t-il dans
l'oreille de l'Espagnol. "Asseyez-vous s'il vous plaît."
"Comment es-tu entré en possession de
ceci?" Demanda Marcianus tout en étudiant avec attention le précieux
glaive qui reposait entre ses mains aux veines saillantes et pourpres.
"Par hasard, Monsieur. Je me suis rendu en Germanie, peu après mon
vingtième anniversaire pour rechercher des informations sur mon père et j'ai
rencontré le vieux Jonivus. Vous vous souvenez de
lui?"
"Oui. Oui bien sûr. Il était le chef ingénieur des légions. Je suis
heureux d'apprendre qu'il est toujours en vie."
"Oui. Il avait le glaive. Il l'a gardé après que Cicero le serviteur de
mon père ne soit jamais revenu du voyage à Rome qu'il avait entrepris
quelques mois après le décès présumé de mon père. Sachant ce que je sais
maintenant, je crois qu'il est tout à fait possible qu'ils se soient retrouvés
à Rome."
"Ton père était à Rome?" Le front
du vieil homme se plissa tellement qu'il en ressembla à un pruneau desséché.
"Je ne comprends pas."
Glaucus lissa les plis de sa tunique pour se calmer.
"Je suis désolé, Monsieur. J'ai anticipé sur mon récit. Je vais
recommencer depuis mon départ vers la Germanie."
Maxima s'assit au bord du banc de pierre, le
dos appuyé contre l'épaule de son frère et fit face au vent pendant qu'elle
écoutait Glaucus raconter à Marcianus ce qui était arrivé à Maximus après qu'il
eut échappé à ses exécuteurs en Germanie.
Le vieil homme écouta avec beaucoup d'attention le récit de Glaucus, les yeux
rivés sur la figure du jeune homme, secouant, occasionnellement, la tête en
signe d'incrédulité mais sans jamais l'interrompre.
Ses fils, assis à ses pieds, étaient très attentifs au récit mais ils étaient
tout autant attirés par l'adorable jeune femme dont les cheveux noirs
flottaient librement sur ses épaules au gré du vent.
Quand Glaucus eut fini, Marcianus fixa les
sommets lointains, les yeux vides, perdus dans ses propres pensées. Quand il
finit par parler, il ne s'adressa à personne en particulier.
"J'ai toujours pensé qu'il était mort lors de cette terrible nuit en
Germanie. J'aurais du mieux me renseigner. J'aurais du savoir. Ainsi... ce fut,
en fait, Commode qui le tua mais des mois plus tard et dans des circonstances
totalement différentes."
"Commode ou un de ses hommes, suivant
les ordres de ce dernier lui porta le coup fatal. Il n'y a que Quintus qui
connaisse avec certitude ce qui s'est passé."
Marcianus cracha manquant de peu le pied de son fils aîné. Les frères se
regardèrent étonnés de l'éclat inhabituel de leur père.
"Quintus, ce traître. Qu'est-ce qui est arrivé à Quintus?"
"Et bien, il fut promu au rang de commandant des prétoriens pour arranger
l'exécution de mon père, comme vous le savez. Après cela je ne sais pas,
Monsieur. J'essaie de trouver."
"Comment m'as-tu trouvé ici,
Maximus?" Demanda Marcianus d'un air contrarié. "Je pensais que
personne ne me trouverait jamais ici, que mes fils et leurs familles seraient
en sécurité, libres de toutes persécutions."
"S'il vous plaît, Monsieur... je
m'appelle Glaucus et je vous assure que très peu de gens savent où je suis et
qu'ils sont dignes de confiance. Je suis certain de ne pas avoir créé de
dangers pour vous ou votre famille. Ce serait vraiment la dernière chose que je
voudrais faire."
Marcianus hocha la tête.
"Comme tu peux le voir mon fils, je suis un très vieil homme j'étais
bien plus vieux que ne l'était ton père. Je voudrais vivre les dernières années
qui me restent dans un endroit qui accorde le droit aux individus de croire en
leur propre dieu."
"Oui, Monsieur, je comprends."
Marcianus se mordilla les lèvres avant de
baisser la tête.
"Es-tu au courant de mes croyances... Glaucus?"
"Hum... un peu. Vous croyez en un seul dieu. Un dieu plein d'amour et de
gentillesse. Vous croyez qu'un homme nommé Jésus, qui vivait au Nord d'ici, il
y a quelques centaines d'années et qui était appelé le Christ, était le fils de
ce dieu. C'est pourquoi vous êtes appelé chrétien."
Maxima roula, légèrement, des yeux à son
frère pour indiquer que sa réponse était à peine adéquate.
Marcianus rit et ses fils sourirent.
"Et bien, pour l'essentiel c'est ça ! Si j'étais resté dans la légion,
j'aurais sans doute fini dans l'arène comme ton père... et mes fils, leurs
femmes et leurs enfants aussi."
"C'est la raison pour laquelle vous avez fui?"
"Comme je croyais que ton père était mort, Glaucus, je n'avais plus aucune
raison de rester avec la légion. Il était la seule raison pour laquelle j'y
suis resté aussi longtemps d'ailleurs. Ton père était un homme bon et tolérant.
Il ne jugeait pas mes croyances et me traitait comme un égal. Mais c'était une
attitude très inhabituelle, je t'assure."
Il soupira lourdement.
"Mais maintenant, je me demande si je n'aurais pas du rester. Je pensais
que fuir cette nuit-la était ce que je pouvais faire de mieux pour Maximus mais
peut-être qu'en restant j'aurais pu l'aider."
Légèrement étonné, Glaucus répliqua,
"Personne ne savait où il était allé. Des milliers de soldats l'ont
recherché, en vain, durant des jours. Il avait simplement disparu... ou c'est
ce qu'ils pensèrent. Vous n'auriez pu faire davantage."
"Que voulez-vous dire en mentionnant que
vous pensiez que partir était la meilleure chose à faire pour mon père?"
Demanda Maxima, lasse d'avoir du rester silencieuse aussi longtemps et ne
voulant pas perdre l'occasion de pouvoir s'exprimer. Elle ignora le coup de
coude réprobateur de son frère.
Marcianus lui sourit avec l'indulgence d'un homme qui apprécie l'honnêteté de
la jeunesse.
"Quand je suis parti, j'ai pris beaucoup des possessions de Maximus avec
moi... ses lettres et ses documents "
"Vous les avez toujours?" L'interrompit Glaucus qui s'était levé à
moitié, déstabilisant ainsi sa soeur. "C'est ce que j'espérais trouver.
Vous avez sa correspondance avec ma mère?"
"En effet, je l'ai. Et, le tout
merveilleusement préservé grâce à la sécheresse de ce climat."
Glaucus sentit son estomac se nouer, tellement grande était son excitation mais
il se força à se rasseoir. Il jeta un coup d'il à sa sur qui fixait intensément
Marcianus de ses yeux agrandis par la stupéfaction.
"Puis-je les voir, Monsieur? J'ai fait tout ce chemin ..."
"Glaucus, elles t'appartiennent à toi et à ta sur. Tu peux toutes les
avoir."
Le jeune espagnol bondit brusquement sur ses
pieds et lissa sa tunique. Maxima fit de même.
"Peut-être devrions-nous nous en retourner." Suggéra-t-il avec un
brin d'impatience dans la voix.
Riant sous cape, Marcianus et ses fils se levèrent, aussi, et regardèrent
Glaucus partir à la hâte vers Hamoudi qui était resté près de l'autel. Maxima
commença à le suivre avant de s'arrêter, confuse, quand elle réalisa que le
vieil homme et ses fils ne les suivaient pas.
"Glaucus!" Appela-t-elle et il réapparut près de l'autel.
Marcianus sourit à pleine dent, montrant,
ainsi, une dentition aussi blanche que ses cheveux.
"Ainsi, votre guide vous a emmené par le raccourci, n'est-ce pas ?"
"Monsieur ?" Demanda Glaucus.
Marcianus lui fit un appel de la main tout en se dirigeant dans la direction
opposée suivant ainsi son fils aîné.
"Par ici, Glaucus."
Maxima étaient déjà aux côtés de Marcianus
qui prit appui sur son bras tout en lui souriant affectueusement.
"C'est un chemin beaucoup moins dur. C'est plus long, mais moins raide et
donc, en réalité, il ne prendra pas plus de temps."
Glaucus constata qu'il devait accélérer le pas pour se maintenir au niveau de
l'alerte vieillard et de ses fils quand ils descendirent d'un bon pas le
sentier montagneux, habitués qu'ils étaient à parcourir leurs montagnes
secrètes, perdues dans le désert.
Regardant fixement dans la ville qui se
trouvait sous lui, Glaucus s'aperçut que leur chemin finissait très près des
portes de la piazza et du palais du gouverneur.
Il rattrapa le fils aux cheveux blond roux de Marcianus, Gordianus.
"Qui est le gouverneur ici ?" Demanda-t-il tout en se maintenant à
ses côtés sur le chemin maintenant élargi.
"Un nommé Petronius. Nous le voyons rarement, cependant"
Gordianus fit un dédaigneux signe de la
main.
"Je ne crois pas qu'il aime Petra ! Donc, il reste à l'intérieur des murs
avec ses maîtresses et ses caprices."
"Je suppose qu'il y a des prétoriens ?"
"Bien sûr. Ils font des apparitions occasionnelles juste pour rappeler aux
Nabatéens qui est le maître ici. Il y a vraiment très peu à faire pour eux,
ici, alors ils passent principalement leur temps à boire dans les tavernes
nabatéennes et aux courses de char. Je ne serais pas trop concerné par eux.
Nous ne sommes pas à Rome !"
Mais Glaucus savait qu'il valait mieux ne
pas baisser sa garde en leur présence. Le réseau des prétoriens avait envahi
chaque parcelle du territoire romain, même le plus insignifiant, et leur
système de communication était rapide et efficace.
Il devait se contenter d'espérer que Plautianus le croyait toujours à Rome.