Chapitre 36 – La rencontre
Glaucus fixait, désespéré, son verre de vin. Marius
était dans les bibliothèques, comme d'habitude, et donc il veillait seul.
Il était fatigué, il était frustré et il était
solitaire. Il se demandait, parfois, s'il ne gaspillait pas son temps à Rome
... Visiblement, Julia ne voulait pas lui parler.
Peut-être devrait-il, plutôt se diriger vers Petra,
ou essayer de trouver Quintus ... où qu’il se trouve.
Et sa famille lui manquait ... énormément. Ses
cousins, sa tante et son oncle. La chaleur et le rire de sa maison en Espagne.
La culpabilité l'anéantit quand il se rendit compte
qu'il avait écrit seulement une courte lettre depuis qu’il avait quitté la
maison. Il résolut de corriger cet oubli le soir même.
Il fut tiré de sa rêverie par une voix féminine qui
s’adressait à lui depuis l'autre côté de
la table.
"Puis-je me joindre à vous?"
Glaucus leva son regard, fixe, pour rencontrer des yeux profondément bleus, légèrement circonspects mais qui le dévisageaient avec curiosité. Il sauta sur ses pieds, heurtant la table et renversant son verre de vin dans sa hâte. La prudence qui transparaissait dans les yeux bleus se transforma en amusement.
Il eut un hoquet de saisissement. Cheveux roux dorés.
Belle.
"Julia".
Elle inclina la tête.
"J’ai l’impression que vous êtes en train de me
chercher."
Il pouvait à peine respirer.
"Oui, Ma … Madame ... depuis des mois
maintenant." La voyait-il vraiment ... cette femme qu'il avait rêvée de
découvrir?
"S'il vous plaît, asseyez-vous." Glaucus
tint la chaise tandis qu'elle s’asseyait et arrangeait gracieusement sa stola
en soie de couleur crème autour d'elle. Il reprit sa place et la regarda
fixement - et elle, aussi, le fixait.
"Vous savez qui je suis," dit-il
finalement.
"Eh bien ... oui. Je pense que je le sais.
J'admets que j'ai beaucoup de questions." Sa voix était douce et
légèrement enrouée.
"Tout comme moi. Vous m'avez vu chez le
coiffeur, il y a quelques semaines, n'est-ce pas?"
"Oui," admit-elle simplement.
"Pourquoi vous être enfuie ?"
"J'ai entendu votre voix comme je passais dans
le couloir et cela ... m'a fait sursauter. C'est une voix qui m’est très
familière mais que je ne m’attendais pas à réentendre."
Ses longs doigts étaient posés sur ses genoux dans
une attitude naturelle mais ses articulations étaient blanches sous la tension.
Elle n'était pas aussi détendue que son attitude calme semblait l’indiquer.
Il lui sourit, espérant que son expression était
accueillante.
"On m'a dit que je ressemblais exactement à mon
père."
Elle faisait tourner nerveusement autour de son doigt
un anneau en or.
D’élégantes boucles serties de diamants se
balançaient à ses oreilles et quelques chaînes en or encerclaient son cou mince, mais sa robe indiquait très peu son
statut social.
Ses cheveux étaient élégamment relevés, hauts sur sa
tête, en rouleaux complexes et quelques
frisettes douces encadraient son beau visage. Des fils argentés
brillaient au niveau de ses tempes parmi
l'or rouge. Elle était tout simplement splendide.
"Je suis très heureux que vous soyez
revenue…," commença Glaucus.
"Qui êtes-vous ?" L’interrompit-elle
soudain. Les fines lignes des coins à sa bouche parurent s’approfondir sous le
poids du souci et une ride apparut entre ses sourcils.
"Je suis le fils de Général Maximus Decimus
Meridius."
Sa respiration se fit rapide.
"Son fils est mort."
"Marcus, mon frère aîné, est mort.... Il est
mort avec ma mère quand j'étais bébé. Je n'ai pas été atteint parce que j'étais
avec la famille de ma mère à l'époque."
"Alors ... vous êtes le fils d'Olivia ?"
"Oui, je suis le fils légitime de Maximus
Decimus Meridius."
Pourquoi en doutait-elle, se demanda-t-il?
Elle considéra cette information un instant, son
visage indéchiffrable.
"Il ne m’a jamais parlé de vous."
"Il n'a jamais rien su de moi. Ma mère, pour des
raisons personnelles, ne lui en a jamais rien dit. Il a disparu avant d'avoir
pu me voir."
"Disparu."
Elle tourna la tête et jeta un coup d'oeil vers la
foule qui déambulait dans le Forum de Trajan, affichant un profil toujours
parfait et un cou élégant.
"Oui. Je suis à Rome pour découvrir ce qui lui
est arrivé. J'espérais que vous seriez capable de m'aider."
Julia tourna ses flamboyants yeux bleus foncés vers lui.
"Comment me connaissez-vous?"
"Vous voulez un peu de vin, Madame?" Après
son refus, Glaucus continua.
"J'ai voyagé en Germanie, l'année dernière, pour
chercher des informations sur mon père. J'ai trouvé un vieil homme nommé
Jonivus qui m'a raconté une histoire sur un voyage de mon père vers la Mer
Noire et la belle jeune … femme qu'il avait rencontrée là. Il vous a
décrite."
Julia nota son hésitation à utiliser le mot
'prostituée’.
Glaucus continua.
"Vous êtes, en réalité, seulement, une parmi les
nombreuses personnes que je recherche mais vous êtes la première que je
trouve."
Elle resta silencieuse.
"Je me rends compte que vous avez été ensemble
un court laps de temps mais j'espérais que, peut-être, vous l’aviez revu ici, à
Rome."
Elle étudia son visage, ses yeux détaillant chaque
trait.
"Vous lui ressemblez tellement."
Chuchota-t-elle.
"Comment vous appelez-vous ?"
"Maximus Decimus Glaucus. Je suis appelé
Glaucus."
Elle sourit pour la première fois et Glaucus fut
ébloui.
"Pour vos yeux verts. Votre père avait des yeux
bleus ... bleu-vert, en réalité, comme l'océan."
"Je vous envie, Madame. Vous l'avez rencontré
alors que moi je n'en ai jamais eu l'occasion."
Glaucus joua avec son doigt dans la tache de vin.
"J'aurais donné n’importe quoi pour le
connaître."
"C'était un privilège de connaître votre père.
C’était un grand homme."
Glaucus hésita.
"Était ?"
Julia considéra Glaucus pensivement.
"Dites-moi ce que vous connaissez de votre
père."
"Je sais qu'il était le commandant des légions
du Nord sous Marc Aurèle et que l'empereur l'appréciait très fort ... au-delà
même du rapport habituel de général à empereur. Je sais qu'après le décès de
Marc Aurèle, Commode a ordonné l’exécution de mon père ... mais je ne sais pas
pourquoi. Je sais qu'il a tué les prétoriens qui devaient être ses bourreaux et
s'est échappé. Je soupçonne qu'il soit retourné en Espagne pour y trouver ma
mère et mon frère ... morts et les a enterrés. Après cela je ne sais pas ce qui
lui est arrivé. J’ai, cependant, trouvé un soldat à Rome, un vieux garde
prétorien à la prison, qui a dit que mon père était à Rome et qu'il y était
prisonnier. Je ne suis pas sûr ce qu’il a voulu dire car mon père ne semble pas
avoir été emprisonné. J'espérais ... puisque vous et lui étiez à Rome ... que
vous pourriez l'avoir revu. Je dois savoir ce qui lui est arrivé
Julia inclina, lentement, la tête puis examina le
forum de nouveau. Glaucus suivit son regard et vit un vieil homme courbé,
debout dans l’ombre, qui les regardait attentivement.
"Vous l'avez vraiment vu ici à Rome ?"
Insista Glaucus.
Julia hocha la tête.
"Oui, je l’ai vu."
Il se pencha en avant, sérieux, et posa la question
qu’il osait à peine formuler.
"Est-il toujours ici ?"
"Dans un certain sens, il l'est toujours."
Glaucus tiqua.
"Que voulez-vous dire ?"
"Sa mémoire est toujours présente chez beaucoup
de personnes."
Le sang se retira du visage de Glaucus qui prit une
teinte gris-blanc, lui donnant un air malade.
Julia porta la main à sa bouche et ses yeux
s’agrandirent.
"Oh, mon cher, vous ne pensiez pas qu'il était
toujours vivant n’est-ce pas ?"
Tous les muscles du corps de Glaucus fléchirent. Tout
espoir s’était envolé. Il était trop engourdi pour penser ... trop engourdi
pour pleurer. Sa crainte s’était confirmée.
Julia se pencha vers lui, soucieuse, et lui tendit
une main secourable qu'il ne vit
même pas.
"Glaucus, je pensais que vous saviez qu'il était
mort et que vous cherchiez son lieu de repos."
La voix de Glaucus tremblait sous le coup de
l’émotion.
"Je suppose que je le savais mais j'espérais autre
chose."
"Je suis si désolée."
"Quand ?"
Sa réponse mit longtemps à venir.
"Vingt ans, au moins."
"Vous voulez dire qu'il est mort peu de temps
après avoir échappé à son exécution en Germanie?"
Glaucus était abasourdi. Toutes ces années son espoir
avait été vain.
"Comment ? Comment est-il mort ? Où est-il mort
?"
Julia se leva, ses yeux fouillant le forum de
nouveau, son corps mince occultant le soleil de fin d’après-midi.
"Je dois m’en aller."
Glaucus sauta sur ses pieds.
"Non. Non .. vous ne pouvez me quitter sans
répondre à mes questions. Comment est-il mort ?"
Elle commença à s'éloigner.
"Je dois partir."
"Madame ... s'il vous plaît. Ne me faites pas
cela, s'il vous plaît. Dites-moi, s'il vous plaît, ce que vous savez."
Implora Glaucus.
Elle continua à s’éloigner mais Glaucus lui saisit le
bras et lui fit faire volte face. Elle ne fit aucune tentative pour se
soustraire à sa poigne ou appeler l'aide.
"J'ai besoin de temps pour y penser, Glaucus. Je
suis désolée mais je ne peux pas le faire aujourd'hui. Je sais que vous ne
comprenez pas mais vous devrez. S'il vous plaît ... je dois partir maintenant.
Je dois y penser.
Glaucus la relâcha à contrecœur et elle se hâta de
rejoindre la foule du forum. Il vit qu'elle rencontrait l'homme aux cheveux
blancs et qu’ils engageaient une conversation animée. Puis, elle revint sur ses
pas. Il n'avait pas bougé d’un pouce.
"Venez à mon appartement demain après-midi et
nous parlerons. Connaissez-vous Rome ?"
"Non pas très bien."
J’habite dans la rue qui court Est-Ouest juste
au-dessous du Palais de l'Empereur sur la Colline. Numéro vingt-huit. Je suis
au deuxième étage. Demandez Julia Servilia Apollinaria."
Il inclina la tête et ses yeux errèrent sur son
visage. Une intense douleur avait envahi ses traits adorables et elle semblait
vieillir devant ses yeux.
Glaucus comprit alors qu'elle souffrait autant que
lui et lui souhaita adieu avec un signe de gratitude.
Des heures plus tard, une autre voix salua Glaucus,
par delà la table, au Forum de Trajan.
"Te voilà !, "dit Marius."Tu
étais supposé me rejoindre aux bains, il y a une heure. Qu'est-ce qui t’est
arrivé? "
La tête de Glaucus dodelinait légèrement et il
regardait son ami avec des yeux injectés de sang.
"Tu es ivre! "S’exclama Marius. "Ivre
mort! "
Glaucus leva son verre de vin en un salut silencieux
en direction de son ami.
"Pourquoi ? Qu'est-ce qui t’est arrivé ?"
Puis une idée fit son apparition dans l’esprit de Marius.
"Tu l’as trouvée ?"
Glaucus approuva de la tête, l'action le renversant
presque de sa chaise. Marius stabilisa son ami ivre.
"Eh bien ... sait-elle ce qui est arrivé à ton
père ?" Glaucus inclina la tête de nouveau.
"Quoi ? Dis-moi!"
La tête de son ami s'effondra contre sa poitrine et
Marius réussit à peine à discerner les mots qu'il avait espéré ne jamais
entendre.
"Il est mort."
Chapitre 37 – Des réponses
Glaucus trouva aisément la maison. Elle était la plus
large de la rue.
Elle était massive, presque un palais. Quoique Julia
ait entrepris depuis son retour à Rome, elle l’avait réussi car ce n’était
vraiment pas la maison d’une prostituée.
Il repéra la porte d’entrée et, nerveusement, lissa
sa tunique noire et raffermit sa cape.
Il avait passé la matinée aux bains et espérait
qu’aucune odeur de vin rance n’émanait de sa personne.
Marius avait voulu l’accompagner mais Glaucus lui
avait clairement fait comprendre qu’il devait y aller seul. Il sentait un lien
avec cette adorable femme même si … c’était un lien de douleur … et il ne
voulait pas être distrait par son ami nerveux. Il se demandait si le père de
Julia, le vieil homme du forum, serait là aujourd’hui.
Il prit une profonde inspiration et frappa à la
porte. Elle s’ouvrit doucement sous la main d’un serviteur habillé en blanc pur
des pieds à la tête.
"Julia Servilia Apollinaria?" Demanda-t-il.
L’homme acquiesça et invita Glaucus à pénétrer dans
l’atrium. C’était un vaste espace avec un sol en mosaïque aux dessins
géométriques noirs et blancs. D’imposantes statues en marbre de dieux et de
déesses ornaient les niches des murs.
Des tables et des chaises en bois exotique étaient placées près de lampes à
huile qui brûlaient brillamment en dépit de l’important éclairage du soleil
inondant la cour.
De subtiles odeurs de santal se dégageaient de brûle
parfums en laiton poli. C’était une place élégante et accueillante et Glaucus
se sentit un peu plus décontracté.
Le serviteur le conduisit vers une double porte en
chêne abondamment ouvragée. Elle s’ouvrit, en silence, pour révéler un escalier
en marbre large et incurvé qui conduisait au deuxième étage.
En haut des escaliers, il y avait une autre double
porte, jumelle de celle du bas.
Le serviteur y frappa et les portes furent ouvertes,
instantanément, par un autre serviteur qui regarda Glaucus.
"Je suis Maximus Decimus Glaucus," dit-il. "Dame Julia Servilia Apollinaria m’attend."
"Suivez-moi, Monsieur" Dit le serviteur et
il conduisit Glaucus dans un autre atrium qui était plus élégant encore que
celui d’en bas.
Glaucus n’eut pas le temps de s'émerveiller,
cependant, car l’homme se dirigeait, doucement, jusqu’à une grande terrasse qui
surplombait la cour qui se trouvait en dessous
"Installez-vous confortablement, Monsieur.
Madame sera près de vous dans un instant."
Il s'inclina et quitta la terrasse sans ajouter un
mot.
Glaucus contempla les environs, intimidé. La
terrasse, partiellement couverte, était garnie de palmiers en pots et de
vasques en pierre débordantes de fleurs odorantes.
Une fontaine envoyait de l’eau, haut dans les airs,
par la bouche de poissons en marbre et l’eau cascadait sur la réplique en
pierre d'un bateau.
Glaucus se rapprocha. Un navire marchand. Curieux.
Des sièges, en une sorte de rotin, confortables à
première vue et d'une facture que Glaucus n’avait jamais rencontrée auparavant,
étaient groupés parmi les plantes. Chaque fauteuils et chaises contenaient des
coussins brodés aux couleurs chaudes et paraissaient accueillants.
Deux chats gris, aux pelages luisants, étaient lovés
sur les coussins; l’un se léchait les pattes et l'autre agitait la queue tout
en le regardant suspicieusement de ses yeux verts.
Les feuilles des grands arbres qui poussaient dans la
cour du rez-de-chaussée bruissaient agréablement sous la brise qui envoyait de
l'air bienvenu sur la terrasse.
Il fit le tour et se dirigea vers la rambarde en
marbre à laquelle il s'accota. Il nota les corridors aux plafonds voûtés qui
partaient de chaque côté de la terrasse. Ils desservaient de nombreuses portes
qu’il supposait être celles de chambres à coucher.
"Glaucus?"
Il se redressa rapidement
et contempla l'ombre dans laquelle se tenait son hôtesse.
"Je suis désolé, Madame. Je n’avais pas
l’intention d’être curieux. Mais je n’avais jamais vu d’appartement comme
celui-ci."
Elle sourit et, sortant de l’ombre, se rapprocha de
lui. Aujourd’hui, elle était habillée d’une simple tunique en laine dont le
bleu était celui de ses yeux.
Glaucus s’émerveillait de sa beauté malgré son âge.
Elle n’avait vraiment rien d’une matrone !
"Il n’y en a pas d’équivalents dans la
cité." Dit-elle. "C’était une partie du palais lui-même, utilisée par
les proches de l’empereur, jusqu’à ce que le palais principal soit étendu dans
ce but. Je possède tout le bâtiment mais il est trop spacieux pour moi et c’est
la raison pour laquelle j’ai choisi de garder l'étage pour moi et de louer le
rez-de-chaussée à un ami. Je préfère l'étage car, en quelque sorte, c’est plus
privé."
Il avait présumé qu’elle était quelqu’un d’important
mais pas à ce point.
"S’il vous plait, asseyez-vous," dit-elle
en désignant un siège de la main, "mon serviteur va apporter des
rafraîchissements."
"Merci, Madame."
Elle sourit à nouveau.
"Hier, vous m’avez appelée Julia."
"Hier, j’étais trop choqué pour me rappeler mes
bonnes manières."
Elle rit, un rire franc et mélodieux.
"Eh bien, je dois admettre que mes manières
n’ont guère été à la hauteur non plus. J’espère que je ne suis pas apparue trop
rude, Glaucus, mais même si je me doutais de qui vous étiez, la confirmation en
fut néanmoins désarçonnante."
"Je comprends" Répondit-il tout en
s’asseyant avec précaution sur un divan en rotin. Il se détendit dès qu’il
réalisa qu’il supportait son poids.
"Ce mobilier est vraiment inhabituel."
"En cette partie du monde, oui. Je possède une
flotte de navires marchands et j’importe des marchandises du monde entier à
Rome. Ce mobilier vient du lointain orient."
Glaucus hocha la tête.
"Cela explique votre attrait pour la soie."
Julia rit, à nouveau. Au même moment, deux serviteurs
arrivèrent avec des plats de friandises et de vin.
Un chat bondit hors du sofa et se dirigea vers un
endroit moins occupé sous une chaise.
"J’admets que j’apprécie ce que la vie offre de
plus agréable. Je ne m'aventure guère dehors, voyez-vous, si bien que mon
environnement est très important pour moi. J’habite, habituellement, à Ostie.
Ceci est ma maison quand je suis à Rome."
Elle ne se vantait pas. C’était juste un état de
fait.
Un plat en argent fut déposé devant lui. Il
contenait, artistement dressés, une sélection de légumes crus accompagnés d'une sauce à l’ail, des huîtres,
des crevettes et des crabes avec du garum, du carpaccio de thon, des olives et
des fromages ainsi qu’un assortiment de pains.
Un autre plat contenait des cakes au miel et aux
noix, des gâteaux aux fruits et des tartes aux raisins, aux pommes et aux
poires.
Comme un serviteur versait le vin, Julia leva les
yeux et, regardant par-delà la tête de Glaucus, salua l’arrivant
"Bienvenue, mon cher. Je suis heureuse que tu
puisses te joindre à nous."
Glaucus sauta sur ses pieds quand il réalisa que le
vieil homme du forum se trouvait derrière lui.
"Glaucus, laissez-moi vous présenter mon mari,
Apollinarius."
Le jeune espagnol souhaita sincèrement que son
étonnement ne se voie pas. Il tendit une main et le vieil homme, s’aidant d’une
cane, s’avança en traînant les pieds. Il serra la main de Glaucus d’une poigne
étonnamment forte.
"C’est un plaisir de vous rencontrer,
Monsieur."
L’homme devait avoir au moins 20 ans de plus que sa
femme et était courbé sous le poids des ans.
"Moi de même, je vous l’assure, jeune homme. Je
ne peux vous dire à quel point je fus excité quand Julia me raconta qu’elle
avait vu un jeune homme au marché qui devait être le fils du général
Maximus."
Il se déplaça lentement vers une chaise près de sa
femme et s’assit en faisant la grimace.
"Arthrite" Dit-il comme si une explication
était nécessaire. Il secoua la tête tristement. "Ne jamais vieillir, mon
garçon."
"Vous avez connu mon père, Monsieur?"
"Oui, en effet. Un homme fantastique, vraiment
fantastique. Ce fut un honneur de le connaître et c’en est un de connaître son
fils."
Julia tendit précautionneusement une coupe de vin
coupé d’eau à son mari.
"Tu devrais avoir une couverture sur tes genoux,
chéri."
"Oh, pas encore. C’est une superbe journée et je
n’aime pas me sentir trop diminué."
Il regarda Glaucus et fit un clin d'oeil.
"Elle prend bien soin de moi."
Glaucus sourit, "Je peux voir ça,
Monsieur."
Il aimait véritablement ce couple peu ordinaire.
Apollinarius était peut-être la source de la puissance substantielle de Julia.
L’argent que Marc Aurèle lui avait donné même
convenablement investi, n’aurait pu lui procurer un tel niveau de vie.
Le vieil homme attira sur ses genoux un chat qui ne
résista pas et, s'y roulant en boule, ronronna doucement quand Apollinarius le
caressa de ses doigts noueux.
"Glaucus," dit Julia pendant que le jeune
homme picorait poliment un peu de fromage, "je sais que vous êtes ici pour
une raison. Vous avez beaucoup de questions au sujet de votre père et vous avez
le droit de connaître les réponses. J’espère pouvoir vous en fournir
quelques-unes."
"Merci, Mad …Julia," se rattrapa-t-il
"Vous savez tout de ma rencontre avec votre
père?"
"Oui, vous l’avez rencontré quand il est arrivé
au camp du traître Cassius, près de la mer Noire."
"Oui, j’étais une esclave en ce temps, propriété
de Cassius, et j’avais pour mission de divertir votre père."
Glaucus étudiait le sol.
Julia sourit gentiment.
"Nous ne pouvons changer le passé, Glaucus. Je
ne suis pas honteuse de ce que j’étais. Ce n’était pas mon choix."
Il hocha la tête et voulut lui montrer sa
compréhension en la regardant dans les yeux.
"Votre père est arrivé avec sa cavalerie et non
avec l’armée complète pour contester la revendication au trône de Cassius. A ce
moment-là, personne, pas même Maximus, ne savait où se trouvait réellement
l’empereur."
C’était la première fois qu’il l’entendait prononcer
le nom de son père et les syllabes roulaient sur sa langue comme un gentil
soupir.
"Je détestais Cassius et j’avais hâte de
m’allier avec quiconque travaillerait contre lui."
Glaucus l’interrompit.
"Excusez-moi, mais il est convenable de vous
prévenir, Julia, que j’ai trouvé une femme qui était au camp avec vous,
Eugenia, et elle m’a raconté beaucoup de choses sur cette histoire."
Julia était réellement surprise.
"Vous avez trouvé Eugenia? Comment?"
Il rougit légèrement.
"En visitant presque chaque bordel de Rome.
Parfois jusqu'à cinq par nuit pendant des mois."
Julia comprit qu’il l’avait vraiment cherchée et elle
ne voulut pas l’embarrasser davantage.
"Comment va Eugenia?"
"Bien. Elle tient une petit bordel sur les
hauteurs, à la limite de la cité. Ce fut elle qui me conseilla de vous chercher
au marché de Trajan."
"Oh... c’était futé. Bien, vous savez donc que
j’ai aidé votre père dans sa mission de vaincre Cassius."
"Oui. Mais Eugenia a dit aussi que... que mon
père vous plaisait beaucoup."
Si Julia fut surprise par l’orientation que Glaucus
donna à la conversation, elle n’en montra rien.
"Oui, Glaucus, il m'a plu très rapidement. Il
n’était pas comme les autres hommes que j’avais connus. Il était fort mais
gentil, discipliné mais créatif. Très moral. Très honnête."
Glaucus choisit prudemment ses mots.
"Il n’a peut-être pas été complètement honnête,
Julia. Est-ce qu’il vous a dit qu’il était marié?"
"Oui, il me l’a dit la nuit où l’on s’est
rencontré."
"Mais... mais vous...," Glaucus ne
parvenait pas à trouver les mots justes.
"Glaucus, vous pouvez me poser toutes les
questions. Qu’est-ce qu’Eugenia vous a dit qui vous trouble à ce point?"
"Elle a dit que vous et mon père étiez amants...
dès la nuit où vous vous êtes rencontrés."
"Eh bien, elle s’est trompée. Eugenia a un peu
trop supposé."
Glaucus voulait désespérément la croire.
"Votre père est resté complètement fidèle à sa
femme, votre mère, pendant son séjour dans le camp. Je dois reconnaître,
cependant, que ses très hautes valeurs morales furent très frustrantes pour
moi. Votre mère avait beaucoup de chances d’être mariée à un tel homme."
Glaucus regarda Apollinarius. Le vieil homme l’observait
curieusement. Il ne voulait pas offenser le mari de Julia mais il devait poser
la question.
"Etes-vous tombée amoureuse de mon père?"
"Oui." Sa réponse fut rapide et sans
ambiguïté.
"Et il s'est soucié de vous, j'en suis
sûr."
"Je crois que oui … quoique, parfois, dans les
années qui ont suivi, je me suis demandée si je n’avais pas imaginé son
affection. Glaucus, Je vais vous dire quelque chose que je n’ai même jamais
racontée à Maximus. Quand Marc Aurèle me remercia personnellement pour mon rôle
dans la destruction du complot de Cassius …"
"L’empereur
vous a personnellement remerciée?"
"Oui... vous voyez, la vie de Maximus était en
grand danger et j’ai risqué la mienne pour le protéger. L’empereur m’a
remerciée abondamment pour avoir sauvé son général favori. Comme votre père
l’avait demandé, il m’offrit une grosse somme d’argent et ma liberté. Au lieu
d’accepter, je l’ai supplié de me donner comme esclave à votre père mais il a
refusé, disant que jamais Maximus ne m’accepterait. Ainsi, vous voyez, je
n’avais pas d’autres choix que de venir à Rome comme femme libre. J’aurai voulu
rester avec votre père. Je n’avais jamais rencontré un homme qui m’ait traité
avec autant de respect, autant de gentillesse ou qui m’ait pris sous sa
protection comme votre père le fit. J'étais éperdument amoureuse de lui."
Glaucus hocha la tête en signe de compréhension et se
sentit fier des actions désintéressées de son père.
"Ainsi vous êtes partie pour Rome et mon père
pour l’Espagne avant de revenir en Germanie. Quand vous êtes-vous rencontrés à
nouveau?"
"De nombreuses années plus tard, à Rome. Pour
tous les deux, les circonstances avaient changé, … complètement. A cette
époque, je m’étais établie dans la société romaine, j’avais pris un mari
…"
Glaucus regarda Apollinarius.
"Non, pas moi, fils," rit Apollinarius.
"Le premier mari de Julia était armateur et se nommait Marius Servilus.
Julia et moi étions simplement amis à cette époque."
"Plus qu’ami," ajouta Julia. "Mon
mentor, mon soutien."
Apollinarius lui sourit tendrement et elle lui tapota
la main.
"C’était un mariage de convenance, Glaucus, rien
de plus. Vous voyez, mon cœur continuait d’appartenir à votre père et aucun
autre homme n’aurait pu prendre sa place. Mon mari en était conscient et s’en
accommodait parfaitement tant que je
remplissais ma part de contrat en jouant le rôle que la société demandait :
celui de sa femme. Mais c’était seulement de nom car nous avions des
appartements séparés dans sa villa à ostie. Quand il mourut, j’ai hérité des
bateaux et de la propriété. Depuis lors, j’en ai doublé la taille et la
valeur."
"Je vois." Glaucus ne voulait pas se
montrer impoli mais il voulait ramener la conversation sur son père.
"Quand avez-vous rencontré, à nouveau, mon
père?"
Julia et Apollinarius se regardèrent l’un l’autre
puis Julia but lentement une gorgée de vin. Tout était silencieux à l’exception
du gazouillement des oiseaux perchés dans les arbres de la cour. Le silence
s’épaissit et l’estomac de Glaucus commença à se nouer. Il était évident que
Julia répugnait à parler de cette partie-là de sa vie.
Finalement elle se pencha vers le jeune espagnol et
demanda,
"Vous ne savez rien de son séjour à Rome?"
"Rien."
"Glaucus... cela va être très dur. Cela m’a
presque détruite."
"Julia, Je cherche des réponses depuis que j’ai
15 ans, depuis que l’on m’a raconté que mon véritable père était un grand général
romain qui disparut dans des circonstances mystérieuses. Depuis ce temps, j’ai
rencontré des personne qui croyaient beaucoup de choses sur mon père … pour les
unes c’était un héros et pour les autres un traître. Je dois connaître la
vérité aussi désespérante soit-elle."
Son froncement de sourcils s’accentua mais elle hocha
la tête.
"Vous êtes à Rome depuis des mois?"
"Oui."
"Alors vous avez probablement été au
Colisée."
"Au Colisée? Non, Je n’ai pas été aux jeux. J’ai
passé des heures à chercher dans les bordels, les bibliothèques et les marchés.
Ma seule récréation a été d’aller aux bains. Vous avez rencontré mon père aux
jeux ?"
"C’est une manière de voir les choses."
Elle se tut.
"Ma servante … ma servante …," commença
Julia puis elle se couvrit la bouche d'une main et ne put retenir un sanglot.
Des larmes emplissaient ses yeux.
"Ma chère!" S'exclama Apollinarius, alarmé.
"Tu n’es pas forte assez pour faire cela."
Elle bougea la tête pour indiquer qu’elle allait bien
mais elle resta assise les mains sur la bouche et les yeux fermés un certain
temps.
Glaucus se sentit gagné par la nausée. Il but
plusieurs gorgées de vin puis reposa la coupe sur le plateau ne souhaitant pas
répéter sa performance de la veille.
Finalement, Julia laissa retomber ses mains sur ses
genoux et continua dans un murmure.
"Ma servante me rapporta que tout Rome
bourdonnait au sujet d’un gladiateur espagnol qui était nouveau au Colisée
…"
NON. Le mot jaillit comme un éclair dans l’esprit de
Glaucus.
"Il semblait que cet homme avait développé sa
réputation de combattant accompli, en province puis avait, lors de son premier
combat au Colisée, fait un étonnant étalage de toutes ses compétences.."
NON. NON.
Julia avança une main vers le jeune homme bouleversé.
"Glaucus, ce gladiateur était votre père."
"NON!" Le mot fusa et ricocha sur les murs
de la cour. Glaucus sauta sur ses pieds, les poings serrés et lança, tremblant
de rage, à Julia.
"Vous mentez!"
Julia flancha et Apollinarius lutta pour se lever.
"Glaucus, Glaucus, asseyez-vous. Julia vous
raconte la vérité. Elle n’a pas de raison de vous mentir. J’ai, moi-même, vu
votre père combattre."
Glaucus se leva et courut vers un mur de la cour où
il s'appuya, inspirant de grandes goulées d'air frais pour forcer la nausée qui
lui serrait la gorge à se dissiper.
Dans sa souffrance, il pilonna le mur de ses poings
puis il se tourna et écrasa ses phalanges contre une colonne en marbre, encore
et encore et encore.
"Mon - père - ne – fut – jamais - un -
gladiateur!" Cria-t-il tout en continuant à marteler la colonne.
"JAMAIS!"
Ces mots passionnés rebondirent sur les murs avant de
s'évanouir.
Julia sanglotait doucement sur sa chaise et
Apollinarius chassait les serviteurs qui se précipitaient à leur aide.
Ses poings en sang et sa rage passée, Glaucus
s'effondra sur le carrelage le long du mur
"Mon père ne fut jamais un esclave"
Murmura-t-il.
Julia quitta son siège et s’agenouilla, près de lui,
sur le sol puis prit gentiment ses poings entre ses mains.
"S’il vous plait apportez-moi des bandages"
Ordonna-t-elle à un serviteur qui se tenait dans l’ombre.
Elle repoussa, tendrement, les doux cheveux qui
couvraient les yeux de Glaucus.
"Je ne pense pas qu’il y ait d’os cassés."
"Je m’en moque." Dit Glaucus d’une voix
atone.
Julia lui parla calmement tout en enveloppant ses
mains dans du coton blanc
"Votre réaction fut semblable à la mienne la
première fois que j’ai vu votre père au Colisée … J’ai vomi dans une allée.
J’étais si désemparée qu’Apollinarius pouvait à peine
comprendre ce que j'étais en train de balbutier. Je suis restée au lit et ai
pleuré des heures entières."
Glaucus
étudia Julia pendant qu’elle soignait ses mains. La tristesse avait approfondi
les rides de son visage et il vit qu'elle était suffisamment âgée pour être sa
mère. Il n’avait pas le doit de la traiter avec un tel manque de respect.
Il toucha sa joue humide du bout des doigts de sa
main intacte.
"Je suis désolé de vous avoir traitée de
menteuse. C’est impardonnable."
"Je comprends."
Julia prit deux coussins qui se trouvaient sur des
chaises proches et en plaça un sous ses fesses et l’autre derrière le dos de
Glaucus.
Elle regarda son mari.
"Apollinarius, tu es fatigué. Pourquoi ne pas
aller dans ta chambre pour te reposer, chéri."
Le vieil homme secoua la tête obstinément
"Je vais bien. Glaucus est calme maintenant et
nous avons beaucoup à discuter. Il fait plus frais et tu risques de te
refroidir en restant dehors."
Il ne bougea pas.
"S’il te plait," plaida-t-elle. "tout
va bien. Je viendrai te parler plus tard."
De mauvaise grâce, le vieil homme fit ce dont elle
l’avait prié. Avant d’emprunter le corridor, il jeta un dernier coup d’œil au
couple sur le sol. Leurs têtes inclinées et proches l'une de l'autre, ils
étaient engagés dans une conversation sérieuse.
Chapitre 38 – Julia raconte (1)
"Maximus
est retourné en Espagne et a enterré ta mère et ton frère, Glaucus. Le choc de
les trouver morts combiné à la sérieuse blessure qu'il avait eue en essayant
d'échapper aux prétoriens et au long chemin, parsemé d'embûches, à faire pour
regagner sa demeure, l'avait profondément affaibli.
Il
s'évanouit sur leurs tombes. Franchement, Je pense qu'il espérait mourir près
d'eux."
Glaucus
était morose.
"Pendant
ce temps, j'étais probablement en train de jouer avec mes cousins, à quelques
kilomètres de là, ignorant à quel point ma vie était en train de changer … ne
sachant pas que mon père était si proche de moi et … mourant."
"S'il
avait su à ton sujet, il serait venu te chercher." Le rassura Julia.
"Sa famille était tout pour Maximus. Il aurait été si fier de toi,
Glaucus."
"Je
l'espère" Murmura Glaucus.
Julia
réajusta le coussin sur lequel elle était assise et un chat gris ondula devant
eux avant de s'enrouler à ses pieds.
"Maximus
m'a raconté qu'une bande de trafiquants d'esclaves avait été attirée par la
fumée s'échappant de la villa incendiée et l'avait emporté.
Il
était consumé par la fièvre, son inconscience venait de sa blessure à l'épaule
qui s'était infectée. Quand il se réveilla, il était sur le dos, lié sur un
chariot. Il pense qu'il a dérivé entre conscience et inconscience pendant des
jours durant lesquels un autre esclave, nommé Juba, soigna sa blessure et lui
sauva la vie. Lui et Juba devinrent des amis très proches."
Durant
les heures qui suivirent, Julia raconta à Glaucus tous le détails qu'elle
connaissait sur son achat par Proximo, son entraînement et sa réputation
croissante de combattant doué.
"Maximus
ne pouvait croire que les masses populaires puissent se réjouir de voir un
homme en tuer un autre mais il réalisa rapidement que les gens adulaient le
vainqueur et qu'un homme qui est adulé était, en réalité, un homme
puissant."
Glaucus
sourit.
"Il
était toujours un général."
"Oh
oui... toujours. Il n'a jamais cessé de l'être. Pendant ce temps, Commode avait
affermi sa position à Rome et y donnait l'ordre d'organiser 150 jours de jeux
pour honorer son père, Marc Aurèle. L'ironie, ici, Glaucus, est que Commode
était celui qui avait tué l'empereur et que ton père le savait."
Glaucus
n'exprima aucune surprise.
"Cela
confirme ce que beaucoup suspecte."
"Oui,
et Maximus avait refusé son allégeance au nouvel empereur. C'est pourquoi
Commode avait donné l'ordre de l'exécuter."
"Ainsi
que sa famille pour qu'elle ne puisse venger sa mort."
"C'est
exact. Tu aurais été tué, aussi, si les soldats avaient eu vent de ton
existence."
"C'est
ce que l'on m'a dit."
Julia
se demandait ce qu'elle pouvait révéler sur les circonstances entourant la mort
de l'empereur et l'ordre d'exécution de Maximus mais Maximus lui avait fait
jurer de ne rien dire à personne et elle n'était pas prête à trahir sa
confiance … même maintenant.
Elle
ramena la conversation sur les gladiateurs.
"Maximus
était capable d'exploiter, à un si haut degré, ses prouesses à tuer que partout
où se produisait la troupe de gladiateurs, le peuple hurlait pour lui."
"Où
sont-ils allés?"
"Dans
toutes les provinces, qui se trouvaient sur la route de Rome où ils se
rendaient pour participer aux grands jeux. Maximus avait un plan …"
"Tuer
Commode pour venger la mort de ma mère et de mon frère."
Julia
sourit.
"Tu
penses comme ton père. Il pensait qu'il le devait aussi à Marc Aurèle."
Glaucus
approuva.
"Si
bien que devenir gladiateur était une manière de s'approcher de l'empereur
l'épée à la main."
Pensif,
Glaucus redressa la tête et tenta d'ignore les élancements de sa main.
"Mais
pourquoi Commode n'a-t-il pas ordonné de le tuer dès qu'il le vit dans
l'arène?"
Julia
grimaça.
"Laisse
moi te raconter l'histoire que j'ai entendue sur les débuts de ton père au
Colisée."
Elle
décrivit en détail comment Maximus amena la petite bande de gladiateurs, qui ne
payait pas de mine, à vaincre les légionnaires de Scipion l'Africain.
"Il
gagna instantanément le cœur des spectateurs et ils demandèrent à Commode de
lui laisser la vie sauve même s'il paraissait clair que l'empereur voulait le
faire abattre. Tu vois, Glaucus, Commode était un homme très impopulaire parmi
les patriciens. Mais il essayait d'avoir le peuple à ses côtés en lui donnant
des jeux et du pain. Il savait, cependant, qu'un rien pouvait le retourner
contre lui si les gens étaient mécontents. Les exploits de ton père dans
l'arène les rendaient très heureux. Si bien que, d'une certaine façon, Commode
avait besoin de Maximus."
"Ironie
du sort à nouveau!"
"En
effet."
Julia
accepta deux couvertures de sa servante.
"Merci,
Claudia."
"Nous
pouvons rentrer si vous avez trop froid" Proposa, courtoisement, Glaucus.
"Non,
j'aime écouter le chant des criquets provenant de la cour. Je trouve cela délassant."
Elle
tendit une couverture à Glaucus et il aida Julia à mettre l'autre autour de ses
épaules.
"A
cette époque, je ne fréquentais pas les jeux et je n'ai donc pas vu ce combat.
C'est quand ma servante me parla d'un gladiateur espagnol qui avait enfiévré
l'imagination de la cité entière que je ressentis de la curiosité. Lorsqu'elle
me le décrivit, je sus qu'il ne pouvait s'agir que de Maximus. Je ne
comprenais, cependant pas comment de général il était devenu gladiateur et
esclave. J'ignorais tout ce qui s'était passé en Germanie et je croyais qu'il
était toujours général là bas. Donc je décidais de me rendre au Colisée pour me
faire ma propre opinion.
Quand
j'arrivai là bas, je fus attirée par une foule importante qui s'agglutinait à
proximité d'une cellule où les gladiateurs étaient exposés à la curiosité du
public qui voulait parier sur eux. Ils murmuraient tous 'Maximus, Maximus,' et
certains criaient même son nom. Quand je réussis à atteindre le premier rang
des spectateurs, je l'ai vu, assis à l'ombre, contre le mur du fond de la
cellule. Il fixait l'espace sans rien voir, l'esprit entièrement absent.
Quand
j'ai retrouvé ma voix, je l'ai appelé mais mes appels se mélangeaient avec ceux
des autres. Quand il fut poussé, à l'intérieur, pour se préparer au combat, je
courus vers une allée transversale et vomis. En rentrant chez moi, je racontai
dans un flot de larmes toute mon histoire à Apollinarius."
"Je
suis peut-être curieux, Julia mais pourquoi n'êtes-vous pas allée vers votre
mari?"
"Il
était déjà mort J'étais veuve alors."
Elle
paraissait totalement détendue et fixait Glaucus.
"Julia?"
"Tu
sais, assise ici dans les ombres du couchant, je peux presque imaginer que tu
es ton père... même voix... même visage. Tes cheveux sont plus longs et plus
clairs. Lui portait les siens, courts, à la manière militaire."
Elle
se tut, à nouveau.
"Tu
es comme j'imagine qu'il devait être quand il avait ton âge … insouciant,
aventureux... avant que les responsabilités
liées à son métier n'en fassent un homme beaucoup plus sérieux."
Il
lui caressa gentiment le visage de sa main bandée.
Elle
sourit.
"Comment
va ta main?"
"Douloureuse.
Je crois que même mon père n’aurait pas gagné un combat aux poings avec une
colonne de marbre."
Julia
rit.
"Non,
mais il ne fait aucun doute qu'il se serait comporté comme tu viens de le faire
dans de semblables circonstances."
Glaucus
redevint sérieux.
"Vous
l'avez vu combattre?"
"Oui,
de nombreuses fois. Un ou deux jours après avoir vu ton père dans la cellule,
Apollinarius m’a accompagnée aux jeux. Il est resté, toute la journée, à garder
nos sièges, le pauvre homme! Je me promenais à l'extérieur jusqu'à ce que
j'entende les spectateurs scander le nom de ton père. On pouvait l'entendre
dans toute la cité."
Julia
serra la couverture davantage sur elle.
"J'étais
terrifiée à l'idée de le voir mourir. A la place, j'assistai à une étonnante
démonstration de compétence qui passionna même Apollinarius... et pourtant il
est plutôt doux comme un agneau."
"C'est
ce que j'ai pu voir."
"Mais
ce qui m'a le plus étonné, et ce qui passionnait la foule, c’était la manière
dont il tenait tête à Commode. Il le défiait par chacun de ses mouvements … par
chacune des expressions de sa figure. Il avait l'empereur en horreur et cela
transparaissait à travers chaque fibre de son être. Et Commode le détestait.
C'était cette confrontation qui enflammait la populace, le gladiateur contre
l'empereur et non le gladiateur contre un autre gladiateur."
"Est-ce
que les spectateurs savaient qu'il était …. un général?"
"Certains
sans doute. Les autres avaient du en entendre parler mais ne le croyaient
probablement pas. Il y a toujours des histoires fantastiques qui courent sur
les gladiateurs."
Julia
hésita.
"Il
y avait quelqu'un dans la foule qui le connaissait tout à fait."
Glaucus
releva les sourcils, interrogateur.
"Lucilla,
la sœur de Commode."
Julia
leva les yeux vers les première étoiles qui apparaissaient dans le ciel
"Je
sais sur Lucilla. Jonivus m'a raconté."
"Oui...
bien... Il y avait deux femmes dans la foule qui aimaient, vraiment, ton
père."
"C'est
dur pour vous de parler d'elle."
"Elle
pouvait avoir accès à lui, moi pas. J'étais très jalouse de cela."
"Mais
vous avez dit l'avoir revu à Rome...."
"Oui."
"Quand?"
"Glaucus,
ne penses pas du mal de moi malgré ce que je vais te raconter."
"Je
ne peux absolument pas penser du mal de vous, pour rien," Répondit-il
sincère.
Julia
sourit un peu timidement.
"Merci."
Elle
prit une profonde inspiration.
"La
peste avait envahi Rome. Une éruption particulièrement violente qui avait
entraîné la fermeture des édifices publics. J'y ai vu une opportunité
d'éloigner Maximus de Proximo pour la durée de la fermeture."
"Comment
avez-vous fait?"
"J'ai
demandé à Apollinarius de le louer pour une semaine."
Glaucus
était stupéfait.
"Louer?
Que voulez-vous …"
Ce
qu'elle voulait dire fut, soudain, clair dans son esprit.
"Il
le loua pour une semaine?"
"Oui,
mais …"
"Mon
père fut forcé de se … prostituer? Proximo l'a forcé à le faire?"
Blessés
ou non, les poings de Glaucus se fermaient dans sa rage.
"Ne
va plus cogner, à nouveau, une colonne! Ecoutes-moi, Glaucus. C'était moi qui
le voulais, bien sûr …"
"Mais
Proximo voulait le louer à un homme! Je vais le tuer!"
"Il
est mort depuis longtemps, Glaucus. Rassieds-toi et laisses-moi te raconter ce
qui s'est passé."
Elle
posa une main apaisante sur son épaule et la sentit se soulever sous la poussée
de la colère.
"Je
l'ai fait conduire à ma villa, à Ostie. Il n'avait aucune idée du pourquoi il
était là et, je dois le reconnaître, au départ, il pensa qu'il était pour … tu
sais qui."
Julia
enleva sa main.
"Pardonnes-moi
Glaucus, mais j'ai accepté qu’il croie cela et il en a été terriblement
affligé."
"Je
peux l'imaginer." Un frisson fit trembler la voix de Glaucus.
"Pourquoi
avoir laissé croire cela à un homme que vous aimiez?"
Julia
regarda, à nouveau, les étoiles et se tut pendant un long moment. Quand elle
parla sa voix était juste un souffle.
"Je
... Je crois que je voulais me venger parce qu'il m'avait rejetée."
"Il
était marié! C'est pourquoi, il vous avait rejetée !"
"Je
sais, mais cela fait quand même mal. Je lui ai écrit une lettre une fois … pas
une lettre d'amour … juste pour lui dire que j'avais recommencé ma vie à Rome.
Il n'avait pas répondu et j'en avais été très fâchée. Glaucus, je ne peux
justifier mes actions parce qu'elles ne sont pas justifiables mais mes
intentions étaient bonnes."
"Oh
vraiment?" dit-il avec une pointe de sarcasme.
Julia
n'apprécia pas le ton de sa voix.
"Oui,"
répondit-elle sur la défensive.
"J'avais
fait préparer un bateau pour ramener Maximus en Espagne...pour l'aider à
échapper à l'esclavage. Pour le ramener à sa famille. Je ne savais pas, au
moment où j'effectuais les préparatifs, qu'ils étaient morts. Mes intentions
étaient entièrement honorables, je t'assure." Dit-elle d'un ton pincé.
Glaucus
hocha la tête.
"Je
suis désolé. Que s'est-il passé. A-t-il été capturé en mer?"
"Non.
Il a refusé mon offre. Il a refusé d'embarquer sur le navire."
"Il
voulait se venger."
"Oui
et le seul moyen, qu'il voyait pour le faire, était de tuer Commode dans
l'arène."
"Mais
il pouvait s'échapper et rallier une armée pour marcher sur Rome …"
"Glaucus,
j'ai évoqué tout cela avec lui. Il avait, pour chacun de mes arguments, un
contre argument. Les armées romaines étaient sous le contrôle de Commode et,
seuls, ses propres hommes auraient pu le soutenir. Il supposait que ses armées
étaient toujours en Germanie."
"Et
où étaient-elles?"
"A
Ostie, apparemment."
"Ostie?"
Lentement, il comprit ce que ce nom impliquait.
"Mais
vous étiez à Ostie!"
"Oui."
Glaucus
leva les mains en signe de désespoir.
"Si
proches."
Julia
approuva tristement.
"Cela
aurait pu être très différent si nous l'avions su."
"Et...qu'avez-vous
fait durant toute la semaine?"
"Lui
offrir un dernier moment de bonheur."
"J'aimerais
que vous m'expliquiez cela."
"Je
vais le faire mais avant nous avons besoin d'un peu plus de vin et de
couvertures."
Chapitre 39 – Julia raconte (2)
"Nous
avons passé les premiers jours à discuter de mon plan d'évasion. C'est
seulement quand j'ai accepté son refus que nous avons été capables de nous
raconter nos histoires sur nos aventures respectives depuis que nous nous
étions quittés.
C'est
alors que j'ai appris son voyage vers l'Espagne, la mort de ta mère et celle de
ton frère, sa capture et sa mise en vente comme gladiateur. Je lui ai parlé de
mon mariage ou du moins ce qui était regardé par la société comme un mariage.
Tu vois, Glaucus, j'ai aimé ton père dès que je l'ai vu et je n'ai pu partager
ma vie avec aucun autre homme."
Ils
étaient, côte à côte, maintenant, assis, confortablement sur des coussins, à
même le sol de la terrasse, leurs épaules, enveloppées de couverture se
touchant, leurs dos appuyés contre le mur.
Cela
paraissait un choix insensé au vu du luxe de la villa de Julia mais tous les
deux appréciaient l'intimité d'être directement sous la voûte céleste.
Une
jarre de vin était posée entre eux et ils s'étaient resservis de nombreuses
fois.
Les
plats de nourriture étaient vides.
Julia
continua,
"Nous
nous promenions dans le jardin, passions de longues heures sur ma plage
privée... où ton père m'appris à nager. Enfin ... à flotter plutôt."
Elle
sourit.
"Il
commençait à se détendre mais cela prit un certain temps."
Le
vin rendit Glaucus plus direct que d'habitude.
"Avez-vous
fait l'amour?"
Julia
serra les lèvres.
"Pas
tout de suite. Ton père était toujours en deuil de ta mère. Sa mort était
encore trop récente et il semblait considérer toute intimité avec moi comme une
insulte à sa mémoire."
"Elle
était morte cependant."
"Oui.
Nous étions, tous les deux, veufs."
"Il
aurait pu se laisser un peu aller alors!" Pouffa Glaucus.
Ebahie,
Julia regarda Glaucus puis éclata de rire.
"Il
finit par s'en rendre compte mais après bien des cajoleries. Nous avons passé
quelques nuits et jours d'intimité. Ce furent les plus heureux jours de ma
vie."
"Vous
l'aimiez."
"Oui."
"Et
il vous aimait?"
"Il
ne put se convaincre de me dire ces mots même si je savais qu'ils étaient dans
son cœur. Glaucus, c'était ta mère qui possédait l'amour de ton père et c'est à
elle qu'il réservait ces mots. Je fus simplement autorisée à les partager un
court moment. Je veux que tu saches cela."
Glaucus
la regarda avec des yeux compatissants.
"Vous
méritez d'être heureuse."
"Merci...
et tu as bu trop de vin."
Elle
plaça la jarre, de son côté, loin de lui
"Vous
auriez pu partir ensemble."
"Oui,
nous aurions pu. Mais Maximus se souciait de ma sécurité. Commode aurait envoyé
tous ses prétoriens et tous ses soldats, à notre poursuite, à travers l'empire
et nous aurions été, sans aucun doute, rattrapés. Quand le Colisée rouvrit ses
portes, Proximo vint le rechercher et Maximus repartit avec lui comme
gladiateur."
Julia
prit une gorgée de vin pour atténuer cette évocation douloureuse.
"Qu'avez-vous
fait?"
"Je
l'ai suivi à Rome et j'ai assisté à tous ses combats comme je le lui avais
promis. Je lui avais promis qu'il ne serait jamais seul car je serais toujours
parmi les spectateurs."
"Avez-vous
pu lui parler par après?"
"Non
jamais. Proximo ne me laissa pas l'approcher. Il disait que je distrayais
Maximus. J'ai essayé de lui faire passer un message … mais je ne suis pas sûre
que cela ait marché."
Glaucus
écoutait le roucoulement d'une colombe ensommeillée, dans les arbres, juste
au-dessus de sa tête.
"Il
est mort dans l'arène, n'est-ce pas?"
"Oui"
Murmura-t-elle.
"Il
a perdu un combat."
"Non...
non, il n'a pas perdu."
Glaucus
la regarda d'un air interrogateur. Elle prit la jarre et lui versa une autre
coupe de vin.
"Bois,"
dit-elle.
Il
l'avala d'un trait.
"Je
suis prêt."
"Je
ne suis pas celle qui peut te raconter tous les détails de l'affaire car j'ai
vu ce que la foule a vu ni plus ni moins … mais je n'oublierai jamais ce jour
là. Il faisait chaud et ensoleillé. Des brûles-encens masquaient les odeurs des
combats précédents. La foule jetait des pétales de rose sur le sol du Colisée,
des pétales rouges, comme elle le faisait toujours pour Maximus. Les pétales
couvraient le sol comme un tapis. L'empereur n'était pas à sa place habituelle
dans le Pulvinar. Lucilla, oui, avec son fils, Lucius. Elle était pâle et
crispée. Soudain, une trappe s'ouvrit dans le sol de l'arène et un groupe de
prétoriens apparut, serrés les uns contre les autres. Quand ils se reculèrent,
on put voir ton père et l'empereur, debout côte à côte. La foule rugit quand
elle les vit. C'était le spectacle dont elle rêvait depuis longtemps – leur
gladiateur bien aimé contre l'empereur abhorré."
Glaucus
pouvait à peine respirer.
"Commode
était, comme d'habitude, sûr de lui mais la tête de Maximus était baissée et il
oscillait légèrement. Les prétoriens formaient un large cercle autour des deux
hommes et Commode jouait avec la foule. Maximus, cependant, boitait bizarrement
et le bruit courut rapidement parmi les spectateurs qu'il était blessé. Je vis,
alors, du sang couler le long de sa jambe gauche. Et le combat n'avait pas
encore commencé!"
"Il
fut blessé avant que le combat ne commence? Par Commode?"
"Je
ne sais pas." Julia respira profondément.
"Le
commandant des prétoriens jeta, loin, sur le sable l'épée de Maximus …"
Glaucus
se redressa vivement.
"Quintus?
Il se nommait Quintus?"
"Oui,
je crois. C'était l'ancien légat de ton père en Germanie."
"Alors
il doit savoir ce qui s'est passé. Comment mon père a été blessé avant
le combat ?"
"Il
est, sans doute, le dernier, en vie, à le savoir."
Glaucus
bouillait.
"Continuez."
"J'étais
loin de la scène, Glaucus, et je n'ai pas tout vu clairement."
"Mais
Quintus a pu," dit Glaucus froid comme la mort.
"Oui,
il put. Le combat commença et ton père se servit de son bras droit. Son autre
bras était replié contre sa poitrine et il se tenait légèrement penché. Il
combattit vaillamment, cependant. D'abord sur la défensive puis il sembla
trouver une force intérieure. Il entreprit de faire voler l'épée de Commode
hors de ses mains et j'entendis ce dernier demander une autre épée. Tous les
yeux étaient rivés sur ton père et la foule était mortellement calme car elle
savait, maintenant, que quelque chose n'allait pas. Maximus semblait hébété et
confus. Il titubait et regardait fixement le vide. Son glaive lui glissa des
mains."
"Ils
étaient tous les deux sans arme, alors?"
"Oui,
mais Commode ordonna à ses prétoriens de lui en donner une. Quintus leur
ordonna de ne pas le faire."
"Il
contrevint aux ordres de l'empereur?"
"Oui
et les prétoriens lui obéirent."
Glaucus
siffla longuement.
"C'est
peut-être bien la seule bonne chose que ce bâtard fit jamais pour mon
père!"
"Ce
fut un peu trop tard, Glaucus. Il était évident pour chacun que ton père était
mourant. Commode tira un couteau de sa manche et essaya de poignarder ton père.
Cela sembla le ramener à la réalité et il frappa Commode à plusieurs reprises,
l'assommant presque. Commode se releva, cependant. Maximus agrippa le poignard
et le retourna contre l'empereur. Il s'empara de la main de Commode, celle qui
tenait le couteau, et pointa ce dernier sur la gorge de l'empereur. De loin,
cela ressemblait à une étreinte. Maximus
assura la tête de Commode avec son autre main puis plongea le poignard
dans la gorge de ce dernier."
Glaucus
laissa échapper un long soupir.
"Ce
qui le tua."
"Il
tomba sur le sol, mort."
"Et
mon père?"
"Il
resta debout suffisamment longtemps pour ordonner à Quintus de libérer les
gladiateurs et les prisonniers politiques."
"Quintus
a obéi à mon père comme s'il était, à nouveau, sous ses ordres?"
Julia
hésita.
"Oui"
Finit-elle par dire.
"Et
après?"
"Un
profond silence tomba sur l'arène si bien que nous pûmes entendre faiblement la
voix de Maximus. Je ne peux me rappeler avec exactitude tous ses mots mais il
dit à Quintus que Rome devait redevenir une république comme Marc Aurèle
l'avait souhaité."
Julia
se tourna vers Glaucus.
"Il
a accompli les souhaits de l'empereur avant de disparaître lui aussi."
Glaucus
se frotta les yeux des deux mains, essayant d'arrêter ses larmes. Il
s'éclaircit la voix.
"Il
est mort là?"
"Oui.
Lucilla courut vers lui et tint sa tête dans ses bras. Ils échangèrent quelques
mots puis la tête de Maximus roula sur le côté et Lucilla fut plongée dans une
profonde affliction. La foule était tétanisée. Elle venait de voir son
Maximus tant aimé tuer l'empereur et mourir peu après."
"Et
vous?"
"J'étais
aussi paralysée. Hébétée, en réalité. J'avais prié tous les dieux de trouver
une possibilité pour que l'empereur soit tué et que Maximus soit épargné mais
ce ne fut pas le cas. Les prétoriens formèrent une garde d'honneur et les
compagnons de Maximus mirent son corps sur leurs épaules puis l'emportèrent, en
dehors de l'arène. Le jeune Lucius suivait le corps de Maximus comme s'il était
son propre fils. Lucilla resta à l'endroit où il était tombé."
Glaucus
prit un air narquois.
"Ils
l'ont transporté comme s'il était un empereur et laissèrent l'empereur mort sur
le sable?"
"Oui."
"Même Lucilla?"
"Elle
ne s'intéressait qu'à Maximus."
Glaucus
soupesa cette curieuse information.
"Qu'est-il
advenu du corps de mon père?"
"Je
ne sais pas. Lucilla l'emporta au palais et il y eut une rumeur qui dit qu'elle
voulait lui faire des funérailles dignes d'un empereur. Elle avait commencé des
plans pour un grand mausolée qui serait placé à côté de celui de son père mais
elle fut envoyée en exil et personne ne sut où elle avait mis le corps de
Maximus. Il a probablement été brûlé à l'endroit où les restes des empereurs et
de leurs familles étaient placés mais personne, mis à part Lucilla, ne sut ce
qui lui est advenu après cela … ou si quelqu'un le savait, il n'en a rien dit.
Dans
les jours qui suivirent la mort de Maximus, le sénateur Gracchus et Lucilla
collaborèrent pour accomplir le souhait de Marc Aurèle, qui était aussi celui
de ton père, à savoir, faire de Rome une république. Quand les prétoriens
s'emparèrent du pouvoir ils envoyèrent Lucilla et son fils en exil et le
sénateur Gracchus mourut peu après. Il fut peut-être assassiné mais personne ne
le sait."
"Quintus
à nouveau."
"Oui...
Quintus."
"Il
trahit mon père même après qu'il fut mort?"
Julia
approuva simplement.
Marius se
précipita à la porte de la chambre de son ami, la seconde qui suivit le bruit
de son ouverture.
"Qu'est-ce
qui est arrivé ? Tu es parti si longtemps que je commençais à m'inquiéter.
Qu'est-ce qui est arrivé ?"
"Détends-toi,
Marius. Tout va bien … "
"Tu ne
donnes pas l’impression d’aller bien. Qu'est-ce qui t'est arrivé à la main
?"
"Un
accident. Ce n'est rien. "
"Racontes-moi
ce qui est arrivé. As-tu découvert quelque chose? "
"Oui ...
Beaucoup. Assieds-toi, je vais te raconter."
Pendant les
heures qui suivirent, Glaucus révéla tous les détails de sa conversation avec
Julia à un Marius stupéfié.
"Le
nombre de fois que j'ai été au Colisée," dit Marius en secouant la tête,
"et je n'en avais aucune idée ... aucune idée."
"J’y vais
avec Julia demain."
"Je viens
avec vous."
"Marius,
il y a quelque chose de beaucoup plus important que tu peux faire pour moi, si
tu veux."
"Quoi?"
"Découvres
où est Quintus. J'ai besoin de lui pour me dire ce qui est arrivé à mon père
juste avant le combat contre Commode ... et ensuite je vais le tuer."
Glaucus parvint
au Colisée, environ une heure à l’avance sur l'heure fixée avec Julia.
C'est là où
son père était mort, il y a vingt longues années, assassiné, en réalité, par
celui qui lui avait infligé une blessure avant le combat.
Le bâtiment
était massif, fort et imposant, tout comme il imaginait que l’était son père.
Il était
approprié qu'il soit mort, ici, plutôt que dans une quelconque forêt en
Germanie ou étendu sur le sommet des tombes en Espagne ou encore dans une
sinistre prison.
Il était mort
en homme puissant et aimé.
En héros.
Glaucus se
mélangea à la foule, s'absorbant dans l'atmosphère de la place en attendant
Julia.
Il s'appuya
contre un massif arc en travertin et observa les citoyens aller et venir,
discuter avec animation des mérites de l’un ou l’autre gladiateur et comparer
leurs gains ou leurs pertes.
Il remarqua un
garçon qui s’attardait près de la voûte opposée puis le vit gratter avec un
clou en fer le mur du Colisée
Le garçon
était tellement concentré sur sa tâche qu’il ne remarqua pas que Glaucus
l'observait.
Curieux,
Glaucus alla à sa rencontre.
"Que
fais-tu ?"
Le garçon
sursauta, la panique inscrite sur son visage mince.
"R…rien,
Monsieur"
"Ne sois
pas effrayé, je suis seulement curieux."
Glaucus se
courba et examina les éraflures toutes fraîches.
"Qui est
' Flamma ? '" Demanda-t-il au garçon.
"Eh bien,
c’est juste le meilleur gladiateur qu’il y ait, c'est tout" Répondit le
garçon en bombant son torse étroit comme pour relever un défi.
"Il peut
tuer cent hommes, en une fois."
Glaucus
approuva et dissimula un petit sourire.
"Pourquoi
graves-tu son nom sur le mur ?" Le garçon regarda Glaucus comme s’il était
demeuré.
"Chacun
écrit le nom de ses favoris. Tout le monde le fait !" Dit-il, sur la
défensive.
Glaucus
regarda le mur, de nouveau. Les noms de centaines de gladiateurs avaient été
inscrits là, des noms qui se chevauchaient, gravés au fil des générations de
spectateurs.
"Les
filles sont les pires" Dit le garçon avec une grimace.
"Elles
écrivent des choses écoeurantes comme combien est beau un gladiateur... ou
combien sexy."
Il cracha, à
terre, avec dégoût.
"La seule
chose qui compte est combien d'hommes il peut tuer."
"Connais-tu
bien ces murs?"
"Hum?"
Glaucus
regarda le garçon.
"As-tu
déjà vu le nom de 'Maximus’ gravé sur eux ?"
Le visage du
garçon s'éclaira.
"Au moins
cent fois, plus qu'aucun autre gladiateur. Suivez-moi et je vous
montrerai."
Il emmena
Glaucus par le couloir voûté jusqu'au secteur des cellules d'exposition.
"Regardez,
ici."
Il fit un
large signe de la main, embrassant tous les murs les entourant.
Glaucus
examina le secteur où la lumière du soleil traversait les arches et vit,
clairement, le nom de son père gribouillé par des douzaines de mains
différentes avec des messages d'amour éternel et de dévotion.
Il tendit une
main tremblante et, lentement, suivit du bout des doigts les lettres, preuves
tangibles de la présence de son père, ici.
"Vous
vous sentez bien, Monsieur ?" Demanda le garçon qui considérait Glaucus
avec curiosité.
"Mon papa
rit quand je parle de Flamma. Il dit que Maximus était le meilleur qu’il y eut
jamais."
Glaucus se
déplaça, doucement, le long du mur, permettant à ses doigts de caresser la
pierre. Maximus. C'était écrit partout. Maximus. Maximus. Maximus.
Glaucus respirait
difficilement. Il devait se reprendre.
"Ces
cellules ... c’est là où sont retenus les gladiateurs ?"
"Ils
mettent les gladiateurs, ici, parfois, pour que les gens puissent les regarder
attentivement. Vous devriez voir la cohue, par ici, quand cela arrive. Vous ne
pouvez pas approcher."
Glaucus saisit
les barreaux et regarda fixement dans une cellule sombre. Elle était vide, à
l’exception d’un banc en bois qui s'appuyait contre le mur du fond. C'était où
son père était assis quand Julia l'aperçut.
Il trembla.
"Vous ne
vous sentez pas bien, Monsieur ?" Demanda, à nouveau, le garçon.
"Pourquoi
n’y a-t-il pas de gladiateurs en ce moment?"
Le garçon
regarda Glaucus comme s'il ne pouvait pas croire sa stupidité.
"Parce
qu’ils sont dans les cellules, à l'intérieur de l'arène. C'est là, où ils sont
tenus la plupart du temps. Là ou à l'école."
"Quelle
école ?"
Le garçon
roula des yeux effarés.
"Vous ne
connaissez vraiment rien au sujet des gladiateurs ?"
"En
dehors du fait qu'ils se battent ... je suppose que non."
"Les
écoles sont les endroits où les gladiateurs vivent et s’entraînent. Il y a une
juste là-bas."
Le garçon
indiqua un endroit au-delà du forum. Il regarda Glaucus du coin de l’œil puis
redressa la tête.
"Je peux
vous y emmener et vous la montrer ... si vous voulez."
Glaucus
comprit l'allusion et fouilla dans sa toge à la recherche de quelques pièces de
monnaie. Il en remit quelques-unes unes au garçon.
"Je
suppose que c'est suffisant pour une visite guidée."
Les yeux du
garçon s’arrondirent.
Il se
détourna, vite, et les cacha dans un endroit sûr et secret. Il remercia alors
Glaucus d’un sourire et l’invita à le suivre d’une geste du bras.
Ils
esquivèrent la foule, lors de leur traversée du forum puis le garçon s’arrêta
devant de vigoureuses portes défendues par des barres en fer.
Au-delà, il y
avait un espace à ciel ouvert où, surveillés par des hommes armés, des hommes
robustes, vêtus de simples tuniques, s’exerçaient avec des épées en bois.
"Regardez!"
Dit le garçon d'un air suffisant. "C'est où ils vivent."
La cour était
bordée de petites cellules en pierre; chacune ayant une porte et une fenêtre …
avec des barreaux.
"Qui
possède cette école ?" Demanda Glaucus au garçon.
"Personne.
Pas celle-ci, en tout cas. C'est ici que les propriétaires de gladiateurs
peuvent louer de l'espace pour leur troupe le temps de leur séjour à Rome. De
nombreuses troupes de gladiateurs peuvent être, ici, en même temps."
"Sais-tu
si Maximus a vécu ici ?"
"Maximus
? Je ne sais pas, mais Flamma vit ici."
Glaucus
sourit.
"Y a-t-il
d'autres écoles de gladiateurs à Rome ?"
"Des tas,
mais elles sont toutes privées et vous ne pourrez pas y accéder car ce sont les
propriétés d’hommes riches."
Le garçon et
l'homme se tinrent tranquilles pendant qu'ils observaient les hommes s’exercer.
"Monsieur
?"
Glaucus
inclina la tête pour indiquer qu'il avait entendu.
"Je vais
devoir y aller."
"Bien, je
te remercie ... ?" Glaucus leva des sourcils interrogateurs en tendant la
main au jeune garçon.
"Mon nom
est Drusus mais je m'appelle moi-même Flamma."
Glaucus rit.
"Merci,
Flamma. J'espère que ton homme sera victorieux."
Mais la
curiosité du garçon n'était pas satisfaite.
"Avez-vous
connu ce Maximus ?"
Glaucus fut
rapidement dégrisé.
"Non ...
je ne l'ai pas connu. "
"Oh. Il
semble, pourtant, être vraiment spécial pour vous."
Glaucus se
replongea dans la contemplation de l'école de gladiateurs, ne voulant pas
encourager cette discussion.
Avec un
dernier regard curieux, le garçon s'éloigna en courant et fut rapidement happé
par la foule.
Julia sourit,
en salutation, à Glaucus qui s'approchait.
Elle était
assise, à l’extérieur d’une taverne où il avait récemment dîné avec Marius.
Apollinarius
était à côté d'elle.
Il prit la
main du vieil homme et la serra chaleureusement.
"J'ai eu
peur que nous soyons en retard, " dit Julia," mais il apparaît que
nous sommes arrivés, ici, avant toi."
Glaucus sourit
tout en prenant un siège.
"En
réalité, je suis dans le secteur depuis quelques temps. J'ai trouvé les cellules
où vous aviez aperçu mon père pour la première fois, comme gladiateur ... et un
jeune garçon m'a montré l'école de gladiateurs de l'autre côté du forum. Je
suppose que c'est celle où mon père résida."
"Oui,
c’est là."
"Lui
avez-vous jamais rendu visite là ?"
"Non ...
j'ai essayé, mais Proximo ne me laissa pas approcher de Maximus."
Glaucus nota
la tristesse dans ses yeux. Cette époque avait du être extrêmement difficile
pour elle.
"Avez-vous
pu prendre les arrangements?" Demanda-t-il.
"Oui.
L’argent peut, vraiment, tout acheter. Nous serons admis dans l'arène après que
le dernier combat soit fini."
Julia étudia
les traits tirés de Glaucus.
"Es-tu
sûr de vouloir le faire?"
Il acquiesça.
"Bien...
Je suis heureuse que tu n’aies pas voulu voir un combat parce que je ne pense
pas que je pourrais le supporter."
"Je sais
comment les gladiateurs se battent. Je les ai vus, plusieurs fois, aux arènes,
en Espagne."
Apollinarius
leva sa main veinée pour arrêter la conversation.
"Excusez-moi
... je sais que mes yeux sont vieux ... mais ces deux hommes, là-bas, ne nous
observent-ils pas?"
Glaucus leur
jeta un coup d’œil puis reporta son attention sur Apollinarius.
"Ils me
suivent depuis que j'ai quitté la Germanie."
"Pourquoi?
Que diable…" Demanda le vieil homme.
"Je ne
sais pas vraiment mais ce sont des agents de l'empereur."
"L'empereur!"
S'exclama Julia, alarmée.
"Oui ...
ils ne me dérangent pas vraiment et j'avais presque oublié qu'ils étaient là.
Je suis désolé si cela vous dérange. J’aurai du vous le dire."
Glaucus
remarqua sa détresse croissante.
"Julia
... Julia, qu'est-ce qui ne va pas?"
Apollinarius
se pencha sur sa femme qui était assise, blême, les coudes sur la table et les
mains collées sur sa bouche.
Elle était
proche de la suffocation.
"Je... Je
suis désolé. "
Glaucus bégaya
une excuse.
"J’aurai
du vous le dire. Je n'ai pas pensé que c’était important. "
"Nous
devons partir "Haleta Julia.
"Nous ne
pouvons pas partir " Protesta Glaucus. "Je veux voir où mon père est
mort."
"Julia,
qu'est-ce qui ne va pas ?" Demanda Apollinarius. "Cela ne te
ressemble pas. Qu'est-ce qui ne va pas ?"
Mais Julia
ignora son mari et demanda, frénétiquement, à Glaucus.
"Ils
savent que tu es venu à mon appartement ?"
"Oui ...
je suppose. Oh merde, je suis désolé, Julia. Je n'avais pas l'intention de vous
entraîner dans quoi que ce soit."
"As-tu la
moindre idée de ce dont tu es en train de parler ?" Siffla-t-elle, en
colère.
"Quoi
…?" Lança Glaucus. "Je ... je ne comprends pas."
"Nous
devons partir " Répéta Julia.
Glaucus voyait
qu'elle était vraiment effrayée.
Apollinarius,
complètement perdu, lui tapotait le dos comme si elle était un enfant
bouleversé.
Lentement,
Julia reprit le contrôle de ses émotions.
"Ça va,
Glaucus. Nous entrerons dans l'arène ... mais tu devras faire exactement ce que
je dirai et ne pas poser de questions. Comprends-tu ? Pas une question."
Il acquiesça
silencieusement.
Les trois
restèrent assis, en silence, embarrassés et inquiets, écoutant les acclamations
provenant de l'autre côté du mur s’apaiser graduellement.
Lorsque le
spectacle prit fin, ils regardèrent le flot des spectateurs se déverser de
l'arène jusqu’à ne plus être qu’un mince filet.
Alors, Julia
dit, tranquillement.
"Venez.
Il est temps."
Ils marchèrent,
lentement, à cause de l'arthrite d'Apollinarius, vers l’entrée Nord de l'arène
où ils furent salués par le fonctionnaire responsable des opérations.
Après que la
somme convenue lui fut versée, il les invita à le suivre.
Ils
pénétrèrent à l'intérieur du bâtiment qui était très sombre et il fallut à
Glaucus un certain temps pour que ses yeux s'habituent à la faible luminosité.
Leur guide les
entraîna d’un couloir à l’autre jusqu'au pied d'un escalier qu'ils gravirent
pour émerger, au dehors, dans la lumière déclinante de la fin d’après-midi qui
projetait de longues ombres sur le sol de l’arène.
Glaucus
s'arrêta, abasourdi.
Il n'avait
jamais imaginé que le Colisée puisse paraître aussi énorme de l'intérieur.
Il
s'émerveilla de la structure et n'écouta qu'à peine le guide qui donnait un
commentaire ininterrompu sur la construction : plus de 50,000 spectateurs; le
podium pour l'empereur, les dignitaires importants et les Vestales; le
velarium, maintenant replié qui protégeait, en journée, les spectateurs du
soleil brûlant.
Glaucus fixa
le sol de l’arène, de forme ovale, considérablement plus bas que les sièges. Il
y avait des entrées aux deux extrémités les plus lointaines.
"L'entrée
Sud-Est est appelée la Porte Libitinaria," expliqua le guide, "et les
corps des gladiateurs morts sont emportés par-là..."
C'est par-là
que le corps de mon père fut emporté, pensa Glaucus, sur les épaules de ses
compagnons libérés.
"Pouvons-nous
aller là-bas ?" Demanda-t-il en désignant le sable du Colisée.
"Et bien ...
ce n'est pas habituel."
Julia lui
adressa son plus éblouissant sourire.
"Je suis
sûre qu'il n'y a aucun mal à cela, Monsieur"
Le guide
s’adoucit.
"C'est
bon, nous pouvons y aller."
"J'attendrai
ici, si vous n'avez pas d’objections." Dit Apollinarius. "Je ne pense
pas que je puisse me déplacer dans tous ces escaliers."
Le guide
reconduisit Julia et Glaucus à l'intérieur de l'arène et descendit quelques
marches d'un escalier en pierre ce qui les mena au niveau du sol de l'arène.
Ils marchèrent
le long d'un couloir incurvé jusqu'à ce qu'ils aient atteint l’extrémité
Nord-Ouest de l'arène.
"Je suis
désolé," dit le guide "mais nous devons descendre encore d'un niveau
pour avoir accès à la porte. Suivez-moi."
Pendant qu’ils
descendaient, l’air devint résolument plus froid et plus humide.
La seule
lumière provenait des quelques torches qui, accrochées aux épais murs en
pierre, continuaient à brûler.
Julia
frissonna. Glaucus lui saisit la main et la tint serrée. Il n'était pas certain
que ce n’était pas plus pour se rassurer lui que elle.
C'était un
endroit lugubre, cette place où les gladiateurs étaient tenus. Il n'y avait pas
d’encens pour masquer les odeurs de mort, ici, aucun rayon de soleil pour
fournir du confort et de la chaleur.
Les plafonds en
pierre étaient bas. Il y avait de lourds rayons en bois, des cordes et des
poulies qui soulevaient et baissaient des plates-formes, des anneaux et des
chaînes en fer ancrés dans les murs.
Un présentoir
en bois avec quelques javelots qui se dressait contre un mur, une enclume et un
marteau, des chaînes, un casque solitaire posé à l'envers sur le sol de sable
durci complétaient ce sombre tableau.
Le grognement
éloigné des lions, parqués dans les entrailles de la construction, remontait le
long de l'escalier.
C'était une
lieu effrayant.
"Nous ne
montrons pas, normalement, ce niveau au public " S’excusa le guide.
"Seuls les prisonniers, les gladiateurs et leurs entraîneurs le voient.
Les gardes aussi, bien sûr."
Il indiqua une
rampe.
"Voici
l'entrée."
Il hurla à un
jeune manoeuvre,
"Ouvres
les portes!"
Elles
s’ouvrirent, largement, dans un grondement, et la lumière, lentement, illumina
la cavité où ils se tenaient.
Le guide
commença à gravir la rampe.
"Voici où
…" Il s'arrêta. M'dame, venez-vous ?"
Mais Julia et
Glaucus étaient figés sur place, se tenant où Maximus s’était tenu, voyant ce
qu'il avait vu, sentant les épouvantables odeurs de mort qu'il avait senties
... ressentant la crainte qu'il
devait avoir éprouvée avant chaque combat.
"M'dame?"
Redemanda le guide.
Julia et
Glaucus, toujours en se tenant la main, gravirent, lentement, la rampe à la
suite de l'homme et atteignirent le sable de l'arène.
"Merci de
votre aide, Monsieur." Dit Julia tranquillement. "Nous aimerions
juste y marcher un peu."
L'homme hésita
puis se souvint des pièces d’or que Julia lui avait données.
"Bien,
j'ai des choses à faire. Je laisserai cette porte ouverte ainsi vous pourrez
retrouver votre chemin. Ne demeurez pas trop longtemps. Normalement, c'est
fermé."
Il redescendit
la rampe et disparut, le bruit de ses bottines raclant la pierre leurs parvint
assourdi.
L'arène avait
paru grande depuis les gradins mais du sol, elle était vraiment immense.
Apollinarius,
des sièges situés à l’autre extrémité, leurs fit signe de la main. Il
paraissait ridiculement minuscule.
"Maximus
doit avoir été impressionné la première fois qu’il a franchi cette porte"
Dit Julia dans un chuchotement.
Glaucus
approuva. C'était ce qu’il ressentait et lui ne faisait pas face à la
mort !
"Où
est-ce arrivé ?" Demanda-t-il, sans avoir besoin d'expliquer ce qu'il
voulait dire.
"Près du
centre."
Glaucus
s’avança dans l'arène, ses sandales imprimant leurs traces dans les gros grains
de sable. Il s'arrêta quand il sentit une pression sur son bras.
"Tu y vas
seul, Glaucus car moi, je ne peux pas."
Le visage de
Julia était très pâle.
Il lui
embrassa la main puis la lâcha et marcha, lentement, vers le milieu, en
tournant en cercles graduels pour mieux ressentir le plein impact de la place.
Julia commença
à trembler.
Glaucus scruta
le podium avec le Pulvinar de l'empereur et se dirigea vers lui.
Un trône en or
se tenait, au milieu, protégé du soleil par un auvent. Il le regarda fixement,
tout comme son père devait l’avoir fait et il put presque voir un jeune
empereur assis, là, avec sa superbe sœur à ses côtés.
Il pouvait,
presque, entendre le hurlement de la foule quand Maximus dévisageait Commode
puis prenait son épée pour se préparer à lutter contre ses adversaires.
Glaucus
s’imaginait voir les gens, debout, acclamant et criant leur dévotion à leur
gladiateur étoile. Les acclamations illusoires s’effacèrent quand il se
retourna et qu’un anneau de prétoriens, vêtus de noir, se matérialisa au centre
de l'arène.
Glaucus cligna
des paupières. Ils n'étaient pas, réellement, là et il le savait, mais il
pouvait les voir aussi clairement que s'ils l’avaient été.
Comme il
s'approchait, lentement, des gardes fantomatiques, un corps apparut sur le
sable. C'était Commode, ensanglanté et … mort.
Glaucus se
déplaça, prudemment, vers le corps mais s'arrêta quand un froid soudain lui
parcourut l’échine, lui faisant dresser les cheveux sur la tête.
Il se tint
debout … transpercé.
Son père était
là ... juste devant lui … couvert de sang, titubant, en train de mourir. Son
père.
Il tendit une
main au gladiateur mourant au moment même où Maximus basculait en arrière.
Glaucus hurla,
"NON!" et courut à l'homme à terre, s’agenouillant sur le sable.
Il essaya de
s’emparer de son père mais, au lieu de cela, saisit une poignée de sable.
Fasciné, il le
regarda couler, lentement, goutte à goutte, entre ses doigts gonflés et
contusionnés ... ce sable qui avait absorbé le sang de son père ... la vie de
son père.
Il creusa des
deux mains le sable et laissa les grains durs courir entre ses doigts et sur
ses avant-bras.
Puis, il se
frotta, lentement, les mains, l’une contre l’autre, et ferma les yeux en
portant ses doigts poussiéreux à son nez.
Il entendit le
cri de Julia au loin. Il leva les yeux. Il était seul … pas de prétoriens, pas
d’empereur, pas de Maximus.
Il rejeta la
tête, en arrière, et poussa un long cri d’agonie vers les sièges vides.
Son cri
angoissé se répercuta sur chaque partie du bâtiment qui le renvoyèrent en écho.
Alors, il se
tassa sur lui-même, le visage enfouit dans le sable et sanglota.
Julia courut
vers lui, se jeta sur lui et le prit dans ses bras, ses larmes se mélangeant
aux siennes.