Chapitre 26 – La mer, A.D. 180

 

Stable comme un roc malgré les puissantes vagues vertes de la Mer Tyrrhénienne se fracassant contre son corps, Maximus se tenait debout, l’eau lui arrivant à mi-cuisse,

Les mains sur les hanches, il regardait les bateaux, environ une douzaine, attendant pour entrer dans le port d'Ostie.

Presque autant en partait, hissant leurs voiles pour attraper le vent et partir vers les ports de la Méditerranée et vers l'océan Atlantique où remontant les grandes rivières ils atteindraient les villes romaines dans les provinces du Nord.

Le massif phare d'Ostie était à sa droite, à la fois une balise et témoin de l'ingénierie romaine.

 

Il était vêtu d’une simple tunique de fine laine qu’Apollinarius avait choisie en pensant qu'elle lui conviendrait et c’était le cas !

Elle tombait délicatement de ses épaules et était prise à la taille par une large ceinture de cuir noir souple puis retombait en plis doux et s’arrêtait juste au-dessus des genoux, le bas de la tunique flottait au gré des flots.

Il étendit les bras au-dessus de la tête, noua les doigts et les paumes tournées vers le haut s’étira en arrière, complètement détendu.

 

 

Langoureux comme un chat, pensait Julia étendue sur la plage à l’ombre d’un auvent ligné bleu et blanc.

Elle n’avait jamais appris à nager et évitait donc l’eau, spécialement quand les vagues étaient aussi hautes qu’aujourd’hui mais sa position lui offrait la meilleure des vues sur …Maximus.

Il tourna la tête et lui sourit, le premier sourire de joie éclatante qu’elle ait jamais vu sur son visage et elle fut éblouie.

Il semblait si jeune avec ses cheveux non huilés bouclant naturellement que la brise ébouriffait.

Elle lui rendit son sourire et essaya de capturer mentalement ce moment précieux qu’il lui offrait et qu’elle pourrait chérir longtemps après qu’il soit passé.

 

Il se dégagea des vagues et prit pied sur la plage, l’eau dégoulinant le long de ses jambes, la tunique mouillée révélant plus qu’il ne le pensait et Julia imprima une autre image dans sa mémoire.

Lorsqu'il fut près d'elle, il s'ébroua et l'eau froide tomba sur les pieds et les jambes de Julia. Elle aussi portait une courte tunique adaptée pour la plage et elle vit qu’il dévorait des yeux ses jambes longues et galbées avant de remonter hâtivement vers ses yeux.

"Pourquoi ne viens-tu pas dans les vagues?"

Elle redressa la tête et le regarda du coin de l’œil.

"Parce que tu ne m’as jamais appris à nager."

Maximus fut étonné une seconde puis sourit.

"Non ? Je pense que je ne l’ai pas fait, n’est-ce pas ? Allez viens … mets-toi debout."

Julia regarda les vagues qui déferlaient derrière Maximus et fit la grimace.

"Je crois que je ne préfère pas."

 

"Bien dans ce cas ..." dit Maximus en se retournant et en courant vers l’eau où il plongea dans une vague naissante dont l’écume l’enroba totalement.

Julia hoqueta et se mit debout. La vague roula jusqu’à la plage mais il n’était pas dedans. Est-ce que tout allait bien? Elle courut vers l’eau, projetant le sable derrière elle, et ne s’arrêta que quand celui-ci devint mouillé.

Il n’y avait aucun signe de lui. Alarmée, elle scruta l’eau cherchant une tunique blanche puis recula vivement quand l’eau froide atteignit ses orteils.

"Maximus?" Cria-t-elle même si le bruit des vagues étouffait ses mots.

Courageusement, elle s’avança, une main en visière.

 

Soudain, il réapparut à la surface, loin, là où l’eau était plus calme et commença à nager vers la plage en longs mouvements puissants, se laissant porter par les crêtes des vagues quand il fut plus proche de la plage.

Il se mit debout et repoussa ses cheveux dégoulinants puis frotta le sel de ses yeux.

En voyant Julia les chevilles dans l’eau, il sourit.

"Je suis heureux que tu aies changé d’avis," dit-il en la saisissant dans ses bras et en l’entraînant vers le large.

Surprise, Julia sursauta et agrippa son cou de ses deux bras.

"Pas la peine de m’étrangler. Je ne vais pas te lâcher."

"Je ne veux pas mouiller ma figure," Souffla-t-elle imperceptiblement.

"D'accord, Je n’irai pas aussi loin." Maximus s’avança dans les vagues qui, en s’écrasant contre sa taille, éclaboussait sa poitrine.

Julia mis sa tête sur l’épaule de Maximus et tourna son visage contre son cou. Elle frissonna.

"Tu as froid?"

"Non." C’était la vérité. Ce n’était pas l’eau qui la faisait frissonner.

Silencieusement, Maximus marcha longtemps avec elle, prenant la pleine force des vagues si bien qu’elle sentait seulement le mouvement de balancement léger de son corps. Julia laissa errer ses ongles sur le haut de son cou et dans ses cheveux. Maintenant, c'était lui qui tremblait. Elle le fit de nouveau. Il se dirigea vers la plage. Il la déposa sur ses pieds sur le sable mais elle refusa d'abandonner son cou, appuyant son corps humide contre le sien.

"Julia ..." Avertit-il.

"Quoi? Murmura-t-elle contre son cou. Elle embrassa la peau douce juste sous son oreille avant d’en lécher le sel

 

Soudain, il lui saisit les poignets et les ôta  de force de son cou, puis rapidement se dirigea vers l'eau où il s’avança jusqu’à la taille avant d'y plonger. Il fallut un certain temps pour qu’il en sorte et il la retrouva étendue sur le sable, à l'ombre, l’œil pétillant de malice, des traînées de sel parsemant ses jambes.

"Rafraîchi maintenant ?" Demanda-t-elle, innocemment, mais ses yeux dévièrent délibérément  vers son aine.

"Considérablement, merci." Maximus lui tendit la main.

"Viens... nous retournons à la maison."

Julia ne bougea pas.

"Pourquoi ?"

 

Maximus détailla la plage.

"Parce qu'il n'y a personne ici."

"Bien sûr qu’il n'y a personne. Je possède cette plage. C'est pourquoi je l'aime. Il n'y a jamais personne ici."

Elle tapota le sable à côté d'elle.

"Pourquoi ne t’assieds-tu pas ? Détends-toi ? De plus, nous avons toujours ce pique-nique à manger." Il jeta, de nouveau, un rapide coup d'œil à la plage avant de s’exécuter à contrecœur laissant un bras de distance entre eux. Elle le regarda avec coquetterie de dessous ses cils.

"Maximus ... serais-tu timide ?"

"Non, juste ... sensible."

"Un soldat sensible," le taquina-t-elle.

"Les soldats reçoivent-ils des leçons sur la façon d'être sensible ?"

 

Il savait qu’elle le taquinait, mais ne savait comment y répondre alors il replia ses genoux puis, les entourant de ses bras, il fixa l’eau.

"Oh, Maximus," dit Julia en se mettant à genou derrière lui, plaçant son menton sur son épaule humide. "Ne t’inquiètes pas, je ne vais pas te violer."

 

Elle eut très envie d'embrasser son cou à nouveau, mais se retint.

C’était à l’évidence aller trop vite car il n'était pas prêt pour plus d'intimité et Julia se demanda s'il se permettrait jamais d'être prêt.

Elle fit glisser sa main le long de son bras gauche et se figea quand ses doigts détectèrent un bourrelet de peau sur son épaule. Elle se pencha dessus pour l’examiner. Maximus ne bougea pas. "Qu'est-ce que c’est?" Demanda-t-elle pendant que ses doigts suivaient deux longues zébrures.

"Des cicatrices".

"Oui, je le vois" Dit-elle doucement le sentant se renfermer de nouveau.

"Comment les as-tu eues? Des blessures de guerre ?"

"En quelque sorte."

"Maximus ... ne te renfermes pas s'il te plaît."

Il soupira puis bougea la tête au point que sa joue barbue toucha presque les lèvres de Julia.

"La plus basse est ce qui reste de mon tatouage SPQR qui m'identifiait comme soldat de Rome. Je l'ai effacée avec une pierre tranchante peu après m’être réveillé pour découvrir que j'étais devenu un esclave."

Julia frissonna puis le considéra avec un froncement de sourcils, perplexe.

"La plus haute est ce qui reste d'une blessure faite par un glaive quand je tentai d'échapper à mes exécuteurs prétoriens. Elle s’est infectée durant mon voyage vers l’Espagne et la fièvre m'a presque tué.

Des larves l’ont nettoyée (Julia frissonna de nouveau) c'est ainsi que Juba me sauva la vie. A ce moment-là, je ne lui en ait pas été très reconnaissant mais je le suis maintenant."

 

Julia insista doucement

"Maximus, dis-moi, s'il te plaît, ce qui est arrivé."

Il se détourna vers la mer et commença à parler d’une voix monocorde.

"J'ai été tiré de mon lit, une nuit ,en Germanie peu après la dernière bataille. Quintus m'a dit que l'empereur voulait me voir. Cela m’interpellait que Marc ait eu besoin de moi au milieu de la nuit et donc je me suis dépêché vers sa tente. J’y fus seulement confronté à un Commode larmoyant. Marc était mort. Etranglé."

Julia hoqueta.

"Commode m'a alors offert sa main et m'a demandé de lui prêter allégeance comme nouvel empereur. J'ai refusé et suis retourné à ma tente pour m’habiller et faire appeler les sénateurs qui étaient en visite - une erreur fatale. Quintus et un certain nombre de gardes sont arrivés pour m'arrêter et ils m'ont dit que Commode avait ordonné de m’exécuter et de tuer ma famille."

 

"Pourquoi, Maximus ? Pensait-il que tu avais assassiné son père ?"

Maximus ricana âprement.

"Difficile ! L'empereur avait bien été assassiné mais Commode était celui qui l'avait fait. J'ai pensé que Lucilla pouvait avoir été impliquée, elle aussi ,mais je n’en suis plus si sûr maintenant."

Julia digéra cette information.

" Ainsi ... il a ordonné ton exécution parce que tu supposais qu'il avait assassiné son père ? Il y a beaucoup de personnes qui croient qu'il a pu assassiner l'empereur, Maximus – pas seulement toi."

"J'étais une menace pour lui parce que je lui ai refusé mon allégeance et que j'avais toute l'armée derrière moi. J’aurai pu être très dangereux pour sa tentative de s’emparer de la couronne."

 

Maximus retira les bras de Julia de ses épaules puis pivota sur le sable pour lui faire face. Il étreignit ses poignets puis attira son visage très près du sien. Il baissa la voix jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un chuchotement grondant.

"Je ne l'ai dit à personne et tu ne dois le répéter à aucun prix. Comprends-tu ? A aucun prix. Promets-le-moi?"

Julia inclina la tête.

"Oui" chuchota-t-elle, le visage pâle et les jambes tremblantes.

"Je soupçonne que Commode a assassiné son père après que celui-ci lui ait appris qu'il ne serait pas l'empereur suivant."

Julia était perplexe.

"Maximus, n’est-il pas surprenant que Marc Aurèle n’ait pas choisi Commode comme héritier?"

"Non, ce qui est surprenant est celui qu’il avait choisi."

"Qui?"

Ses doigts caressèrent doucement ses poignets et il inspira profondément avant d’énoncer lentement. "Moi".

La mâchoire de Julia en tomba et elle  se mit à bafouiller.

 

Maximus ajouta précipitamment,

"Ce n'est pas quelque chose que je voulais faire, Julia, mais Marc était si insistant que je ne pouvais pas le décevoir. Il voulait s’assurer que Rome redevienne une république et il pensait que j'étais l'homme qui pouvait l'accomplir. J'ai d’abord refusé puis ai demandé du temps pour y réfléchir ... puis je suis retourné à sa tente avant le coucher du soleil pour lui donner mon consentement. Comment aurais-je pu lui refuser? Nous avons signé des contrats. Après que je sois parti, soit Marc a annoncé la nouvelle à Commode soit celui-ci a trouvé le contrat. Il a probablement supposé que personne d'autre n’était au courant et se rendit compte que s'il tuait son père puis moi, personne n'en saurait jamais rien."

Il relâcha les poignets de Julia puis glissa ses grandes mains le long de ses bras.

"Mais je ne suis pas mort."

 

Julia étreignit les épaules de Maximus à la recherche d’un appui, son esprit troublé par les implications de ce qu'elle venait d'entendre.

Mais pourquoi a-t-il ordonné de tuer ta famille?"

"Pour donner l’exemple à un autre leader militaire qui oserait le défier. Et ... pour s'assurer que mon fils ne pourrait jamais grandir pour venger ma mort."

Maximus examina les yeux bleu foncé de Julia.

"Comprends-tu ce que je veux dire quand je dis que ma vie reste très compliquée ?"

Elle hocha la tête.

"Et maintenant il ne peut pas te tuer parce que les gens de Rome t’aiment tellement."

Julia souligna de ses doigts le tracé de sa joue.

"Ils aiment Maximus le gladiateur et ils ne sont même pas conscients qu'il devrait être leur empereur légitime."

Elle dirigea ses doigts vers sa barbe courte.

"Une autre raison de tuer Commode - venger la mort de l'empereur. Tu as beaucoup de raisons."

Il approuva.

"Maximus ... comment a-t-il fait tuer Olivia et Marcus ?"

Ses yeux s’assombrirent puis il les baissa.

"Il a ordonné de les brûler vivants et de les crucifier."

La nausée, en remontant, lui brûla la gorge et, après avoir fermé les yeux, elle dut appuyer la main sur sa bouche

 

"Un autre exemple de la cruauté de cet homme. Mon garçon était totalement innocent mais il est mort parce que j'étais assez idiot pour ne pas prendre la main de Commode et lui accorder mon appui."

Son mépris de lui-même transparaissait dans ses propos et cela dissipa rapidement nausée de Julia qui lui étreignit les deux côtés de son visage pour le forcer à la regarder.

"Tu ne pouvais pas ne pas le faire, sachant ce que tu sais."

"Si, j'aurais pu et j’aurais du. Je pouvais lui promettre mon appui et agir contre lui de l'intérieur. Au lieu de cela, j'ai réagi avec mon cœur pas avec ma tête et ma femme et mon fils ont payé pour mon erreur. Je suis autant responsable de leurs morts que Commode."

"Non …"

"Si!"

 

Julia sauta sur ses pieds.

"D’accord Maximus, tu n'es pas parfait. Le grand général n'est pas impeccable. Tu mérites de mourir juste parce que tu es un être humain comme nous tous? Tu mérites de mourir parce que tu as un cœur? Parce que tu as suivi tes émotions?"

Maximus leva son regard vers elle.

"Un général ne peut pas réagir avec ses émotions."

"Un général qui est un homme le peut. Et les hommes peuvent faire des erreurs. Même si certaines sont coûteuses. Et tu ne mérites pas de mourir parce que tu es humain. Me comprends-tu?"

 

Julia se remit à genoux et lui saisit le menton.

"Ta femme aimait-elle le général ou l’homme ? Est-ce que j’aime le général ou l’homme?"

Ses mots le firent sursauter.

"Je ne sais pas," grogna-t-il.

Ses yeux se remplirent de larmes et il essaya de la repousser mais elle tint bon, appuyée sur ses genoux pour le maintenir assis.

Elle savait qu'il pouvait l'expédier au loin aisément mais il ne le fit pas.

Elle retint ses mains quand il essaya de s’en couvrir le visage et le força à la regarder.

"Laisses-moi te dire clairement les choses," insista-t-elle. "J'aime l'homme et je suis sûr qu'Olivia aussi. Le fermier. Le mari. Le père."

Elle se pencha et lui effleura les lèvres des siennes.

"L'esclave."

Elle se recula et regarda son visage qui avait rougi.

"Comprends-tu ?"

 

Il inclina la tête, n'ayant pas confiance en sa voix. Finalement il a laissé retomber la tête et Julia  plongea ses doigts dans les cheveux doux de la nuque.

"J'aime mieux tes cheveux quand ils ne sont pas huilés. Pourquoi ne les portes-tu pas tout le temps comme cela?"

Maximus soupira et parla au sable.

"Cela ne me fait pas paraître suffisamment rude."

Julia tira doucement sur ses cheveux et lui leva la tête haut feignant de l'étudier d'une façon critique. "Tu as raison. Entièrement raison..."  

 

Alors elle rit, sa gaieté soudaine provoquant un sourire chez lui.

Elle se rendit compte qu'elle avait caressé son cou et qu'il ne l'avait pas arrêtée cette fois.

Elle passa ses lèvres sur les siennes à nouveau. Il ne recula pas.

Avait-elle réussi enfin à abattre ses défenses? Avait-il finalement compris combien il manquait de tendresse et combien il en avait besoin?

Elle lui attira la tête contre ses seins et l’enveloppa  fermement dans ses bras.

Après un moment les bras de Maximus encerclèrent sa taille et il la serra fortement contre lui. Il soupira de nouveau.

Julia posa sa joue contre sa tête et sourit. Oh Oui, il baissait enfin sa garde.

"Je comprends tout maintenant - tout, mais comment es-tu devenu un esclave et un gladiateur. Comment est-ce arrivé?"

 

"Je suis arrivé, en Espagne, trop tard pour sauver ma femme et mon fils. Je les ai donc enterrés. J'étais très enfiévré et très faible si bien que je me suis couché sur les tombes espérant mourir avec eux."

Julia le serra plus fort.

"Quand je me suis réveillé, beaucoup plus tard, je me trouvais dans un chariot entouré par des gens étranges - des nomades qui capturent des animaux et des gens pour vendre aux écoles de gladiateur. Juba était là et il avait déjà commencé à soigner ma blessure, ce qui m’a réveillé. J'étais trop faible pour parler ou protester et je ne suis pas vraiment revenu à moi avant que nous soyons chargés dans la cale d'un bateau se dirigeant vers le continent africain et Zucchabar."

 

"Oh, Maximus ... la cale d'un bateau."

Elle se rappela la menace qu’elle lui avait faite.

"Je suis si désolé de t’avoir menacé de te jeter dans la cale de mon bateau."

"Tout va bien. Nous avons été enchaînés lors d’un marché - j'étais trop faible pour même être debout - et nous avons été tâtés et estimés par des maîtres potentiels. C'est là que Proximo m'a acheté ainsi que Juba et une demi-douzaine d'autres.

Il a payé plus pour les animaux que pour nous.

Nous avons été chargés dans un chariot à esclaves et emmenés à son école pour y être formés.

C'est là que j'ai rencontré Haken. C’est un homme gigantesque et un gladiateur expérimenté, un allemand. Un prisonnier de guerre probablement. On lui a donné la tâche de nous mettre à l’épreuve afin d’évaluer notre capacité de combat."

"Tu as du l’étonné," chuchota-t-elle tout contre ses cheveux.

"Il l’a été. Je n’ai pas voulu me battre. On m'avait donné un gladius en bois mais je l'ai regardé droit dans les yeux avant de le jeter à ses pieds. Il m'a donné un rude coup dans l’estomac et la douleur m'a fait courber en deux. J’ai chancelé mais ai réussi à rester debout et je lui ai fait face de nouveau. J'ai marché vers lui lentement, le défiant. Cette fois, il m’a frappé sur la blessure de l’épaule, j’ai mis un genou mais ai réussi à me relever et l’ai défié d’oser me frapper encore une fois.

Je l'ai vu lever l'épée et viser ma gorge et je savais que le coup suivant me tuerait ... et je suis donc resté debout et l'ai attendu."

 

Julia était pétrifiée.

"Tu voulais mourir."

Maximus hocha la tête tout contre son sein.

"Tout que je chérissais m’avait été enlevé et je ne voulais pas vivre une vie d’esclave, de gladiateur qui  tue des hommes pour le sport. Mais, encore une fois, je ne suis pas mort."

Julia se détendit légèrement et l’embrassa sur le front.

 

"Proximo nous emmené dans une arène locale, un bâtiment minable. La plupart des personnes étaient assises sur les collines environnantes. Nous avons été enchaînés deux par deux - un gagnant probable avec un perdant certtain. J'ai été enchaîné avec Juba que l'on considérait comme le gagnant probable puisque j’avais refusé de me battre. Mais je ne pouvais pas mourir comme ça ... devant une foule de gens qui acclameraient ma mort. Je suppose que ma fierté de soldat ne me laissa pas faire. Nous avons fait une paire formidable, Juba et moi, et nous étions la seule paire encore debout à la fin. Mais, je m'étais révélé. Proximo savait maintenant que je pouvais me battre et que je pouvais me battre extrêmement bien. Proximo est un propriétaire et un entraîneur de gladiateurs de peu d'importance. Quelques hommes possèdent des milliers de gladiateurs et les équipent d'armures plaquées d’or pur. Proximo en avait peu en comparaison et n'en avait jamais possédé un comme moi. Il a immédiatement vu une façon de faire beaucoup d’argent."

 

Il fit une pause et Julia attendit quelques temps mais comme il ne parlait plus, elle insista.

"Alors qu’est-il arrivé  Comment es-tu arrivé à Rome?"

"Nous sommes restés à Zucchabar pendant longtemps et je suis devenu l'attraction vedette de la représentation. J'ai été appelé l'Espagnol et même Proximo  ne connaissait pas mon nom. Il ne s'en souciait pas. J'étais simplement un homme qui lui ferait gagner de l'argent aussi longtemps que possible avant de mourir. Mais j'ai appris beaucoup de ces batailles - j'ai appris que l'on adore un gagnant comme un Dieu et que plus brutal est le meurtre plus les gens t’aime. Et j'ai appris que les gladiateurs les plus aimés ont la meilleure alimentation et la meilleure armure - et le plus de pouvoir. J'ai profité de cela ... et je me suis détesté pour cela. Et j'ai détesté les gens qui m'ont aimé pour cela."

Il n'y avait aucune trace d'autocritique dans sa voix.

 

Les yeux de Maximus étaient fermés pendant qu'il se détendait tout contre Julia et qu’il lui racontait son histoire.

"Un jour, Proximo m'a dit que Commode planifiait d'organiser une série de jeux dans le Colisée à Rome pour honorer son père et que c'est là que nous allions.

Il m'a confié qu'il était un ancien gladiateur lui-même et m'a donné son armure à porter - en cuir, pas en or. Il savait qu'il avait une bonne chance de faire fortune avec moi à Rome et m’a laissé comprendre que je pourrais être capable de finalement gagner ma liberté comme lui. En route, nous nous sommes arrêtés à chaque ville qui avait une arène et je me suis battu - parfois plusieurs fois par jour – c'est ainsi que Proximo s’assura que mon nom devenait célèbre et, quand je suis arrivé à Rome, les gens avaient déjà entendu parler de moi - l'Espagnol."

 

"Et tu savais que Commode serait au Colisée."

"Oui."

"Où tu pourrais le tuer, " Chuchota-t-elle tout contre ses cheveux.

"Ce serait ma seule chance. Je suis habile avec une lance et j'ai planifié de lui en lancer une quand il serait assis sur son siège. Je savais que je n'aurais droit qu'à un essai avant d’être terrassé."

Maximus rit amèrement.

"Mais, de nouveau, mes plans n'ont pas marché. Au lieu de cela, j'ai été forcé de lui révéler mon identité, à Lucilla, à l'homme qui a donné l'ordre de me faire exécuter - Quintus - qui était devenu le commandant des prétoriens."

 

"J'ai entendu dire que Commode fut choqué de te voir."

"Il l’était. Il allait commander à Quintus de me tuer directement dans l'arène mais les gladiateurs se sont tous avancés pour indiquer qu'ils me défendraient et la foule a commencé à crier que je devais vivre. Il ne pouvait pas aller contre les vœux du peuple."

 

Julia lui prit le menton et lui releva la tête.

"Je pense que je connais le reste."

Les yeux couleur de ciel se mirèrent dans ceux couleur de mer.

"Je pense que oui."

Elle le scruta longuement puis murmura,

"Tu es un homme étonnant Maximus Decimus Meridius." Et elle l'embrassa, un long baiser lent qui était plus tendre que passionné, plus doux que sensuel, plus délicat que fiévreux. Et il l’embrassa à son tour.

 

"Julia où êtes-vous?" hurla une voix de l'autre côté des buissons.

Le couple se sépara en sursaut et Julia porta une main à son cœur.

Apollinarius émergea du buisson.

"Pardonnez-moi, s'il vous plaît, mais les gardes exigent de vous voir, Général. Il semble qu'ils ne sont pas convaincus que vous êtes toujours ici et ils créent un  vrai scandale. Je suis désolé, mais nous devons vous faire remettre les fers pour un court laps de temps. Pardonnez-moi s'il vous plaît."

 

Il prit le panier de pique-nique intact. Muet, Maximus se leva puis aida Julia à se relever et brossa le sable accroché à ses mollets.

Il prit une serviette et la secoua méchamment, envoyant du sable en l'air.

Avec un regard inquiet à Maximus, Julia essaya de lui prendre la main mais il la retira. Apollinarius vit les yeux de Julia se remplirent de larmes comme elle le précédait sur le chemin vers la villa. Maximus traînait derrière eux, la tête baissée, rigide, totalement retiré en lui-même de nouveau.

 

Chapitre 27 - La Prison

 

Glaucus fit courir sa main sur son menton. Il n’était pas encore habitué à sa nudité ni à la fossette qui l’ornait et dont on lui avait dit qu’il avait hérité de son père.

Il balaya d’un revers de la main les gouttes de sueur qui perlaient sur son front puis repoussa les boucles humides de ses cheveux et s’accouda contre le bord de la piscine perdu dans les volutes de vapeur qui entouraient son corps comme un brouillard léger.

Il savait que Marius était tout près mais ne pouvait l’apercevoir et ne s’en souciait pas … il était trop détendu pour ça.

 

"Je t’avais dit que tu apprécierais ceci. Non seulement parce que c’est un excellent endroit pour se cacher jusqu’à ce que nous soyons certains de ne plus être suivis mais aussi parce que c’est un excellent endroit pour se relaxer."

Marius ouvrit un œil et regarda fixement à travers la vapeur.

"Alors … tu es relaxé?"

"Mmmm."

Marius sourit de contentement.

"C’est bien ce que je pensais."

 

Ils s’étaient séparés de leurs compagnes en approchant des portiques des bains de Trajan. Ils retirèrent leurs déguisements, après être entrés par le côté, de peur de se voir interdire l’accès aux bassins des hommes.

Ils avaient planqué les perruques et les stolas dans un casier du vestiaire avant de se diriger vers le Frigidarium puis vers le Tepidarium avec ses piscines d’eau chaude et ses douches et enfin vers le Calidarium embrumé de vapeur d’eau avec ses bains brûlants et ses bains de vapeurs.

 

"Ne t’endors pas," prévint Marius. "tu pourras le faire quand tu seras entre les mains d’un masseur talentueux qui extraira tous les soucis de ton corps après l’avoir bien enduit d’huile."

"Ca attendra. Je n’ai pas le temps aujourd’hui."

Le corps de Glaucus était sans poids et il pouvait presque imaginer qu’il était en train de flotter sur les vagues de chaleur brumeuses qui circulaient tout autour de lui.

 

"Comme tu veux mais tu ne sais pas ce que tu perds... sans mentionner les jardins et les bibliothèques..."

"Cet endroit est étonnant, Marius, réellement étonnant, mais il pourra attendre une autre fois. Je vais avoir besoin de beaucoup de temps pour réaliser mes ambitions."

Et comme pour confirmer ses paroles, Glaucus se leva soudain et, l’eau dégoulinant de son corps nu, il sortit de la piscine.

"Quoi …?" S’exclama Marius. "Tu ne peux pas attendre encore un peu?" Il quitta en rechignant la piscine et s’enveloppa dans une serviette comme Glaucus l’avait déjà fait. Il était heureux que la vapeur obscurcisse leurs corps car Glaucus lui donnait encore plus l’impression d’être un gamin de 10 ans, plutôt maigrelet d’ailleurs.

Il était évident au vu de la largeur des épaules de l’Espagnol et de la grosseur de ses biceps qu’il avait hérité de la force de son père.

Il avait attiré plus que quelques regards envieux lorsqu’il avait traversé les pièces, une serviette de bain nouée autour de ses reins.

 

Marius rattrapa Glaucus et marcha à sa hauteur. Un roseau à côté d’un chêne.

Marius décida qu’il serait un chêne. Les femmes aiment les chênes.

 

"Où allons-nous maintenant?"

Glaucus le regarda avec une pointe d’impatience dans les yeux avant d’entrer dans le vestiaire. Des miroirs polis révélèrent deux hommes aux cheveux bouclés et en bataille et aux corps humides. Après s’être rapidement essuyé, Glaucus délaissa la serviette et revêtit sa tunique noire.

 

"Tu sais, Glaucus, J’ai réfléchi sur ton habillement. Si tu portais autre chose que du noir tu serais moins aisé à suivre. Pourquoi n’essaies-tu pas le blanc ou même le brun?"

"Je porte le noir pour une raison …"

"Je sais cela," dit Marius en regardant Glaucus fixer le fourreau à sa hanche. "Et il y a autre chose … ce glaive … Il te dénonce autant que tes vêtements."

 

Glaucus soupira, exaspéré.

"Marius, si j'avais voulu être harcelé j'aurai pris femme."

Marius leva les mains en supplication.

"D’accord, d’accord. Fais comme tu veux. J’essaie juste de rendre les choses moins dangereuses pour toi."

Ses derniers mots furent perdus car Glaucus avait déjà franchi la porte. Marius se précipita pour le rattraper.

"Quel chemin?" Demanda Glaucus.

Marius indiqua l’entrée Nord-Ouest et dit,

"Nous devons reprendre le Clivus Argentarius au-delà du mur de Servius. C’est peu après."

Glaucus tourna les talons et partit et Marius se hâta derrière lui.

 

Les pas de l’espagnol se ralentirent, cependant, quand il tourna sur le Vicus Pallacinae et se trouva face à une enceinte massive et imposante en brique brune. Les murs élancés protégeaient des bâtiments conçus pour une fonction qui n'avait rien à voir avec la beauté.

 

Marius saisit son coude.

"Tu es en train de te jeter dans la gueule du loup, Glaucus. Pourquoi ne me laisses-tu pas faire cela? C’est probablement, là ,que vivent tes prétoriens quand ils ne te suivent pas."

Glaucus secoua la tête obstinément.

"Si l’empereur avait voulu m’emprisonner, il m’aurait laissé à Vindobona. Tu n’as pas à venir avec moi."

Marius se hérissa.

"Ne sous-entends pas que je suis un couard, Glaucus !"

Glaucus adoucit le ton de sa voix.

"Cela n’a rien à voir avec la couardise, Marius, juste avec la prudence. Personne ne sait encore que tu es en train de m‘aider. Il est encore temps pour toi de rebrousser chemin." Mais Glaucus espérait ardemment qu’il ne le ferait pas.

 

Marius sembla considérer cette option avec attention, un sourcil en point d’interrogation pendant qu’il se grattait le menton.

"Ce serait sûrement la chose la plus raisonnable à faire mais je suis fatigué de devoir toujours être raisonnable. J’ai grandi en étant toujours raisonnable. Allons-y," Dit-il et cela lui fit plaisir quand Glaucus ne put cacher son soulagement. Ils redémarrèrent lentement, laissant passer une cohorte de prétoriens. Les soldats vêtus de noir ne prêtèrent pas la moindre attention aux deux hommes.

 

"Quel bâtiment abrite la prison?"

"Tu ne peux pas encore le voir. C’est juste sur la gauche, je crois, après la porte principale."

Les deux prétoriens postés de chaque côté de la porte attirèrent leur attention, leurs lances croisées en face d’une solide porte en bois.

"Qu’est-ce qui vous amène ici?" demanda l’un d’eux.

"Je viens examiner les registres de la prison. Je suis à la recherche d’un homme qui pourrait avoir été emprisonné ici." répondit Glaucus d’une voix assurée.

 

Un garde fit un brusque mouvement de tête et la porte grinça sur ses gonds en s’ouvrant lentement. Les deux civils s’avancèrent pour se trouver confronter à un autre mur, beaucoup plus épais et contrôlé par au moins une douzaine de gardes armés. Ils étaient pris entre les deux portes, clairement à la merci des gardes du second mur.

 

Marius tressaillit quand Glaucus commanda,

"Laissez-nous passer nous avons à faire!"

Deux yeux noirs, protégés par un heaume se fixèrent sur Glaucus puis s’ouvrirent de stupeur en le reconnaissant. Le garde parla à son compagnon de gauche qui s’éloigna hâtivement.

"Ils te reconnaissent," dit Marius à mi-voix.

Glaucus ne dit rien et continua à fixer durement les gardes sur le mur.

"Alors?" Demanda-t-il. "Sommes nous autorisés à entrer?"

Les onze gardes restant se rassemblèrent pour l’évaluer. Glaucus soutint courageusement leurs regards fixes, sachant que la porte ne s’ouvrirait pas tant que le garde absent n’aurait pas délivré son message à qui de droit.

La sueur dégoulinait de ses tempes et il eut très envie d’aller se rafraîchir dans le bassin d’eau froide des bains de Trajan.

 

Soudain, la grande porte céda ses défenses et Glaucus jeta un œil à Marius avant de continuer son chemin. Il regarda sur sa gauche en entrant et heurta presque un grand prétorien qui se trouvait sur son chemin.

Surpris, Glaucus recula, marchant sur les orteils de Marius.

Plautianus. Un rictus sur la figure, Plautianus bloquait le passage.

 

 

"Bien, bien, A quel honneur les gardes de l’empereur doivent-ils cette visite, Glaucus?"

Le rictus disparu et fut remplacé par sourire moqueur.

"Je pensais que vous étiez en chemin vers l’Est mais il apparaît que vous n’avez pas pris en compte les conseils de l’empereur. Vous semblez avoir un penchant pour les prisons. Désarmez-le," commanda-t-il à deux prétoriens et Glaucus fut rapidement débarrassé de son glaive.

"J’entends le récupérer," dit Glaucus froidement. Il s’y était si bien accoutumé qu’il se sentait vulnérable quand il ne l’avait pas à ses côtés.

 

Plautianus l’examina. "Très beau. Je ne l’avais pas remarqué avec vous en Germanie. D’où vient-il?"

"Vous voulez dire que vous ne le savez pas? Vos espions vous tiennent-ils donc si mal informé?"

Plautianus rit.

"Vous cherchez à m’ennuyer par votre insolence... une chose très dangereuse si l’on considère que vous vous trouvez à l’intérieur du quartier général des prétoriens. Nous sommes environ 5000 ici et il y a vous et …?" il leva ses sourcils et désigna Marius du menton

"C’est un ami," répondit rapidement Glaucus.

"Votre ami a bien un nom?"

"Ce n’est pas important …," commença Glaucus avant d’être interrompu par le grand homme mince qui s’avançait.

"Marius. Mon nom est Marius Vipsanius Agrippa, fils de Marius Vipsanius Aemilianus, gouverneur de Cappadoce."

Plautianus se croisa les bras, haussa les sourcils et les regarda à tour de rôle.

"Bien, bien, je suis impressionné, Glaucus. Vous êtes à Rome depuis seulement quelques jours et vous vous êtes déjà fait des amis influents.

Bien sûr, vous devez vous rappeler que l'influence d’un homme dépend de celle de son père ... et que l'influence du père dépend de l'empereur."

 

Le prétorien sourit de nouveau.

"Ainsi, peut-être n’est-il pas si influent après tout ... en ce qui vous concerne." Glaucus ignora la tentative d'intimidation.

"Je suis venu examiner les registres de la prison pour voir si mon père séjourna ici."

"Il n'y était pas, " répliqua abruptement Plautianus.

"Je ..., "Glaucus était déconcerté, "je voudrais le vérifier moi-même."

 

La main de Plautianus se déplaça lentement vers la poignée de son épée.

"Me traitez-vous de menteur?"

Marius regarda, avec inquiétude, Glaucus. Cela n'allait pas bien.

"Avez-vous examiné les enregistrements vous-même?" Demanda alors le fils de Maximus.

"Je n'en ai aucun besoin"

Alors ... si vous savez qu’il n'était pas ici sans regarder les registres ... cela signifie-t-il que vous savez ce qui lui est arrivé?"

 

Plautianus sembla considérer les mots du jeune homme soigneusement, ensuite un sourire lent tordit ses lèvres sans atteindre ses yeux froids.

"Bien, soyez mon invité. Je vous montrerai les registres moi-même."

Il fit volte face, sa cape noire tourbillonnant derrière lui, comme il se dirigeait plus profondément dans le complexe.

Glaucus était juste derrière lui avec Marius sur ses talons. Quatre gardes armés fermaient la marche.

La lumière diminuait à mesure que retentissait l'écho caverneux de leurs pas

 

Ils firent halte devant une porte en bois épaisse lourdement renforcée par des barres de fer. Plautianus inclina la tête en direction d’un garde qui prit, à la hâte, une grande clef qu'il inséra dans la serrure.

"Préparez-vous " Avertit Plautianus comme la porte grinçait en s’ouvrant lentement. Momentanément embarrassé, Glaucus regarda fixement l’espace révélé lentement par la maigre lumière jaune puis il tira rapidement son manteau sur son nez et sa bouche quand la puanteur l’atteignit. Il toussa. Derrière lui, il entendit suffoquer.

Comme s'il était habitué à une odeur aussi repoussante, Plautianus prit simplement un air pincé et se fraya un chemin à l'intérieur.

La pièce était petite et semblable à une caverne, l’air y était étonnamment humide comme si l'espace était souterrain.

 

Un vieux garde mince était au garde-à-vous, ses yeux chassieux exprimant la surprise dans la lumière vacillante d'une simple lanterne perchée sur une petite table en bois.

Derrière lui, un meuble était contre un mur, ses portes lourdement défendues. Un couvercle rond en métal se trouvait au milieu du carrelage et les odeurs répugnantes semblaient émaner de ce qui se trouvait dessous.

Glaucus se rappela ce que Marius avait dit de la prison sous terre et frissonna.

 

"Sortez les livres," Commanda Plautianus et l'homme se mit en mouvement, sa main profondément veinée tremblait comme il maniait gauchement la clef du cabinet. Les chaînes tombèrent pour révéler des centaines de livres attachés.

"Les vingt dernières années," précisa Plautianus et le garde souleva aisément un volume si lourd qu’il semblait capable de briser ses poignets frêles.

Il retomba avec un bruit sourd et dans un envol de poussière sur la table. La lampe sauta et la lumière fit une folle sarabande sur les murs.

 

"Qui devons nous rechercher, Monsieur?"

La voix du vieux garde était sèche et fluette pendant qu’il ouvrait le registre.

"Le Général Maximus Decimus Meridius," dit Plautianus d’un ton mordant.

Les yeux du vieux garde se portèrent sur Glaucus - qui lentement baissait sa cape – puis s’agrandirent en le reconnaissant.

Le cœur de Glaucus manqua un battement. Il y avait seulement une raison pour laquelle ce garde pouvait le reconnaître.

 

"Il ... il n'a jamais été, ici, Monsieur. Je connaît ces registres par cœur. Il n'a jamais été ici."

Plautianus se tourna vers Glaucus l’air suffisant.

"Et lui vous le croyez? Il était le gardien de ces livres bien avant la naissance de votre père."

"Je veux …," commença Glaucus.

Plautianus avait perdu patience.

"Vous ne sentez pas cette odeur ?"

Glaucus ne répondit pas. Bien sûr qu’il sentait l'odeur.

"Connaissez-vous la source de cette odeur ?"

Glaucus pouvait la deviner.

"Des corps. Des corps malades, délabrés ... certains mort récemment, certains depuis longtemps ... d’autres bientôt. Personne ne vit là-bas au-delà de quelques mois. Même si votre père avait été ici, il n'y est certainement plus maintenant."

Glaucus restait obstinément silencieux.

 

"Que ? Vous ne me croyez toujours pas?" gronda Plautianus.

Il regarda fixement le vieux garde et aboya un ordre.

"Ouvrez la cellule."

L'homme âgé débloqua la porte, saisit la poignée de fer et avec une force surprenante, rabattit la lourde trappe sur le côté.

 

L'odeur infecte devint insoutenable mais Glaucus refusa de se couvrir le nez, ses yeux larmoyants étaient le seul indice de son malaise. Avec un regard vénéneux à Plautianus, il s’approcha du trou, ignorant Marius qui avait saisi sa tunique essayant de le retenir. Un son ... une sorte de petit miaulement, le son augmenta en intensité pendant qu’il se penchait lentement. Soudain un cri rauque troua l'air et des voix plaintives et suppliantes émergèrent du trou, aussi effrayantes que la puanteur accablante de la mort.

 

Il faisait nuit noire dans la fosse et les sons pitoyables qui en émanaient étaient le seul indice de vie.

Soudain, des doigts noircis, osseux saisirent le bord de l'ouverture et Plautianus se déplaça vite pour taper du pied sur eux avec le talon de sa botte. Les cris perçants de l'homme se répercutèrent partout dans la pièce quand il retomba dans la fosse.

 

"Là ? En avez-vous vu assez maintenant ?" Demanda le commandant prétorien, mais sans attendre la réponse, il ordonna au garde de remettre le couvercle.

La tâche finie, le vieil homme se redressa lentement et effleurant Glaucus, il chuchota,

"Il était prisonnier ..., mais pas ici."

Le cœur de Glaucus vacilla, le martèlement de celui-ci, dans ses oreilles, effaçait presque tous les autres sons.

"Etes-vous satisfaits ?" demanda Plautianus.

Glaucus inclina lentement la tête et s’efforça de ne pas regarder le vieux garde tant que Plautianus ne se tourna pas pour partir, alors il saisit la manche du garde.

"Où ?" Le pressa-t-il.

Les yeux chassieux regardèrent fixement avec crainte le dos de son commandant et il secoua sa tête.

"Où ?" siffla Glaucus. "À Rome ? Quelque part à Rome ?"

L’approbation de l'homme était presque imperceptible dans la lumière terne.

"Et bien ?" Demanda Plautianus sur le pas de la porte.

Avec un regard à Marius, Glaucus précéda le commandant des prétoriens.

 

Une vague d'air doux l’enveloppa entraînant au loin la puanteur qui avait imprégné chacun de ses pores.

L’esprit troublé, il se rappela à peine avoir rattaché son épée, oubliant le complexe, ainsi que la dernière remarque caustique de Plautianus.

Son père avait, en effet, été prisonnier ... il n'était pas mort en Germanie ou en Espagne. Il avait été à Rome.

Glaucus prit une grande bouffée d’air frais tout en regardant, par delà les toits de bâtiments magnifiques, le palais qui dominait la ligne d'horizon de la ville.

Des drapeaux, qui n’étaient pas là hier, voletaient. Il était sûr qu'ils n'y étaient pas.

"Il était ici, Marius. Mon père était à Rome ... prisonnier. Le vieux garde me l'a dit."

 

Marius était sceptique.

"Glaucus, un homme de l'importance de ton père n’aurait été emprisonné nulle part ailleurs. Il ment probablement."

"Il n'a aucune raison de mentir."

Marius se mit à la hauteur de son ami quand ils rentrèrent dans la vieille ville de Rome.

"Et donc... quoi maintenant?"

"Approfondissons nos recherches. Au moins je sais que je suis au bon endroit."

Il leva les yeux vers le palais. Comme s’il lisait dans ses pensées, Marius dit,

"Sévère est de retour. L'empereur est finalement rentré à Rome."

 

Chapitre 28 Questions

 

"Glaucus, je te l’ai déjà dit…. Si ton père avait été prisonnier à Rome, il l’aurait été dans cette prison. Comment es-tu certain que ce vieux gars n’est pas fou? Je le serais devenu moi si j’avais du séjourner aussi longtemps dans cet horrible endroit."

"Je le crois. Il n’avait pas à risquer sa vie pour me dire cela," dit Glaucus, parlant la bouche pleine.

Il était en train de manger une tranche de bœuf rôti en compagnie de Marius à la terrasse d’une taverne à l’ombre du théâtre Flavien en face du temple de Vénus et de Rome et du colosse de Néron. Des acclamations parvenaient à leurs oreilles par vagues successives, s’amplifiant et décroissant comme le ressac. Non loin de leur table, une masse de gens se pressait vers leur travail, leur classe reconnaissable à la manière dont ils étaient habillés.

 

Glaucus gesticulait avec son pain pour appuyer son point de vue.

"Si Plautianus l’avait surpris en train de me parler, il aurait tué le vieil homme sur-le-champ. Celui-ci ne devait  donc pas risquer sa vie."

Marius se pencha à travers la table, sa voix basse audible malgré le boucan provenant de l’arène  et du forum animé.

"Voici mon opinion. Ou le garde ne voulait pas risquer sa vie ou bien Plautianus lui avait ordonné de te raconter cela."

 

Une servante, portant sur son épaule une corbeille chargée de nourriture les frôla et il suivirent ses hanches ondulantes, machinalement, des yeux.

 

Glaucus se pencha à son tour, ses yeux verts aux reflets intenses obligèrent Marius à reporter son attention sur leur conversation.

"Quand? Nous sommes arrivés à l’improviste et Plautianus n’est jamais resté seul avec lui tant que nous fûmes là… et il m’a reconnu. Je l’ai vu dans ses yeux. Tu sais ce que cela signifie."

"Oui," admit Marius, "... qu’il doit avoir vu ton père."

"Il doit l’avoir vu !"

"Mais pas à la prison."

"Apparemment pas." Glaucus trempa son pain dans la sauce, écrasant distraitement une mouche qui tentait de  partager son repas.

 

"Ce garde peut ne pas toujours avoir servi dans cette prison. Il a peut-être été soldat. Il peut avoir vu mon père quand il était général…en Germanie, par exemple. »

"Mais il a dit que Maximus était prisonnier. Cela implique qu’il savait que ton père l’était… après qu’il ait été général."

La bouche encore emplie, une ride profonde entre les sourcils, Glaucus considérait son compagnon.

"Marius, comment un homme peut-il être considéré prisonnier s’il n’est pas en prison?"

 

Marius se releva et ajusta son vêtement autour de sa mince personne avant de renvoyer la servante qui approchait avec une cruche de vin.

"Et bien... il peut avoir utilisé une métaphore. Tu sais, impliquant que c’était son rang de général qui avait été tenu « prisonnier »… parce qu’il avait été rétrogradé."

Glaucus ouvrit tout grand les yeux.

"J’en doute. Ce vieil homme te semble-t-il apte à penser par métaphore ? Non mon père fut réellement prisonnier. Ici…à Rome…d’une certaine manière."

 

Marius changea de position pour faire face à l’entrée de la Via Triumphalis, au-delà du forum où des marchands vendaient toutes sortes de choses, des fruits sucrés à d’autres mets et jusqu’à de grossières représentations, en bois ou en métal, de gladiateurs.

 

"Alors il doit avoir été esclave. C’est la seule autre chose à  laquelle je peux penser."

Les yeux de Glaucus s’embuèrent et il se mit à regarder la multitude des anonymes en rudes tuniques brunes qui se pressaient sans jeter un regard aux patrons des tavernes qui profitaient d’un temps de loisir dont eux ne bénéficieraient jamais.

 

Les esclaves – la colonne vertébrale de l’économie de l’empire. 

"Oui, j’ai aussi pensé à cela."

Il regarda son plat et les restes copieux de viandes, de  légumes et de  pain. Les restes de son repas étaient plus importants que ce que la plupart des esclaves avait à manger sur une journée.

"Mais quand et où est-il tombé en esclavage? En Espagne?"

"Plus  que probablement."

"Comment? Par qui? Qui  en Espagne pouvait le trahir comme cela?"

Marius haussa les épaules.

"Je ne sais pas."

 

Il contempla Glaucus en train de caresser sa barbe renaissante tandis que son esprit tâtonnait pour trouver des réponses.

"La plupart des gens que nous avons croisé sont des esclaves, n’est-ce pas?"

"Je suppose."

"Qu’est-ce qui fait qu’ils restent ici, Marius? Ils ne sont pas enchaînés. Pourquoi ne partent-ils pas …. pour rentrer chez eux ?"

 

Marius se croisa les jambes et balança  inconsciemment son pied.

"Beaucoup sont nés esclaves, Glaucus, et non nul endroit où aller. Les autres…et bien ils ne savent probablement pas dans quelle direction se trouve leur maison ou n’ont pas de raison d'y aller. Peut-être que la plupart ont accepté leur destin s’ils sont raisonnablement bien traités."

 

"Jamais mon père n’aurait accepté l’esclavage. Il était un chef. Un homme avec un foyer et suffisamment de connivence dans l’armée pour être tiré de d’affaire."

"S’il était tombé en disgrâce, peu d’hommes aurait risqué leur vie ou leur liberté pour l’aider."

"Alors, Alors il s’en serait sorti tout seul." Dit Glaucus obstiné tout en passant nerveusement la main dans ses épais cheveux en signe de frustration. Une boucle indisciplinée retomba immédiatement sur son front.

"Mais il ne l’a pas fait."

 

Marius regarda son ami et dit hésitant,

"Peut-être qu’il en fut empêché …ou incapable."

Le jeune espagnol redressa la tête, ses yeux circonspects.

"Que veux-tu dire?"

"Glaucus... il peut être mort."

Le jeune homme fut abattu par ces mots.

"Mais le garde l’a vu."

"Quand? Peut-être est-il mort juste après son arrivée à Rome comme prisonnier."

 

Glaucus bondit sur ses pieds, cognant la table du genou et Marius s’y cramponna, rapidement, pour la stabiliser et éviter que les restes de leurs repas ne s’écrasent sur les pierres.

"Je dois revoir ce vieux gardien, je dois lui parler, à nouveau. J’ai besoin plus d’informations." S’exclama Glaucus.

"Assieds-toi. Tu ne seras pas autorisé à entrer dans la prison, à nouveau, et il y a peu de chances pour que le vieil homme la quitte. Nous devons donc trouver une autre solution."

 

Mais Glaucus était déjà au bord de la taverne prêt à être avalé par la foule quand il recula, en hâte, pour éviter un flot de spectateurs excités qui jaillissait des arches de l'arène, bavardant avec agitation des événements dont ils avaient été les témoins.

Il les observa momentanément puis leva les yeux vers la grande structure qui dominait la ligne d'horizon de Rome et bloquait le soleil.

Il n’avait jamais rien vu de pareil en Espagne – ce magnifique bâtiment ovale avec des arches et des statues – créé uniquement pour le divertissement des citoyens.

Il se sentait petit dans son ombre. Petit, démoralisé et vide. Il était dans la ville depuis des semaines, maintenant et n'avait toujours aucune réponse ferme.

 

Marius toucha doucement son coude.

"En vérité, Glaucus, je n'ai jamais beaucoup pensé aux esclaves jusqu'à présent. Ils sont juste toujours là - invisibles en quelque sorte."

Glaucus approuva, les lèvres serrées. Mais il savait que Maximus n'aurait pas été invisible. Jamais. Marius indiqua l'arène d’un geste de la tête.

"Il serait sans doute bon pour toi de penser à quelque chose d'autre pendant quelques temps. Veux-tu essayer les jeux?" 

"Non, je ne suis pas d’humeur à cela."

Comprenant combien désagréable résonnait sa réponse, Glaucus ajouta," une autre fois, je suis sûr que j’apprécierais Marius ... mais pas aujourd'hui."

 

"Bien... que fait-on maintenant ? " demanda doucement Marius. Glaucus repassa ses doigts à travers ses cheveux.

"Je dois trouver les autres gens de ma liste et peut-être auront-ils des réponses à certaines de mes questions. Quintus est plus que probablement toujours en exil mais je peux chercher le docteur Chrétien ... et la putain rousse."

 

Marius sourit.

"Ce programme me semble plus amusant que la visite de prisons. Que sais-tu de cette putain ?" 

"Très peu de chose, qu’elle était d’une très grande beauté. Du moins il y a vingt ans. Elle était la propriété du Général Cassius et fut libérée quand Cassius fut assassiné. Mon père assura sa liberté. Ironique, non? Il assura la liberté d’une prostituée et perdit peut-être la sienne."

"Elle pourrait être n’importe où dans l’empire. Pourquoi serait-elle venue nécessairement ici?"

Glaucus indiqua la masse de gens qui se pressait près d’eux.

"Pour repartir à zéro. Pour se perdre dans la grande cité et oublier son passé. Elle fut élevée dans un environnement élégant, Marius, et, donc, elle ne pouvait choisir les provinces. Mon sentiment est quelle se trouve ici quelque part."

 

"Il est douteux qu’elle soit toujours prostituée …à son âge."

"En effet, mais elle peut toujours être associée à un bordel ou au moins y avoir des connaissances. Donc... il faut commencer l’enquête par la visite des bordels, ne crois-tu pas?"

"Tout à fait d’accord, mon ami," Marius éclata de rire tandis qu’il frappait l’épaule de Glaucus.

"Nous pouvons commencer ce soir. Nos commencerons par les meilleurs et je te présenterai mes amies favorites. C’est mieux de prendre de l’argent. Les meilleures ne sont pas bon marché mais elles sont discrètes."

"La discrétion n’est pas intéressante.. J'ai besoin de leur parler. Je les payerai pour parler car je n’ai pas de temps à perdre à autre chose."

Marius leva les yeux au ciel. "Tu plaisantes !"

Glaucus rejeta la réaction de son ami. "Combien y-a-t-il de bordels dans la cité?"

"Probablement des milliers. Un peu plus d’une centaine sont des bons."

Glaucus sourit à son tour. "Alors nous ferions mieux de nous y mettre sans tarder."

 

Le prétorien tira le col de son manteau jusqu'à ses oreilles dans une tentative futile d'empêcher la bruine de couler goutte à goutte le long de son cou. Ses os souffraient de l'humidité qui avait envahi les ombres profondes de la nuit romaine.

Soudain, en alerte, il poussa du coude son associé somnolant et indiqua la porte du bordel qui s’était brusquement ouverte, illuminant la rue étroite d’une douce lumière dorée.

 

Glaucus et Marius descendirent les marches puis se retournèrent pour faire signe de la main à une prostituée svelte, aux cheveux dorés qui s'attardait sur le pas de la porte.

Replongés, brutalement, dans l'obscurité suite à la fermeture de la porte, les prétoriens se mirent en route sous la pluie froide, en scrutant les brumes de la nuit, cherchant leur proie.

Glaucus et Marius étaient un bloc plus loin maintenant et se dirigeaient vers leur insula.

 

Les gardes soulagés imaginèrent immédiatement leurs lits chauds et secs, mais, après avoir tourné un coin, Glaucus et Marius s'arrêtèrent devant une autre maison indéfinissable et grattèrent légèrement sur la porte. Elle s'ouvrit instantanément et un doux rire de femme les accueillit. Les gardes tapis dans l'ombre se regardèrent avec stupéfaction. C'était le quatrième bordel cette nuit!

Les espions détrempés s’emmitouflèrent, en soupirant, dans leurs manteaux et s’installèrent pour une attente d’une longueur indéterminée. Il semblait que le garçon de Maximus avait un sacré appétit... et qu’il ne regardait pas à la dépense.

 

Un mois plus tard

"Que fait-il ?" demanda Sévère en regardant les courses de chars assis sur un trône en or installé sur la terrasse du palais qui surplombait le cirque.

Il avait agrandi le logement royal avec une nouvelle aile massive, à plusieurs étages ornés d’arches, qui fournissait une vue parfaite sur le Circus Maximus et d’où il pouvait observer les événements sans devoir s'associer le moins du monde à la cohue romaine.

Mais Plautianus connaissait la raison réelle de la terrasse. Il était important que les citoyens puissent contempler leur empereur ..., mais pas de trop près.

Pas suffisamment près pour être témoin de ses grimaces de douleur quand il tordait son corps d’une façon inattendue, ou pour voir les coussins qui soutenaient son dos et amortissait ses pieds, ou la couverture qui protégeaient ses articulations douloureuses de la douce brise de ce début d'automne.

 

Plautianus se laissa tomber avec bien-être sur une chaise à côté de son empereur et cousin, se voûtant délibérément dans une position confortable qu'il savait que Sévère ne pouvait plus prendre.

Il jeta un coup d’œil aux deux garçons qui se tenaient debout au bord de la terrasse et se disputaient sur les mérites de cette équipe-ci ou de celle-la et put à peine cacher son mépris. Des morveux, tous les deux ! Lucius Septimius Bassianus, dix ans, le nez rond retroussé, avait déjà été désigné  ‘Imperator Destinatus’, héritier de son père.

Le visage du garçon colérique était défiguré par une grimace de moquerie presque constante et les esclaves cherchaient à éviter ses coups de pied et ses coups de poing. Son frère, Publius Septimius Geta, son cadet d’une année seulement, souffrait clairement des assauts physiques constants de son frère et de sa cruauté verbale.

Au lieu de réprimander l’aîné, Sévère semblait considérer ses caractéristiques comme désirables pour un futur empereur et les encourageait par son silence.

Plautianus était presque désolé pour sa fille, la jeune Publia Fulvia Plautilla, qu'il avait déjà fiancée avec l'héritier de l'empire, assurant ainsi, à long terme, sa propre influence dans le destin de Rome.

 

"J'ai dit, ' que fait-il ? '" exigea Sévère impatiemment.

"Toujours la même chose, roder la nuit dans les bordels et passer ses journées dans les bibliothèques avec son ami."

"Les bibliothèques ?" Sévère pinça les lèvres pensivement.

"Penses-tu qu'il cherche le document dans les bibliothèques ?"

"Je pense qu'il ne cherche pas du tout le document."

Sévère renifla.

"Bien sûr que oui. Il en a besoin pour poursuivre ses ambitions."

Sévère se concentra sur son commandant des prétoriens, totalement désintéressé des courses ou des acclamations qui montaient de la foule, excitée, entassée dans le Cirque.

"Glaucus est venu directement à Rome, il n’a pas suivi ce que je lui avais suggéré. Il sait ... oh, il sait."

 

Fronçant les sourcils, il  reporta son attention sur les courses et tira la couverture plus haut sur ses jambes car il frissonnait légèrement. Ce n'était pas la brise qui le gênait, cependant

"Que peut-il espérer trouver dans les bibliothèques se rapportant à son père ?" 

"Rien. Il cherche en vain."

Plautianus se sentit revigoré en voyant l'équipe Verte tourner le coin Est en tête de la course. Il avait fait un gros pari sur les Verts et se sentait joyeux.

"Peut-être le contrat est-il caché dans une des bibliothèques et il le sait."

Le commandant des prétoriens haussa les épaules, intéressé seulement par la course.

"Peut-être devrions-nous fermer les bibliothèques et les examiner nous-mêmes," murmura Sévère. Plautianus regarda son cousin d’un air distrait.

"Et comment le justifierais-tu?"

"Un empereur ne doit rien justifier."

"Un empereur qui se proclame le fils adoptif du juste et moral Marc Aurèle doit le faire. Marc Aurèle a fermé les arènes pas les bibliothèques."

Sévère digéra cette information, ses doigts tambourinant sur le bras du trône. Il détestait quand Plautianus avait raison.

 

"Le petit de Maximus a-t-il déjà été à l'amphithéâtre?"

"Non."

"Pourquoi non ?" 

Le commandant des prétoriens haussa les épaules et bailla.

"Il n'a pas été au Cirque non plus. Il ne semble pas intéressé par les jeux. Juste les bordels et les bibliothèques."

"Bon ... tôt ou tard il le sera." Son visage se plissa et il était stupéfiant de constater combien son fils aîné lui ressemblait.

"J'aimerais être là quand il découvrira que son 'Héros’ de père est mort sur le sable du Colisée mêlant son sang à celui de milliers d’autres anonymes. Oh oui ! J'aimerais vraiment le voir."

Plautianus l'ignora. Les Verts avaient gagné et il se sentait concerné uniquement par la collecte de ses gains.   

 

Chapitre 29 – Eugenia

 

Glaucus attendait impatiemment pendant que Marius grattait à la porte du troisième bordel de la nuit et regardait son souffle faire de la buée dans l’air nocturne humide.

Il devenait las de hanter les bordels, nuit après nuit sans succès.

 

Ils avaient épuisé l’ample liste des bordels distingués de Rome, s’y attardant plus longtemps qu'ils n’avaient projeté. Ils étaient maintenant dans une aire de la cité où les rues étaient si étroites qu’ils ne pouvaient marcher côte à côte et où des logements tortueux se tordaient au-dessus de leurs têtes. Cela rappelait trop Suburre à Glaucus et il se sentait peu à l’aise. Il jeta un œil dans la rue mais l’étroit passage occultait toute la lumière tenant ainsi cachée toute menace potentielle.

Sa main serrait la poignée du glaive de son père et il se concentra sur le dos de Marius pendant que celui-ci refrappait sur la porte en chêne griffée, gardée par un hideux phallus en pierre qui identifiait le métier des habitants de la maison.

 

Il devenait las de sa recherche, mais sa nécessité le rongeait.

La bonne humeur et les encouragements constants de Marius lui permettaient de ne pas renoncer à sa mission.

 

La porte s’entrouvrit et une lumière diffuse réchauffa la nuit sombre.

"Entrez mes chéris!" S'exclama une jeune femme aux cheveux bruns. Elle ouvrit toute grande la porte, dès qu’elle vit les deux jeunes hommes attirants qui se trouvaient sur le seuil.

Elle évalua rapidement leurs vêtements et fut contente de trouver de tels clients riches dans cette partie de la ville.

Ils ne ressemblaient pas à la clientèle habituelle et elle salivait pratiquement en estimant les trésors qu’elle pourrait s’acheter après avoir gagné le double de son tarif normal. Peut-être devrait-elle demander le triple ! Elle se mit sur le côté et happa le bras de Glaucus au passage, le revendiquant comme sien.

 

Glaucus s'était habitué à un tel comportement et il murmura les mots si souvent répétés.

"Je cherche quelqu'un en particulier."

Il avait depuis longtemps abandonné le comportement flirteur qui caractérisait ses premières visites aux bordels, mais essayait d’empêcher l'ennui et le désespoir de transparaître dans sa voix.

"Oh". Elle lâcha prise mais rapidement le serra à nouveau en voyant une autre femme arriver et ajouta rapidement,

"Personne n'a de spécialités ici, Monsieur je peux faire tout ce que vous voulez aussi bien que n’importe quelle autre."

Elle attira Glaucus plus loin dans un coin sombre de l’atrium qui était envahi par des odeurs froides de cuisine, bloquant par son corps, sa vue aux autres prostituées.

 

Glaucus sourit brièvement.

"Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je cherche une femme très particulière qui fut une prostituée ... et qui l’est peut-être toujours. Elle aurait dans la quarantaine maintenant mais la description que j’en ai est celle quand elle était beaucoup plus jeune."

"Quel est son nom ?"

"Je ne sais pas."

 

Les autres prostituées commençaient à s'éloigner.

"Attendez, s'il vous plaît!" Hurla Glaucus. "Je payerai pour l'information. Je ... nous voudrions parler à n'importe quelle femme ici qui pourrait avoir un âge semblable - dans la quarantaine. Je payerai bien."

La prostituée aux cheveux foncés abandonna son bras et plaçant ses mains sur ses hanches minces, lui jeta un regard oblique.

"Ainsi ... vous aimez jouer au petit garçon, mmm ? Vous aimez peut-être aussi recevoir une fessée … ?"

"Je vous assure …" bafouilla Glaucus et il rougit. Marius étouffa un sourire.

"Oh, vous ne devez pas vous expliquer. Vous n'êtes pas le seul homme qui aime les femmes plus vieilles et un peu de jeu brutal."

 

Elle se tourna vers Marius.

"Et en ce qui vous concerne?"

"Je suis avec lui," répondit-il, après s’être composé un masque aussi sérieux qu’il le pouvait.

"Un couple ? Bien, vous devrez payer double même avec une seule femme," avertit-elle, puis elle mit ses mains autour de sa bouche et cria en direction du vestibule sombre,

"Eugenia!"

Elle reporta son attention sur les deux jeunes hommes.

"Elle ne travaille plus désormais - elle dirige surtout les choses ici - mais elle a beaucoup d’expérience. Vous ne serez pas déçus."

Elle indiqua brusquement de la tête une porte d'un bleu brillant dans le petit atrium.

"Attendez là. Elle sera avec vous bientôt."

Après cela, elle les écarta de son esprit et retourna à l'entrée pour attendre des clients plus conciliants.

 

Marius tourna le bouton et entra dans une pièce faiblement éclairée. Les murs étaient peints avec le même bleu que celui de la porte et un grand lit en bois aux couvertures chiffonnées envahissait le petit espace. Le seul autre meuble était un divan avec des hauts bras capitonnés que Glaucus savait être employé dans beaucoup de jeux sexuels.

 

"As-tu remarqué que plus nous nous éloignons du Palatin moins, humm, comment dirais-je, élégantes sont les dames ?" Remarqua Glaucus.

"Moins ordonnée, aussi," dit Marius en observant les taches sur le divan. Les deux hommes choisirent de rester debout en attendant 'Eugenia'.

 

Comme les yeux de Glaucus s’habituaient à la lumière parcimonieuse, il discerna des formes colorées sur le mur derrière le lit. Il s’approcha en essayant d'en distinguer davantage et la forme d'une femme presque nue émergea des ombres, accouplées avec deux hommes, un devant et un derrière. Il regarda Marius par-dessus son épaule et leva un sourcil.

"Donc c'est ce qu'elle pense que nous voulons faire avec Eugenia?"

 

Marius prit un air matois.

"Je pense qu'elle estime que nous avons besoin d'un peu de discipline," et il indiqua de la tête un autre mur où une peinture écaillée révélait un homme nu d'âge indéterminé renversé sur le divan recevant une correction d'une femme presque nue derrière lui.

Le visage 'de la victime' exprimait un intense ravissement.

"Un peu flagrant," murmura Marius puis il reporta son attention sur la porte et ajouta, "Je me demande ce que …"

Ses mots furent coupés net par le bruit tonitruant de la porte claquant contre le mur et par le flot de lumière se déversant à leurs pieds.

 

Une grande femme se tenait debout, les mains plantées fermement sur ses hanches, les jambes écartées en une position autoritaire.

"Oh ... voici mes vilains garçons. J'ai regardé partout après vous." Elle claqua la langue. "Vous avez été très mauvais tous les deux... n'est-ce pas ?"

La prostituée s’avança avec un charme maniéré, son visage obscurci par la lumière plus brillante provenant de derrière elle.

Marius recula mais Glaucus resta fermement à sa place.

"Je vous assure, domina, que nous ne sommes pas ici pour les raisons qu’on vous a dites. Nous cherchons des informations. Rien de plus."

 

"Oh, vous ne devez pas être embarrassés avec moi," dit-elle aussi naturellement que le permettait sa figure dominatrice.

"Non. Non .. Je vous assure. Nous ne voulons rien de plus qu’une information. Et nous payerons bien si vous pouvez nous la fournir."

Ses mots semblèrent momentanément la perturber.

"Une information ? Je pensais …"

"Non, domina. Nous ne souhaitons aucune faveur sexuelle ... mais vous serez correctement indemnisée pour le temps que vous passerez avec nous."

Ses épaules immédiatement s'affaissèrent et son corps se tassa révélant son âge respectable de matrone.

"Oh chers, oh chers," murmura-t-elle clairement énervée.

"Regardez cette pièce. Il n’y a plus moyen d’avoir des employées fiables de nos jours." Elle tira les draps du lit et les jeta dans un coin puis se démena devant les hommes pour lisser le revêtement du divan avant de le tapoter.

"Asseyez-vous, asseyez-vous, messieurs. Je suis désolée de ce malentendu. S'il vous plaît ... asseyez-vous."

 

Glaucus regarda le sofa souillé avec dégoût, mais ne voulut pas offenser la femme. Il s’assit sur le bord du siège laissant toute la place à Marius. Comme son ami semblait peu enclin à le rejoindre, Glaucus lui saisit l'arrière de la toge et le força à s'asseoir.

"Ohhh ... vous êtes déjà venu ici auparavant," gronda, avec espièglerie, la femme en montrant le doigt à Glaucus. "Je vous reconnais."

"Je vous assure que ce n’est pas le cas, Domina."

Elle tira une chaise cachée dans un coin et s'y assit, leur faisant face et, pour la première fois, Glaucus la vit clairement.

 

Il évalua que son âge devait être au moins le double du sien, si non plus. Il était évident qu'elle avait du être une femme très attirante mais le temps était passé par là.

Sa grande stature était arrondie par un léger embonpoint à la taille et ses seins lourds pendaient sous sa stola blanc. Ses cheveux bruns étaient zébrés de gris et de profondes rides ornaient les coins de ses étonnants yeux verts et le tour de sa bouche aux lèvres pleines.

Ces yeux étaient pleins d'incertitude.

 

"Bon... mais je vous ai déjà vu quelque part auparavant."

"Autour de Rome, peut-être dans bibliothèques?" Glaucus essayait de contrôler une excitation naissante qui pouvait s'avérer être sans signification.

Elle rit.

"Les dames de notre profession ne visitent pas les bibliothèques, j'en ai peur." Elle se pencha en avant et le dévisagea. Soudain, elle sursauta et porta la main à sa bouche.

"Oh mon. Oh mon." Son visage blêmit. Elle se leva et s’approcha de lui, la main tendue pour tenter de caresser sa figure bouleversée.

"Les dieux soient bénis," chuchota-t-elle. "Vous êtes son fils." Deux mâchoires s’abaissèrent à l’unisson.

"De qui ? Le fils de qui?" Souffla Glaucus. Il enfouit ses doigts dans sa toge noire pour contrôler leur tremblement.

"Du général Maximus. Vous êtes son portrait." Eugenia se rassit sur la chaise et le fixa

 

Glaucus pouvait à peine respirer.

"Comment connaissiez-vous mon père ?"

"Il y a de nombreuses années, j'étais dans un camp près de la Mer Noire quand le Général Maximus est arrivé pour réprimer le complot du Général Cassius qui voulait s’emparer du trône de Marc Aurèle."

Glaucus était trop écrasé pour parler. Avait-il trouvé la prostituée de son père ? Pouvait-il l'avoir enfin trouvée?

 

Sentant le trouble émotionnel de son ami, Marius prit la conversation en main, essayant de se rappeler tout ce que Glaucus lui avait décrit de cette femme mystérieuse. Elle avait été belle ... la femme devant eux avait du être belle. Elle avait des cheveux roux dorés ... les cheveux de cette femme étaient clairement très sombres. Ce n'était pas insensé, cependant, pour des femmes de porter des perruques ou même de teindre leurs cheveux de couleurs exotiques.

"Vous avez aidé le Général Maximus à défaire le complot de Cassius ?" Demanda prudemment Marius.

 

Eugenia se redressa immédiatement.

"Bien sûr, bien sûr je l'ai fait! Je l'ai fait en effet! Je l'ai aidé ainsi que Julia du mieux que je pouvais."

Un sourire rempli d’émotions s’installa sur ses traits délicats.

"Oh, il était un bel homme, votre père. Nous étions toutes si jalouses de Julia …"

"Julia ?" Interrompit Glaucus. "Qui est Julia ?"

"Oh, elle était la maîtresse du Général le temps qu'il passa à notre camp." Eugenia renifla. "Fille chanceuse."

 

Les mots luttèrent pour franchir les lèvres de Glaucus. Maîtresse? Julia ?

"Décrivez-moi Julia," exigea-t-il finalement.

"Eh Bien, attendez voir." Eugenia dressa la tête.

"Elle était la femme la plus belle que j'ai jamais vue. Nous étions toutes belles - à cette époque - mais Julia était spéciale. La favorite de Cassius. Elle était grande et mince avec de beaux yeux bleus de la couleur du ciel un jour sans nuages et elle avait de longs cheveux ondulés que chaque femme lui l'enviait. C'était roux doré, comme un coucher du soleil."

 

Glaucus ferma les yeux. Julia. Son nom était Julia - mais il ne l’avait toujours pas trouvée.

"Où est Julia maintenant ?" Chuchota-t-il.

"Je ne sais pas, cher. Je ne l'ai pas vue depuis des années."

Le cœur de Glaucus flancha. Il plaça ses coudes sur ses genoux, se pencha et prit sa tête entre ses mains, massant ses tempes qu’un mal de tête rendait douloureuses.

 

Julia.

Julia. Julia. Julia.

Marius posa une main encourageante sur le dos de son ami et adressa  à Eugenia un sourire engageant.

"Nous avons cherché Julia pendant des mois, mais nous ne connaissions pas son nom. Nous n'étions même pas certains qu’elle était à Rome et donc vous nous avez été d’une grande aide. Y a-t-il autre chose que vous pouvez nous apprendre sur elle ? Son nom, par exemple ?"

 

"Elle était une prostituée comme moi ... et les prostituées n’ont pas de nom. Elle était simplement ' Julia. '" Elle secoua la tête tristement et considéra l’attitude torturée de Glaucus.

"Elle était amoureuse du Général Maximus, la pauvre fille, mais il était marié et il a passé très peu de temps avec elle. Je doute, cependant qu’elle l’ait jamais oublié"

"Où l’avez-vous vue la dernière fois et quand ?" Insista Marius car Eugenia semblait vouloir se perdre dans ses souvenirs.

"Oh, il doit bien y avoir dix ans maintenant."

Les épaules de Glaucus s'affaissèrent.

"Au Marché de Trajan," continua Eugenia. "Elle regardait des laines d’excellente qualité, je crois car je l'ai seulement vue de loin et elle ne m'a pas vu. Le temps que je me fasse un chemin à travers la foule, elle était partie."

 

"Vous ne l'avez plus vue depuis ?" Demanda Marius.

"Non ... non Julia ne s'est pas donné la peine de rester en contact avec le reste de nous après notre arrivée à Rome. C’était une fille agréable mais elle se tenait toujours à part des autres prostituées." Eugenia disait le mot 'prostituée' naturellement et sans fausse honte.

"Elle était la favorite de Cassius et semblait toujours donner l’impression d’être un peu au-dessus des autres." Eugenia haussa les épaules. "Mais, si j'avais été elle j'aurais probablement fait pareil."

 

"Pouvez-vous nous dire tout ce que vous savez d’elle ?" Insista Marius. "Tout ce que vous connaissez même les rumeurs?"

"Bien ... je vois parfois certaines des autres filles de temps à autre... aux marchés ... et Aelia a reçu des nouvelles de Honora disant que Julia s’était vraiment bien mariée. Je ne sais pas où Honora l'a entendu."

 

Pour la première fois, la curiosité transparut dans les yeux d'Eugenia et elle demanda,

"Mais pourquoi cherchez-vous Julia ? Le Général essaye-t-il de la retrouver?"

Elle rit sottement, un vrai rire de jeune fille malgré son âge et ses expériences.

"Vous savez, j’ai toujours pensé qu'il faisait plus que l’apprécier. Il la retenue près de lui après qu’ils aient tué Cassius."

Glaucus releva brutalement la tête comme s’il avait été mordu par un serpent

 

Eugenia recula comme si elle avait été frappée.

"Oh, oh mon. Je suis si désolé," bégaya-t-elle. "Marcus - c'est votre nom n'est-ce pas ? Vous n'avez pas besoin d'y penser. Après tout, votre père est retourné auprès de votre mère et a laissé Julia alors qu’il aurait pu la garder s'il l’avait voulu."

"Mon nom n'est pas Marcus," dit Glaucus d'une voix rauque. "Et mon père a disparu, il y a des années. La seule raison pour laquelle j'essaye de retrouver Julia est de découvrir ce qui lui est arrivé."

"Oh mon, oh mon," répéta Eugenia, incertaine de ce qu’elle pouvait encore dire. Mais sa formation de prostituée la sauva. Elle se mit debout et indiquant la porte de la main, elle dit.

"Pourquoi n'irions-nous pas à mon appartement ? Mes manières sont épouvantables de laisser des messieurs assis ici. Je fournirai des rafraîchissements et vous dirai tout ce que je connais."

 

Chapitre 30 – Les gardes 180 A.D.

 

Suite à son insistance, Maximus fut entravé à une chaise dans l’appartement d’Apollinarius  et non dans celui de Julia. Les gardes supposaient que Maximus avait été loué par l’homme aux cheveux blancs et Maximus était déterminé à leur laisser croire cela. Il ne voulait pas qu’ils voient Julia afin qu’ils ne découvrent pas la vraie raison de son séjour à la villa.

 

Il serra les dents, refusant d’entendre le moindre argument et resta assis, rigide et taciturne, pendant que Julia et Apollinarius essayaient d’arranger les chaînes et les bracelets brisés de manière à laisser croire qu’ils étaient toujours en parfaite sécurité.

 

"Gardes ta main sur le côté de la chaise, Maximus, là où ils ne peuvent la voir facilement" Murmura Julia.

Son seul geste d’acceptation fut un battement de paupières.

Ensuite, elle se précipita dans la chambre d’Apollinarius en laissant la porte entrouverte et jeta un coup d’œil furtif dans la pièce.

 

Le vieil homme lissa sa toge, prit une profonde inspiration et ouvrit la porte de l’appartement aux gardes qui attendaient impatiemment de l’autre côté.

"Ici, Messieurs," dit Apollinarius "vous pouvez voir qu’il est sain et sauf comme je vous l’avais dit."

 

Les deux immenses gardes tendirent le cou pour voir le gladiateur.

Maximus regardait le sol.

"Et bien il est là"

Le premier garde rit et fit un clin d’œil à son partenaire.

"Surpris de le voir assis tout de même !!! "

Le garde désigna d’un doigt noueux Apollinarius tout en lui jetant un coup d’œil égrillard.

"P’t être que vous n’en avez pas assez usé !!!" Et amusé de sa plaisanterie, il éclata de rire.

Le vieil homme resta sans voix, muet devant tant de vulgarité.

 

Risquant un œil par l’entre bâillement de la porte, Julia vit un muscle de la joue de Maximus saillir comme il serrait les dents. Ses épaules se voûtaient tandis que son dos se rigidifiait mais il continuait à regarder le tapis en silence.

"Il ne vous a pas causé d’ennuis?" Demanda l’autre garde exagérément poli pendant que le premier s’avançait dans la pièce, toujours gloussant.

 Apollinarius se bougea rapidement pour l’empêcher de s’approcher trop près de Maximus.

"Non, il a été très coopérant, je vous assure. Il n’est pas nécessaire que vous …."

L’homme armé ricana. "Peut-être qu’il commence à aimer ça."

De féroces yeux bleu-vert envoyèrent un regard meurtrier au garde et Julia vit Maximus serrer les poings. En d’autres temps, il se serait levé de la chaise et le garde, armé ou non, giserait déjà, mort, à terre.

 

"B … Bien. Vous l’avez vu et vous pouvez partir maintenant" Bégaya Apollinarius qui pouvait presque sentir sourdre, dans son dos, la violence de la rage de Maximus.

"Allez rejoindre vos amis dans le quartier des serviteurs et relaxez-vous pour les jours qui restent. Il y a de la nourriture et des boissons en abondance. Je vous appellerai si j’ai besoin de vous."

Apollinarius étendit lentement les bras et essaya de pousser les hommes dehors.

Mais le garde goguenard devait encore faire un dernier commentaire.

"S’il est si bon, on pourrait peut-être se faire un peu d’argent en l’emmenant aux docks voir les marins avant de le reconduire à Rome …"

 

Julia bougea avant que Maximus ne puisse le faire et les gardes furent tellement saisis par sa brutale apparition qu’ils ne remarquèrent pas que le gladiateur était debout clairement non enchaîné.

"Maximus, assieds-toi," souffla-t-elle en le frôlant, sa stola tourbillonnante le dissimulant à la vue des gardes.

Elle s’emporta contre eux, sa fureur se lisant sur son visage.

"Comment pouvez-vous évoquer de tels agissements en ma présence!"

Le gloussement s’arrêta net et le garde recula rapidement.

"On ... on savait pas que vous étiez là M’dame."

"Je possède cette villa. Le général Maximus est, ici, avec moi  pour la semaine et je refuse d'entendre de telles allusions à son propos. Est-ce clair?"

 

Le garde regarda alternativement Julia et Apollinarius puis se fixa sur la femme dont le tempérament correspondait à ses cheveux ardents.

"Nous pensions qu’il avait été acheté pour lui" Dit le garde en indiquant Apollinarius qui se tenait maintenant sur le côté appréciant la manière vive dont Julia défendait l’honneur de l'homme qu'elle aimait.

Derrière elle, le visage de Maximus était indéchiffrable.

 

"Eh bien vous avez mal pensé," cracha Julia. "cet homme est simplement mon agent car il est inenvisageable pour une dame de négocier, en direct, les faveurs d’un gladiateur même si celui-ci est le meilleur de tout l’empire. L’un de vous va retourner à Rome avec un message pour Proximo. Je veux que le gladiateur soit mon hôte aussi longtemps que possible et non pour seulement une semaine. Dites-lui cela. Je paierais bien."

 

Le second garde secoua la tête.

 

"Il veut que l’espagnol revienne dès que l’arène rouvrira."

Julia soupira d’impatience.

"M’avez vous bien comprise? Je couvrirai le gain que Maximus aurait rapporté en combattant dans l’arène. En fait, je le doublerai. C’est le prix que j’attribue au plaisir de sa compagnie. Racontez cela à Proximo. Et … par la même occasion, le nom du gladiateur est Maximus et non l’espagnol ! Est-ce clair?"

 

Le garde hocha la tête à plusieurs reprises.

"Oui, M'dame."

le premier garde approuva mais avec répugnance.

Julia s’avança vers eux, avec détermination, les fixant de ses yeux bleu qui lançaient des éclairs en-dessous de ses  sourcils finement arqués.

"Maintenant, allez-vous en et arrêter de me faire perdre mon temps."

 

Les gardes s’inclinèrent brièvement devant la mince et belle jeune femme aux cheveux de feu et aux yeux flamboyants puis reculèrent vers la porte.

Apollinarius la claqua et la regarda d'un air radieux.

"Bravo, ma chère. Bravo."

 

Julia commença à sourire mais tressaillit au son aigu du métal frappant soudainement le marbre juste derrière elle. Maximus avait enlevé ses bracelets et les avait jetés sur le sol avant de se laisser glisser sur la chaise. Julia se retourna pour le trouver assis, les coudes appuyés sur les genoux et le front entre ses mains.

 

Apollinarius décida qu’il était temps pour lui de quitter la pièce et ferma la porte de son appartement sans faire de bruit.

 

Julia marcha lentement vers l’homme assis, certaine que sa fierté masculine était douloureusement blessée.

"Maximus, je ne pouvais pas leur laisser croire ce genre de chose sur toi. Je ne le pouvais vraiment pas."

Il ne répondit pas.

 

Elle s’agenouilla devant lui.

"Maximus?" dit-elle en le forçant à écarter les mains de son visage.

Très lentement, il leva les yeux pour rencontrer les siens. Ils étaient assombris par le désespoir.

 

"Il est étonnant comme le poids du fer sur ses poignets ramène à la réalité," dit-il amèrement. "Je vivais un moment de rêve, ici, avec toi. Ces gardes ont été le rappel de ma vie réelle."

Julia repoussa les boucles de cheveux du front de Maximus.

"Pars avec moi, mon amour," le pria-t-elle. "nous avons encore le temps."

Maximus n'eut pas l'air d'avoir entendu sa déclaration mais il lui toucha les cheveux, très gentiment, ses doigts caressant ses longues boucles épaisses.

 

"Julia, ils peuvent te décrire maintenant … à Commode. Ce que tu as fait était inconsidéré."

Julia était étonnée. C’était ses actions à elle et non celles des gardes qui l’avaient mis en colère?

"Je m’en moque," affirma-t-elle en le défiant. "puisque tu refuses de t’enfuir quelle différence cela fait-il qu’ils sachent que tu es ici avec moi et à quoi je ressemble?"

 

Maximus soupira et secoua la tête, frustré de son manque de compréhension.

Il s’exprima, délibérément, lentement, insistant sur chaque mot.

"On pourrait t’utiliser comme otage pour me contrôler. Commode pourrait assumer, avec raison, que je me préoccupe de toi et user de menaces à ton égard pour m’obliger à faire des choses que je refuserais de faire sans cela

 

Elle était perplexe.

"Comme quoi?"

Il caressa, à nouveau, ses cheveux, ses doigts s'attardant dans les boucles soyeuses

"Comme me faire truquer un combat pour que je meure dans l'arène … ce que je ferais si ta sécurité était menacée. Ce serait une manière pour Commode de se débarrasser de moi en faisant semblant que j'ai perdu un combat."

Julia était abasourdie.

Elle n’avait, simplement, pas envisagé cette possibilité.

"Maximus, Ca... Ca ne va pas se passer comme cela." Dit-elle suppliante.

"Ne sous-estimes pas Commode. Je ne veux plus être responsable de la mort d’une autre personne que je chéris."

 

Elle cherchait désespérément des mots pour le consoler mais, au lieu de cela, elle demanda,

"Tu te préoccupes de moi?"

Un sourire passager réchauffa ses traits.

"Oui, bien sûr," Murmura-t-il.

"Comment?"

Ses sourcils froncés témoignaient de sa confusion.

 

Julia s'assit sur le tapis et entoura ses genoux de ses avant-bras puis elle prit ses mains dans les siennes. Elle le regarda droit dans les yeux

"De la façon dont tu te préoccupes de Lucilla?" Insista-t-elle.

"Non" Répondit-il rapidement.

Julia mordilla sa lèvre inférieure et demanda pleine d’espoir,

"De la façon dont tu chérissais Olivia?"

Maximus secoua négativement la tête.

"Comment alors?"

Il haussa les épaules

"Différemment."

"Qu’est-ce que ça veut dire?" Exhorta-t-elle.

"Je ne sais pas. Je veux juste … te protéger."

Julia sourit.

"Tu te sens comme un père pour moi?"

Cela le fit finalement rire.

"Non... pas comme un père. Tout mais pas comme un père."

Maximus soupesa avec soin ses mots

"Tu es très compréhensive et sensible... Il est facile de te parler. Peut-être est-ce du au fait que tu as eu une vie si difficile et, d'une certaine manière, très terre-à-terre pour ton âge. Tu es très différente d’Olivia à cet égard."

 

Il regarda la plafond comme s'il cherchait une aide

"Je ne suis pas habitué à parler de choses aussi intimes … discuter de plans de bataille et donner des ordres, cela oui. C’est très différent pour moi et c’est très dur. Presque aussi dur que d’être enchaîné. Je n’y suis juste pas habitué."

 

Julia pressa les mains de Maximus.

"Je sais. Mais c’est cela qui est très spécial pour moi, que tu me racontes des choses qui sont dans ton cœur et que tu ne racontes à personne d’autre. Le fait que tu me fasses confiance."

 

Maximus hocha la tête, ses beaux yeux envahis par la tristesse.

"Proximo ne me laissera pas, ici, si le Colisée rouvre peu importe la somme que tu lui offriras. Il est en train de faire fortune avec moi. Commode est le commanditaire de ces jeux et il demande que je combatte chaque jour et … il paie Proximo très très bien pour ce privilège. Commode fait cela parce que le peuple me veut et qu’il veut, lui, plaire au peuple et aussi parce que …., plus je combats, plus il y a de chances que je sois tué. Proximo ne prendrait pas le risque d’encourir la colère de Commode en ne me rendant pas disponible quelle que soit la somme que tu lui offrirais."

 

La soudaine précarité de leur situation descendit sur Julia comme un épais brouillard froid et elle frissonna.

 

"Oh, Maximus, nous avons si peu de temps."

Il hocha la tête puis repoussa ses mains pour se lever et se diriger vers la fenêtre.

Il parla, en regardant le ciel, d’une voix froide et sans émotion, la voix d’un général qui vient de prendre une décision

"Je veux te remercier d’avoir défendu mon honneur. C’était difficile de rester, assis, là, à écouter ces gardes parler de moi de cette manière mais ce que tu as fait est dangereux pour toi."

 

Julia vint contre lui et lui entoura la taille de ses bras. Il les défit et s’éloigna d’elle, la laissant dans la plus complète confusion

"J’ai besoin d’être seul un peu … pour marcher," et il disparut par la porte.

 

 

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