Les mains de Sevère
tremblaient au moment où il achevait l'horoscope. En essayant de se lever de
son trône, il perdit l’équilibre, chancela en arrière, trébucha et heurta le
buste de marbre qui vacilla et tomba à terre où il se brisa avant qu’il ne
puisse le stabiliser en le saisissant à la base. Contrarié, il donna un coup de
pied aux pièces, glapissant quand ses orteils gonflés en rencontrèrent. Un
garde fit irruption dans la pièce.
"Sire ?
Allez-vous bien, Sire?"
"Oui, oui! Sortez
d’ici!" Le garde embarrassé se prépara à partir.
"Attendez! Cria
Sevère. Il se calma avant de continuer.
"Vous avez un
temple dédié à Mithra ? "
"Bien sûr, Sire.
Il est dans une caverne voisine. "
"Préparez un
taureau pour le sacrifice. "
"Oui, sire,"
dit la garde en détachant ses yeux du buste de l'empereur qui gisait face à
terre, brisé.
Un mauvais présage à
coup sûr, pensa-t-il tout en quittant rapidement la pièce. Sévère gémit, un son
aigu, et il ne se soucia pas de qui avait pu l’entendre.
Oh, c'était
épouvantable. Avec cet horoscope, les choses ne faisaient qu’empirer.
L'empereur se redressa lentement et fit quelques pas hésitants, forçant son
corps abattu à accepter son poids. Il masqua la douleur qui apparaissait sur
son visage et, lentement, marcha autour du bureau. Il n'avait jamais laissé les
soldats voir qu'il était affaibli physiquement - jamais.
Quand il arriva
devant le bureau, il était plus stable, son dos était plus droit, mais, au
moment où il s’empara, à nouveau, de la carte du ciel, sa douleur physique
avait presque doublé.
Glaucus était, en
effet, envoyé par les dieux pour le torturer.
Lion.
Le garçon de Maximus
était du signe du Lion. La seule constellation dont le maître est une étoile …
pas une planète ou un satellite - une constellation supérieure dans le
zodiaque. En tant que Lion, Glaucus était un leader spontané, fort, fier et
passionné. Et il est conscient de ses pouvoirs, pensa Sevère et il désire
fortement la reconnaissance de ceux-ci.
Et Glaucus aura cela,
quand il aura persuadé l'armée d’être à son côté et qu’il aura arraché le trône
à son occupant actuel. Sevère eut un goût amer de bile en bouche.
Et il est ambitieux …
c’est une indication claire qu'il veut le trône car quelle plus haute ambition
peut avoir un homme? Un être supérieur, un grand hommme … tout est inscrit dans les étoiles.
Avec Mercure et
Jupiter qui se trouvent en aspects favorables, Glaucus pourrait réussir tout ce
qu’il entreprendrait. C’est un homme qui peut commander, qui peut assumer une
charge.
Oh, il est bien le
fils de son père, pensa Sevère. Maximus était probablement aussi Lion et né
également sous des auspices favorables.
Mais ... et c’était,
là, le premier bon présage potentiel... Mercure est lié avec le concept de
liberté et la perte de celle-ci serait dure à supporter pour Glaucus.
Sévère pensa à
l'homme assit dans une cellule de prison
et sourit.
Il se demanda,
fugitivement, combien de temps Glaucus survivrait dans l'enfer de la prison
Tullienne à Rome où les hommes étaient introduits par un trou dans la terre
dans une chambre souterraine où des centaines d'autres hommes étaient déjà
rassemblés et , accablés par la maladie, y agonisaient rapidement, leurs corps
pourrissant dans la cellule putride,.
Sevère se força à
éloigner ses pensées d’aussi réjouissantes distractions et se replongea dans
l’horoscope. Glaucus était aussi un homme qui disait ce qu'il pensait sans
atténuer la portée de ces paroles par de la diplomatie et cela pourrait
probablement travailler contre lui. Son impétuosité pourrait, certainement,
être un handicap, à moins que les gens ne la trouve charmante.
Une telle droiture le
desservirait sûrement dans les cercles politiques où les gens parlaient à mots
couverts, bien que l'horoscope mentionnât une certaine capacité d’écoute et
d’acceptation du point de vue des autres.
Mais Mars ... oh,
Mars. La position de Mars montre qu’il est un homme capable de réussir tout ce
qu'il veut faire. Le trône sera à lui, gémit Sevère.
Mais, la position de
la lune apporte un léger espoir. Glaucus était trop jeune et inexpérimenté
quand il a commencé sa mission et sa naïveté pourrait lui coûter. Un léger
espoir, pensa Sevère, à nouveau.
Il pourrait avoir des
difficultés à trouver une impératrice, cependant, se réjouit Sevère avec malveillance.
Il aime répandre sa semence et ne peut rester longtemps sans une femme -
beaucoup de femmes différentes, parce qu'il répugne à s’engager. N'importe
quelle impératrice digne d'être une impératrice ne s'en soucierait pas beaucoup
Mais, ses étoiles le
montrent comme un homme prospère, un homme qui vivra la vie sophistiquée d'un
homme de bien - ou d’un empereur, bougonna Sevère.
D'autre part, Uranus
le montre en exil - ou dans voyage d’une durée extrêmement longue, de
nombreuses années. Sevère n'était pas du tout sûr de ce que cela signifiait. La
recherche actuelle de Glaucus pourrait-elle être ce voyage ou était-ce un
voyage plus tard dans sa vie qui le tiendrait loin de sa maison pendant des
années ?
Les empereurs, aussi,
étaient en quelque sorte en exil, voyageant toujours à travers l'empire – ne
séjournant jamais à la même place pendant très longtemps. Sévère pensa à sa
maison en Afrique et au temps qui s’était écoulé depuis qu’il ne l’avait plus
vue.
L'empereur regarda
fixement la carte, les sourcils froncés. Parfois, la position des étoiles au
moment de la conception en révélait davantage sur un homme.
Sevère se rassit et
tira la carte à lui, saisissant ses instruments de calcul mathématique. Quelque
temps plus tard, il s’écroula sur le bureau, la tête dans les mains, trop
accablé pour même gémir.
Neuf mois avant sa
naissance, le Soleil, la Lune, Jupiter, Mercure, Mars et Vénus s'étaient
alignés sur une ligne imaginaire qui traversait une constellation - la
constellation du Lion. Cette énorme concentration de puissance indiquait qu'un
individu qui naîtrait neuf mois plus tard pourrait être extraordinaire... et
Glaucus était né.
Peu après minuit, un
petit cortège, éclairé par la lueur des torches, traçait sa voie, à travers les
collines, vers la caverne consacrée au culte de Mithra, Dieu des armes, des
soldats et des armées.
Drogué contre la
douleur, Sévère qui faisait le voyage dans l'obscurité avec, seulement,
quelques accompagnants, trébucha sur le chemin en pierre. Ce faux pas fut hâtivement
déguisé par le prétorien qui le suivait. Sévère s'arrêta à la porte de la
caverne et le cortège fit halte derrière lui. Des cornes de taureaux ornaient
l'entrée - sept d'entre eux, représentant les sept catégories de Mithraïsme,
dont chacun était protégé par un des sept corps célestes.
Sept.
Sévère n'avait aucune
intention de gaspiller son temps en une cérémonie et il fit irruption dans la
caverne. Elle était vide à part des torches et un autel en pierre où un jeune
soldat, aux yeux écarquillés, tenait une oie qui se débattait.
"Où est le
taureau?" Exigea l'empereur.
Le jeune soldat
regarda autour de lui prêt à défaillir si bien que Vesnius répondit pour lui.
" Nous étions
arrivés à notre dernier taureau, Sire, et nous l'avons sacrifié la semaine dernière.
Nous n'en avons pas encore reçu d'autres. "
"Mauvaise
manière de diriger un camp!" lâcha Sévère.
"L'oiseau devra
faire l'affaire. Hors de mon chemin," dit-il au soldat, mais le garçon,
terrifié, lâcha l'oie trop tôt. Elle déploya immédiatement ses ailes énormes et
les agita en face de l'empereur effrayé avant de s’élancer de l'autel.
Rapidement, elle
entra en collision avec un mur en pierre sombre et changea immédiatement de
direction, battant des ailes et poussant des cris rauques, de plus en plus
terrorisée par son emprisonnement. Elle renversa des encensoirs et manqua de
peu les torches.
"Attrapez-la!"
Cria Sévère.
Des mains essayèrent
de saisir le grand oiseau mais n'eurent que les plumes. Personne n'osait rire.
Vesnius se posta
devant l'entrée de la caverne ayant fait le calcul que tôt ou tard l'oiseau
sentirait les courants d'air plus froids et prendrait cette voie.
Il ne dut pas
attendre longtemps et, aussitôt, que l'oie le heurta, Vesnius l'enveloppa de
son corps, emprisonnant les ailes puissantes entre ses bras.
Il esquiva le bec de
l'oiseau qui lui sifflait dessus et essayait de le mordre son visage. Il
réussit à rapporter l'oie à l'empereur, mécontent, et la tint jusqu'à ce qu'il
fut sûr que Sévère la maîtrisait
Gonflant la poitrine,
Sévère saisit le cou de l'oie d'une main et tira d'un coup sec le capuchon de
sa cape élaborée de l'autre. Renonçant à la formalité de la prière, il tira un
couteau orné de joyaux de sa ceinture et le leva. Son ombre se découpa,
indistincte, sur la roche grise du mur arrondi de la caverne. Immédiatement
après, il le plongea dans le cou de l'oie, le sang noir jaillissant sur ses
mains et son visage.
Il tint l'oiseau qui
se débattait jusqu'à ce qu'il ait cessé de lutter puis planta le couteau dans
son gosier et éventra l'oiseau, renversant les boyaux chauds sur sa main.
Le général Vesnius
observait avec curiosité l'empereur qui rejetait le poignard, plongeait les
deux mains dans la cavité stomacale de l'oiseau pour répandre les organes
dégoulinants sur l'autel puis jetait la carcasse sur le côté où elle frappa le
mur et glissa jusqu'à terre, laissant une traînée de sang noir sur la roche.
"Comment
pensez-vous que je puisse voir quelque chose ? Apportez une torche ici!"
exigea Sévère et un soldat se précipita pour exécuter l’ordre.
Plautianus se
rapprocha lentement de son cousin car maintenant que la saignée était faite et
il risquait moins de salir son uniforme.
"C’est bien
?" demanda-t-il pendant que Sévère tenait les entrailles, haut, pour les
examiner.
"Ce n'est pas
bon," murmura l'empereur. "ce n'est bon du tout. Regardes-ça,
Plautianus ... le cœur est plus grand que la normale," il jeta l'organe
sur le sol, "et il y a des kystes dans les intestins."
"Mineur,"
fit remarquer Plautianus négligemment.
"Pas mineur! Un jeune oiseau comme
celui-ci aurait dut être impeccable à l'intérieur de même qu'il l’était à
l'extérieur. Mauvais présages, Plautianus. Mauvais présages."
Il regarda fixement
le commandant des prétoriens.
"Maintenant, tu
vas encore me dire que je peux le tuer sans conséquences ?" Renonçant à
toute prétention de dignité, Sévère tapa du pied et se hâta de sortir suivi par
quatre prétoriens.
Plautianus se croisa
les mains derrière le dos et considéra le jeune soldat qui avait essayé de se
fondre dans l’obscurité.
"Vous!"
dit-il.
"Oui, Monsieur
?" répondit le garçon en s’avançant.
"Nettoyez tout
ceci puis présentez-vous à la prison. Vous y passerez une semaine pour avoir
maltraité cet oiseau."
Le visage du soldat
s’effondra.
"Oui,
Monsieur"
Dans un envol de
cape, le commandant des prétoriens quitta la caverne laissant Vesnius, seul,
pour consoler le malheureux garçon.
Au moment où il
parvint à la maison en pierre dans le Praetorium, Sévère s’était réinstallé sur
son trône, les pieds, de nouveau, soutenus par le tabouret.
"Pourquoi ne
vas-tu pas te coucher," suggéra Plautianus, non parce qu'il se sentait
concerné par la santé de son cousin, mais parce qu'il voulait aller se coucher. Mais l'empereur ne l'entendit pas. Au
lieu de cela, Sévère était assis, comme pris par une transe, et récitait les
mots redoutés qu'il connaissait par cœur :
Vingt ans de l'arrivée de l'Empereur Sage
Rome tombera dans les mains d'un Chien Enragé impitoyable
Il sera le premier fils en beaucoup d'années à obtenir le
trône
Mais ce fils n'en est pas un et ses mains seront couvertes
de sang
La trahison se nichera et dans son coeur et dans son âme
noire
Ce fils qui n'en est pas un, sera un Chien Enragé
impitoyable
Il asservira l'Etat en se baignant quotidiennement dans le
sang
Mais celui qui sortira des ombres du passé
Celui qui était mort ne l’est pas
Si bien que même dans le triomphe, le Chien Enragé vivra
solitaire et craintif
Effrayé de ses ennemis, détesté par son sang propre
Sa crainte grandira quand l’Elu apparaîtra
L’Elu devait rapporter la lumière
Cependant, il sera trahi, pas une fois, mais plusieurs fois
Pas par un, mais par plusieurs, même par celle qui l'aime
Condamné, est l’Elu mais il ne sera pas défait
Il reviendra de la Mort pour apporter la justice et la
vérité
Le fils qui n'en est pas un et le fils qui aurait du être
Tous les deux sont condamnés, leur sang coulera ensemble,
mais sans se mélanger Parti sera le Chien Enragé, parti aussi l’Elu
L’Elu rapportera le rêve de l'Empereur Sage
mais le rêve d'or du Sage ne se réalise pas
Parti sera l’Elu et l'obscurité viendra
L'obscurité est le prix pour l‘avoir trahi, lui, qui était
la lumière
Dix ans et deux d'obscurité, de sang versé et de mort.
Dix ans et deux de trahisons et de meurtres, de mensonges et
de guerres.
alors viendra le temps pour Celui en Fer de réussir
Mais il ne rapportera pas lumière avec lui car il est aussi
l'obscurité
Même si son obscurité est une obscurité d'une sorte nouvelle
et différente
Il vaincra, il régnera, il trahira et il sera craint
Aussi il est condamné comme les autres et son sang payera
durement
Il fera face à beaucoup de dangers et en sortira vainqueur
Encore que ces dangers ne sont pas des dangers, le danger
réel est Celui qui est caché
le Chien Enragé vivra dans la crainte et Celui en Fer aussi
L’un tuera et trahira et l'autre trahira et mentira
Les deux trahissant l’Elu, les deux condamnés et dans la
crainte
Même trahi et mort l’Elu ne sera pas défait
Et même s'ils essayent d'effacer son nom afin qu’il fût
oublié
Il est l’Elu et son sang vivra même si c’est en secret
Car il laissera un Héritier pour porter son sang et son nom
et ses droits
Et l'Héritier ne sera pas condamné, car les dieux lui
souriront
Il aura une mission et sa mission réussira, un devoir à son
père
car le nom de l’Elu
sera diffamé
Plusieurs aimeront l'Héritier et aussi plusieurs le
craindront et le détesteront
Que prennent garde ceux qui lui souhaitent du mal car il
sera non seulement l'Héritier, mais il sera béni
Et le sang de ceux qui osent verser le sien sera maudit.
Prophétie écrite par
Hebe Blanco. Horoscope fait par Maria del Carmen Díaz - un horoscope réel pour
un homme né le 25 juillet 177, juste après minuit à Merida, Espagne.
Chapitre
17 – La villa, suite (A.D. 180)
L'atrium était presque totalement sombre maintenant. Aucun
esclave n'était venu rallumer les torches. Seule la lumière opalescente de la
lune brillant dans la cour et par l'ouverture du dôme illuminait la pièce,
dessinant des ombres bleues encore plus profondes dans les recoins de l'atrium.
Maximus était assis sur le sol, maintenant, les bras étendus au-dessus de la
tête et celle-ci effondrée sur son épaule.
Il regardait les ténèbres les yeux dans le vague, ne voyant
rien de précis, l'esprit engourdi par le manque de sommeil, d'alimentation et
d'eau. Dans cet état de quasi somnambule, ses yeux commencèrent à lui jouer des
tours. Une statue de marbre blanc, tel un fantôme, semblait se déplacer
légèrement. Elle se détachait de son alcôve et flottait vers lui. Il la regarda
venir sans réagir. Il était au-delà de toute réaction.
"Maximus", chuchota la statue.
"Maximus". Elle s'accroupit devant lui et une main blanche toucha son
visage. La main était chaude sur sa joue, chaude et tendre, et non froide comme le marbre. Il força ses yeux à
se concentrer puis se mit à examiner le visage de la femme.
Elle caressait son visage gentiment murmurant son nom encore
et encore
"Maximus, tu te rappelles de moi?"
Se souvenir ? Il regarda du coin de l’œil puis cligna des
yeux. Il était supposé connaître cette femme, à la coiffure minutieusement
tressée et aux joyaux étincelants? Il secoua la tête, d'un mouvement presque imperceptible et se lécha les lèvres
qui étaient sèches.
"J'ai de l'eau, Maximus. Je vais te donner à
boire." Bien qu’il ait été prévenu, le liquide le fit sursauter et il
s'étrangla légèrement avant de boire à petits coups, puis d'avaler d'un trait
l'eau fraîche, sa soif étant maintenant accablante.
Elle éloigna le verre.
"Plus".
"Bientôt. Bientôt tu auras du vin, à manger et du
confort. Oh, Maximus, comment es-tu parvenu dans cette situation ?"
Son cerveau ne fonctionnait toujours pas correctement.
"Les gardes m'ont enchaîné ici."
"Je le sais, Maximus. Je veux dire comment as-tu fait
pour devenir esclave ? Comment le général le plus important de Marc Aurèle
a-t-il terminé comme gladiateur?"
Le visage de la femme était toujours dans l’ombre.
"Qui est vous ?" Demanda-t-il.
La femme leva un bras et retira lentement les épingles de
ses cheveux, les laissant retomber en vagues luxuriantes sur ses épaules. Elle
pencha la tête vers sa main pour que ses doigts puissent saisir ses boucles.
Elle sentit sa main trembler comme il touchait, en hésitant, ses cheveux, puis
il passa ses doigts à travers les mèches soyeuses.
"Julia", soupira-t-il. "Julia. Je reconnais
ton odeur maintenant - ton parfum."
"Oui." Elle prit son visage entre ses mains et
embrassa son front, ses joues et son nez.
"Tu es en sécurité, Maximus. Personne ne te fera de mal
ici."
"Cet homme ..."
"Un ami. C’est moi qui t'ai fait emmener ici, pas lui.
Je possède cette villa."
"C'est ton mari ?" Maximus était toujours confus.
Julia sourit.
"Non, Maximus, c'est juste un ami. Mon mari est
mort."
Il secoua la tête essayant lentement de comprendre la
situation.
"Je pensais..." Julia était assise très près de
lui, ses mains caressant toujours son visage.
"Nous avons dû le faire de cette manière, Maximus. Le
propriétaire d'esclave aurait refusé de négocier avec une femme." Maximus
poussa un profond soupir. "Apollinarius a poussé son jeu un peu trop loin,
j'en ai peur. Tu semblais le fasciner mais il a outrepassé ses limites. Nous
n'avions pas l'intention de t'effrayer." Maximus tendit, à nouveau, la
main vers ses cheveux mais il ne put les atteindre parce qu'elle s’était assise
en face de lui.
"Julia ... tu es si pâle."
Elle ferma les yeux un instant, laissant le grondement
profond de sa voix la réchauffer comme le soleil printanier réchauffait de ses
rayons la végétation renaissante.
"C'est juste la lumière, Maximus."
"Tes cheveux sont toujours aussi resplendissant ...
lumineux comme un lever de soleil ?"
Elle se déplaça pour qu'il puisse en caresser une mèche.
"Doux, comme dans mes souvenirs. Je n'ai jamais pensé
que je te reverrais." Chuchota-t-il.
Julia tourna la tête pour pouvoir lui embrasser la paume des
mains. Quand elle parla sa voix était embuée par les larmes.
"Apollinarius a drogué les gardes mais ces brutes ont
pris beaucoup de temps avant de s'endormir. J'avais peur qu'ils reviennent à
tout moment et je n’ai donc pas pu venir plus tôt."
Elle jeta un coup d’œil à la cour.
"Apollinarius apportera la clef de ces chaînes aussitôt
qu'il le pourra et te libérera." Elle se glissa en avant et posa ses
longues jambes sur ses genoux pliés, puis prit à nouveau son visage entre ses
mains.
"Oh, Maximus, comment en es-tu arrivé là ?"
"C'est une longue histoire." Soudain il rit sous
cape, un rire sans la moindre gaieté. "Maintenant tu es libre et je ne le
suis plus."
Une porte s'ouvrit et se ferma au loin. Maximus regarda
par-dessus l'épaule de Julia et vit son tourmenteur, l'homme aux cheveux gris
qu'elle appelait Apollinarius, porteur d'une lanterne s'approcher.
"Je suis désolé que cela ait pris tellement de
temps," cria-t-il du bord de l'atrium.
"J'ai pensé que ces bâtards allaient boire la cave
entière. Ils sont certainement endormis maintenant."
Il alluma quelques torches autour de l'atrium et l'espace
énorme resplendit bientôt d'une lumière dorée et tamisée. Il tendit une main
pour aider Julia à se relever puis s'adressa à Maximus toujours assis sur le
sol.
"Général Maximus, pardonnez-nous notre tromperie et la
détresse dans laquelle j'ai pu vous plonger. C'était nécessaire, je vous
l'assure. Maintenant, laissez-nous vous libérer pour vous donner une position
plus confortable. Il y a à manger et du vin qui vous attendent, " dit-il
tout en libérant Maximus de ses chaînes qui tombèrent sur le sol avec un bruit
sourd.
Les jambes de Maximus étaient restées si longtemps sous lui
qu'elles étaient totalement engourdies si bien que Julia et Apollinarius durent
l'aider à se relever. Après quelques pas chancelants, il trouva son équilibre
et s'avança vers la l'endroit où il avait imaginé que la statue de marbre
prenait vie.
Apollinarius ouvrit la porte de chêne sculptée et,
s'écartant, laissa entrer Julia et Maximus dans le large couloir qui
aboutissait à un escalier de marbre doucement incurvé. En haut de l'escalier,
il y avait une autre porte et derrière celle-ci, une chambre bien éclairée.
C'était un appartement privé dans la villa.
Ils se tenaient, debout, dans un grand salon élégamment
meublé qui s'ouvrait sur une terrasse privée qui était baignée par le clair de
lune. Deux chats somnolaient sur un divan, totalement désintéressés par la
réunion. Un autre était couché sur une chaise. Une chambre à coucher était
visible par une porte ouverte. Deux autres portes étaient fermées. Maximus
n'avait jamais été à l'intérieur du palais royal à Rome mais il n'imaginait pas
qu'il puisse être plus luxueux. Maximus regarda Julia. Elle était aussi stupéfiante
que dans ses souvenirs, ses longs cheveux roux dorés cascadaient en vagues
douces sur ses épaules nues. Il se rapprocha d'elle, elle tomba dans ses bras
et pleura le visage appuyé contre son cou.
"Je vais vous laisser tous les deux," dit Apollinarius
avec un sourire en laissant tomber le cadenas et les chaînes sur une table.
Maximus approuva, pas encore prêt à pardonner à l'homme qui
lui avait laissé croire qu'il allait passer une semaine comme ‘son invité'. Apollinarius ferma la
porte. Maximus étreignit Julia et chuchota,
"Tout va bien, Julia. Tout va bien." Julia se
recula brusquement et s’essuya vivement les yeux.
"Tu es l'esclave et c'est toi qui me console ?"
Maximus haussa les épaules et sourit, "Question d’habitude." Son
regard se fit curieux.
"Qu'est-ce que ton ami voulait dire quand il m'a confié
que tu voulais m'emmener d'ici?"
Une lueur d'urgence et d'excitation passa à travers ses
larmes.
" Nous avons tout arranger, Maximus. Au point du jour,
bien avant que les gardes ne se réveillent, nous te ferons monter
clandestinement à bord d'un bateau en partance pour l'Espagne, juste avant
qu'il ne mette la voile. Tu seras loin sur la mer avant que quelqu'un ne sache
que tu es parti. Nous dirons juste que tu t'es échappé et ... "
Sa voix faiblit devant le tendre sourire de Maximus et son
mouvement de refus.
"Je n'ai aucune raison de retourner en Espagne. J'ai
toutes les raisons de rester à Rome."
"Mais ta femme ... ton fils." Un éclair douloureux
traversa son visage.
"Ils sont morts tous les deux. Tués par les prétoriens
de Commode tout comme j'étais sensé mourir de leurs mains."
Les genoux de Julia fléchirent et Maximus la saisit par les
bras pour la guider vers une chaise. Elle le regarda fixement, les yeux
agrandis dans son visage maintenant cireux tandis qu'il s'accroupissait devant
elle et lui saisissait les mains.
"Ils sont morts ?" Répéta-t-elle comme si répéter
ces mots les rendrait réels.
"Ce ... cela change des choses." Elle jeta un coup
d’œil dans la pièce examinant ses affaires.
"J'ai juste besoin d'un moment pour empaqueter quelques
choses et je viens avec toi. Nous…"
"Non, Julia. Je
ne peux pas partir."
"Tu dois partir, Maximus autrement tu mourras dans
l'arène."
"Oui".
"Tu partiras ?" Demanda-t-elle, espérant que son
'oui' signifiait qu'il avait changé d'avis.
"Oui ... je mourrai dans l'arène."
Elle lui saisit les bras et chercha des réponses dans ses
yeux bleus-verts.
"Je ne comprends pas. Je t'offre la vie ... la
liberté."
"Ma vie est déjà finie. Elle m'a été enlevée le jour
j'ai trouvé les corps de ma femme et de mon fils. J'ai voulu mourir alors.
C'est juste une ironie du destin que je ne le sois pas ... un destin qui m'a
placé dans une position où je pourrais faire payer, de sa vie, l'homme qui a
tué ma de famille. J'ai l'intention de voir cela arriver. Après, je
mourrai." Julia était abasourdie.
"Maximus, dois-je te sauver de toi-même ?"
"Julia. Comprends s'il te plaît que je ne suis plus
l'homme que tu as connu."
"Tu l'es." Sa voix était noyée de larmes à nouveau.
"Non. Cet homme est mort. Je suis un esclave. Un
gladiateur. Je distrais les gens en tuant. Ma
mort amusera les masses. Je ne suis rien. Ma vie ne vaut pas la peine
d'être sauvée."
Julia le repoussa, se leva et commença à arpenter la pièce.
Maximus se leva aussi et regarda le doux balancement de ses hanches minces et
la courbe harmonieuse de ses seins. Elle se rongeait l'ongle du pouce par
frustration. Elle était vraiment belle. Soudain, elle fit demi-tour, son
attitude avait tout à fait changé.
"Maximus,
donnes-moi tes mains."
Il leva les sourcils,
interrogateur.
"Fais-le simplement." Elle se déplaça près de lui.
Il se demanda ce qui avait provoqué un si rapide changement d'attitude, mais il
tendit docilement les bras, mains jointes, paumes tournées vers le bas.
Julia tira rapidement les bracelets de fer de derrière son
dos et essaya d'emprisonner ses poignets ensemble, œuvrant gauchement dans sa
hâte.
Maximus commença par retirer brusquement ses mains quand il
vit les bracelets, puis il s'efforça de se détendre jusqu'à qu'ils soient
fermés. Avait-elle tout à coup peur de lui ? Il tint les bras tendus pour
qu’elle puisse voir ce qu'elle avait accompli et la regarda interrogatif.
Julia regardait fixement ses poignets enfermés incrédule
d'avoir accompli une telle chose. Maximus restait calme et l'étudiait
curieusement. Elle jeta un coup d'œil, une seconde, à son visage avant de
retourner à la table où elle avait ramassé les bracelets et en revint avec les
chaînes.
Maximus passa de la curiosité à l'irritation et il baissa
les mains.
"Donnes-moi tes mains." Ordonna Julia mais elle ne
semblait pas du tout sûre d'elle. Maximus étudia son visage mais elle ne
voulait pas rencontrer ses yeux.
"Julia ... assez."
Elle déglutit péniblement.
"Donnes-moi tes mains."
Il essaya de la taquiner.
"C'est un ordre ? Est-ce que la Domina ordonne à son esclave de se laisser
enchaîné?"
Elle se mordit la lèvre inférieure et refusa de répondre.
Elle persévéra dans sa décision.
Maximus soupira et leva les mains tout en l'observant, comme
le ferait un père indulgent avec un enfant malveillant, manier, de nouveau,
gauchement les chaînes. Elle réussit à les passer, avec succès, dans les
anneaux des bracelets entourant ses poignets puis, confuse, elle en regarda pendre
l’extrémité de ses mains, la rude et lourde chaîne contrastant vivement avec
ses longs doigts délicats .
Maximus avait très envie de la convaincre qu'il avait
soigneusement étudié sa situation et que sa détermination de rester à Rome ne
relevait pas d’un coup de tête mais il ne savait pas comment le lui faire
comprendre. Au lieu de cela, amusé par son inexpérience évidente comme
propriétaire d'esclave et son dégoût de ce qu'elle était en train de faire, il
suggéra légèrement,
"Tu pourrais m'enchaîner à cette colonne là-bas, mais
les chaînes risqueraient d'endommager un peu le marbre."
Sa confusion se changea en détermination. Elle le tourna et
le repoussa jusqu'à son dos rencontre le marbre froid de la colonne qui se
trouvait en face de celle qu'il lui avait suggérée. Elle tourna les longues
chaînes autour de la colonne puis les tira en arrière, le forçant à plier les
coudes. Sa confusion revint quand elle se rendit compte qu'elle tenait le bout
des chaînes, mais n'avait rien pour les fermer.
"Tu n'es pas très bonne à cela, n'est-ce pas ?
Visiblement tu n'es pas habituée à dompter des esclaves difficiles," dit
Maximus légèrement, l'humour transparaissant dans sa voix.
Il pensait, évidemment, que tout cela était une
plaisanterie. Elle jeta un coup d’œil à la table où elle avait laissé la clef
et le cadenas et l'entendit rire sous cape.
Elle était trop loin. Furieuse, elle jeta à terre les
chaînes, s’empara de la clef et du cadenas puis se retourna pour lui faire face
s'attendant à ce qu'il ait enlevé ses liens.
Il n'avait pas bougé. Elle prit de nouveau les chaînes et
les serra aussi fort qu'elle le pouvait provoquant un grognement de surprise de
Maximus. Elle défit un peu les liens puis ferma le cadenas.
Elle se recula, ensuite, et le regarda, les yeux ronds, les
doigts appuyés contre sa bouche, épouvantée d'avoir enchaîner un homme - un
esclave.
Elle avait enchaîné Maximus.
Il répondit à son regard fixe par un regard franc.
"Est-ce cela que tu veux ?" Le léger sarcasme du
ton de sa voix la ramena à l'urgence de la situation.
"Ce que je veux c'est toi à bord du bateau,"
dit-elle.
"Julia…"
"J'aurai des marins pour t'y porter et t'enfermer dans
la cale."
"Et si le capitaine ne le permet pas ?"
"Il fera. Je possède le bateau et il est mon employé,
Maximus. En fait, je possède une flotte entière de bateaux." Elle rejeta
ses cheveux en arrière.
Maximus hocha la tête, l'admiration peinte sur son visage.
"Je suis impressionné. Tu n'es certainement plus la
même femme que celle que j'ai connue... il y a combien d'années ?"
"Je n'ai pas tellement changé, Maximus et ni toi non
plus d’ailleurs. Les circonstances sont différentes mais nous sommes les mêmes
qu'alors."
"Julia, si je ne suis pas ici quand Proximo reviendra,
il tuera un homme qui ma sauvé la vie. Je ne peux accepter que cela arrive.
Juba ne doit pas mourir pour ma liberté."
Les yeux de Julia se remplirent de larmes.
"Peut-être qu'il ne fera pas ... peut-être que Proximo
ne voulait pas dire cela."
"Proximo ne peut permettre à un esclave de s'échapper
sans châtiment. Les autres propriétaires de gladiateurs exigeront une punition
sévère pour montrer à leurs esclaves qu'une telle chose n'est pas tolérée. Je
ne serais pas étonné s'ils exigeaient de Proximo qu'il exécute tous ses gladiateurs
en punition de sa négligence avec moi. Je ne pourrais pas vivre sachant que
j'ai causé la mort d'hommes que je considère comme des amis. De plus, il n'y a
pas un endroit de cet empire que Commode ne fouillerait pour me retrouver.
Qu'importe si je meurs dans quelques semaines ou dans quelques mois ?"
"Tout pour la vengeance? Tu vis pour la vengeance? Tu
restes pour la vengeance?" Maximus baissa les yeux et dit tranquillement,
"
Il y a plus que cela ... beaucoup plus."
"Alors, explique-moi parce que je ne comprends
pas."
Maximus regarda la table qu'il avait remarquée plus tôt et
où un repas avait été déposé.
"Tu m'as promis à manger, du vin et du confort. Au lieu
de cela, je me trouve réenchaîné."
Malgré son désarroi, Julia perçut son incompréhension, ses
bras et ses jambes davantage musclés que dans ses souvenirs, son torse
enveloppé suggestivement dans les bandes en cuir noires... et elle fondit en
larmes.
"Tu le mérites. Tu mérites d'être enchaîné,
"Sanglota-t-elle.
Maximus fit un mouvement vers elle, mais fut arrêté
brusquement par les chaînes.
"Julia ?"
"Combien y-a-t-il eu d'années, Maximus ? C'est cela que
tu viens de demander? Et bien, je peux te dire exactement combien d'années il y
a eu à partir du jour et de l'heure où je t'ai vu dans ton uniforme de général
me disant au revoir … et me rejetant de ta vie! "
Les chats étaient complètement réveillés maintenant et
regardaient Julia avec des yeux ronds. L’un d'entre eux se précipita derrière
un sofa tandis qu'un autre s'approcha avec précaution, ses yeux verts curieux
mais circonspects
Sagement, Maximus resta silencieux.
"Tu m'as hanté ... chaque heure de chaque jour pendant
ces six dernières années. J'ai pensé à toi en me demandant où tu étais, ce que
tu faisais, si tu allais bien. Je t'ai imaginé dans les bras de ta femme et
j'ai pleuré sachant que je ne pourrais jamais t'avoir."
Maximus regardait fixement le tapis.
"Je suis désolé," chuchota-t-il.
"Ne sois pas désolé, Maximus. Tant de fois mon amour
pour toi fut ma seule raison de vivre. Je me suis consumée d'amour pour toi,
Maximus ... dès le premier jour où je t'ai vu ... et chaque jour depuis."
Maximus regarda le plafond et cligna des yeux, les muscles
de sa gorge se contractant comme il déglutissait péniblement.
Il ferma les yeux et pencha la tête en arrière contre le
marbre veiné d'or qui le retenait.
La fureur tourmentée de Julia n'était pas apaisée.
"Mais, tu n'as plus jamais pensé à moi, n'est-ce pas,
Maximus ? Tu étais trop occupé par ta famille et par le sauvetage de l'empire
pour jamais repenser à la jeune esclave qui était une putain."
"Ce n'est pas vrai," murmura Maximus, les yeux
toujours fermés. Julia vint très près de lui et lui saisit les avant-bras,
demandant la voix pressante.
"Alors, pourquoi n'as-tu pas répondu à ma lettre
?"
Ni Julia ni Maximus n'entendirent la porte de l'appartement
s'ouvrir et ni ne se rendirent compte qu'Apollinarius en entrant dans la pièce
avait entendu ses derniers mots.
"Hum,hum," murmura-t-il et tranquillement, il se
glissa hors de la pièce.
"Quelle lettre ?" Demanda Maximus, perplexe, tout
en regardant son doux visage si proche du sien. Elle recula rapidement et lui
fit face, les mains sur les hanches, accusatrice. "On m'a dit que tu avais
reçu la lettre. N'essayes pas de me dire que tu ne l'as pas eue."
"Oui, je l'ai reçue. Je …"
"Mais tu n'y as pas répondu!"
"Julia," plaida-t-il espérant un peu de
compréhension.
"Elle est arrivée quand j'étais à Castra Regina. Elle
est arrivée juste quelques heures avant que le camp ne soit attaqué par les
barbares. Je l'ai lue, Julia et j'ai même commencé à y répondre, mais ... je
n'en ai pas eu le temps. Julia ... j'étais à la guerre. Ma propre forteresse
fut attaquée des jours plus tard et j'ai perdu des centaines d'hommes. J'ai été
gravement blessé..."
Elle croisa les bras et rougit.
"Tu pouvais répondre plus tard."
"La lettre s'est perdue. Elle doit avoir roulé dans ma
tente parce que je n'ai pas réussi à la
retrouver."
"Comment le fait de ne pas retrouver ma lettre t'a-t-il
empêché de me répondre?" Maximus s’humecta les lèvres.
"Je ne pouvais pas me rappeler ton nom de famille ni où
tu vivais. J'ai envoyé mon domestique pour la chercher mais il ne l'a pas
trouvée non plus. Sais-tu qui l'avait, Julia ? Sais-tu qui l’avait finalement
retrouvée ?"
Julia serra les lèvres têtue.
"Ma femme, c'était ma femme. Elle était avec moi à
Vindobona. J'ai dû lui expliquer qui tu étais et pourquoi j'avais reçu une
lettre - Olivia était convaincue que c'était une lettre d'amour - d'une femme
dont je ne lui avais jamais parlé."
Julia donnait l’impression de ne pas avoir entendu.
"Tu pouvais te renseigner et découvrir où j'étais si tu
l'avais vraiment voulu."
Soudain Maximus explosa, en colère et se tordit dans ses
liens.
"J'ÉTAIS À LA GUERRE! J'ÉTAIS UN GÉNÉRAL RESPONSABLE
D'UNE ARMÉE!" Julia vacilla et recula d'un pas, effrayée, la main sur le
cœur. Elle ne l'avait jamais entendu élever la voix, même pas dans la situation
précaire où ils se trouvaient, à la mer Noire, quand ils avaient contrecarré le
complot de Cassius.
Cela roulait en elle comme un coup de tonnerre. Elle étendit
les mains pour essayer de l'apaiser mais sa fureur avait éclaté et tonnait
comme une violente tempête en mer.
"Je me battais pour sauver des villes romaines, des
citoyens romains, des soldats romains! Je me battais pour préserver l'empire!
Mais j'ai perdu, Julia, j'ai tout perdu! Ma famille, mon empereur, mon armée
... ma liberté! Et pendant ce temps, tu t'inquiétais de cette damnée
lettre!"
Le poitrine de Maximus se soulevait et son visage était
rubicond. Il laissa retomber la tête en la secouant tristement.
"Et tu t'inquiétais de cette damnée lettre,"
répéta-t-il semblant totalement anéanti. Son corps s’affaissa le long de la
colonne. Soudain, il leva la tête et rit amèrement.
"Qu'est-ce que tu es en train de faire ce soir, Julia –
me punir pour cette lettre ? Est-ce pour cela que j'ai été torturé par ton ami,
Apollinarius, puis enchaîner pendant des heures pensant que j'étais sur le
point d'être violé ... que je deviendrais l'esclave sexuel de ton ami pendant
une semaine ? Juste comme tu l'avais été ?"
Maximus rejeta sa tête en arrière contre la colonne.
"Est-ce pourquoi tu m'as personnellement enchaîné à
nouveau? Pour préciser que nos positions étaient maintenant complètement
changées ? "
"Non", prononça Julia, mais aucun son ne sortit de
sa bouche.
"Tu n'est pas encore suffisamment vengée, Julia, pour
cette lettre sans réponse, pour ta vie d'esclavage ? Tu ne m'as pas encore
assez puni ? "
Il rit durement.
"Et tu m'accuses de vivre pour la vengeance.
"
Julia se laissa tomber sur une chaise, les membres
flageolants et le visage cireux. Son chat fauve sauta sur ses genoux cherchant
à attirer son attention mais elle ne se rendit même pas compte de sa présence
et bientôt le félin sauta et s'éloigna indigné, la queue fouettant l'air de
petits coups secs.
Maximus observait le chat, heureux de la distraction.
Julia le regardait observer le chat et soupesait tristement les mots qu'il venait de lui dire.
Etait-ce cela qu'elle lui avait fait - le punir de ne pas avoir répondu à sa
lettre ? Le punir pour être né libre tandis qu'elle était née esclave ? Le
punir de ne pas l'aimer ?
Le félin sauta gracieusement sur la table où les aliments
étaient déposés et commença à manger soigneusement une crevette. Maximus, par
réflexe, se lécha les lèvres, se rappelant soudain sa faim et sa soif
torturantes.
Ils restèrent tous les deux, en face l'un de l'autre,
silencieux et éloignés, tous les deux étreints par une douleur et une angoisse
épouvantables, incapables de s'offrir mutuellement du réconfort.
Julia força finalement son corps cotonneux à se déplacer.
Elle prit la clé et s'approcha lentement de Maximus. Sans un mot, elle ouvrit
les chaînes et les laissa tomber à terre. Il observait ses mains fines, pas son
visage.
"Je suis fatiguée, Maximus et c'est presque
l'aube."
"J'ai besoin de sommeil et je suis sûr que toi aussi.
Je ... je n'avais pas vraiment préparé de chambre pour toi parce que j'ai pensé
que tu serais à bord du bateau en ce moment. Mais, il y a une deuxième chambre
à coucher par-là ...," indiqua-t-elle en désignant de la tête une porte
fermée,
"Il y fait sombre parce qu'il n'y a aucune fenêtre. Tu
pourras y dormir tard. Je crains que ce ne soit un peu féminin car aucun homme
n'a jamais partagé cet appartement avec moi."
Cela piqua la curiosité de Maximus.
"Ton mari ?" Demanda-t-il en enlevant les chaînes
des bracelets.
"De nom seulement. Nous n'avons jamais été intimes.
Quand j'ai été libérée de l'esclavage, j'ai juré que je ne donnerais jamais
plus mon corps à un homme de nouveau à moins de l'aimer. J'ai pris soin de mon
mari mais je ne l'ai pas aimé. Ainsi... J'ai vécu, ici, seule."
Maximus eut très envie de caresser sa joue pâle. Mais il ne
le fit pas. Il eu très envie de la prendre dans ses bras et de la consoler de
sa peine. Mais il ne le put pas.
"Apollinarius trouvera une façon de te retirer ces
bracelets de fer, plus tard et il te trouvera des vêtements appropriés et des
sandales. Si tu restes, ici, une semaine, tu seras ainsi plus à l'aise. Tu
pourras te baigner quand tu te réveilleras."
Il inclina la tête et
la regarda se diriger vers sa chambre à coucher et fermer doucement la porte.
Immédiatement après, il entendit des pleurs de l'autre côté.
Incertain, Maximus jeta un coup d’œil à la porte de la pièce
qui lui avait été assignée puis regarda derrière lui à la nourriture qui était
maintenant triturée, léchée et dévorée par trois chats qui devaient avoir
supposé qu'ils pouvaient en profiter puisque personne n’y avait touché.
Julia continuait de pleurer.
Il sortit sur la terrasse, ayant besoin d'air frais et se
pencha, les mains appuyées sur la balustrade en marbre sculpté. La nuit était
noire avec seulement un semblant de brillance du côté du levant. Quelques
lueurs, provenant d'une ville lointaine, scintillaient mais au-delà il n'y
avait que l'obscurité. Maximus prit une profonde inspiration. La mer ! Il
la sentait clairement maintenant.
"Général ?"
Apollinarius se tenait, debout, dans le jardin levant les
yeux vers lui. Maximus commença à se détourner.
"Général! S'il vous plaît! Laissez-moi m'expliquer et
vous faire des excuses. S'il vous plaît."
À contrecœur, Maximus retourna vers le parapet.
"Merci, Monsieur ... Je suis vraiment désolé de vous
avoir causé autant de désagréments, ce soir, comme je vous l'ai déjà dit.
Honnêtement, je ne me suis pas rendu compte que vous seriez laissé enchaîné,
là, si longtemps."
"Vous étiez celui qui avait la clé," répondit
Maximus froidement.
"Oui, je le sais. Mais Julia est venue me prier de lui
accorder plus de temps avec vous. Sachant que vous deviez être immédiatement
conduit sur un bateau ... et sachant combien elle vous aime ... j'ai estimé
qu'elle méritait de passer avec vous tout le temps qu'elle pourrait
voler."
"J'étais seul."
"Je le sais maintenant. Tout ce que je peux répéter est
que je suis désolé. Julia est une femme merveilleuse et j'essaye de comprendre
pourquoi elle a fait ça. Je ne pense pas qu'elle aurait délibérément voulu vous
torturer ... franchement non. Elle vous aime, Monsieur, de tout son cœur. Quand
elle a découvert que le gladiateur Maximus était en fait son Général Maximus cela l'a presque détruite. Durant tout ce
temps, elle vous croyait en sécurité et heureux et cela l'a affectée
terriblement de voir que ce n'était pas le cas."
Maximus s’appuya contre le marbre, se croisa les bras et
fixa l'obscurité.
"Je ne cherche pas à excuser son comportement de ce
soir, Monsieur .. ou le mien, à cet égard. C'est ... c'était une chose plutôt
étonnante d’avoir un homme de votre force et de votre puissance à mes ordres et
j'admets que j'en ai profité. J'ai tout à fait honte de moi."
Maximus fit courir ses mains dans ses cheveux les laissant
ébouriffés.
Il regarda Apollinarius interrogateur.
"Je n'ai pu m'empêcher d'entendre un peu de votre
conversation ce soir ... ou devrais-je dire votre argumentation. Je ne suis pas
sûr de savoir pourquoi Julia s'est focalisée si obstinément sur cette lettre,
Général. Oh, elle fut terriblement déçue quand elle n'a pas obtenu de réponse
mais elle avait surmonté cette déception. Elle n'a pas mentionné cette lettre
depuis des années, en fait. Ce soir elle ... elle a juste semblé avoir besoin
de quelque chose de tangible pour y concentrer sa déception ... et elle a choisi cette lettre."
"Déception ?"
"Oui. Vous voyez, elle a pensé qu'elle allait vous
sauver comme vous l'aviez sauvée ... et allait vous libérer comme vous l'aviez
libérée. Mais, vous ne le lui avez pas permis. En ne le lui permettant pas,
cela signifie que vous préférez mourir …. Que vous préférez vous éloigner
d'elle à nouveau."
Maximus soupira.
"Ma vie est très compliquée. Cela peut sembler simple
de l'extérieur mais elle reste toujours très compliquée. J'ai une obligation à
remplir et je dois le faire indépendamment de ce que cela peut me coûter. Et ce
coût sera probablement ma vie. "
"Général, vous avez choisi la mort plutôt que la
liberté offerte par Julia."
"Choisi ? Je n'ai pas le choix. Pourquoi supposez-vous
tous les deux, vous et Julia que j'ai le choix ?" Apollinarius était
embarrassé. "J'ai supposé …"
"Vous supposez beaucoup trop. J'ai des devoirs à
accomplir. Je n'ai aucun choix. Malheureusement, Julia ne figure pas dans ces
devoirs."
"Malheureusement ... ?" Maximus qui commençait à
s'éloigner revint sur ses pas. Il évoluait en petits cercles mesurés, frustré.
Il commença à parler, s'arrêta, puis recommença.
"Ne pensez-vous pas que je suis flatté qu'une femme de
sa beauté et de son intelligence me trouve attirant ? Ne pensez-vous pas que,
en passant plus de temps ensemble, je pourrais probablement lui retourner son
amour ? Je n'ai pas le temps Apollinarius. Je n'ai pas le choix. Ma présence,
ici, rend la situation plus pénible pour chacun. Il aurait été préférable de me
laisser dans cette cellule à Rome."
"Je ne comprend pas, de nouveau. Je suis désolé,
Général."
Maximus inclina, simplement, la tête et jeta un coup d’œil
vers l'orient où un soleil rouge surgissait de l'horizon. Rouge doré, comme les
cheveux de Julia. Avait-il été un imbécile de ne pas avoir accepté son offre
d'échapper à l'esclavage ? Etait-il toujours un imbécile pour mettre le devoir
avant son propre bonheur ? Il ne connaissait pas d'autre façon de fonctionner.
Il avait été élevé, depuis l'âge de quatorze, dans la notion de devoir. Après
un dernier regard à l'homme dans le jardin, il regagna le salon. Il n'y avait
plus de bruits de pleurs dans la chambre de Julia.
Il était presque l'heure de dîner quand Julia sortit de sa
chambre à coucher, ses épais cheveux ébouriffés et ses yeux toujours légèrement
gonflés par les pleurs et le manque de sommeil.
Elle enveloppa son corps d'un peignoir soyeux couleur crème
puis tranquillement ouvrit la porte de la chambre de Maximus. Le ruban de
lumière en provenance du salon illumina le lit - un lit intact. Julia referma
la porte, le cœur battant. Etait-il parti après sa conversation avec
Apollinarius ? Paniquée, elle se retourna puis stoppa net. Maximus était étendu
sur le divan près la table où s’étaient trouvés les aliments. Il ronflait,
doucement, une main reposant confortablement sur le dos d’un chat noir qui,
bercé par le va et vient de sa respiration, ronronnait de contentement sur sa
poitrine.
Julia s'approcha tout près. Le divan était trop court pour
lui et il avait une jambe posée sur un accoudoir tandis que l'autre était
soutenue par son pied posé sur le sol.
Sa tunique avait glissé mettant presque complètement à nu
ses jambes brunes et musclées. Il ne s'était pas donné la peine d'enlever la
cuirasse en cuir et Julia supposa qu'il était très habitué au port de l'armure.
La main qui n'était pas sur le chat reposait contre le dos
du divan, les doigts mollement repliés. Sa tête était également tournée vers le
dos du divan, dans un angle plutôt inconfortable et ses cheveux étaient
ébouriffés. Elle se rapprocha encore pour mieux l'admirer et son pied heurta
quelque chose de dur qui fila loin sur le tapis tissé.
La cruche de vin en argent. Vide !
Pas étonnant qu’il ne sentît pas le moindre inconfort !
Lorsque Julia avait quitté la pièce, la veille, elle était pleine et elle
savait que ses chats n'aimaient pas le vin. Tout ce vin à jeun !
Doucement, elle retira le chat de sa poitrine et attrapa sa
main pour qu'elle ne tombe pas. Elle posa l'animal par terre où il s'étira
voluptueusement avant de sauter sur une chaise vide.
Julia s'assit sur le tapis à côté du divan et posa doucement
sa tête à l'endroit encore chaud où le chat était couché. Elle souleva la main
abandonnée de Maximus et la déposa sur ses cheveux. L'homme endormi ne remua
pas.
Julia écoutait les battements forts et rythmés de son cœur à
travers le cuir de la cuirasse et se rappela les mots qu'elle avait entendus
hier dans la nuit : "Ne pensez-vous pas que, en passant plus de temps
ensemble, je pourrais probablement lui retourner son amour ?
Julia décida qu'une semaine était beaucoup de temps.
Chapitre 18 – l’entretien
L’ouverture dans la porte s’ouvrit et Glaucus se mit à
genoux sur le lit en cuir puis se redressa et s’avança pour accepter son repas
du matin.
Sa main se tendit vers le plateau mais il fut immédiatement
mis hors de sa portée. "Très amusant," commenta le prisonnier.
"Ce n’est pas suffisant de me maintenir ici, vous devez aussi me
tourmenter?"
Le plateau de nourriture ne réapparut pas alors que
l’ouverture restait ouverte.
Il s'accroupit et regarda fixement par l'étroite ouverture.
Ce qu’il vit, fut une autre paire d’yeux. Etonné, il
commença par reculer puis s’arrêta. "Hello?" Dit-il circonspect.
Il n’eut pas de réponse. Il fixa les yeux – des yeux
étranges – qui ne cillaient pas.
"Hello?" Essaya-t-il à nouveau.
Pas de réponse.
"Mon nom est Glaucus. Qui êtes-vous?"
Les yeux, étincelants, continuaient à le fixer.
"Ecoutez, je veux bien partager mon repas si vous en
voulez un peu mais j’apprécierais d’en avoir assez pour combler le creux de mon
estomac."
Les yeux ne cillèrent toujours pas.
Enervé, Glaucus recula jusqu’à ce que ses mollets
rencontrent le lit où il s’assit.
Il souhaitait trouver un moyen de fermer l’ouverture car il
n’y avait pas d’endroit dans cette petite cellule pour échapper à ce regard
intrusif.
Finalement, l’ouverture fut refermée. Un moment après, la
porte s’ouvrit et un garde entra dans la cellule. Glaucus examina ses yeux, ce
n’étaient pas ceux qui l’avaient observé auparavant.
"Debout," ordonna le garde.
Glaucus hésita. Allait-il être exécuté?
"Debout!" Insista le garde en portant la main à
son glaive.
Il se leva, l’esprit en déroute. Allait-il disparaître de la
même façon que son père?
Sa famille devrait-elle venir en Germanie comme elle l’avait
fait pour Maximus, juste pour ne pas trouver trace de lui? Comment pourrait-il
laisser un signe … une indication qu’il avait été ici? Il y avait bien Jonivus
mais le vieil homme n’était pas venu.
Ses pensées furent interrompues par une main dans son dos et
une poussée qui le propulsa à l’extérieur de la cellule en face de trois autres
gardes.
"J’ai besoin de mon paquet," dit Glaucus.
Les gardes le regardèrent comme s’il parlait une langue
étrangère.
"Mon paquetage. Il est dans la cellule. Si je dois être
relâché, j’ai besoin de lui."
"Qu’est-ce qui peut vous faire croire que vous allez
être relâché?" Ricana un garde.
"Eh bien parce que vous n’avez aucune raison de me
garder."
"Ce n’est pas de notre ressort," Répliqua le garde
mais il indiqua à son camarade de prendre le paquetage.
Bon signe, pensa Glaucus. Dès qu'il fut hors de la prison,
il respira goulûment ses premières bouffées d’air frais depuis des semaines.
Au contraire de la première fois qu’il l’avait visité, le camp
fourmillait d’activités – des soldats accomplissaient toutes les tâches
imaginables liées à la vie de l’armée et Glaucus était si fasciné par la
normalité de tout cela qu’il en oubliait ses propres soucis.
Ils marchèrent jusqu’à un autre bâtiment en pierre où il
hésita imperceptiblement avant d’y pénétrer. C’était les bains.
Peu après, portant une tunique de soldat à la place de ces
propres vêtements sales et les cheveux humides, il franchit ,pour la seconde
fois, le seuil de la maison de son père dans le praetorium, deux gardes devant
lui et deux gardes derrière lui.
Comme il s’y attendait, Vesnius l’attendait, mais le général
lui jeta simplement un coup d'œil avant de frapper à la porte d’une pièce que
Glaucus n’avait jamais vue. Quand elle s’ouvrit, Vesnius indiqua aux gardes de
conduire Glaucus à l’intérieur.
La pièce était sombre presque noire comme l’était sa cellule
et Glaucus fut momentanément désorienté.
Des ombres indistinctes émergeaient de l’obscurité tandis
qu’il s’avançait lentement – un buste en marbre d’un empereur sur la gauche, un
aigle doré et massif de l’autre côté, divers boucliers, armes et étendards
partout.
La pièce semblait étroite et étouffante, elle était
encombrée d'objets et l'odeur d'encens était écœurante.
Il fallut un moment à Glaucus pour distinguer la silhouette
d’un homme assis dans un fauteuil doré et ouvragé, si vaste qu’il paraissait
l'engloutir.
L’empereur? Serait-ce l’empereur de Rome? Glaucus fixa
l’homme maussade avec confusion.
Glaucus sursauta quand une voix grinça près de son oreille.
"Impertinent gamin! A genoux devant l’empereur."
Il tomba à genou, tête baissée et en profita pour rassembler
ses esprits. Il avait été appelé à paraître devant l’empereur de Rome.
Pourquoi?
"Relevez-vous, jeune homme afin que je puisse vous
voir," Dit une autre voix et Glaucus supposa, correctement, que l’ordre
émanait de l’empereur lui-même. Il se leva rapidement et fit face au trône; il
respirait par petits coups et ses idées étaient confuses.
Un prétorien, habillé de noir, se plaça à sa gauche et, au
vu de son uniforme élaboré,
Glaucus estima qu’il devait être de rang élevé. Glaucus ne
savait où regarder. Tandis qu'ils le jaugeaient, le silence était retombé et il
assuma qu’il ne pouvait parler sans y être invité. Comme il ne savait quoi
faire, il contempla ses pieds, en silence les bras ballants.
"Votre nom est Glaucus?" Demanda l’empereur au
bout d’un moment qui parut une éternité.
"Oui, Sire." Glaucus espérait que c’étaient les
mots appropriés.
"Maximus Decimus Glaucus?"
"Oui, Sire," répéta-t-il.
"Votre père était le Général Maximus Decimus Meridius,
général des légions Felix?"
"Oui, Sire," dit-il encore.
"J’avais cru comprendre que le Général Maximus avait eu
seulement un fils. Comment est-ce possible qu’il en ait deux?"
"Vous avez connu mon père, Sire?"
"Répondez-moi."
"Il ne savait rien de moi, Sire."
"Pourquoi?"
"Ma mère avait choisi de taire sa grossesse ainsi que
ma naissance. Elle pensait que ce serait plus facile pour mon père puisqu’il
était ici, en Germanie, incapable de revenir à la maison me voir."
"Et après qu’il vous ait vu, je suis surpris qu’il n’ait parlé à personne de son
deuxième fils."
"Il ne m’a jamais vu. Il a disparu avant."
Sévère garda le silence un moment puis dit, "Je sais
que vous êtes à la recherche d’informations sur votre père."
"Oui, Sire," dit Glaucus, avec, cette fois, un
espoir dans la voix et il releva les yeux pour remarquer que l’empereur
l’observait attentivement, le visage dur.
"Quelle sorte d’informations espériez-vous trouver
ici?"
Comme on ne lui avait pas ordonné de ne pas le faire,
Glaucus continua à regarder Septime Sévère.
L’homme était une vraie déception comme empereur même s’il
portait la pourpre et le regalia militaire doré et une couronne de laurier
dorée sur la tête.
Glaucus s’était attendu à ce qu’il soit plus grand et
beaucoup …plus royal !
"J’espère trouver des réponses à la disparition de mon
père, il y a 18 ans, Sire."
"Et qu’avez-vous découvert?"
"Très peu, Sire. Il semble qu’il y ait divergence
d’opinions sur le sort de mon père et il est impossible d’avoir une réponse
claire pour savoir s’il est vivant ou mort.
Est …est-ce que vous
savez quelque chose, Sire?" Etait-il permis de poser une question directe
à l’empereur?
Sévère ne sembla pas le remarquer car il répondit
directement,
"Commode était un empereur irresponsable et
déséquilibré. Il était capable de n’importe quoi."
"Que voulez-vous dire par ‘n’importe quoi’, Sire?"
L’attention de Glaucus fut attirée par le prétorien armé
dont les yeux l’avaient détaillé pendant qu’il conversait avec l’empereur et
qui maintenant se plaçait derrière lui.
Glaucus se sentait mal à l’aise de ne plus avoir l’homme
dans son champ de vision.
Si Sévère sentit l’inconfort du jeune homme, il l’ignora.
"Maximus peut être en exil … il peut être emprisonné.
Il peut avoir quitté l’empire et vivre avec les barbares … il peut même être
mort."
"Son corps ne fut jamais retrouvé …"
"Cela ne prouve rien." Sévère plissa les yeux et
dressa la tête.
"Pourquoi est-ce si important de retrouver un père que
vous n’avez jamais vu? Peut-être ne désire-t-il pas vous voir ? Peut-être a-t-il une nouvelle famille et
votre existence l’incommoderait-elle ? Vous pourriez lui rappeler un passé
déplaisant."
"Ce n’était pas le style de mon père…" Glaucus jeta
un œil à sa droite pour découvrir le prétorien qui l’évaluait à nouveau.
Ces yeux ! Maintenant, il savait qui l’avait observé à
travers l’ouverture de la porte de la cellule. Glaucus frissonna
légèrement.
"Comment pouvez-vous savoir quelle sorte d’homme était
votre père, jeune homme?" Demanda l’empereur.
"Il n'avait pas l'étoffe adéquate pour assumer la
puissance même s’il était hautement estimé de l’empereur et de l’armée."
Glaucus fut perturbé par le commentaire de l’empereur.
"Puissance? Mon père était un fermier, Sire, et il ne
voulait rien d’autre que de retourner chez lui, en Espagne, près de sa famille.
Mon souhait est de découvrir pourquoi il n’a pu le faire et de clarifier la
question de sa loyauté – ou de sa déloyauté – vis à vis de Rome."
Sévère se dirigea vers lui, le cou tendu et les sourcils
froncés.
"Je suis en train de parler du véritable pouvoir pas du
simple pouvoir militaire," siffla-t-il.
"Du vrai pouvoir."
Glaucus se hérissa.
"Mon père était pleinement capable d’assumer un commandement.
Il pouvait gérer toute l'autorité que l’empereur était prêt à lui donner
Sévère frappa le bras de son trône.
"Ainsi … vous
l’admettez, vous admettez pourquoi vous êtes réellement ici!"
Déconcerté, à nouveau, par les paroles de l'empereur,
Glaucus secoua simplement la tête sans dire un mot.
"Les Dieux en ont décidé autrement, n’est-ce pas jeune homme? Les Dieux choisissent leur empereur."
"Je ... Je ne comprends pas, Sire."
"Oh, vraiment?" La voix de l'empereur était
sarcastique. Il se rassit, haut sur son siège.
"Ainsi vous vous êtes lancé dans une quête.
Qu’espérez-vous exactement trouver?"
"La vérité, Sire."
Le prétorien se déplaça lentement jusqu'au trône, se tourna
et croisa les bras, les yeux toujours fixés sur Glaucus.
L’empereur croisa aussi les bras. Ils offraient ainsi une
formidable vision d'opposition.
"Et où espérez-vous que vous mènera la vérité?"
Les yeux verts de Glaucus allaient de l’un à l’autre.
"Je... Je cherche seulement la paix de l’âme, Sire.
J’ai juste besoin de savoir ce qui lui est arrivé. Je ne cherche rien
d’autre."
"Ne vous moquez pas de moi. Je sais ce que vous voulez
vraiment."
Sévère agrippa les deux bras de son trône et se hissa sur
ses pieds, une légère grimace de douleur tordant momentanément sa face puis son
attitude changea soudainement, s’adoucit.
"Eh bien... Je peux peut-être vous aider dans votre
quête … pour la paix de votre âme."
Glaucus retint son souffle.
"Sire?"
Sévère prit le temps de choisir soigneusement ses mots avant
de parler.
"Vous pouvez commencer à chercher des signes de votre
père en … Thrace."
Les yeux froids du prétorien lancèrent un regard curieux à
l’empereur puis revinrent, évaluateurs, se poser sur Glaucus.
"En Thrace? Pourquoi en Thrace, Sire?"
"Votre père y a été une fois, je crois. Il peut y être
retourné."
Comme Sévère s’approchait de lui, les autres questions que
Glaucus allait poser moururent sur ses lèvres.
Pour la première fois, Glaucus nota combien lents et
délibérés étaient les mouvements de l’homme. Sévère scruta la face du jeune
homme puis recula de deux pas afin de ne pas paraître plus petit que Glaucus et
ce faisant, il tressaillit. Glaucus restait debout, plus étonné que nerveux.
Sévère sourit, ses yeux balayant, des pieds à la tête, le
fils de Maximus puis il tapa brièvement sur l’épaule du jeune homme.
"Cet uniforme de soldat vous va bien," dit-il à
Glaucus, "n’est-ce pas Plautianus?"
Le prétorien hocha lentement la tête, les yeux inexpressifs
maintenant.
"Oui certainement."
Glaucus contempla la tunique neuve en laine de couleur blanc
cassé qu’il portait à la place de son habituelle tunique noire puis regarda
Sévère.
"Mes propres habits étaient très sales, Sire, après un
aussi long séjour en prison. Pourquoi ai-je été arrêté …"
"Avez-vous déjà pensé devenir soldat comme votre
père?" Interrompit Sévère arrêtant la question de Glaucus, question à
laquelle il préférait ne pas répondre.
"Je suis un fermier, comme mon père."
Sévère agita la main pour balayer la réponse.
" Le métier de soldat est beaucoup plus important que
celui d'un fermier. Un soldat sert le peuple de l’empire. Votre père le
servait."
"Et il fut déchut de son commandement et exécuté en
remerciement de ses efforts."
Le froncement de sourcils réapparut.
"Ne soyez pas impertinent. Je vous ai déjà dit que
Commode était un déséquilibré. Voyez-vous, si Maximus m’avait servi, la
situation aurait été très différente. J’aurais grandement apprécié d’avoir un
soldat de la valeur de votre père sous mon commandement."
"Vous venez juste de dire qu’il n’avait pas l'étoffe …"
Plautianus bondit vers Glaucus, le bras levé comme s’il
allait le frapper. Glaucus ne cilla pas et le prétorien lentement baissa le
bras.
"Comment osez vous contredire l’empereur."
Sévère lança un regard flamboyant à son préfet puis il se
détourna et se dirigea lentement vers le trône. Il arrangea subrepticement le
coussin du dossier avant de se rasseoir avec précaution.
Qu’est-ce qui ne va pas avec lui se demandait Glaucus?
Après quelques profondes inspirations, Sévère se réadressa
au jeune homme
"Vous avez le courage de votre père. J’aime cela. J’ai
besoin d’homme comme vous." Sévère essaya d’afficher un sourire engageant
sur son visage mais il réussit juste à rendre ses lèvres encore plus fines.
"En fait, j’aimerai que vous rejoigniez la garde prétorienne."
Il leva rapidement la main quand Glaucus ouvrit la bouche. "Chaque citoyen
romain serait fier d’accepter ma proposition."
"Je... Je suis très flatté, Sire, que vous me pensiez
digne de faire partie de vos prétoriens. Mais je ne serai pas capable de servir
Rome ou son empereur si d’abord je ne parviens pas à trouver les réponses aux
questions que je me pose sur mon père."
Plautianus s’avança menaçant, la main sur la garde du
glaive.
"Ai-je bien entendu ? Vous refusez l’offre de
l’empereur?"
Glaucus regarda le commandant vêtu de noir.
"Ce n’était pas un refus, Monsieur. J’ai juste besoin
d’un peu de temps."
Plautianus se retrouva nez à nez avec le fils de Maximus.
"Avez-vous conscience de la grandeur de cette
offre ? Vous, un homme non entraîné, pas même un soldat, vous osez rejeter
l’offre de faire
partie des troupes d’élite de l’empire!"
Glaucus soutint son regard.
"Ce temps n’est pas encore venu," dit-il, la voix
basse, calme et déterminée.
"Pour qui?" Demanda le prétorien, le volume de sa
propre voix augmentant avec sa colère.
"Vous? La seule chose qui compte est ce que l’empereur
veut. Vos besoins ne signifie rien ! Vous le servez !"
"Du calme, Plautianus," dit Sévère de derrière le
dos du prétorien. "Après tout ce n’est pas un ordre et je ne pense pas que
ta technique soit très persuasive."
Ainsi admonesté, Plautianus se mit, à contrecœur, sur le
côté, ses yeux lançant toujours du venin en direction de Glaucus. Sévère
continua.
"Cela m’apporterait un réel plaisir d’avoir le fils de
Maximus Decimus Meridius chevaucher à mes côtés. C’est le moins que je puisse
faire pour réparer les torts causés par mon jeune prédécesseur à votre
père."
Glaucus essayait d’imaginer une issue qui lui permettrait de
refuser l’offre sans dire ' ouvertement ' non.
"Pardonnez-moi, Sire, mais j’ai attendu de nombreuses
années avant d'entreprendre ce voyage pour chercher les réponses aux questions
que je me pose et je dois le réaliser. Je serais incapable de vous servir
convenablement si j’ai ces questions en permanence en tête."
Glaucus se demandait s’il serait toujours en vie le
lendemain matin.
"Bien, bien, Glaucus," rit Septime et il leva la
main en signe d’acceptation de sa défaite
"Vous ferez ce que vous avez à faire."
Plautianus jeta un regard noir à l’empereur qui l’ignora
totalement.
"Cela signifie-t-il que je suis libre maintenant,
Sire?" Interrogea Glaucus.
"Oui, oui, vous pouvez aller."
Mais Glaucus hésitait
"Puis-je récupérer les armes qui m’ont été
confisquées?" Il réalisa rapidement qu’il avait poussé le bouchon un peu
loin.
"Non, certainement pas! Vous avez blessé trois de mes
soldats. Quand vous serez correctement entraîné comme soldat vous pourrez les
récupérer."
Glaucus hésitait toujours.
"Si vous ne partez pas, je peux changer d’avis et vous
renvoyez en prison."
"Le portrait de mon père, Sire. J’ai entendu dire que
vous aviez ordonné de le repeindre. Si vous admiriez mon père comme vous le
prétendez, pourquoi avoir fait cela ?"
Franchement irrité, Sévère répliqua,
"Parce que je l’ai ordonné de Rome. Maintenant, quittez
le camp sur-le-champ."
Cette fois, Glaucus fit ce dont on le priait sans plus faire
le moindre commentaire.
"Tu l’as autorisé à te défier!" Explosa Plautianus
dès le départ de Glaucus.
"Ce n’est pas un homme aisé à intimider."
"Peut-être pas pour toi."
"Ta manière de procéder ne peut marcher avec un homme
de cette trempe pas plus qu’elle n’aurait marché avec son père."
"Bien... et maintenant que faisons-nous?" Demanda
Plautianus, visiblement ennuyé que Septime ait autorisé Glaucus à quitter le
praetorium.
"Nous devons le faire suivre. Chaque minute de chaque
jour où qu’il aille. Et je veux un rapport journalier sur ses activités et une
information immédiate sur tout comportement bizarre. Envoies quatre de tes
hommes sur ses traces et qu’ils ne se fassent pas remarquer."
"Crois-tu que tout ceci soit nécessaire? Clairement, il
ne comprend pas ce que tu évoquais."
"Il bluffait!" Cria Sévère. "Bien sûr qu’il a
compris. Il a juste essayé de détourner mon attention afin de travailler dans
mon dos pour me ravir le trône."
"Pourquoi as-tu suggéré la Thrace?"
"La Thrace est un endroit sûr. Le document copié qui
m’a été envoyé venait de l’Est et la Thrace n’est ni Rome ni à l’Est. C’est
suffisamment proche cependant pour que celui qui possède l’original trouve
Glaucus … et alors nous bougerons. De plus, trop de gens, à Rome, connaissaient
Maximus comme général et comme gladiateur si bien que je ne veux pas de son
fils là bas. En Thrace, il sera inoffensif et loin de tout. Fais préparer tes
hommes avant qu’il ne puisse quitter le camp. Et souviens-toi … nous avons
besoin de ce document."
Et alors, pensa Plautianus, nous pourrons nous débarrasser
de lui et la Thrace est un endroit parfait pour faire disparaître un homme.
Chapitre 19 – L’épée

Jonivus fut violemment tiré de son sommeil par
l'aboiement soudain de Zeus. Il renifla à plusieurs reprises et releva sa tête
encore endormie de sa poitrine; il avait pris, en vieillissant, l'habitude de
s'endormir ainsi.
Ses yeux à moitié ouverts, il trébucha en se levant de sa
chaise puis traversa le jardin. "Shhh", dit-il au chien pour lui
imposer le silence mais Zeus aboyait et sautait sur la porte du mur du jardin
s'arrêtant seulement pour courir en cercles excités avant de recommencer
"Qui est là?" Cria Jonivus au milieu du vacarme
tout en dirigeant sa main vers un bâton dont il s'empara fermement.
"C’est moi, Glaucus. Jonivus, laisses-moi entrer.
Dépêches-toi!"
Le vieil homme défit le verrou et Glaucus poussa fortement
la porte, renversant presque Jonivus dans sa hâte.
Après un rapide coup d’œil, par-dessus son épaule, le jeune
homme claqua la porte et la referma d’une main tout en essayant de contenir de
l’autre son chien excité.
"Quoi? Quoi …?" Marmonna un Jonivus confus mais
Glaucus lui indiqua de ne pas parler puis lui agrippa le bras et l’entraîna à
l’intérieur de la maison dont il verrouilla, aussi, solidement la porte.
"Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui est arrivé ?"
Demanda Jonivus à Glaucus qui s'effondra sur une chaise dans la cuisine, Zeus
montait à l’assaut de ses genoux lui léchant vigoureusement la figure et les
mains.
"Je pensais que tu le savais. Jonivus, Je viens de
passer ces deux dernières semaines dans la prison de la forteresse. La prison
que tu as construite!"
"QUOI?"
"Oui. Tu ne savais pas?"
"Bien sûr que non comment aurais-je pu le savoir?"
"J’ai demandé au Général Vesnius d’envoyer un soldat te
prévenir. Comme tu ne venais pas, j’ai imaginé qu’il ne l’avait pas fait."
"Que s’est-il passé? Qu’as-tu fait?"
"Je n’ai rien
fait du tout, Jonivus. J’ai été enlevé au milieu de la nuit dans une auberge de
Castra Regina par six soldats, Ils me ramenèrent ici et me jetèrent en prison.
Je n’en suis sorti qu’aujourd’hui … et sais-tu pourquoi j’en suis finalement
sorti?"
Jonivus secoua juste la tête, les yeux écarquillés et
attentifs.
"Pour avoir une entrevue avec l’empereur."
"Non," s’exclama Jonivus, atterré.
"Si! Septime Sévère en personne."
Jonivus s’assit lentement sur une autre chaise.
"Que voulait-il?"
"Il m’a offert de faire partie de la garde prétorienne.
C’était une étrange conversation, Jonivus. Il avait l’air de sous-entendre que
j’étais après quelque chose … ou que j’avais l’intention de faire quelque
chose. Je n’ai pas la moindre idée de ce dont il parlait. Je lui ai dit que
tout ce que je voulais était de trouver des informations sur mon père mais
visiblement il ne m’a pas cru."
Jonivus fut soudain très prudent.
"Il t’a offert cette position pour te garder près de
lui … sous son contrôle. Il n’y a pas d’autres explications."
"Mais pourquoi? Quelle menace
suis-je pour lui? Comment puis-je être une menace pour l'empereur de
Rome?"
Jonivus se leva lentement, le front soucieux pour aller chercher une carafe de vin et deux
gobelets. Avant qu’il puisse servir, Glaucus agrippa la carafe, la porta à ses
lèvres et laissa le liquide couler dans sa gorge.
Jonivus nota que les mains du garçon tremblaient légèrement.
Il nota aussi la tunique de soldat qu’il portait à la place
de son habituelle tunique noire. Il se leva, à nouveau, pour aller chercher de
la nourriture.
"Glaucus, personne ne sait exactement ce qui s’est
passé la nuit où ton père a disparu. Quelques personnes possèdent des bribes
d’informations mais ton père est le seul homme capable de toutes les réunir.
L’empereur à l’air de penser que tu sais quelque chose, toi aussi. Quelque
chose qui pourrait lui causer du tort."
"Mais quoi? Et comment aurais-je pu connaître quelque
chose? Je n’ai jamais rencontré mon père."
Le vieil homme traîna des pieds jusqu’à la table apportant
du pain, du fromage et de la viande salée. Glaucus repoussa les pattes avant de
Zeus de ses genoux et se leva pour aider Jonivus mais ce dernier le repoussa
d’un geste de la tête.
"Restes assis, restes assis... ce n’est pas moi qui ait
passé 2 semaines en prison."
Il plaça la nourriture en face de Glaucus puis se rassit,
continuant la conversation.
"Je ne sais pas et l’empereur ne doit pas vraiment
savoir quoi non plus. Qu’a-t-il dit exactement?"
Glaucus préleva un morceau du pain et, affamé, le fourra en
bouche; il parlait tout en mâchant et ses mots parvenaient étouffés.
"Il n’arrêtait pas de parler de puissance et que les
Dieux choisissent leur empereur et que mon père n’avait les capacités pour une
réelle puissance. Il a insisté sur le mot 'réel' comme s’il avait une
signification propre."
Jonivus croisa les bras sur la table en face de lui et
étudia attentivement le bois pendant qu’il prenait en considération les paroles
de Glaucus.
"Sévère semble croire que Maximus est ou était une
sorte de menace pour sa position d’empereur et que, par extension, tu pourrais
l’être aussi.
"C’est idiot, Jonivus. Je ne suis ni un soldat ni un
politicien."
"Ton père était un homme très puissant, Glaucus. Une
puissance qui excédait celle habituelle d’un général. Il avait le support de
l’armée romaine dans son entièreté et l’amour de l’empereur. Maximus pouvait
avoir tout ce qu’il voulait … être tout ce qu’il voulait."
"Mais la seule chose qu’il voulait était de retourner
en Espagne. C’est ce que j’ai dit à Sévère et c'est à ce moment là qu’il a
insulté mon père en mettant en cause ses capacités à assumer un réel
pouvoir."
"Sévère doit avoir du mal à comprendre qu’un homme avec
une telle puissance puisse l’abandonner pour s’occuper de sa famille. Il ne le
peut certainement pas.
Peut-être a-t-il l’impression que tu veux réclamer
l’héritage de ton père."
"Je l’ai déjà. La ferme."
Pensivement, Jonivus approuva puis demanda,
"Qu’a dit l’empereur après ton refus de son
offre?"
"Il n’était pas très heureux. Son abominable chef des
prétoriens était pire, cependant. Cet homme me donne la chair de poule. Sévère
m’a dit que je pouvais partir et que je devrais commencer par chercher mon père
en Thrace."
Jonivus se redressa.
"Il pense que Maximus est vivant?" Demanda-t-il,
étonné.
Glaucus mordit dans un morceau de fromage blanc dur; Zeus, à
ses côtés, était prêt à en attraper la moindre miette.
"Je lui ai demandé tout de go s’il savait ce qui était
arrivé à mon père et il laissa sous-entendre que tout avait pu arriver … qu’il
pouvait être vivant et vivre dans un endroit où il ne pourrait être trouvé ou
en prison ou … même … mort. Il a prétendu ne rien savoir."
"La Thrace. Donc... c’est là où tu vas?"
"Non, Je vais me rendre à Rome comme prévu. Il y a
quelque chose avec l’empereur .. Je ne luis fais pas vraiment confiance. Je
dois partir au plus vite, Jonivus, avant qu’il ne change d’avis et veuille me
retenir. Ils m’ont rendu mon cheval mais pas mes armes. As-tu une épée que je
peux acheter ou peux-tu me dire ou je peux en trouver une?"
Jonivus hocha la tête et tapota l’épaule du garçon.
"Manges. Je reviens dans un instant."
Quelques minutes plus tard, Glaucus entendit le pas traînant
de Jonivus et cria, "Tu devrais arrêter de nourrir autant ce chien! Il est
en train de …" les mots moururent sur ses lèvres quand il vit ce que
Jonivus tenait dans ses mains. C’était un fourreau - un riche fourreau en cuir
foncé avec des garnitures en laiton qui luisaient.
Jonivus ne dit pas un mot en le tendant au jeune homme.
Glaucus, le souffle coupé,
accepta, avec vénération, l'épée.
"Où l’as-tu trouvée, Jonivus? C’est magnifique. Digne
d’un...." Il regarda le vieil homme, interdit
Jonivus approuva simplement.
Le sang se retira de la face de Glaucus.
"Est-ce la sienne?" Murmura-t-il.
Jonivus approuva, à nouveau, heureux de voir l’épée de
Maximus dans les mains de son fils. C’était quelque chose qu’il ne pensait pas
qu’il verrait.
Lentement, Glaucus étreignit la garde d'ivoire et acajou et
retira le glaive d'un long et lent mouvement, l'acier chantant contre le
fourreau.
La voix de Jonivus était rauque.
"C’est l’épée que Marc Aurèle avait commandée pour ton
père quand il le fit général. Maximus l’utilisait toujours."
Impressionné, Glaucus tint le glaive droit, la lumière
enrobant sa parfaite lame effilée. Il l'inclina à droite puis à gauche,
s'émerveillant de son poids et de son équilibre sans défaut.
Un à un, il posa ses doigts sur les sillons d'ivoire et
sentit presque la chaleur des doigts de son père comme si ceux-ci venaient
juste de les quitter – comme s'il venait juste de donner le glaive à son fils.
Ses yeux se remplirent, soudain, de larmes qui se mirent à
couler le long de ses joues.
Lentement, il se rassit, les yeux toujours sur la garde. Il
l'amena plus près de ses yeux pour mieux l'examiner et lu les petites lettres
SPQR qui étaient gravées de chaque côté puis toucha avec révérence la tête de
Mars – le dieu de la guerre – représentés sur la garde et entourée de feuilles
de laiton imbriquées les unes dans les autres. Le sceau de Marc Aurèle était
incrusté dans la poignée en ivoire et des feuilles en laiton se croisaient sur
le bouton en acajou.
Il détacha,
difficilement, ses yeux du glaive pour examiner le fourreau. La lanière était
attachée au cuir dur de couleur par quatre feuilles de lauriers en laiton avec
une tête de lion au milieu. Un ornement
en laiton protégeait l'extrémité du fourreau.
"Je n’en suis pas digne," souffla Glaucus.
"Si... Je crois que tu l’es. En fait, tu l’es."
"Elle est en parfait état."
"Je l’ai gardée précieusement emballée et ne la
déballait que quand je devais la polir. Cicero la chérissait avant moi."
Glaucus essuya ses larmes du revers de la main.
"Le serviteur de mon père?"
"Oui. Il a gardé seulement deux choses qui avaient
appartenu à ton père, les sculptures de ta mère et de ton frère et cette épée
dont il avait toujours pris soin. Ils avaient une grande signification pour
lui. Après la disparition de Cicero et des sculptures, j’ai pris l’épée.
Personne ne savait que je l’avais."
"C’est incroyable," s’émerveilla Glaucus et il
étendit le bras, l’épée étant l'extension parfaite de son bras musclé.
"Je ne sais comment te remercier."
"Ce n’est pas nécessaire. Cette épée t’appartient de
droit. Je suis seulement heureux que Maximus ait un fils à qui je puisse la
transmettre. Un fils digne d’elle."
Les Alpes enfin derrière lui, Glaucus se préparait à
séjourner à Vérone un jour avant de traverser la Via Postumia puis de se
diriger vers le Sud par la Via Aemilia d'où il rejoindrait la Via Cassia, puis
la Via Flaminia et enfin Rome.
Dans quelques jours, il traverserait le Pô puis franchirait
les monts Apennins avant de descendre dans la vallée du Tibre.
Il lui restait un long chemin à parcourir et les routes
devenaient plus encombrées au fur et à mesure qu’il se rapprochait de Rome.
Il était impatient d’atteindre sa destination et il avait à
peine noté la beauté des montagnes traversées.
Il était assis avec son paquetage contre un mur poisseux en
briques dans une taverne de Vérone et écoutait la pluie tambouriner en continu
sur le toit en tuile. Il décida d’attendre, ici, un jour ou deux que l’averse
cesse.
Par un tel temps, la poussière des routes se transformait en
une boue aussi glissante que la glace et il ne voulait pas y risquer les jambes
délicates de son cheval.
L'humidité rendait la taverne inconfortablement étouffante
et Glaucus supposait que les chambres au-dessus seraient dans le même état. Il
enleva sa cape en laine et la laissa retomber sur le dossier de la chaise en
bois derrière lui tout en utilisant ce mouvement pour jeter subrepticement un
regard dans la pièce encombrée. Ils n'étaient pas là.
Cela ne signifiait pas qu’ils n’étaient pas à Vérone, ils
n'étaient pas simplement parmi les clients de la taverne. Glaucus se détendit
se demandant, à nouveau, s'il n'avait pas imaginé que des hommes le suivaient -
des hommes discrets aux visages indistincts et aux mouvements furtifs.
Il bailla largement puis sirota son vin en attendant la
nourriture.
Quoi qu'ils fussent, il ne faisait aucun doute qu'ils
l'observaient de la part de l'empereur - un empereur qui semblait considérer le
fils de Maximus comme une grande menace pour une raison inexplicable.
En dehors du sentiment d’être épié et ennuyé, Glaucus ne
pouvait pas percevoir de danger immédiat. S'ils avaient voulu le tuer, ils
auraient pu le faire dans les montagnes et jeter son corps dans une profonde
crevasse où il aurait été dévoré par les loups. Non, ils l'observaient
simplement ... et rapportaient probablement ses faits et gestes à Sévère.
Glaucus se demanda comment l'empereur avait pris la nouvelle de son départ vers
le sud, vers l’Italie et non vers la Thrace comme il le lui avait suggéré.
La première fois qu’il les avait remarqués, il avait pensé qu’ils étaient des voyageurs,
comme lui, sur les routes romaines encombrées et que c'était simplement une
coïncidence s'ils suivaient le même itinéraire et le même programme que lui.
Il avait pensé qu’ils étaient simplement curieux de son
vêtement de deuil et de l'épée magnifique qui se balançait à sa hanche. Mais,
quand lors d’une soirée dans une auberge
de montagne, il s'était approché d'eux pour engager la conversation, ils
s'étaient égaillés comme des feuilles mortes dispersées par le vent, chacun
dans une direction différente, leurs visages obscurcis par des capuchons tirés
à la hâte. C'est alors qu’il avait compris.
Il était quatre, travaillant par paires. Après qu'il ait
accepté le fait qu'il était sous surveillance, Glaucus commença à s'amuser,
tout au long voyage, en jouant à cache-cache avec ses espions et il était bien
le seul à trouver cela amusant.
Un soir, il était entré dans une auberge par la porte
d'entrée puis avait escaladé une fenêtre et traversé un toit au petit matin
suivant bien avant le lever du soleil.
Il était à des milles de l'auberge quand les hommes de
Sévère commencèrent à soupçonner quelque chose sur la durée anormalement longue
de son sommeil.
Ils ne le rattrapèrent qu'à la soirée ce qui les incita à
laisser un malheureux homme en dehors de l'auberge où il monta la garde.
Glaucus se demanda quelle était la pauvre âme qui avait tiré le mauvais numéro
de cette morne soirée.
Il aimait aussi, après un virage, trouver une longue ligne
droite entourée par une forêt de chaque côté. Il lançait, alors, Ultor au galop
puis le maîtrisait rudement et plongeait entre les arbres, observant les quatre
hommes lourdement équipés passer, se demandant ce qui était arrivé à leur
gibier.
Alors, il sortait du couvert des arbres, l'homme vêtu de
noir sur le cheval noir, et la proie traquait les chasseurs.
Ils savaient qu'il savait qu'il était suivi... mais ils
continuaient vaillamment leur mission.
Ce soir, cependant il était trop las pour jouer. Il voulait
simplement dîner en paix.
Au lieu de surveiller ses compagnons indésirables, il tourna
les yeux vers le feu qui crépitait hardiment comme s'il voulait essayer de
repousser, de la pièce, l'humidité provenant de tous ces vêtements mouillés.
Il serait heureux d'atteindre, enfin, Rome, la grande
capitale mystérieuse de l'empire romain.
Comme elle devait être différente des ville de la Germanie
et probablement de celles d'Espagne aussi. Il doutait qu'Emerita Augusta,
malgré toute sa gloire, soit un avant-goût de Rome.
Glaucus allongea ses jambes et refoula un autre baîllement.
Il se demanda comment Zeus allait. Jonivus avait semblé si désespéré de ses
préparatifs pour un départ hâtif de Vindobona que Glaucus avait demandé au vieil
homme de lui rendre un énorme service en prenant soin de son chien pendant
qu'il était en voyage lui expliquant que Zeus serait plus une entrave qu'une
aide à Rome.
Le visage de Jonivus s'était éclairé quand Glaucus avait dit
qu'il reviendrait à Vindobona pour récupérer Zeus quand sa recherche serait
finie.
Le vieil homme avait immédiatement consenti et avait appelé
Zeus afin de lui ébouriffer la fourrure et de lui promettre de longues
promenades au crépuscule, chaque soir.
Après un douloureux au revoir, Glaucus glissa assez d'argent
sous l'oreiller du vieil homme pour couvrir tous ses besoins de base pendant
quelques mois, puis monta sur Ultor et partit.
C'est juste à l'extérieur des portes de Vindobona que
Glaucus se rappela qu'il avait laissé tous ses documents personnels à la
forteresse. Il était retourné à contrecœur au camp où Septime Sévère était,
évidemment, toujours là.
Il avait attendu, à l'extérieur du camp, près de la porte,
qu'un soldat ramène les documents qui se trouvaient chez le Général Vesnius.
Il les tria, rapidement, pour s'assurer que rien ne manquait
et trouva un mot, griffonné à la hâte, de Vesnius lui disant qu'il avait
énormément admiré son père et qu'il lui souhaitait la bonne fortune dans sa
recherche.
Alors, il avait fait faire demi-tour à Ultor et s'était
dirigé vers Rome.
Une rafale de vent brumeux s'engouffra par la porte ouverte
de la taverne et Glaucus y jetant un coup d'œil découvrit deux des agents
secrets secouant la pluie de leurs manteaux.
L'un s'avança et inclina la tête en réponse amicale ce qui
incita un homme, effrayé, à rapidement se détourner.
Ils étaient si transparents, pensait Glaucus.
Ce sont peut-être des soldats qualifiés et habiles mais ils
ne connaissaient rien à l'art du subterfuge.
Il se demanda, oiseusement, comment ils faisaient leurs
rapports à l'empereur et le nombre de fois qu'ils avaient du accomplir des
missions comme celle-ci.
Il se demanda aussi ce qui pourrait inciter Sévère à donner
l'ordre à ses hommes de l'attaquer pour mettre fin à ses recherches sur son
père.
Ses pensées furent interrompues par la servante qui, avec un
sourire timide, plaçait devant lui un bol fumant de ragoût et du pain
fraîchement cuit.
"Merci," Dit Glaucus en rapprochant sa chaise de
la table, puis un lent sourire envahi sa face et il fit signe à la fille de se
rapprocher et lui murmura.
"J'aimerais acheter votre meilleur vin pour les hommes
là-bas – ceux qui viennent d'arriver. S'il vous plait, n'oubliez pas de dire
que c'est de ma part."
"Bien, Monsieur" Acquiesça la fille en se
précipitant pour accomplir sa demande.
Quelques minutes plus tard, elle servit le vin aux homme qui
se tenaient dans le coin le plus reculé et le plus sombre de la pièce et
Glaucus se délecta de leur surprise.
Il attendit, patiemment, qu'un des hommes regarde dans sa
direction pour lever, ostensiblement, son gobelet de vin en salutation.
A contrecœur, l'homme salua en retour. Glaucus grimaça et
plongea sa cuiller dans le ragoût, satisfait des évènements de la journée.
Il pourrait les semer, il en était sûr, dans les rues
animées de Rome. Jusque là c'était une plaisante compagnie.