L’écurie – 180 A.D.

 

Les mains de Maximus glissaient lentement sur le ventre gonflé de la jeune jument tandis que dans sa concentration il fronçait les sourcils.

Luna frissonna et roula des yeux.

Sempronius resserra son emprise sur les rênes.

Je retins ma respiration.

 

Ayant tout oublié sauf le poulain en train de grossir dans le ventre de Luna, le visage de Maximus était indéchiffrable, ses yeux grands ouverts ne regardaient rien de précis, seules ses mains traçant le contour des formes de la petite bête lovée dans le ventre de sa mère semblaient vivantes.

La jument frissonna, à nouveau, et se débattit pour se libérer.

Quand Sempronius resserra sa prise pour la seconde fois, elle laissa échapper un doux hennissement.

 

Dans mon dos, les autres chevaux, renâclaient et piétinaient en réponse et Fulmen hennissait bruyamment, un son haut laissant percevoir une détresse qui faisait écho à celle de sa dame.

 

Maximus cligna des yeux puis fronça encore davantage les sourcils alors que ses mains couraient, une fois de plus, sur le ventre de Luna qui frissonna derechef.

Le large visage couleur d’ébène de Sempronius était aussi indéchiffrable que celui de Maximus mais je pouvais y lire des signes de tension provenant des efforts qu’il devait faire pour contrôler la pouliche nerveuse.

 

Il aimait les chevaux et tous lui étaient précieux. Non seulement il partageait mes soucis en ce qui concernait Luna mais aussi il se sentait responsable de l’incident qui l’avait amenée à se retrouvée grosse précocement. Bien que Fulmen nous ait offert, à maintes reprises, ses capacités à échapper à ses maîtres, Sempronius se blâmait pour l’état dangereux dans lequel se retrouvait la pouliche et je savais qu’il craignait de la perdre autant que moi.

 

 "Bientôt…"

 

La voix basse et grondante de Maximus nous fit tous les deux sursauter.

Son regard était toujours aussi lointain tandis que ses mains se déplaçaient une fois encore sur le ventre distendu couleur gris argent.

 

"Bientôt…" Répéta-t-il, "Cette nuit ou … demain … "

 

Il cligna, à nouveau, des yeux et leur teinte aigue-marine retrouva sa chaleur habituelle sous l’influence de son sourire doux et juvénile.

"Le poulain est en bonne place. Il ne devrait pas y avoir de problèmes …"

Sempronius se relaxa visiblement.

Semblant calmée par sa voix, Luna renâcla.

Et je me rappelai de respirer.

 

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand nous finîmes par nous diriger vers l’écurie. Quitter le confort et l’intimité de mon lit s’était avéré plus difficile que ce que j’avais escompté.

Et alors que, main dans la main, nous nous hâtions de traverser les jardins, mon corps continuait de frissonner au souvenir du sien.

A mon grand désappointement, il avait refusé de partager mon bain matinal pour, enveloppé dans sa robe de chambre couleur de lie de vin, se précipiter dans la deuxième chambre à coucher en marmonnant quelque chose que je ne compris pas.

 

Je fronçai les sourcils devant cette preuve renouvelée de pudeur masculine puis je perçus mon reflet dans le miroir poli et … je ne pus m’empêcher de sourire.

Je ne pus m’empêcher de sourire au reflet de la femme que me renvoyait la surface métallique et froide.

C’était la même femme, au visage tout en courbes et méplats, à la peau crémeuse et aux immenses yeux bleus dont les traits étaient soulignés par une cascade de boucles rousses mais, tout comme ma chambre à coucher était à la fois la même et différente, mon visage lui aussi était différent.

 

Ce n’était plus celui de la beauté froide et sculpturale qui tenait les gens à distance ni même celui de la déesse voluptueuse aux traits artistement soulignés de maquillage qui, habillée d’une tunique vaporeuse aux tons marins, avait tenté, en vain, de séduire Maximus

 

Non c’était celui resplendissant d’une femme heureuse qui se sait aimée. Mes lèvres étaient légèrement gonflées, me yeux semblaient plus lumineux et ma peau rayonnait.

Je touchai légèrement ma bouche et le sourire dans le miroir s’agrandit.

Gloussant comme une gamine, je tournai le dos au miroir et me ruai vers la salle de bain.

 

L’écurie était à l’arrière de la villa.

Elle s’ouvrait sur une immense cour tapissée de sable qui était déserte à cette heure de la journée car les chevaux étaient déjà rentrés dans leurs stalles pour le repas de la mi-journée et pour échapper à la chaleur de plus en plus présente.

 

Je pouvais entendre les voix des garçons d’écurie qui étaient à l’ouvrage au-delà de la barrière mais ne pus voir personne aux alentours.

Il ne s’agissait pas du bâtiment construit par les précédents propriétaires pour abriter leurs chevaux mais bien de celui que mon mari avait fait construire des années avant notre mariage.

 

A cette époque, Marius Servilius jouissait d’une excellente santé et était homme à apprécier un bon cheval et une longue chevauchée.

A cette époque aussi, il avait découvert les compétences médicales d’un esclave africain, jusqu’alors employé au chantier naval, pour les animaux blessés et c’est ainsi que Sempronius était arrivé à la villa où il lui avait confié le soin et le bien être des nombreux animaux.

 

C’était une solide bâtisse rectangulaire avec deux énormes portes qui s’ouvraient sur les petits côtés et une rangée de fenêtres qui garnissait les longs côtés.

A sa vue, Maximus, inconsciemment, accéléra le pas. Et quand nous fûmes plus proches, je pus voir ses yeux s’agrandir quand il découvrit avec quel soin elle avait été conçue et bâtie, les murs épais et chaulés lui permettait de rester fraîche en été et chaude en hiver.

 

J’étais sur le point de faire un commentaire le concernant quand nous entrâmes presque en collision avec un garçon d’écurie qui venait de franchir la porte en poussant une charrette débordante de fumier.

Surpris, le garçon perdit le contrôle de son engin et le contenu malodorant menaça de glisser pour se répandre sur mes pieds chaussés de sandales.

Rapide comme l’éclair, Maximus évita la catastrophe en glissant un bras autour de ma taille. Il me souleva sans le moindre effort, me déposa de l’autre côté, le souffle coupé et, dans le même temps, essaya de stabiliser le panier empli des pommes que je venais de cueillir en traversant le verger.

Surpris par notre soudaine apparition, la prompte intervention et le flot de tissu de ma tunique, le garçon tenta de stabiliser la brouette et son chargement ce qu’il parvint à faire sans trop grosses conséquences.

 

Essoufflé par l’effort, le garçon leva les yeux sur nous et devint cramoisi.

 

Il s’agissait, bien sûr, de Simacus.

 

Je mordis l’intérieur de ma joue pour éviter d’éclater de rire et je sentis le bras de Maximus toujours posé sur ma taille trembler légèrement dans l’effort qu’il faisait pour camoufler son propre amusement.

 

"Bonjour, Simacus." Dit-il d’un ton engageant et le visage du garçon en devint violet.

"Ahhh… B b’jour, Gé-né-ral…" Bégaya-t-il.

Maximus inclina légèrement la tête puis releva un sourcil.

Simacus pâli puis croassa, "B-B-j-jour, Do-mi-na…"

Me mordant toujours l’intérieur de la joue, je ne répondis pas.

Les doigts de Maximus se tortillèrent vers mon ventre, menaçant de le chatouiller

"Bonjour, Simacus." Dis-je et le ton de ma voix me parut, contre toute attente, suave à mes propres oreilles. Les doigts s’arrêtèrent et je me promis de me venger.

 

"Comment vas-tu?" L’interrogea Maximus, sans donner l’impression de remarquer la mine déconfite du garçon et sans se soucier de l’image qu’il donnait, homme grand, costaud et si viril avec pendant au bout de la main un petit panier on ne peut plus féminin et plein de pommes

"B-Bien, Gé-né-ral…"

"Parfait," dit-il, "tu aimes ton nouveau travail?

La glotte de Simacus fit un aller retour visible.

Il était probable que jamais personne ne lui avait demandé son opinion sur quelque chose.

La surprise rendit le garçon encore plus maladroit que sa propre jeunesse.

"O-Oui …"

Maximus posa sur lui ce regard pensif et pénétrant à la fois qu’il avait du offrir aux milliers de nouvelles recrues qu’il avait côtoyées tout au long de sa carrière.

 

Il redevint cramoisi.

"Quel âge as-tu, Simacus?"

"14." Balbutia ce dernier, d’un ton plus ferme.

Le regard de Maximus se durcit.

"Dans deux mois … j’aurai quatorze ans dans deux mois, Général." Corrigea de lui-même Simacus avant d’essuyer la sueur qui perlait sur le bout de son nez de sa main droite.

Le mouvement mit en péril l’équilibre précaire de la brouette et le chargement malodorant menaça une fois de plus de se répandre.

Il faut porter au crédit de Simacus qu’il parvint à maîtriser la brouette avant que le fumier ne glisse sur le sol.

Quant à Maximus, à part un léger resserrement de son bras autour de ma taille et un discret demi pas en arrière, il fit mine de n’avoir rien remarqué.

 

"Quatorze." Répéta-t-il. "Ça fait presque de toi un homme … tu devrais peut-être commencer à penser à ce que tu vas faire de ta vie …"

Peut-être était-ce du à la nouveauté d’être considéré comme un homme, même un très jeune homme ou peut-être que Sterculinus – le dieu de la fertilisation – pris de pitié, le lui souffla-t-il à l’oreille toujours est-il que Simacus déposa la brouette sur ses pieds avant de continuer à parler.

Le chargement puant fut enfin stabilisé.

 

"Je pensais à …" Commença le garçon avant de se mordre la lèvre inférieure.

"Oui?"

Simacus hésita mais l’attitude encourageante de Maximus lui fit surmonter sa réticence à exprimer à haute voix ses pensées.

"Je pensais … à l’armée …"

Surpris de sa propre audace, le garçon en devint muet et regarda sa nouvelle idole d’un regard de chiot quémandeur.

Maximus sembla soupeser ses mots.

"Etre soldat est une profession honorable," acquiesça-t-il. "mais c’est aussi une tâche dure et solitaire … si tu rejoins les légions, tu seras envoyé à l’étranger … j’étais un peu plus âgé que toi quand j’ai marché vers la Germanie avec la mienne … et je ne suis retourné à la maison qu’une dizaine d’années plus tard …"

 

Les yeux de Simacus se transformèrent en soucoupes.

"Vous avez été en Germanie? Vous avez combattu les barbares? Vous en avez tué beaucoup?"

Maximus hocha la tête en même temps qu’un léger voile de tristesse obscurcissait sur ses traits.

 

Voyant cela, je fronçai les sourcils mais Simacus était trop jeune pour s’apercevoir d’un changement aussi subtil.

A quatorze ans, verser le sang est une perspective exaltante pour un garçon qui n’a connu que les limites contraignantes mais protectrices de la vie de famille. De plus, converser d’égal à égal avec un général romain victorieux était quelque chose dont peu de jeunes hauts gradés pouvaient se vanter.

 

"Je voudrais aller à l’étranger … voir le monde …"

"Bien, si tu songes à l’armée, tu ferais mieux de te décider rapidement …"

Une ombre passa sur le visage enthousiaste du garçon.

"Il y a un problème?" Demanda, avec tact, Maximus.

"Eh bien…" L’expression de Simacus suggérait qu’il était en train de débattre sur la sagesse de confesser à deux étrangers sa participation dans un complot contre le trône.

 

Il fronça les sourcils, prit une profonde inspiration puis

"Ma mère … eh bien, elle… "

Les sourcils de Maximus s’élevèrent majestueusement sur son vaste front

Je fis de mon mieux pour paraître m’intéresser à la clôture.

"Ma mère…" Reprit Simacus avant d’hésiter puis de finalement jeter d’une voix de conspirateur mâle parlant à un autre mâle. "Vous connaissez les femmes!"

Ses mots avaient à peine quitté sa bouche que Simacus se rendit compte de son erreur.

 

Décidant que tout compte fait la discussion qui se déroulait à mes côtés était infiniment plus intéressante que la clôture, je me retournai pour découvrir une face couleur prune et deux yeux sombres tellement dilatés qu’ils semblaient prêts à jaillir de leur orbite.

 

"Non, Simacus." Dit Maximus cordialement. "Je ne connais pas les femmes. J’ai quelques années de plus que toi et, grâce aux Dieux, je ne les connais pas. Mais je peux au moins dire que ce sont des créatures magnifiquement charmantes et braves. Elles sont aussi généreuses et aimantes. Peux-tu imaginer à quel point notre vie serait dure sans leur présence, sans mentionner le fait que l’on s’ennuierait ferme?"

 

Simacus était suffisamment âgé pour être intéressé par le mystère féminin et pourtant encore jeune assez pour le trouver terrifiant, spécialement en présence d’une représentante accomplie de l’espèce.

Il parut un instant perplexe puis me jeta un rapide coup d’œil.

Je lui offris délibérément un sourire non sincère.

Il eut un mouvement de recul.

Fidèle à la solidarité masculine, Maximus vint à la rescousse de son futur camarade d’armes.

"Je suppose que ta mère ne veut pas que tu t’en ailles … c’est compréhensible. Qu’en pense ton père?"

"Il est mort quand j’avais deux ans. Mon… beau-père … est son troisième mari …"

 

Ce fut mon tour de lever les sourcils. Je connaissais l’homme. Il faisait partie des nombreux esclaves de maison de mon mari. Après avoir reçu sa liberté, il avait choisi de rester à la villa, et travaillait à l’entretien - sempiternel - de la propriété. Deux ans plus tard, il avait demandé la permission d’emmener une épouse à la propriété et s’était installé dans une petite maison au-delà du bâtiment principal de la villa.

Je me rappelais vaguement que la femme bavarde du verger venait de Rome.

 

"Désolé pour ton père," dit Maximus simplement en regardant le garçon avec sympathie, "chaque homme devrait pouvoir voir sa descendance grandir. J’ai perdu le mien quand j’avais 8 ans."

 

Simacus hocha simplement la tête, l’air sérieux, un geste si adulte chez un garçon si maladroit.

La femme, rencontrée au verger, l’avait comparé à son défunt père qu’elle avait décrit comme ‘inutile’.

Quels qu’aient pu être ses défauts - et les Dieux savaient qu’il devait probablement en avoir plus que ceux que l’on pouvait remarquer d’emblée - Simacus ne me paraissait pas inutile pas plus que paresseux d’ailleurs.

 

Je me demandai brièvement quelle sorte d’homme était son beau-père. Il n’était pas nécessaire d’être démoniaque pour faire un mauvais beau-père

La paternité n’est jamais aisée et certains hommes ne savent comment éduquer un enfant alors … quand il ne s’agit même pas d’un des siens.

Vaguement irritée, je me rendis compte que je n’arrivais pas à me rappeler si le couple avait des enfants à lui ou non.

Je ne fais pas partie de ce genre de femme qui se considère tellement supérieure à ses serviteurs qu’elles ne s’informent pas de leurs vies ni de leurs présences ou absences mais j’avais beau essayé de tout retenir, ils étaient vraiment trop nombreux à la villa.

 

"Un homme doit faire ce qu’il a à faire." Déclara Maximus de ce ton ferme et bas qu’il avait du employer des milliers de fois devant ses soldats durant une décade de commandement.

Simacus bomba le torse et inconsciemment raidit le dos.

"Être soldat est une profession honorable," continua-t-il, "et il n’y a rien d’anormal à rechercher dans l’armée la chance d’une vie meilleure …"

Sa voix s’éleva légèrement pendant que Simacus rayonnait.

"Ce qui est honteux c’est de prêter, à la légère, le serment de servir Rome ou  de chercher à s’échapper de sa maison …"

 

Simacus essayait de ne pas perdre contenance sous le regard ferme de Maximus même s’il était visible qu’il flanchait.

Il y avait de la droiture en cela.

Personne ne pouvait en douter.

Mal aiguillé et sous-estimé mais honnête néanmoins.

"Seuls les hommes sans honneur prêtent serment à la légère. Tous les serments sont sacrés. Absolument tous …. Mais ceux incluant nos devoirs vis-à-vis de la famille et du pays sont spécialement importants …"

 

Simacus baissa les yeux mais pas assez vite que je n’ai le temps de le voir se mordre la lèvre inférieure

Maximus le vit aussi mais ses années de commandement lui avaient appris qu’il y avait mieux à faire que de souligner le tourment intérieur d’un jeune garçon en présence d’une femme.

Le silence se fit durant un moment. Simacus se balançait d’un pied sur l’autre ainsi que le font les hommes – quel que soit leur âge – quand ils se sentent dans une situation inconfortable.

"Un homme doit faire ce qu’il a à faire même si ce n’est pas ce qu’il a envie de faire"

Etonnée, je me tournai pour regarder Maximus.

Parlait-il à l’enfant ou à lui-même?

Ou était-il en train de m’expliquer de manière détournée ce que son honneur, ses devoirs et ses serments ne lui permettaient pas d’énoncer à voix haute ?

Etait-il en train de me dire que s’ils ne le tenaient pas, il aurait accepté mon offre d’une nouvelle vie à mes côtés quelque part loin de Rome?

Que le véritable souhait de son cœur était de rester avec moi même si l’honneur et le devoir le poussaient à la revanche et à une mort certaine?

Le visage de Maximus n’exprimait rien de cela, c’était l’expression indéchiffrable d’un commandant parlant fermement à une nouvelle recrue devant encore faire ses preuves dans la bataille et apparemment inconscient de tout et de tous.

 

Un homme doit faire ce qu’il a à faire.

 

Ce fut mon tour de me mordre la lèvre inférieure.

 

"En parlant de devoirs, Simacus, tu ferais mieux de retourner aux tiens avant que le maître d’écurie de Dame Julia ne se fâche contre moi de te faire la causette sous le soleil."

A la mention du titre de Sempronius, Simacus se redressa comme le soldat qu’il voulait être.

En dépit de la tension, je sentis un sourire sur le point de fleurir sur mes lèvres.

Il n’y avait rien de cruel à faire mention du Nubien qui dirigeait mes écuries d’une poigne de fer et une dignité que de nombreux rois lui eussent enviée.

C’était juste sa taille et son refus de toute discussion futile, de toutes futilités en général.

 

Rappelé à ses devoirs, Simacus pris les bras de la brouette et se prépara à nous quitter mais ses yeux allaient de Maximus à moi tandis qu’il essayait de savoir s’il était congédié ou non et surtout qui était en charge de le faire.

 

Je pris pitié du garçon dégingandé.

"Sais-tu où se trouve Sempronius?" Demandais-je

"Oh… Il.. il… il a amené un cheval chez le maréchal … ferrant … il voulait qu’un des fers soit re…re…mis … " Bégaya le garçon, trébuchant sur le mot ou peut-être à la pensée de ce qui se passerait au peu soigneux maréchal ferrant aux mains de Sempronius.

 

Le nubien ne connaissait qu’une seule manière de faire les choses et c’était de les faire à la perfection.

Ceux qui ont cette vertu précieuse ne sont guère enclins à tolérer les faiblesses des autres. Et le maréchal ferrant était connu pour s’enfiler l’une ou l’autre coupe pendant qu’il suait au-dessus de sa forge. Le fait que le maître d’écurie ait emmené le cheval jusqu’à l’atelier personnellement au lieu d’envoyer un de ses aides pour une tâche somme toute mineure indiquait que cela n’allait pas se passer aisément.

 

"Si jamais tu le vois," dis-je, "informe Sempronius que le Général Maximus est ici pour inspecter Luna et que nous souhaiterions qu’il soit présent."

"Est-ce qu’elle va bien? Je veux dire la pouliche. Je…" Prenant conscience de sa bévue, Simacus s’arrêta au milieu de sa phrase mais pas avant que je ne distingue du souci dans sa voix et une étincelle d’angoisse dans ses yeux sombres.

Il aimait son sale chien assez pour affronter l’inconnu aux mains du maître d’écurie et, en dépit de sa nouveauté comme lad, il aimait la jeune pouliche enceinte et se souciait d’elle.

Triste garçon ou non, cela parlait en sa faveur car la compassion et la générosité sont aussi importantes que la bravoure et l’intelligence.

Parfois davantage encore.

 

Avant même de m’en rendre compte, je lui envoyai un petit sourire réconfortant.

"Le général s’y connaît en chevaux et j’ai demandé son opinion. Il aidera Luna au mieux …"

Le garçon lança un regard vers Maximus qui contenait un tel espoir et une telle admiration renouvelée que je ne pus que me rappeler mon propre espoir que sa force et son assurance soient suffisantes pour sauver une petite pouliche, à la grossesse trop précoce, et son bébé.

 

Mon sourire s’élargit et devint plus chaleureux.

D’un signe de la tête, je congédiai Simacus et quand le garçon rougit, à nouveau, je ne pus m’empêche de me demander si c’était d’embarras et si le commentaire de Maximus sur les femmes et leurs mystères avait quelque chose à voir avec la couleur de ses joues.

 

Quand Simacus et sa cargaison puante eurent disparu, je me tournai vers Maximus et essayai de reprendre le petit panier.

L’amusement teinta les profondeurs de ses yeux étincelants tandis qu’il évitait mes assauts.

 

"Comment ce fait-il que je me retrouve toujours en train de te sauver de Simacus ?" Demanda-t-il.

"Avec ou sans son horrible chien, ce gamin est dangereux." Déclarais-je, essayant toujours de m’emparer du panier.

Maximus m’évita, à nouveau, et ouvrit la marche m’entraînant vers l’enclos.

"Ainsi donc l’inestimable Simacus voudrait s’essayer à jouer au  soldat …" Dis-je en pressant le pas pour rester à sa hauteur.

"Peut-être."

 

Malgré ses yeux souriants son ton ne dévoilait rien.

Cela éveilla ma curiosité.

"Mais s’il le veut il le sera, non?"

"Non."

Sa négation fut aussi surprenante que l’impassibilité du ton de sa voix.

"Non?"

"Non." Répéta-t-il. "Il est trop petit pour son âge et pas assez fort. Il est brave mais ce n’est pas un guerrier. Peut-être trouvera-t-il une place parmi les auxiliaires mais je doute qu’il ait la moindre capacité pour cela. Il pourra toujours trouver une place avec l’un des artisans qui travaille pour la légion ou peut-être deviendra-t-il le serviteur d’un officier …"

"Mais?"

Maximus s’arrêta et se tourna vers moi.

"Simacus ne pourrait se contenter d’être un serviteur car il le ferait mal. Il a toujours rejeté la notion de …"

 

Je me sentis curieusement désappointée.

Simacus n’était pas particulièrement sympathique mais il était jeune et vulnérable.

Et il était évident qu’il voulait une autre vie, une vie meilleure.

A mes yeux cela méritait le respect.

 

L’armée aurait été un endroit idéal pour une existence insatisfaite. L’empire avait toujours besoin de soldats et Rome prenait soin de ceux-ci.

Dans l’armée il aurait eu des amis et, peut-être même des frères, de la discipline et un salaire, de la nourriture, des soins et aurait été instruit.

 

Il n’aurait pu être plus que centurion mais il aurait eu un but. Et s’il s’arrangeait pour survivre aux 20 années de service, il aurait eu une pension et aussi une femme et des enfants et un terrain où s’installer.

S’il était estropié, il aurait été honorablement déchargé et pensionné et même s‘il mourrait à la guerre, il aurait eu des funérailles décentes et son esprit aurait été rejoindre ceux de générations de légionnaires tombés pour la grandeur de Rome.

En tous cas et d’une certaine manière, on s’en serait souvenu et sa mémoire aurait été honorée. 

Pour un pauvre garçon anonyme comme lui c’était le plus proche de l’éternité qu’il pouvait espérer.

 

"Par contre," poursuivit Maximus, "si quelqu’un prend le temps de le comprendre et de l’entraîner, il deviendrait le plus loyal et le plus fidèle des serviteurs … à partir du moment où il ne serait pas considéré comme tel…."

 

Les paroles de Maximus m’étonnèrent encore plus que le commentaire dénué de passion sur le peu de chances de Simacus de rejoindre les rangs de l’armée.

Mais ce qui était encore plus déstabilisant était le fait qu’il avait raison         .

Totalement raison.

Comme Marc Aurèle, le Général Maximus Decimus Meridius était un fin connaisseur de l’être humain.

 

“Simacus sait déjà ce que c’est d’être responsable de quelqu’un...” Dit-il doucement, “Maintenant, il a besoin d’apprendre la valeur de la discipline et, ensuite, qu’on lui donne une fonction. Il ne connaîtra sa vraie nature que quand il aura sa chance d’avoir des responsabilités …"

 

Je laissai passer un battement de cœur avant de répondre.

Maximus poursuit du même ton doux.

“Se sentir responsable et prendre soin de quelqu’un ou de quelque chose est ce qui crée un homme et non sa capacité à se servir d’un glaive...”

 

Pendant qu’il parlait, je le vis en esprit.

Maximus à huit ans.

Abandonné à lui-même suite à l’incendie qui avait détruit sa ferme et sa famille. Emmené à la ferme de son grand oncle loin des terres fertiles où il était né.

Enlevé à son enfance heureuse et aux souvenirs de sa famille, au rire de son frère, à la chaleur de sa mère et aux soins de son père.

Emmené dans une famille qui n’avait ni le temps ni l’espace, ni la nourriture ni l’amour pour un grand garçon, fort et sérieux mais étranger à son propre sang.

Un garçon devant se défendre seul face au travail et aux responsabilités au lieu de pouvoir s’ébattre et nager et jouer et pourtant accomplissant ses devoirs sans complaintes.

Maximus, huit ans, et déjà un homme.

 

Quand je parlai à nouveau ma voix était un peu rauque car ma gorge était nouée par l’émotion.

"Pourquoi est-ce que j’ai l’impression d’avoir été choisie volontairement pour cette tâche?"

Maximus sourit timidement.

"L’homme qui forcera dame Julia Antonina à faire ce qu’elle ne veux pas faire n’est pas encore de ce monde !" Dit-il doucement."Je suis courageux mais pas à ce point!"

 

Il avait énoncé cela de manière si exquise que je ne pouvais lui rappeler que j’étais née esclave et, jusqu’à mes 18 ans, forcée de faire ce que mon maître voulait que je fasse. Depuis lors, il m’avait libérée et dame Julia Antonina avait remplacé Julia, "la meilleure que j’ai jamais élevée ", et n’avait plus connu d’autres lois que la sienne.

 

Et je m’en réjouissais chaque minute de ma vie.

 

Vraiment très adroit pour un homme qui disait ne pas être habile avec les mots.

Je dus sourire.

"Mais peut-être que tu aimerais relever le challenge …" Ajouta-t-il, tout en faisant tourner entre ses mains consciencieusement le petit panier qu’il portait toujours.

Je rétrécis les yeux.

"De plus tu sembles avoir du talent pour te gagner la loyauté de tes serviteurs …"

Si j’avais été un chat, j’aurais probablement abaissé mes oreilles comme Rubia l’aurait fait …Et aussi j’aurai sans doute fouetté l’air de ma queue.

"Je les paie bien." Grondais-je.

Maximus leva les sourcils.

"Aucun argent au monde ne peut acheter la loyauté que je peux constater ici. Dit-il fermement, d’un ton proche de celui du général qu’il était. Ses mots me firent sursauter mais je m’arrangeai cependant pour me rappeler que je n’étais pas une bleue et refusai de plier sous son regard

 

A la place mes mains osèrent se diriger vers le panier pour tenter de l’agripper. A la vitesse de l’éclair, il le mit hors de ma portée

 

Je fronçai les sourcils.

Surtout pour dissimuler mon émoi.

"Tes serviteurs t’aiment, Julia. C’est évident pour tous ceux qui ont des yeux. Pourquoi est-ce que cela à l’air de t’embarrasser?"

Un noeud se forma dans ma gorge qui se resserra.

 

Pourquoi est-ce que moi, Dame Julia Servilia, la beauté mystérieuse, puissante, distante et froide qui maintenait tout le monde, Apollinarius excepté, à distance respectueuse, n’était qu’un livre ouvert pour Maximus?

Pourquoi est-ce que rien de ce qui me concernait n’échappait à son attention et à son regard pénétrant que ce soit les frayeurs de la petite fille que j’avais été ou ceux de la femme que j’étais?

Et pourquoi est-ce que, à chaque fois, je me retrouvais frissonnant intérieurement, déchirée entre mon besoin de dissimuler ma vulnérabilité et mon besoin tout aussi puissant de l’accepter?

 

Maximus était en train d’attendre pas une réponse directe ma décision concernant un garçon dégingandé et solitaire rêvant à la chance qui non seulement lui changerait la vie mais aussi qui la lui rendrait meilleure.

Cette chance que tant Maximus que Marc Aurèle m’avait donnée il y a six ans.

 

"C’est bon," soupirais-je. "peut-être que Rome n’est pas en manque de soldats et qu’elle peut épargner Simacus et les Dieux savent que je suis toujours en manque de serviteurs loyaux … du moins c’est ce qu’Athenodorus me dit une à fois par semaine!"

Maximus m’offrit un de ses sourires qui faisait toujours sursauter mon cœur avant qu’il n’entame une course folle dans ma poitrine.

"Merci." Dit-il doucement, si doucement que ses mots n’étaient guère qu’un murmure.

Puis il baissa la tête et effleura mes lèvres des siennes.

Elles étaient chaudes comme toujours et imprégnées d’un goût de miel, de pomme et de cannelle.

"Merci." Répéta-t-il et les flammes familières jaillirent des profondeurs de ses yeux étonnants.

Ma bouche frissonna et s’assécha soudain, je hochai la tête et pris le panier de ses mains qui ne me résistaient plus et ouvrit le chemin vers l’écurie.

 

Dès que nous eûmes franchi le seuil le visage de Maximus s’éclaira avec ce délicieux mélange de curiosité et d’admiration qui le faisait absurdement paraître beaucoup plus jeune.

Se tournant et se retournant, il observait l’environnement d’un oeil expert, prenant consciencieusement la mesure de l’endroit.

L’écurie était vaste, aérée et bien rangée, les nombreuses stalles s’ouvraient de part et d’autres d’un long couloir.

Un couloir que Sempronius voulait toujours voir propre et nettoyé en permanence par les lads. Je ne peux me rappeler être venue ici et avoir découvert des brins de paille ou des traces de fumier quelles que soient l’heure du jour et les occupations des lads. Inconsciemment, je me demandai si nettoyer le couloir faisait partie des tâches de Simacus. L’enclos paraissait désert mis à part les chevaux qui chiquaient leurs graines. Les voix des lads, travaillant quelque part derrière le bâtiment, nous parvenaient portées par la brise estivale qui pénétrait par les fenêtres ouvertes.

 

Ainsi que je l’ai déjà dit mon mari n’avait épargné ni ses efforts ni son argent pour bâtir ses écuries. Les stalles étaient en brique et fermées par des panneaux de bois pour empêcher les chevaux de se blesser les uns les autres si, effrayés, ils se mettaient à ruer.

De plus elles étaient deux fois plus vastes que la taille habituelle et chacune avaient une porte en bois si bien que les chevaux pouvaient s’y tenir en liberté plutôt que d’être attachés durant des heures.

Je vis que Maximus notait ce détail et l’approbation se refléter sur son visage. Il venait d’un coin de l’empire où les chevaux étaient élevés en semi liberté alors qu’à Rome la plupart des écuries étaient petites et bondées et les bêtes étaient liées afin de permettre à leurs maîtres d’en loger plusieurs ensembles.

 

Mon mari avait non seulement des chevaux de classe parmi ses marchandises mais aussi il les aimait  avec une passion proche de celle qu’il éprouvait pour ses bateaux. Et quand Marius Servilius aimait quelque chose ou voulait quelque chose, il ne se préoccupait pas des coûts ou de ce que les gens pouvaient penser, si bien qu’écartant et les coûts et les conseils il avait bâti ses écuries de manière à ce que ses chevaux puissent s’y mouvoir à l’aise et même se rouler dans la paille.

 

Quand je me tournai vers Maximus je vis que le respect avait remplacé la curiosité sur son visage. Il avait plus que probablement visité de nombreuses écuries dans son existence mais ne devait pas être habitué à y rencontré un tel luxe.

Dans un flash, je me remémorai les écuries du camp militaire en Mésie où nous nous étions rencontré. Elles étaient en bois et avec de tels trous dans le toit que lorsqu’il pleuvait l’eau s’y introduisait en petites cascades.

Alors je m’interrogeai aussi sur les écuries de Maximus à Vindobona. Malgré le manque de confort des postes militaires éloignés, je n’arrivais pas à m’imaginer qu’il ait pu vivre dans un camp en désordre avec des écuries minables comme cela avait été le cas pour Cassius.

“C’est magnifique, Julia." Dit-il doucement. "Ils ont tellement de place pour se mouvoir …”

Mon coeur se gonfla de fierté.

Je n’avais peut-être pas bâti moi-même ces écuries mais j’en avais assumé la responsabilité depuis que mon mari était devenu trop malade que pour prendre soin de ses chevaux lui-même.

“Et tu n’as pas encore vu la meilleure des innovations.” Dis-je en indiquant une stalle vide, “regarde le sol : il est plat et non légèrement bombé comme d’habitude. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi on construisait les écuries de cette manière car les chevaux ne peuvent se reposer correctement s’ils ne peuvent s’installer confortablement!”

“J’ai toujours pensé de même. Les écuries de mon beau père avaient des sols plats comme ici …”

 

Sa voix se cassa et je le vis cligner des yeux comme si un souvenir inattendu lié à ces autres écuries avait surgi et de son expression je ne pouvais juger s’il était plaisant ou non.

Ainsi le père d’Olivia avait été un éleveur de chevaux...

Avant que d’autres souvenirs indésirés ne viennent le perturber et accroître ma jalousie tout aussi indésirée, je lui pris la main et l’entraînait plus loin.

“Viens..."

Maximus me laissa faire.

Je déposai le panier sur une chaise proche et me mis à la recherche du couteau que Sempronius gardait sur un établi afin de couper des quartiers de pommes fraîches. Ils se séparèrent avec ce crissement typique que font les fruits juteux et leur parfum envahi l’écurie se mêlant à ceux du foin, du grain et des chevaux.

 

Cela fait, je léchai le jus qui avait coulé sur mes doigts, geste enfantin qui fit sourire Maximus.

Lui souriant à mon tour, je le conduisis le long de l’allée centrale et tandis que nous avancions les chevaux arrêtaient de marcher et passaient leur tête, le cou allongé, reniflant l’odeur des pommes que je portais, à la recherche d’un morceau ou juste d’une caresse.

 

L’écurie n’était qu’à moitié pleine mais comme je l’avais déjà dit à Maximus elle abritait 20 chevaux, deux ânes et deux mules.

"Il y en a une douzaine ici ou un peu plus." Enonçais-je tandis que nous passions devant les stalles. Les animaux redressaient les oreilles, levaient les têtes de leurs mangeoires et nous regardaient de leurs grands yeux liquides

"Nous les gardons à la ferme avec les boeufs. Si nous en avons besoin pour des tâches spécifiques, on peut les faire revenir ici. Ceux-ci sont dédicacés aux tâches légères, comme pour le jardin ou tirer le char quand nous avons besoin de rapporter certaines choses de la cité. Si c’est quelque chose de plus lourd, j’ai des mules et des bœufs au chantier naval et aux entrepôts et je peux toujours les emprunter …"

 

Dans les stalles de l’avant, il y avait les deux équipages de quatre chevaux qui tiraient mon attelage quand j’allais à Rome. L’un était composé de vigoureux hongres couleur noisette et l'autre de tout aussi vigoureux hongres couleur sable. Puis nous passâmes devant un groupe d’animaux plus âgé, plus aptes aux travaux lourds mais toujours utilisés pour tracter les chariots des jardiniers ou servir de monte à Apollinarius les rares fois où celui-ci désirait chevaucher. Juste à côté, il y avait d’autres animaux utilisés par mes travailleurs quand des tâches les appelaient à Ostie ou quand ils servaient de courrier, voyageant vers les différents ports d’Italie.

C’étaient des animaux costauds bâti à la fois pour la vitesse et l’endurance et parmi eux il y avait Argentea (*), la jument grise à l’humeur facile, la mère de Luna. La pouliche avait hérité de la constitution plus frêle de son père, un des chevaux de selle d’un associé de Marius Servilius.

 

Nous finîmes par arriver à la dernière stalle occupée où étaient gardés les chevaux de plus grande valeur.

Fulmen était dans la plus proche, la tête haute et les narines palpitantes tandis qu’il reniflait l’air, agissant vraiment comme le puissant étalon qu’il était.

"Il est très protecteur vis-à-vis de ses dames." Avertis-je tout en lui offrant un morceau de pomme. Fulmen renifla la paume de ma main, mordilla délicatement le fruit avant de balancer la tête fièrement, secouant sa crinière et de frapper d’un sabot le sol

Je ne pus m’empêcher de rire devant une telle démonstration de fierté masculine.

Maximus se rapprocha, empoigna la longe et l’attira à lui pour lui caresser le museau velouté.

Fulmen roula des yeux, son harem oublié à cet instant pour le plaisir de retrouver son cavalier de la veille. Ses narines palpitèrent comme s’il semblait évaluer la possibilité de faire une bonne chevauchée avec un cavalier expérimenté.

 

Il y eut un doux hennissement dans mon dos suivi d’un bruyant heurt du sol par un sabot.

Riant à nouveau je me retournai et Maximus me suivit.

Sidereum étendait son long cou pour essayer de mordiller ma tunique.

"Et ici tu as un autre fier garçon qui n’aime pas être ignoré." Dis-je en frottant le front du hongre. "Général Maximus, voici Sidereum, mon cheval …"

Le cheval brun foncé l’étudia, une lueur de curiosité au fond de ses yeux bruns puis balança la tête en signe d’approbation.

Maximus et moi éclatâmes de rire et le hongre rejoignit notre hilarité par un fort hennissement.

"Il est magnifique." Déclara Maximus tout en caressant le cou soyeux de Sidereum.

"Et le plus gentil cheval que j’ai jamais vu." Ajoutais-je tout en tendant alternativement les morceaux de pommes aux deux chevaux. "Il adore être entouré et parfois est aussi joueur qu’un poulain …"

 

Les juments étaient dans les dernières stalles. L’une d’elle, Nebula, était grande et blanche comme la neige, sa crinière soyeuse et sa longue queue ondoyaient comme de la mousse quand elle les agitait. Sa descendance avait hérité de sa couleur immaculée et semblait vouloir devenir aussi fort et aussi grand que l’étalon qui l’avait engendré.

Au lieu de cela, Lux était rousse, sa crinière et sa queue avaient des nuances de bronze. Elle était plus petite que Nebula. C’était un petit cheval compact issu d’un croisement africain avec une prédilection pour les longues courses et la vitesse. Sa descendance se tenait derrière elle, une créature sombre aux longues jambes qui avait hérité de la robe de son géniteur.

 

Mais les différences entre les juments allaient au-delà de leur taille et de leur couleur.

Je dois admettre que ma première réaction face à l’animal roux fut le désappointement car Lux était très timide vis-à-vis des humains, elle se laissait difficilement approcher ou caresser et si on la laissait faire, elle garderait sa progéniture loin de nous autant qu’elle le pourrait.

Au contraire, Nebula était gentille et confiante ainsi qu’elle était en train de nous le démontrer en étirant le cou et en me donnant de petits coups de tête dans l’espoir qu’en retour nous lui offrions des caresses ce que je fis volontiers pendant que Maximus essayait d’apprivoiser l’autre animal.

Il tendit la main, paume ouverte vers le haut, et émit de doux sons avec ses lèvres en alternance avec de gentils mots murmurés d’un ton bas et presque hypnotique.

Lux le dévisagea avec méfiance puis, après quelques hésitations, alla à lui et renifla, avec prudence la paume qu’on lui présentait.

Fronçant les sourcils, j’observai Maximus lever lentement la main et prendre la longe de la jument avant d’abaisser la tête vers son museau et de lui souffler dans les narines.

 

Mes yeux s’arrondirent quand je vis la jument appuyer sa tête contre sa poitrine pour lui permettre de la caresser ainsi que son cou et même de le laisser la gratter entre les oreilles, geste de confiance que je ne lui avais jamais vu auparavant.

 

Puis Lux tourna le cou pour regarder sur le côté et hocha la tête deux fois. Il y eut des bruits provenant de la paille et une petite tête apparut derrière elle et deux grands yeux humides et curieux nous fixèrent.

Le poulain fit quelques pas et finit par s’approcher. Ses jambes étaient presque aussi longues que celles de sa mère mais son corps était petit et couvert d’une sorte de duvet, qui appelait les caresses. La petite créature s’arrêta pour regarder sa mère qui lui donna un gentil coup du museau pour l’encourager à aller vers Maximus. Et le poulain obéit, se déplaçant gauchement sur ses longues jambes toujours un peu trop fines, puis il posa la tête sur le rebord de la barrière. Maximus sourit et se pencha pour souffler dans les narines du poulain puis il se redressa et, glissant un bras autour de ma taille, il m’attira près d’eux.

 

“Viens et fais ce que je viens de faire. C’est ainsi que les chevaux font connaissance entre eux.”

Je me penchai alors vers la tête du poulain et soufflai gentiment dans ses narines. Rapidement, le petit me souffla dans l’oreille en réponse. Je ris tout doucement avant de faire la même chose avec sa mère. Puis je me redressai et regardai Maximus, notant la tendre lueur qui illuminait ses yeux pendant qu’il nous contemplait.

Il sentit mon regard et m’adressa son superbe sourire si juvénile, son bras serrant tendrement ma taille.

Je lui souris à mon tour et posai la tête sur son épaule, laissant échapper un soupir de contentement avant de fermer les yeux pour mieux profiter de la douceur de ce moment construit autour d’un silence complice, d’une odeur de foin frais, de celles des chevaux et du cuir et des doux sons de mâchement et de froissement, un de ces moments parfaits qu’on aimerait voir durer une éternité…

 

"Vous faites de la magie sur les chevaux, Général. Et votre magie est des plus forte …"

La voix qui venait des ombres était profonde et mélodieuse, une voix apaisante que tant les chevaux que moi-même connaissions bien mais cela ne nous empêcha pas de sursauter comme si nous étions des amants illicites pris en flagrancte delicto.

 

Au moment où nous nous retournions, Sempronius apparut dans la lumière, montagne faite homme ce qui ne l’empêchait pas de se déplacer avec une certaine souplesse.

Maximus cligna des yeux quand il prit la mesure du géant se tenant dans le couloir mais son visage ne trahit rien.

Etant grand et fort, il devait probablement trouver déstabilisant de devoir lever la tête pour plonger son regard dans celui d’un autre.

Frôlant les 2 mètres, le maître d’écurie nous dominait largement. Sa peau couleur d’ébène était tendue sur des muscles puissants, ceux d’un homme qui n’aurait jamais tendance à l’embonpoint.

Le visage de Sempronius était aussi indéchiffrable que celui de Maximus. Ses traits étaient énergiques mais élégants ainsi que le sont, en général, ceux des Nubiens. Habillé d’une tunique simple et faite maison et de robustes sandales, les poignets enrobés de cuir noir et ses cheveux noirs crépus coupés court, il avait en lui une distinction et une autorité dignes d’un roi tribal

 

Soudain, il m’apparut que cela pouvait bien être le cas.

Il aurait très bien pu en être un avant que les romains ne le capturent et ne le vendent comme esclave.

Sempronius ne parlait jamais de sa vie passée mais il ressemblait très fort aux chevaux qu’il aimait tant, ses traits et sa taille étaient les témoins d’un lignage exceptionnel.

"Mon peuple apprend la magie des chevaux des dieux du désert, où avez-vous appris la vôtre?" Poursuivit-il, complètement oublieux semble-t-il d’être en présence de l’hôte de sa maîtresse.

"La mienne vient d’Espagne." Répondit Maximus simplement.

Sempronius eut un sourire d’approbation, nous offrant une vue magnifique sur ses dents couleur de perle.

"L’Espagne est un pays de bons chevaux, Général. Pas étonnant que votre magie soit si forte."

Maximus approuva puis lui sourit.

 

Ce fut seulement à ce moment là que je me rendis compte que j’avais retenu mon souffle durant tout cet échange.

J’expirai doucement.

Et ce fut alors que je pris conscience de l’importance pour moi qu’ils s’acceptent l’un l’autre.

"Venez," dit Sempronius en se déplaçant vers l’extrémité du couloir. "La petite reine est très proche de son terme et de plus en plus nerveuse et je l’ai donc placée dans une des stalles spéciales de poulinage avant qu’elle ne devienne trop agitée…"

 

Le Nubien n’appelait jamais Luna autrement que la petite reine.

"Déjà des signes de travail imminent?” Demanda Maximus tandis que nous approchions d’une des extrémités des écuries.

“Ses mamelles sont dures et pleines de lait et ses mamelons secrètent déjà du liquide.” Commenta Sempronius.

“Mange-t-elle normalement?”

“Oui, jusqu’à la nuit dernière. Aujourd’hui, c’est à peine si elle a grignoté son foin et son grain du matin...”

Maximus grogna, son esprit déjà focalisé sur la pouliche et sur les symptômes indéniables de la fin de son terme.

 

Sempronius s’arrêta devant la stalle de poulinage.

Elle était deux fois plus grande que les autres pour permettre à la jument de s’étendre confortablement quand son temps serait là et aux humains qui devaient l’assister de s’y tenir sans encombre.

"La petite reine a bon caractère mais elle est inexpérimentée et nerveuse. Je la maintiendrai pendant que vous l’examinerez."

Maximus acquiesça et Sempronius ouvrit la porte à moitié.

 

À la vue du ventre de la pouliche mes yeux s’arrondirent.

Suite à mes occupations d’abord à Rome puis à planifier la fuite de Maximus, je n’avais plus vu Luna depuis au moins trois semaines et elle était devenue énorme.

Vraiment monstrueuse.

Ses flancs débordaient lui donnant une apparence gauche qui était très différente de son élégance habituelle. Sa peau couleur gris argent qui lui avait donné son nom était tendue à éclater par son ventre distendu.

 

J’eus un hoquet de surprise.

“Elle est énorme!” Lâchais-je.

Maximus pouffa.

“Elles deviennent toutes énormes en approchant du terme.” Dit-il d’un ton amusé. “Il en va de même avec les femmes ...”

“J’ai déjà vu des juments enceintes avant et sois assuré que je sais très bien comment devient une femme!” Rétorquais-je, trop choquée par l’aspect de Luna que pour percevoir la taquinerie de Maximus.

 

Quelque chose scintilla dans les profondeurs des yeux de Maximus.

Pas l’éclat métallique qui les faisait étinceler quand il n’était que détermination.

Pas l’éclair dangereux qui y luisait quand il était en colère ni les flammes brûlantes qui les illuminaient dans ses moments de passion.

C’était quelque chose de complètement différent.

Quelque chose que je n’avais jamais vu.

Quelque chose que je n’arrivais pas à identifier.

Quelque chose s’intense et de vaguement troublant …

 

Dans la stalle, Sempronius avait déjà empoigné la longe de Luna et attendait Maximus.

“Je l’examine régulièrement et le poulain semble bien positionné, Général…”

Au son de sa voix, Maximus cligna des yeux et ce qui se trouvait au fond de ses yeux s’évanouit avec le doux battement de ses longs cils foncés.

“Nous ferions mieux de ne pas être trop nombreux autour d’elle. S’il te plait, Julia, reste dehors.”

Il y avait une trace de crispation dans sa voix mais ce fut si ténu que je doutai de l’avoir entendue et pensai que c’était mon esprit qui était en train de me jouer des tours.

Je hochai la tête et Maximus entra dans la stalle puis referma la porte derrière lui.

 

“Cette nuit ou demain.” Répéta Maximus en caressant affectueusement le front de la pouliche.

“Cette nuit ou demain.” Agréa Sempronius en tapotant gentiment le cou de Luna. “De toute façon ce sera une longue nuit ...”

Maximus acquiesça.

“Les premiers poulains prennent toujours leur temps.” Confirma-t-il.

“Et une paire de mains supplémentaires serait la bienvenue.” Commenta Sempronius, “Juste au cas où ...”

Maximus jeta un bref coup d’oeil vers moi qui écoutait la conversation depuis l’autre côté de la porte.

"Fais-moi avertir quand cela commencera et je viendrai." Dit-il puis il m’envoya un sourire rassurant.

En dépit de sa présence et de ses paroles rassurantes, le mien fut tremblant.

 

Nous retournâmes à l’entrée de l’enclos où Sempronius prit un bassin et y versa de l’eau afin que Maximus puisse se laver les avant-bras maculés, durant l’examen, par le fluide doré qui s’était échappé des mamelles de Luna.

"Je viendrai aussi." Déclarais-je en tendant à Maximus une pièce de tissu pour qu’il s’essuie les mains.

 

Il leva la tête.

"Sempronius et moi sommes capables de prendre soin de Luna, Julia." Argua-t-il. "Tu ne dois pas t’inquiéter. De plus, pouliner est un travail dur et cela prendra probablement toute la nuit …"

"Donner naissance est toujours un travail difficile." Agréais-je. "Et, en général, cela dure longtemps. Je viendrai."

Maximus tendit la main pour prendre la serviette improvisée, des ruisselets d’eau dégoulinant le long de sa peau bronzée et tombant sur le sol. En faisant cela, il riva ses yeux dans les miens et je le vis à nouveau.

Ce que je n’étais pas parvenue à identifier scintillait à nouveau dans les profondeurs de ses yeux couleur de mer.

Avant que je puisse réagir, Sempronius parla.

 

"Domina, le général a raison. Vous ne devez pas vous  inquiéter ou vous fatiguer inutilement. Nous prendrons soin de la pouliche …"

Je me tournai vers le maître d’écurie.

"Merci, Sempronius. Je sais que toi et le général prendrez parfaitement soin de Luna et de son bébé mais elle est à moi et je veux être avec elle quand son heure viendra …"

 

Sempronius jeta un rapide regard à Maximus.

Le signe de tête de ce dernier fut si infime que je le manquai presque.

Sempronius se tourna vers moi et s’inclina respectueusement.

Choisissant de m’en amuser plutôt que de m’en offenser, je ne pus que sourire de l’effet évident que Maximus faisait sur mon personnel.

Habitué que j’étais à régenter la villa du vivant même de Marius Servilius et habituée à la présence douce et sage d’Apollinarius, j’avais oublié l’effet que fait un homme de commandement sur une équipe bien entraînée.

"Donc c’est décidé." Dis-je d’un ton satisfait. "Maintenant, Sempronius, peux-tu faire seller Fulmen et Sidereum. Le général et moi allons à la ferme …"

 

(*) Argentea: en latin, "de la couleur de l’argent ".

 

 

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