Une enfance de guerrier - 180 A.D.

 

Avec un soupir, Maximus roula sur son dos m’offrant ainsi un magnifique spectacle de muscles durs et gonflés roulant sous sa peau bronzée et légèrement moite.

Il posa la tête sur le coussin puis posa un avant-bras sur son front et resta silencieux.


"Je n’ai jamais eu de jouets non plus." Répéta-t-il. "Mes parents n’étaient pas riches mais pas au point de ne pouvoir nous en offrir. Seulement nous étions des fermiers et, à la ferme, il y a toujours tant à faire. Mon père avait quelques travailleurs mais chacun avait une tâche à remplir ... "
Tout en parlant, Maximus fronça fortement les sourcils en homme perdu dans ses pensées et ses souvenirs et qui donne la parole au garçon qu’il avait été et cela probablement pour la première fois depuis des années.

 
Silencieusement, je me relevai sur un coude pour mieux contempler son merveilleux visage.

 

"Nous nous levions à l’aube et mon père allait aux champs tandis que mon frère et moi aidions notre mère à désherber le potager et à nourrir les animaux … J’étais l’aîné et j’étais donc responsable tant de mon travail que de celui de Julius. "

Sa voix était douce mais ferme et contrôlée même si, sous jacente, une intense émotion y perçait, tout comme un fort courant ride les profondeurs d’un lac habituellement serein.

 

"A l’époque de l’incendie, j’avais déjà commencé à accompagner notre père aux champs … Un an auparavant, il m’avait montré comment prendre soin de mon poney et j’étais très fier de ces nouvelles responsabilités."
Il n’était pas difficile de voir que, tout en parlant, Maximus se revoyait  tout comme je m’étais revue lorsque je lui racontais mon enfance sans jouets.

Et il ne m’était pas difficile de l’imaginer!

Et il ne m’était pas difficile de voir l’enfant qu’il avait été, grand pour son âge, fort, intelligent, plein de vie et vibrant mais aussi sérieux, un aîné fier de ce qu’il avait accompli et de ses responsabilités.

 

"Nous n’avions pas de jouets ni beaucoup de temps pour jouer car il n’y avait pas que le travail à accomplir il y avait aussi les leçons à étudier … c’est notre mère qui nous a appris à lire, à écrire et à compter ... "
"Tu aimais étudier? " Le coupais-je incapable de m’en empêcher.
Maximus haussa les épaules.
"J’apprenais vite. C’est l’armée qui s’est essentiellement chargée de mon éducation ...
C’est mon frère qui aimait étudier. Je m’en souviens bien."
Maximus ferma les yeux, ses cils sombres, si absurdement longs et abondants qu’ils pouvaient créer l’envie chez n’importe quelle femme, ombrèrent ses traits.

"Marcia." Dit-il doucement.
Je clignai des yeux.
"Maximus?"
"Marcia." Répéta-t-il sans ouvrir les yeux. "Le nom de ma mère était Marcia."
Et à la manière dont le nom roula sous sa langue, il ne faisait aucun doute qu’il l’avait aimée énormément et qu’elle lui avait manqué tout autant.

S’était-il étreint lui-même dans le noir en imaginant que c’était elle qui le faisait tout comme moi je l’avais fait en imaginant que c’était la mienne qui le faisait?

 

"Nous n’avions pas de jouets ni beaucoup de temps pour jouer" dit-il doucement, les yeux toujours clos, "mais nous savions comment nous amuser ... "

Il resta silencieux un moment car il rassemblait ses pensées et ses souvenirs qui, maintenant, étaient train d’envahir son esprit.

 

Depuis quand  n’avait-il pas eu l’opportunité ou le temps de se pencher sur son enfance ?

 

Depuis qu’il avait vécu privé d’amour ou de tendresse?

 

Ou même davantage encore?

 

Avait-il consciemment repoussé ses souvenirs d’enfance et les avait-il enfermés dans un coin reculé de son coeur incapable supporter leur chaleur et leur beauté quand la trahison lui avait fait perdre tout ce qu’il avait et tous ceux qu’il aimait et que l’esclavage lui avait pris sa dignité et son droit d’exister?

Ferait-il de même avec les souvenirs qu’il aurait de moi quand, de retour à Rome, il serait, à nouveau, confronté au danger et à la brutalité qui l’attendaient là-bas?

 

"La vie dans les provinces est très différent." Poursuivit Maximus et je le remerciai silencieusement de m’éloigner ainsi de cette sombre ligne de pensée. "Plus simple... nous courrions, nagions et nous nous battions et nous avions nos chiens et nos poneys ... nous allions à la pêche … j’aimais aller pêcher … Une fois, mon père m’a pris pour aller à la chasse. J’en étais très fier mais je n’ai pas beaucoup apprécié. Pêcher était beaucoup plus paisible."

Maximus retomba dans le silence. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait au rythme calme et régulier de sa respiration. Il semblait calme et détendu … à l’aise mais je pouvais percevoir les subtiles poussées d’émotion que ces souvenirs faisaient naître en lui.

Ses cils baissés tremblaient légèrement, ses lèvres avaient perdu toutes traces de douceur et ses mâchoires serrées semblaient encore plus fermes et déterminées que d’habitude.

Et quand il restait silencieux, je voyais les muscles de sa gorge bronzée se crisper comme s’il essayait d’avaler une boule qui y restait coincée.

 

Sans me rendre compte de ce que je faisais, je m’assis et posai une main sur son épaule nue. Maximus ouvrit les yeux et ce fut mon tour de déglutir pour avaler la boule qui venait de se former dans ma propre gorge à la vue de ces stupéfiantes prunelles aigues-marines, étincelantes d’une émotion mise à nu.

"Quand venait le temps de vendre notre production, nos parents nous emmenaient à la foire locale et, là, nous rencontrions les garçons des fermes voisines … cela se terminait toujours en une bataille pour rire... "

Sa voix s’évanouit quand un sourire mélancolique apparut sur ses lèvres.

"Tu as eu une enfance heureuse ... " Soulignais-je
Maximus fronça les sourcils, semblant soupeser mes mots. Puis il abaissa son bras et prit ma main dans la sienne et se mit à caresser du bout de son pouce mes articulations.
"Oui," dit-il, sa voix grondante à peine plus audible qu’un murmure, "j’étais un enfant heureux ... "

Du coin de l’œil, je captai un mouvement et me tournai juste à temps pour voir le papillon descendre majestueusement du baldaquin comme s’il était attiré par ce récit de cet autre enfant forcé de grandir trop vite.

La petite créature se percha délicatement sur la tête du lit.

 

"Puis il y eut l’incendie et tout changea ... je n’ai plus jamais pensé à moi comme un garçon mais comme un homme ..."
"Mais tu n’avais que 8 ans!" M’exclamais-je avant de réaliser l’incongruité de ma remarque. Au même âge, j’avais déjà vu, entendu et connu bien des choses que nombre de femmes adultes ne peuvent même imaginer.

Maximus avait raison. Etre enfant n’est pas une question d’âge mais une question d’innocence et nous avions perdu la nôtre trop vite, moi dans la prostitution et lui dans sa tragédie.

 

J’étais née esclave et lui libre.

 

J’avais grandi dans une luxueuse villa qui n’était pourtant rien d’autre qu’un bordel privé et lui dans une ferme rustique dans la lointaine Espagne.

 

Dès l’enfance, j’étais destinée à devenir une putain et lui un fermier au dur labeur comme son père et son grand-père avant lui.

 

Tous deux nous avions endossé des responsabilités qui n’avaient rien à voir avec l’enfance, moi en apprenant à donner du plaisir aux hommes, lui à fournir la nourriture à sa table.

 

Et tous deux, nous avions échappé à ce qui semblait être notre destinée, moi en devenant Dame Julia Servilia et lui en devenant le Général Maximus.

 

Deux vies en apparence si dissemblables et pourtant si similaires en dépit du sexe, de l’endroit et des circonstances.

 

Deux vies en apparence si dissemblables et pourtant si similaires que c’en était perturbant.

 

"A la ferme de mon grand oncle, les choses furent très différentes ... Il y avait même davantage de travail car le sol n’était pas aussi bon que le nôtre et il y avait davantage de bouches à nourrir ..."
Maximus cligna des yeux rapidement comme s’il voulait éloigner quelque souvenirs désagréables ou peut-être tout cet épisode de son exil.

Il avait été enlevé à la terre fertile et chaleureuse qui l’avait vu naître pour être élevé dans un autre endroit éloigné d’Espagne par des parents tout aussi éloignés.

 

Le destin lui avait enlevé sa famille aimante pour l’envoyer dans une autre qui n’avait que peu de nourriture et encore moins de temps à consacrer à un orphelin solitaire.

 

"Puis à 14 ans, j’ai rejoint l’armée et c’était ... "
Maximus fronça, à nouveau, les sourcils tout en continuant à caresser machinalement mes articulations.

"C’était très proche de la vie à la ferme. Il y avait toujours tant à faire ... il n’y a pas de place pour l’oisiveté à l’armée. Mon premier job fut de nettoyer les écuries ... c’était un travail éreintant, difficile et puant... "
Je fis la grimace … instinctivement.
"... mais idéal pour apprendre à un jeune garçon où est sa place et si ton maître d’écurie est aussi intelligent que tu le dis, le jeune Simacus a déjà du transporter quelques charrettes de fumier ..."

Je ne pus m’empêcher de sourire et il me rendit mon sourire.

Alors je sentis mon cœur se gonfler à la vue de ce sourire magique qui laissait transparaître le jeune garçon vibrant de vie qui vivait toujours à l’intérieur du soldat endurci, transformé en gladiateur.

Ce jeune garçon vibrant de vie si semblable à celui qui, dans mes rêves, pataugeait dans le ruisseau.

 

"Tu as transporté beaucoup de brouettes de fumier? "
Maximus pouffa.
"Quelques unes. J’avais quelque expérience dans le nettoyage des écuries et, donc, j’ai vite été promu à une autre tâche plus importante."
Je levai un sourcil.
"Polir les armes et les armures. Ce fut réellement harassant."
Ce fut mon tour de pouffer et Maximus me pressa gentiment la main.
"Puis j’ai commencé mon entraînement de soldat "
"Quel âge avais-tu lors de ta première bataille?"
"20 ans et je fus blessé."
"Tu as eu peur?"
Maximus sembla soupeser la question tout en glissant son autre bras sous sa tête.

 

"Non, il y a eu des circonstances qui ont fait que ce fut différent des premières batailles pour les autres."
Je fronçai les sourcils devant cette phrase énigmatique mais, avant que je puisse poser la moindre question, Maximus ajouta "j’avais déjà testé un combat réel peu auparavant. Combattre un vrai ennemi n’était pas nouveau pour moi."
Le ton soigneusement neutre de sa voix me fit comprendre que bien avant d’être engagé dans son premier combat, il savait déjà ce que tuer quelqu’un voulait dire.

Combien c’est absurdement aisé quand c’est la chose juste à faire, que c’est le moment de le faire et quand c’est le seul choix possible.

 

Le silence tomba sur nous, un de ces silences intimes que j’avais appris à aimer et à chérir autant que les révélations spontanées et candides de Maximus.

Comme il continuait à caresser distraitement mes doigts de son pouce, j’eus envie de caresser sa peau nue et bronzée mais me retins de peur de le perturber alors qu’il était plongé dans ses pensées et ses souvenirs.

Alors je me contentai de le caresser des yeux. Et en faisant cela, mon regard se posa sur sa cuisse droite. Avec sa jambe légèrement repliée, la cicatrice sur la face interne de celle-ci - cette cicatrice que j’avais découverte alors qu’il était endormi sur le divan - était clairement visible.

 

Me penchant, je suivis du doigt le contour de la vieille blessure. Maximus se laissa faire en restant immobile mais je pouvais sentir ses yeux fixés sur moi.
"Cela fait mal? " Demandais-je, mon doigt reposant sur sa chair chaude.
"Non. Plus maintenant. "
"Mais cela a fait mal ... "
"Oui."
Je resuivis la ligne tortueuse.
"C’était une vilaine blessure, n’est-ce pas?"
"Très vilaine. J’ai failli perdre la vie ..."
Sursautant, je levai les yeux sur lui.
"Et ce fut une des raisons pour lesquelles je n’ai pu répondre à ta lettre ... "
"Maximus... "
"La guerre se déchaînait partout en Germanie." M’interrompit-il. "Les tribus attaquaient les installations romaines depuis des mois, brûlant et saccageant tout, tuant des citoyens romains ... Je savais qu’ils préparaient un coup contre un camp plus important et j’avais parié sur Castra Regina (*) ... "
Maximus leva les yeux vers le baldaquin et se perdit dans sa contemplation avant de poursuivre.

"Mais j’avais tort car ils se dirigèrent vers Vindobona, où se trouvait ma forteresse ... et où se trouvait ma famille. Je revins juste à temps pour évacuer les civils et préparer la bataille … qui fut sanglante … je perdis de nombreux hommes et … presque la vie ... "

Le ton de sa voix était si dépourvu d’émotions qu’il ne faisait aucun doute pourquoi cet épisode restait gravé dans sa mémoire.

Ce n’était pas le fait d’avoir été proche de sa fin qui l’accablait mais ce qui serait arrivé à sa famille, à ses hommes et aux personnes sous sa responsabilité s’il avait perdu la bataille.

 

"Nous étions en train de combattre pour garder notre position quand les renforts sont arrivés. Un groupe de germains entreprit de nous couper, moi et quelques uns de mes soldats, du reste de la légion..."
Les yeux de Maximus quittèrent le baldaquin pour se visser dans les miens. Et je pus voir que l’émotion qui ne transparaissait pas dans sa voix y brûlait littéralement.

 

"Ce sont de formidables combattants. La guerre coule dans leurs veines et ils ont l’avantage de leur taille ... si les tribus s’étaient entendues au-delà de leurs courtes alliances pour s’organiser en armée, Rome n’aurait pas eu la moindre chance contre eux ... "

Je ne pus que frissonner à cette idée. Depuis cent ans, les légions n’avaient connu que la victoire. Elles allaient d’un confins de l’empire à l’autre, matant les rebellions avec la même aisance et la même détermination que leurs semelles cloutées foulant l’herbe sous leurs pas. La puissance et la force de Rome avaient été bâties sur la force de ses légions et la conviction de leur invincibilité.

A Rome, la défaite n’est simplement pas envisagée car Rome est la lumière, la force et la loi qui régit le monde et tout et tous doivent se plier à sa volonté. Pourtant l’homme qui avait mené des soldats romains à tant de victoires, l’homme qui avait été le chef incontesté des forces de l’empire, l’homme qui aurait du gouverner Rome était homme assez pour oser prendre en considération la possibilité d’être vaincu.

 

"Je me demande ce que les sénateurs diraient s'ils savaient que leur empereur méprise des institutions romaines telles que l'esclavage et les jeux."

 

En esprit, je réentendis la voix enrouée d’un autre homme, assis sous une lumière médiocre, dans une tente militaire en Mésie. Un homme qui avait gouverné Rome et donc le monde mais qui avait été homme assez pour comprendre combien sa puissance était petite et son éclat pâle comparé à des choses comme la vie, le bonheur et l’amour.

Un homme qui avait été homme assez pour oublier la notion de sa propre grandeur et partager son esprit et son cœur avec une jeune esclave de 18 ans qui était aussi une prostituée.

 

"Ils tuèrent les soldats qui combattaient à mes côtés et se rapprochèrent de moi ..." Poursuivit Maximus qui semblait maintenant vouloir en finir avec son récit comme j’avais voulu absolument en finir avec le mien.

"Le sol était imprégné de sang et j’ai glissé ... Ils m’auraient transpercé si un jeune soldat ne s’était pas interposé me laissant les secondes nécessaires pour retrouver mon équilibre … il fut atteint à ma place ... "
Maximus cligna à nouveau des yeux et je le vis presser fortement ses lèvres l’une contre l’autre dans sa lutte pour contrôler l’émotion violente qui lui étreignait le cœur. A défaut de pouvoir lui offrir un autre réconfort, je lui pressai la main.

 

"Il était jeune - à peine vingt ans – et avait grandi à l’armée où il servait avec son père qui était mon ingénieur en chef … et aussi un bon ami. C’était son fils unique et il était si fier de lui ..."
Maximus déglutit péniblement quand le souvenir de cet ami qui avait perdu son fils le submergea. Combien de fardeaux portait-il non seulement sur ses larges épaules mais aussi dans son cœur et son âme?

 

"Savez-vous combien de gens j'ai tués ou envoyés à la mort ? Savez-vous ce que tout ce sang et ces morts font à l'âme d'un homme ?" 

Et, soudain, retentit l’écho de sa voix tout comme il y a six ans sous une tente en Mésie. Chaude et profonde devenant rauque sous l’angoisse et l’émotion pure, un homme qui était homme assez pour faire le deuil de sa propre innocence.

 

"Comment as-tu été blessé?"
Sous le coup de cette intense émotion, ma voix sonna faible et fragile, la voix de la petite fille que j’avais été il y a longtemps.
Maximus soupira profondément avant de se tourner vers moi.
"Le jeune Jonivus me donna les secondes dont j’avais besoin pour retrouver mon équilibre et un centurion amena une douzaine de soldats pour faire retraite vers une position plus sûre mais les germains savaient qui j’étais ou tout au moins ce que j’étais et ils n’étaient pas prêts à me laisser aller … nous avons du nous battre tout au long du chemin … les archers auxiliaires couvrant notre retraite. Pendant que je combattais un immense germain armé d’une hache, je me suis retrouvé dans le chemin et fut touché "
Je fronçai le sourcils d’étonnement.
"Tu veux dire que tu as été touché une flèche lancée par tes propres hommes?"
Maximus rit avec amertume.
"Les vraies batailles n’ont rien à voir avec les évènements nets que rapportent les historiens. Il y a beaucoup de confusion et des accidents arrivent."

Je hochai la tête silencieusement, pleinement consciente qu’il n’y avait aucune possibilité que je comprenne vraiment ce dont il parlait mais, durant mes deux années passées au camp militaire en Mésie, j’avais appris un chose ou deux, la plus importante étant que les soldats n’aiment pas parler de ce qu’ils ont fait ou vu ou traversé durant les batailles.

 

Même pas à leurs camarades.


"C’était vraiment un coup de malchance car la flèche avait de puissants barbillons ... "
La confusion devait être lisible sur mon visage quand j’essayai d’imaginer ce qu’était une flèche à barbillons.

"C’est l’arme la plus mortelle utilisée par les archers auxiliaires romains." Expliqua Maximus, "Elle est conçue pour créer de gros dégâts. Quand tu essaies de la retirer tu ne fais qu’abîmer davantage la chair et créer d’autres dommages ... "
Je frissonnai.
"Les chirurgiens devaient la pousser à travers ma cuisse au risque de couper un nerf ou une artère importante ... guérir demanda beaucoup de temps et d’opium... "
"Oh, Maximus... "
"C’est bon, Julia... tout va bien ... "
Il pressa gentiment ma main avant de la  porter à ses lèvres et de river ses yeux dans les miens.

Je frissonnai, à nouveau, sous la douce caresse de ses lèvres chaudes et légèrement moites et sous le râpement délicat de sa barbe mais plus encore sous le feu qui brûlait dans les profondeurs de ses prunelles couleur de mer.

"C’est après cette opération que j’en suis venu à comprendre combien tu avais du me détester."
Je devins attentive.
Le détester, lui?

De quoi parlait-il donc?

Pas de la lettre à coup sûr. Il l’avait reçue quelques jours avant la bataille et sa blessure et il m’avait fallu 2 ans pour finalement admettre qu’il ne me répondrait jamais.

 

"Opium." Dit-il en réponse à ma question non formulée.

"Tu as du me haïr pour t’avoir fait administrer de l’opium cette nuit là et je l’ai compris quand durant toute ma guérison ils m’en ont administré tant et plus."
Me laissant aller à un rire sans joie mais soulagé, je serrai sa main encore une fois.

"Tu as fait ce que tu devais faire." Dis-je. "Tu m’as protégée."
"Je suis désolé, Julia. Sur le moment, je n’ai pas pensé à autre chose."

Nous restâmes silencieux un moment, Maximus continuant à frotter mes articulations du bout de son pouce tandis que je cherchais frénétiquement comment éloigner la conversation d’un terrain aussi sensible.

 

"Combien d’années as-tu passées en Germanie?"
Maximus soupira.
Avant que j’aie le temps de me maudire de mon manque de présence d’esprit, il me répondit

"Trop... "
Il reprit la caresse de mes articulations du bout de son pouce.

"Ma légion  fut cantonnée là très peu après que j’ai rejoint l’armée … la Germanie fut mon quartier général pour le reste de ma vie et j’y demeurai, année après année, à l’exception d’absences occasionnelles ou de voyages officiels ... "
Mais tu n’es jamais venu à Rome ... "
"Non"
Il n’ajouta pas "pas avant la défaite et l’esclavage " mais ces mots non prononcés flottèrent dans le silence qui s’ensuivit

 

"Comment c’est la Germanie?" Essayais-je encore.
Ce fut au tour de Maximus de froncer les sourcils.
"Tu as été en Mésie et tu en es revenue, Julia. Tu dois l’avoir vu par toi-même... "
Je haussai les épaules.
"A peine …A chaque fois, les déplacements se firent dans la hâte … et à chaque fois d’autres choses occupaient mes pensées ... "
Les yeux de Maximus s’adoucirent et leurs eaux se transformèrent en ce bleu vert chaleureux qui évoquait toujours pour moi ces océans lointains que mes marins sillonnaient et que je n’avais jamais vu.

Ces océans chauds et lointains que je rêvais de voir et de parcourir avec lui

 

"En hiver c’est sombre et effrayant," dit-il. "et froid. Très froid. Tu es entouré de forêts et tu sais que partout des ennemis te guettent, prêts à t’attaquer n’importe quand ... la terre gèle et tu frissonnes sous la tente peu importe le nombre de braseros que tu allumes ou le nombre de fourrures dont tu te couvres ... tu es réveillé au milieu de la nuit par le hurlement des loups affamés."
Maintenant, son regard était perdu dans le lointain, comme s’il contemplait ce pays froid et hostile qui avait été le sien de si nombreuses années, antithèse de cette terre chaude et fertile qui l’avait vu naître.

 

"Mais au printemps, quand les glaces fondent, tout change. Il devient vert et plein de vie, des ruisseaux le parcourent et il se couvre de fleurs et les montagnes prennent une étonnante teinte pourpre ... Il pourrait être magnifique mais … le printemps ramène la guerre..."

Tout en parlant, la voix de Maximus s’adoucit comme s’il voyait la Germanie sous un autre jour. Comme si la distance qui l’en séparait maintenant lui faisait redécouvrir cet endroit qui avait été sa maison plus de la moitié de sa vie.

A l’écouter, il était facile d’imaginer la beauté sauvage de ce coin de l’empire même s’il était perpétuellement déchiré par une guerre sans fin.

Par contre, il était plus difficile d’imaginer qu’il n’était qu’un soldat endurci et non un homme éduqué car il utilisait des mots simples mais sublimes pour évoquer ce pays, lui qui n’était qu’un homme d’action et non un homme de lettres.

 

"Qu’as-tu découvert comme autres endroits?"
"Gaule... Britannie... Mésie... "
"Comment est la Britannie? "
"Pluvieuse, boueuse, brumeuse. Rien à voir avec l’Espagne. Ni même, avec le peu que j’en ai vu, avec l’italie. Mais le vin est très bon et il y a des vignes ... (**) et les mines sont importantes pour l’empire."
"Je sais. Mes bateaux ramène du plomb et du cuivre de Britannie mais principalement du grain et même des huîtres de Rutupiae (***)..."

Les sourcils sombres de Maximus se froncèrent.
"C’est bizarre mais quand j’étais en Germanie, j’y pensais rarement. La Germanie était seulement l’endroit où j’étais caserné et où se trouvait mon devoir et où baisser sa garde entraînait la mort et, quand je revenais en Espagne, je faisais tout mon possible pour oublier cela mais quand j’étais en Afrique, j’ai pensé à la Germanie bien des fois... "

Mon coeur manqua un battement.
Il poursuivit son récit.
Et, dans sa voix, je ne décelai ni amertume ni ressentiment.
Pas même de la mélancolie.
Juste de la méditation et peut-être aussi de la perplexité.
"Peut-être est-ce parce que l’Afrique est si différente de la Germanie ... Le soleil y est sans pitié et il y a tellement de poussière ... Il y a peu d’arbres et encore moins de verdure ... Très peu d’eau mais beaucoup de bruit et de mouches ... Les montagnes sont rouges au lieu d’être pourpres... "

 

Le papillon reprit son envol et sa danse élégante juste au-dessus de la tête de Maximus, comme si la créature éthérée voulait étudier, en silence, l’homme couché sur le lit.

Pendant un moment, ses yeux suivirent les mouvements du papillon puis Maximus cligna des paupières comme un homme qui vient de se réveiller d’un sommeil profond et m’offrit un sourire en coin.

"Comment fais-tu cela, Julia? "
"Faire quoi? "
"Me faire parler. "
Soudain, ma gorge sécha.
"Je ne suis pas à l’aise avec les mots ..." Expliqua-t-il. "Je n’ai pas l’habitude de parler de moi-même mais … d’une manière ou d’une autre, quand je suis avec toi,  je parle toujours de moi et  … d’une manière ou d’une autre, cela me semble naturel … J’ai plus parlé de moi en ces quelques jours que durant toutes ces dernières années ... "
"Je suis désolée." Balbutiais-je. "Je ne voulais pas te faire violence."

Le sourire de Maximus devint chaleureux et il embrassa à nouveau mes articulations, ses lèvres chaudes y reposant un peu plus que nécessaire pour un simple baiser. L’habituel délicieux petit frisson courut le long de mon épine dorsale et je sus que même si je devais passer toute ma vie à ses côtés, il me ferait toujours frissonner que ce soit sous son regard, ses lèvres ou ses mains.

 

"Shhh, Julia. Tout va bien. Comme je te l’ai dit, parler avec toi semble si naturel."
Mes yeux se remplirent de larmes et je lui rendis son sourire en tremblant légèrement devant cette reconnaissance si simple, si naturelle et si confiante d’un homme, homme assez que pour admettre ses propres sentiments.

 

"Il y avait seulement une autre personne capable de me faire parler de moi ..."

J’en oubliai de respirer.

Une autre personne?

Qui?

Le regard de Maximus s’était, à nouveau, perdu au loin, sans doute dans ses propres souvenirs.
Et je me renforçai mentalement de crainte de voir mon propre élan brisé par la mention du nom d’Olivia.
Ou pire encore, celui de Lucilla.

Maximus soupira.

Retenant toujours ma respiration, je me mordis la lèvre inférieure.

 

"Marc Aurèle."

 

Et je recommençai à respirer.
Et, tout en le faisant, je priai silencieusement Olivia de me pardonner cet accès de jalousie … Olivia, pas Lucilla!

"Cela se passait de la même manière, je parlais et il me laissait parler. C’était tout simple. J’aimais lui parler. Cela me semblait naturel de raconter à Marc ce qui me passait par la tête."
"Il aimait parler avec toi aussi."
Cela capta l’attention de Maximus.
"Il me l’a dit cette nuit-là en Mésie."

Maximus pressa fermement ses lèvres l’une contre l’autre mais pas assez vite pour que je ne remarque pas qu’elles tremblaient légèrement. Je fis comme si je n’avais pas vu cet accès d’émotion et poursuivis.
"J’aimais parler avec l’empereur aussi. Tu as raison. Il avait une manière de te mettre à l’aise même en des circonstances déplaisantes."

En esprit, je revis, le grand homme barbu, au port royal, habillé de pourpre et d’or, ses longs cheveux flottant ombrant ses traits patriciens dans l’éclairage maigre de cette tente qui avait été celle de mon maître.

Je revis cet homme prématurément vieilli et empathique qui portait le poids du monde sur ses épaules et qui aimait écrire et lire et philosopher et qui aimait aussi le fils d’un humble fermier espagnol comme s’il avait été le sien.

Cet homme qui avait donné sa liberté à une jeune esclave et putain illettrée de 18 ans et dont il avait été le confident pour une nuit.

 

"Quand les prétoriens m’ont emmenée à lui," dis-je, "j’étais terrifiée. Il était l’empereur et moi une esclave qui venait de tuer son maître. Mais il a été bon avec moi."

En esprit, je revis Marc Aurèle sourire gentiment à la jeune fille effrayée et balbutiante que j’avais été, ses perçants yeux bleus pleins de compréhension et de soucis

Et la bouffée de chaleur et d’affection que j’avais ressentie pour l’homme fatigué, sage et attentionné qui avait été l’empereur de Rome revint avec une force renouvelée.

 

"Il a été bon avec moi." Répétais-je. "Bon et attentionné et il m’a parlé de toi."
Maximus leva ses yeux - maintenant grand ouverts - et les plongea dans les miens.
"L’empereur m’a raconté comment vous vous êtes rencontrés en Espagne et tout au long de ces années et combien il avait été fier de te voir t’élever au sein de l’armée."
Je pouvais voir la boule se formant dans la gorge de Maximus et je ne pus avaler la mienne qu’avec beaucoup de difficultés avant de continuer mon récit.
"Et il m’a dit qu’il aurait préféré perdre son trône plutôt que de te perdre."

 

Marcus Aurelius Antoninus Augustus.
L’homme qui avait choisi Maximus comme seul héritier possible de sa grandeur et de sa compassion.

Et tous deux avaient été trahis par son propre sang.

 

Maximus avala convulsivement et écrasa ma main dans la sienne quand il ferma les yeux et respira profondément, luttant visiblement pour retrouver le contrôle des violentes émotions auxquelles il était en proie.

Il me faisait mal mais je n’essayai pas de me libérer. Au contraire, je serrai sa main moi aussi, aussi fort que je le pus, sachant par expérience ce que l’on ressent quand on a l’impression de se noyer et que l’on recherche aveuglément quelque chose pour se sauver.

 

"Il m’a fallu des années pour le comprendre." Dit Maximus, sa voix d’habitude forte et profonde rendue rauque et hachée par l’émotion,

"Cela m’a pris des années pour comprendre que je n’avais pas été simplement engagé dans l’armée et formé comme de nombreux autres jeunes mais que j’avais été éduqué pour quelque chose de spécial et que l’empereur avait toujours été derrière tout cela."

Voulant lui offrir toute la chaleur et le réconfort dont il avait tant besoin et ne sachant que dire, j’utilisai ma main libre pour gentiment caresser ses joues barbues.
Maximus continua à parler, broyant toujours ma main.
"Même quand je fus adopté par le sénateur, je n’ai pas compris. C’est seulement lors de cette dernière nuit dans la tente de Marc que j’ai compris, que j’ai tout compris."

 

Nous restâmes ainsi un long moment, le temps semblant suspendu, le silence interrompu seulement par les quelques bruits provenant du jardin. Sur le coussin où était aussi posée la tête aux cheveux sombres de Maximus, le papillon paon brun doré battait des ailes.

Petit à petit, Maximus se détendit et relâcha son emprise sur mes doigts puis il ouvrit ses étonnants yeux bleus.

 

Sans un mot, il tourna la tête et embrassa la paume de ma main. Sans un mot, je portais ses doigts à mes lèvres.

"Je ne parle pas facilement de moi non plus." Murmurais-je tout en posant nos doigts entrelacés contre mes seins et en les y laissant reposer contre ma chair. "Même pas avec Apollinarius. Non qu’il ne comprenne pas mais ... "
Maximus pencha la tête pour mieux me regarder.
J’inclinai la mienne, laissant mes longs cheveux couvrir ma face, la dissimulant ainsi à son regard perçant, ma longue chevelure dorée devenant un voile, une protection en quelque sorte comme le sont tous les voiles.

"Je peux tout lui dire mais parler avec toi, Maximus, c’est différent. Avec toi, j’ai vraiment l’impression que, quand je parle, j’abandonne le passé derrière moi."
Je levai la tête pour découvrir les yeux bleus verts de Maximus fixés sur moi.
"Merci, mon amour." Murmurais-je. "Merci de toujours me libérer."
Incapable de m’en empêcher, je baissai la tête et posai délicatement mes lèvres sur sa bouche si magnifiquement sculptée puis, avant qu’il ne puisse approfondir le baiser ou me prendre dans ses bras, je me redressai.

Maximus me laissa faire puis tendit la main et s’empara d’une longue boucle dorée. Il l’examina un moment avant de l’enrouler autour de son index calleux

 

"Tu sais, Julia, tu ressembles vraiment beaucoup à une sirène assise comme cela." Dit-il et son sourire toujours légèrement hésitant était néanmoins plein de soleil et de chaleur.

A ces mots, je me regardai et ne pus m’empêcher de légèrement rougir et de glousser.

Il avait raison.
Assise nue, sur le lit, avec mes cheveux épars couvrant ma poitrine et les jambes repliées sous mon corps, je ressemblais très fort à une de ces créatures légendaires perchée sur un rocher.

"Et où as-tu voyagé, belle sirène?"
Je relevai les sourcils.
"Ta lettre." Précisa Maximus. "Dans ta lettre tu dis que tu réfléchissais à un voyage."
"Oh."
A cette nouvelle mention du contenu de ma lettre et, donc, à cette nouvelle reconnaissance de la précision avec laquelle il s’en souvenait malgré le temps passé et le fait qu’il ne m’ait jamais répondu, je baissai la tête, à nouveau, afin de camoufler cette nouvelle montée d’émotion violente qui me submergeait.

Et, faisant cela, je ne pus m’empêcher de m’interroger sur ce que cette lettre avait vraiment signifié dans sa vie en dehors des ennuis qu’elle lui avait apporté avec Olivia.

Lui avait-elle apporté quelque chaleur et réconfort dans sa vie solitaire de soldat?

Lui avait-elle rappelé des souvenirs qu’il chérissait en secret tout comme moi je les chérissais?

Notre brève rencontre avait-elle signifié plus pour lui qu’il n’avait jamais osé l’admettre?

Plus même que je n’aurai jamais osé l’espérer?

 

"Oh." Répétais-je en me forçant à me tirer de mes rêveries. "Non, pas vraiment. J’ai très peu voyagé à l’exception de ce séjour en Mésie. Une fois, j’ai été jusqu’à Bauli et je me suis aussi déplacée, en compagnie d’Apollinarius, jusqu’en Campanie. Et une autre fois, j’ai été à Naples pour affaires. Ma vie se déroule essentiellement entre Rome et Ostie."
"Pourquoi la Campanie?"
"Apollinarius a une ferme là-bas."
Maximus arqua ses sourcils, interrogateur.
"Vraiment?" Demanda-t-il. "Ton ami ne ressemble pas à quelqu’un qui possède une ferme."
"Mais il en a une très belle et il l’apprécie beaucoup." Répliquais-je sur un ton de défense, du moins il sonna tel à mes oreilles.

"En fait, il ne s’engage pas dans les tâches de la ferme mais il y fait paisible et il aime profiter de la vie rurale de temps à autre. Apollinarius y va chaque année pour son anniversaire et je l’accompagne car j’aime cette ferme aussi."

"Il est très important pour toi n’est-ce pas?"
J’acquiesçai
"Personne ne peut espérer un meilleur ami. Il m’a éduquée et s’est occupé de moi et il est toujours là quand j’ai besoin de lui."
Maximus sembla soupeser mes mots un moment.
"Tu veux dire que tu lui fais confiance?"
J’acquiesçai à nouveau
"Alors je suis heureux qu’il soit là."
"Tu peux lui faire confiance aussi, Maximus"
Il sourit mais ne dit rien.
"C’est vrai." Insistais-je. Même si je savais que le fossé entre les deux hommes les plus importants de ma vie était presque comblé, je sentais aussi qu’il y avait encore quelque chose qui empêchait de le fermer tout à fait et je voulais qu’ils se rapprochent l’un de l’autre rapidement.

"Alors, il est bon de savoir qu’il y a quelqu’un en qui tous les deux nous puissions avoir confiance."

 

Le silence tomba sur nous à nouveau.

 

La resplendissante lumière rose de l’aube avait pâli pour prendre une splendide teinte nacrée annonciatrice d’un parfait matin d’été.

Elle s’insinuait à travers l’arcade qui ouvrait sur la terrasse, transformant les rideaux qui nous entouraient en une mousse soyeuse et translucide.

Et je ne pus m’empêcher, à nouveau, d’évoquer la sirène de la chanson grecque, cette sirène qui était tombée amoureuse du superbe marin qu’elle avait sauvé lorsque son bateau avait fait naufrage en l’emmenant loin de la mer écumeuse.

 

"Julia?"
La voix de Maximus me ramena à la réalité.
"Voudrais tu me montrer tes somptueuses écuries?"
Je ris.
"Oui et aussi la ferme. Le chemin est idéal pour une chevauchée paisible."
Maximus releva un sourcil.
"Une chevauchée paisible? Je pensais que tu ne montais pas des juments grasses et lentes mais de grands chevaux plein de fougue." Me taquina-t-il.

Inconsciemment, je redressai le dos.
"C’est un défi, Général?"
Maximus m’envoya un sourire de prédateur.
"Pourquoi pas, Madame?"

Je pus sentir que mon propre sourire devenait féroce.

Parier avec Apollinarius était amusant mais il n’était pas de taille quand il s’agissait de chevaux. Par contre, Maximus était un cavalier né.
"Alors," Dis-je en articulant soigneusement chaque mot, "nous ferons une chevauchée paisible jusqu’à la ferme et puis nous rentrerons par le chemin de la plage "
"Pour?"
"Pour voir ce que je peux entreprendre pour faire disparaître tes à priori sur mes compétences de cavalière."

 

Nous rîmes à l’unisson mais l’éclat dans ses yeux me raconta qu’il valait mieux que j’excelle car Maximus ne me laisserait pas simplement gagner sous prétexte que j’étais une femme. Et je n’en aurais pas voulu car ce que je voulais c’était partager avec lui l’excitation et la passion d’un galop endiablé dans les vagues.

 

Maximus jeta un bref coup d’oeil au ciel à travers les fins rideaux.
"Il va faire chaud." Commenta-t-il.
"Oui, on devrait y aller si on veut arriver à la ferme avant qu’il ne fasse torride."

 

Mais nous ne bougeâmes ni l’un ni l’autre car nous n’étions pas vraiment prêts à quitter le doux sanctuaire qu’était mon lit à baldaquin.
"Maximus, tu as envie de pêcher? "
Il cligna des yeux.
"A l’étang? "
J’éclatai d’un rire nerveux.
"Non, pas à l’étang! Ces pauvres poisons sont si gras et si lents qu’ils n’auraient aucune chance contre un homme comme toi. Mais il y a un petit ruisseau à l’arrière de la ferme et j’ai entendu que les prises y sont bonnes ... les enfants des travailleurs y vont pêcher et il m’est apparu que tu pourrais aimer y aller aussi."

Maximus sourit.
"A moins que tu ne veuilles absolument manger du poisson et que ton cuisinier en soit dépourvu, je préférais laisser cette activité aux enfants."
Je ris, à nouveau, mais cette fois sans la moindre pointe de nervosité.
"J’adore manger du poisson et donc mon cuisinier n’en est jamais à court. De plus, il y a un grand marché de poissons à Ostie."

"Bien." Dit-il et m’envoyant son sourire le plus éblouissant, "Je n’avais pas en tête de pêcher pour te nourrir, je préférerais continuer à t’apprendre à nager."
A  la simple mention des leçons de natation, ma peau frémit.
"Je peux flotter." Insinuais-je.
Le sourire de Maximus se fit insolent.
"Tu l’as dit toi-même!" Protestais-je même si je ne savais pas pourquoi je protestais.
Maximus fit courir sa main le long de mon bras nu et le frémissement qui le parcourait se transforma en traînée de feu.
"Vraiment?" Demanda-t-il tout en caressant ma peau, pleinement conscient de ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait. "Bon, peut-être que tu peux mais il y a encore du chemin avant que tu ne puisses nager correctement."

Il leva les yeux vers moi et, à la vue du feu qui hantait ses prunelles aigues marines, j’en oubliai ce que je voulais dire.

"Il va faire chaud." Répéta-t-il pendant que le bout de ses doigts jouait délicatement sur la peau sensible de mes poignets. "On devrait y aller."
"Oui." Parvins-je à articuler avant d’essayer de me lever.

Les doigts de Maximus se refermèrent autour de mon bras.
Viens ici," Souffla-t-il.
Et je me retrouvais étendue sur sa vaste et chaude poitrine.
Surpris et indigné, le papillon fonça une fois de plus vers la sécurité du baldaquin.
Trop absorbé l’un par l’autre, nous n’y prêtâmes pas la moindre attention.
Viens ici." Répéta-t-il.
Et je me noyai dans les profondeurs marines des yeux de Maximus.

 

(*) Castra Regina: nom latin pour la cite allemande de Regensburg.
(**)Au deuxième siècle AD, le temps en Europe était plus doux que de nos jours. Les chroniques des conquêtes de la grande Bretagne par Jules César et d’autres empereurs romains comme Claude ou Septime Sévère décrivent le pays comme fertile et aux moissons si abondantes que le blé anglais est considéré comme ‘le meilleur après l’égyptien’. Au 11me siècle, un important changement climatique intervint et les hivers devinrent plus froids et plus rigoureux entraînant une adaptation de la végétation.
(***) Rutupiae: nom latin pour la ville anglaise de Richborough.

 

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