Les poupées 180 AD
Les mots
s’étaient échappés de mes lèvres sans que j’en eusse vraiment conscience.
Même
si depuis que Maximus était arrivé à la villa j’avais parlé plus de mon passé
que durant toutes les années qui venaient de s’écouler, CECI était vraiment
différent.
Totalement
différent.
Il ne s’agissait pas de l’amertume qui me prenait quand j’évoquais le fait de
ne pas avoir de date d’anniversaire ni de ce que je ressentais quand je
m’entraînais seule à sauter par dessus une barrière.
Il
s’agissait de désespoir et d’impuissance et de l’innocence d’une enfance
dérobée, sensations que je n’avais jamais pu oublier complètement peu importe
les efforts que j’avais fais en ce sens.
Sentant ma
détresse et sachant, par expérience, combien j’avais besoin de me sentir libre
quand mon cœur et mon âme étaient troublés, Maximus relâcha son étreinte.
Directement
je m’assis, serrant fermement le drap contre ma poitrine. Ce n’était pas de la
pudeur juste de la vulnérabilité. Une vulnérabilité dont je n’avais jamais pu
me défaire non plus.
Lorsque je
m’assis, mes cheveux cascadèrent le long de mon dos en vagues souples et
caressèrent le bas de mes reins nus. Les doigts de Maximus suivirent la ligne
de ma colonne vertébrale et la délicatesse de son toucher si proche de
l’effleurement de celle du papillon me fit frissonner.
Sa chaleur,
la seule chaleur dans ce monde qui, soudainement, en était, à nouveau,
dépourvu, m’enveloppa.
"Je
n’ai jamais connu ma mère," Dis-je d’une toute petite voix, un ton totalement
éloigné de celui rauque qui m’était habituel, "et je n’ai jamais eu non
plus de jouet ... je n’ai jamais eu de poupées. Il est vrai que les enfants
esclaves n’ont guère de chance d’avoir du temps pour jouer, même ceux comme moi
car transformer une petite fille en une prostituée de haut vol exige beaucoup
de temps."
"Julia." Grogna-t-il doucement.
Je me tournai vers Maximus et je vis que le souci qui imprégnait sa profonde
voix grondante se lisait aussi dans ses prunelles bleu vert. Et, pour cela,
tant la femme que j’étais que la petite fille effrayée qui avait grandi sans sa
mère et sans jouets, l’en remercièrent.
"Tu as
raison, Maximus. Ce qui s’est passé était hors de mon contrôle. Ce n’était pas
ma faute … maintenant je le sais … et cela fait un peu moins mal ... "
Tout en parlant, j’avais ramené mes genoux contre mon corps et les entourai
fermement de mes bras.
Oui, cela
faisait moins mal mais même si la petite fille effrayée qui avait grandi à la
maison de Cassius était maintenant morte, quelque chose d’elle restait ancré en
moi.
Il y a 6
ans, elle et la prostituée triste et solitaire, je les avais vengées à l’aide
d’une dague volée et de la force née d’une vie de haine. Et donc ce n’était
plus le prix du sang que je possédais d’elle mais quelque chose d’autre que je
devais accomplir si je voulais qu’elle repose enfin en paix.
Et le
moment était venu de l’accomplir.
Assise aux côtés de Maximus, entourée de voiles soyeux et translucides, baignant
dans la douce teinte rosée d’un jour renaissant, propre et frais, les genoux
fortement pressés contre mon corps, je donnai à la petite fille effrayée que
j’avais été son ultime chance de s’exprimer.
"Il y
avait toujours tellement à faire et tellement à apprendre et si peu
d’intimité." Enonçais-je. "J’ai grandi entourée de femmes, de filles
et d’esclaves de moindre importance ce qui me laissait peu de chances de
pouvoir profiter d’un moment de solitude. Ce manque d’intimité était
extrêmement dur. Cela et aussi l’absence de poupée. Si bien que, dès que je le
pouvais, je m’échappais dans les jardins.
Je me
dissimulais dans les buissons et, quand j’étais certaine qu’il n’y avait plus
personne aux alentours, je jouais à tous les jeux que mon esprit pouvait
inventer."
Tout en me racontant, j’avais déposé mon menton sur mes genoux repliés et fermé
les yeux.
Alors, en
esprit, je vis non la femme que j’étais mais la fillette que j’avais été. Plus
grande que les autres, je n’avais aucune chance de passer inaperçue. Mes
longues jambes, malgré leur aspect dégingandé, montraient déjà tous les signes
d’une indéniable élégance.
Et même si
ma taille n’avait pas attiré l’attention, ma crinière rousse dorée l’aurait
fait.
Il n’y
avait pas que les hommes à me remarquer, les autres filles et les jeunes femmes
aussi. Pourtant, parmi tous ces hommes, ces gamines et ces femmes, j’avais bizarrement
grandi en solitaire.
Maximus
restait silencieux mais sa main chaude et calleuse continuait à me caresser le
dos.
"Si le
temps était chaud assez, je me débarrassais de mes sandales et courais dans
l’herbe pieds nus. J’aimais aller nu pieds … j’aime toujours …"
Maximus
roula sur le côté et me toucha gentiment le pied de son autre main à travers le
drap en lin.
"Je ne
pouvais m’empêcher ... "
Ouvrant les yeux, je levai la tête pour le regarder et il m’offrit un sourire
si doux, si gentil que je ne pus que lui sourire en retour.
Comment
aurais-je pu lui refuser un sourire même si je parlais d’une chose aussi triste
que l’entraînement d’une belle petite fille à devenir une superbe prostituée?
Et c’est en
plongeant dans ses yeux étonnants qui brillaient comme deux gemmes brûlantes
que la vérité surgit en moi.
Non, la petite fille effrayée n’était pas morte. Elle ne mourrait jamais. Elle
vivrait aussi longtemps que moi et ses souvenirs feraient toujours parties des
miens. Mais ses souvenirs ne seraient plus aussi douloureux car, au lieu d’être
morte, elle était partie vers un endroit où elle se sentait en sécurité, où
elle était heureuse et choyée.
Où elle avait
des jouets, des amis, des petits animaux, où il n’y avait plus ni solitude, ni
larmes, ni peine, où il n’y avait que rires, jeux et berceuses.
Et elle y
était allée non parce que je l’avais vengée en versant le sang mais parce que
Maximus l’avait sauvée.
L’avait libérée.
L’avait ramenée à la vie.
L’avait guérie.
L’avait faite une.
Elle y
était allée parce que Maximus l’avait transformée en la femme que j’étais
maintenant.
Une femme qui pouvait s’exprimer, ressentir et se souvenir.
Une femme qui pouvait aimer.
Submergée par cette brutale révélation, je dus détourner mes yeux de ses
prunelles aigues-marines incandescentes.
Avaler la
boule qui m’obstruait la gorge fut une autre affaire !
"Je
voulais une poupée. Je la voulais énormément. " Poursuivis-je, les yeux
fixés maintenant sur les rideaux translucides qui dansaient dans la brise
matinale.
"La
seule chose que je voulais plus qu’une poupée était un petit animal mais à la
villa, il n’y avait pas de place pour les petits animaux, il n’y en avait que
pour les chiens de chasse de Cassius ... et ces derniers n’avaient rien en
commun avec les animaux de compagnie car ils s’apparentaient plus à des animaux
féroces comme Ferox... "
Oh oui.
J’avais voulu une poupée ou un petit animal.
Quelque
chose que j’aurais pu serrer contre ma poitrine comme j’aurais souhaité être
étreinte par ma mère.
Quelque
chose que j’aurais pu serrer dans ma solitude et ma crainte en sachant que je
ne serais pas blessée en retour.
Je restai
silencieuse un moment à profiter des douces caresses de la main de Maximus sur
mon dos, sa manière à lui de me pousser gentiment à continuer mon histoire et à
exprimer ce que j’avais sur le cœur.
Il savait.
Comme toujours.
"Je
voulais tellement une poupée que quand j’ai eu 8 ans, je pris la décision de
m’en fabriquer une."
Posant ma joue contre mes genoux, j’eus un petit sourire en coin au souvenir de
cette détermination enfantine à vouloir me donner à moi-même ce que les autres
qui possédaient ma vie et en dictaient chaque moment, refusaient de me donner.
Cela me
ressemblait tellement, ce refus fier de demander quelque chose et celui plus
fier encore de refuser la défaite.
En pensée,
je me revis fronçant les sourcils en train de déchiffrer le contenu d’un
papyrus, essayant obstinément de comprendre la signification des mots élégamment
calligraphiés par un copiste anonyme.
Je me revis
en train de me battre pour saisir le mystère des chiffres, de tomber de mon
cheval quand j’apprenais seule à sauter par-dessus les barrières, de me mordre
la lèvre à sang pour essayer d’assimiler les enseignements d’Apollinarius, de
m’endurcir face aux critiques lorsque j’essayais de maîtriser l’art subtil
d’être la maîtresse parfaite de la demeure d’un homme riche après avoir maté
l’art non moins subtil d’être une parfaite prostituée, de m’endurcir encore
plus quand il s’était agi de devenir une redoutable femme d’affaires dans un monde
où les femmes ne sont pas susceptibles de traiter d’autres affaires que vendre
leur propre chair ...
Je revis ma
vie comme un défilé de fresques, la grande enfant aux cheveux roux dorés se
transformant en une gamine dégingandée puis en une jeune femme élégante et,
finalement, en cette dame froide, puissante, distante que j’avais été jusqu’à
ces derniers jours.
Des années
s’étaient écoulées, des saisons étaient passées, mon environnement avait changé
mais je continuais toujours, obstinément à aller de l’avant ... poussées par
les élans de mon cœur à certains moments et à d’autres par l’amertume et le
ressentiment.
A certains
moments, en hésitant, à d’autres en rechignant mais toujours en refusant d’être
vaincue même quand c’était le cas, toujours en refusant d’être une victime même
quand j’en avais été une.
Une petite
fille qui avait grandi sans jouets et qui refusait d’en être un elle-même.
Le
mouvement doux et régulier de la grande main chaude de Maximus me tira de ma
rêverie.
"Au
début, j’ai essayé avec de la terre mais je ne parvenais qu’à en faire de
toutes petites et quand je les mettais à sécher au soleil elles se craquelaient
et s’effritaient. De plus, en les fabriquant, je salissais mes atours ce qui me
valut quelques bonnes paires de claques ... "
Maximus suspendit sa caresse et je pus sentir la tension et la colère courir à
travers son corps à la seule mention des mauvais traitements que j’avais
endurés durant mon enfance.
"Ma
gardienne me frappait dès qu’elle le pouvait." Ajoutais-je sans me
retourner, sa question non formulée, appesantissant le silence de la chambre.
"Aucune d’entre nous n’était à l’abri d’elle et de sa haine mais c’était
moi qu’elle haïssait le plus. Apollinarius a l’habitude de dire qu’il y a
toujours quelque chose de bon même dans les pires situations et il a raison.
C’était une bonne chose que j’ai été la favorite de Cassius car les autres
filles n’avaient pas sa faveur pour les protéger."
Maximus
digéra cette information en silence puis sa main retrouva le chemin de mon dos.
Bercée par
sa chaleur et ses caresses, par la tendresse amoureuse de cette main qui avait
tué et versé le sang, qui avait labouré le sol et l’avait ensemencé et qui m’avait
libérée et réconfortée, je poursuivis mon récit.
"Donc,
après quelque expérimentations infructueuses, je fis une autre poupée avec de
l’herbe et des fleurs et quelques morceaux de tissus que j’avais arrachés à mes
propres vêtements. Je n’échappai à la correction d’avoir abîmé mes habits que
de justesse."
Le papillon
choisit ce moment pour descendre du baldaquin. Il décrivit un cercle paresseux
autour du lit avant d’atterrir sur le drap à quelques centimètres de mon pied.
Seules, ses ailes soyeuses continuèrent à battre en un mouvement lent et
régulier. Il donnait l’impression de vouloir entendre l’histoire de la petite
fille que j’avais été.
"J’ai
utilisé des fleurs jaunes pour les cheveux, de toutes petites fleurs bleues
pour les yeux et une fleur rouge en bouton pour la bouche … Je ne pouvais
imaginer une poupée qui n’aurait pas eu les cheveux blonds … elle était laide
et grotesque mais elle était à moi … "
En esprit,
je revis la poupée, le seul jouet que j’ai jamais eu. Les petites filles donnent
des noms à leur poupée mais pas moi car cela ne semblait pas nécessaire pour
cette pitoyable petite chose qui n’avait rien d’une poupée que l’on n’offre et
qui n’était que la consécration de ma volonté … et une part de moi-même ... un
peu comme si elle avait été ma propre fille et non ma poupée.
Aucune
poupée quelqu’aurait pu être son prix ou sa beauté, n’aurait pu être plus
proche de mon cœur que le fut ma simple poupée en fleurs durant le peu de temps
que nous passâmes ensemble.
"Elle
était à moi, " poursuivis-je, " et, dès que je le pouvais, je
m’échappais pour jouer avec elle. Bien sûr l’herbe et les fleurs séchaient et
fanaient et ma poupée tombait en morceaux mais je la remplaçais."
Tout en
parlant, je fronçai les sourcils en évoquant les souvenirs de la petite fille
élancée et obstinée qui avait refusé d’être vaincue tant par les fleurs fanées
que par un maître impitoyable.
Cette
petite fille qui s’était transformée en une beauté à couper le souffle qui avait
elle aussi refusé d’être vaincue … par la luxure des hommes.
Cette beauté
somptueuse maintenant affranchie qui n’avait pas accepté d’être vaincue par le
rejet de Maximus.
Je me
revoyais rôdant, en secret, dans les jardins, cueillant des fleurs tout en
jetant des coups d’œil nerveux par dessus mon épaule.
Je me
revoyais repoussant impatiemment mes cheveux, me mordillant la lèvre inférieure
dans ma lutte contre les fleurs et contre ma propre précipitation, babillant
sans arrêt avec ma poupée, lui racontant que j’allais prendre soin d’elle, que
tout allait bien se passer, qu’elle n’avait plus rien à craindre car j’étais
là.
"Je ne
pouvais rapporter ma poupée à l’intérieur de la villa car ma gardienne l’aurait
découverte et l’aurait jetée. Je l’avais donc cachée dans un buisson dans un
des recoins du jardin le plus éloigné de la maison … Je craignais les jours de
pluie car, alors, j’étais bloquée tandis que ma poupée était dehors toute seule
soumise aux caprices du temps. Une fois, il a plu trois jours sans discontinuer
..."
Je me
revoyais en cet Octobre pluvieux, mes grands yeux bleus
scrutant avec angoisse le ciel de plomb, mes oreilles emplies du tapage que
faisait la pluie battante rebondissant sur les toits, un tapage si semblable à
celui des soldats en marche vers quelque terrible bataille.
"Quand
le soleil revint, je me ruai vers ma cachette dès que je le pus … mais ma
poupée n’y était plus. Ce même matin, les jardiniers avaient déblayé le jardin
des débris laissés par la tempête. L’un d’entre eux avait du trouver ma poupée,
l’avait prise pour un déchet et l’avait jetée. Cette nuit-là, j’ai pleuré
jusqu’à ce que je m’endorme … j’avais environ 8 ans et je n’ai plus jamais
pleuré depuis, du moins jusqu’à cette nuit en Mésie."
"Julia... "
Sans me
retourner, je fis un geste de la main dans la direction de Maximus pour lui
indiquer que j’allais bien, que je pouvais continuer mon récit, que je voulais
le faire, que tant moi que la petite fille que j’avais été et qui se trouvait à
l’intérieur de moi avions besoin de parler.
"Après
avoir perdu ma poupée, je n’ai pu me résoudre à en recommencer une … alors il
ne me resta plus pour jouer que les fleurs … les fleurs et les papillons. J’ai
pris l’habitude de considérer les papillons comme mes amis et je leur parlais …
je leur avais même donné un nom …"
Sur le
drap, le papillon battait des ailes comme pour se rappeler à mon bon souvenir
ou …peut-être pour rappeler à la petite fille qu’il était là et prêt à jouer
avec elle.
"Je
leurs parlais de mes rêves ... " continuais-je d’un ton si bas que je pouvais
donner l’impression de parler à moi-même, admettant aussi pour la première fois
de ma vie que j’avais eu des rêves même quand je n’étais qu’une petite esclave
désespérée de grandir dans un luxueux bordeI privé.
"De
quoi rêvais-tu, Julia? " Me souffla doucement Maximus.
Je soupirai avant de déglutir.
"Je rêvais de ma mère, à ma liberté ... " Murmurais-je, le regard
toujours fixé sur les taches aux reflets de pierre précieuse ornant les ailes
du papillon.
Oh oui.
Quand
j’étais enfant je rêvais de ma mère et à ma liberté et ces rêves avaient grandi
avec moi mais, les années passant, j’avais appris à rêver à d’autres rêves.
Alors je rêvais d’être intouchable, de revenir dans le temps et d’effacer de ma
vie et de ma mémoire ce qui s’était passé cette nuit-là dans l’aristocratique
résidence du Palatin. Cette nuit où l’on m’avait offert une poupée de rêve pour
mieux voler mon innocence.
J’avais
environ 12 ans, j’étais une beauté nubile à la poitrine naissante et aux
hanches étroites, une vierge en fleurs, oscillant entre enfance et féminité
accomplie. Exactement comme le sénateur aimait les filles.
Il était
riche, puissant et avait les relations et l’influence nécessaires pour servir
les ambitions d’un autre homme. Il avait du en être ainsi autrement Cassius
n’aurait pas été si anxieux de le courtiser.
Durant les
12 années qui suivirent, je m’efforçai d’oublier son nom même si je l’entendais
prononcer de temps à autre car il était toujours renommé et puissant.
Je m’étais
entraînée à ne plus tressaillir quand j’entendais mentionner son nom et, à
force, je ne le remarquai même plus.
Avec une
volonté implacable, je m’étais aussi obligée à ne plus entendre sa voix
mélodieuse.
Mais toute
ma volonté fut incapable d’effacer son visage de ma mémoire alors même que les
traits de tous ceux qui le suivirent s’étaient depuis longtemps noyés dans un
brouillard bienfaisant.
Il était
beau, à la manière des patriciens qui depuis des siècles épousent sang noble et
argent pour produire les quelques rares personnes ayant le droit de diriger
Rome.
Un homme de
taille moyenne, svelte, aux cheveux bruns bouclés légèrement touchés de gris
aux tempes. Il parlait doucement et souriait beaucoup mais d’un sourire qui
n’atteignait jamais ses yeux bruns.
A 12 ans,
je n’avais vu que peu de poupées et aucune comme celle-ci. Elle était en
ivoire, avec un visage délicatement sculpté. Elle était vêtue de soie couleur
safran et jaune. Elle avait des bras et des jambes articulés, de petites mains
aux ongles minuscules et de petits bracelets ornaient ses poignets.
En y
regardant de plus près, j’ai découvert que des boucles d’oreilles miniatures
agrémentaient ses oreilles et que des sandales en soie habillaient ses délicats
petits pieds. Ses traits étaient beaux et sereins comme ceux des statues des
impératrices ou des déesses. Mais le visage de ma poupée n’était ni hautain ni
distant juste doux et très humain. (*)
Dès que
j’avais vu la poupée, j’en étais tombée amoureuse car elle était telle que je
l’avais rêvée et même plus encore. Je voyais en elle, l’amie que je n’avais
pas. La compagne dont j’avais tellement besoin. La confidente à qui murmurer
mes secrets, mes espoirs et mes rêves en la serrant contre ma poitrine juvénile
lorsque je serais couchée sur mon lit froid dans l’obscurité de ma chambre.
Le sénateur
m’avait murmuré que je pourrais reprendre la poupée quand je rentrerais à la
villa et c’est ce que j’avais fait.
Je l’avais
étreinte contre mes seins malmenés et douloureux pendant que les porteurs
emportaient ma litière le long des rues désertes de Rome.
Je l’avais
étreinte alors que mes yeux contemplaient, sans vraiment la voir, la lumière
émergeante de l’aube se transformer, peu à peu, en lueurs rosées d’une matinée
naissante.
Dès que
j’étais arrivée à la villa de Cassius, je m’étais dirigée directement vers ma
chambre, ignorant ouvertement les ordres de Turia qui étaient que j’aille la
voir dès mon retour.
Je m’étais
dirigée directement vers ma chambre et y avait laissé tomber la poupée dans un
coin mais pas avant d’avoir retiré de dessous mes vêtements la dague que j’y
cachais.
Cette dague
en argent que le sénateur avait utilisée pour peler et couper le fruit dont il
m’avait nourrie pendant que je tournais et retournais la poupée d’ivoire entre
mes mains, incapable que j’étais de croire que non seulement elle existait en
dehors de mes rêves mais qu’aussi elle était maintenant mienne.
Cette dague
qu’il avait laissée sur la table près du lit avant de déchirer mes vêtements,
de me frapper et de me violer encore et encore.
Cette dague
que j’avais prise d’une main tremblante pendant qu’il dormait avant de m’enfuir
de la chambre à coucher sur mes jambes chancelantes pour essayer d’atteindre la
litière et m’échapper de la maison du sénateur.
Je cachai
la dague en dessous de mon matelas puis me lavai le corps jusqu’à ce que ma
peau soit rouge et à vif tout en sachant qu’aucune eau et aucun savon ne
parviendraient à effacer la souillure qui m’avait été infligée.
Et quand
Turia vint me voir prête à me crier dessus ou peut-être à me punir d’avoir
désobéi à ses ordres, la seule réponse qu’elle obtint de moi fut un regard vide
qui la fit tressaillir et partir.
A cette
époque, j’avais pensé qu’elle avait agi ainsi car elle avait eu pitié de moi et
je ne l’en avais qu’haïe davantage mais, avec le temps, j’en vins à considérer
qu’elle avait du lire dans mes yeux sa propre mort et qu’elle s’était dépêchée
de fuir avant qu’il ne soit trop tard.
Quelques
temps plus tard, j’avais pris l’exquise poupée en ivoire et, sans un regard,
l’avait jetée dans les poubelles de la villa. Je l’avais rapportée aux
souillures dont elle était issue. Cette souillure qu’aucun savon ni aucune eau
ne pourrait laver de mon corps ni de ma vie.
Cette
souillure que seul le contact chaud et aimant de Maximus avait pu laver à
jamais.
Et quand
deux ans plus tard, j’avais découvert que la poupée en ivoire n’était pas
habillée comme une dame riche ainsi que je l’avais cru mais comme une fiancée,
je ne pus que tressaillir devant cette nouvelle preuve de l’effroyable sens de
l’humour des Dieux.
"Sais-tu
ce que j’ai fait la première fois que je me suis rendue aux marchés de
Trajan?"
Perdue dans mes pensées, j’étais restée silencieuse tellement longtemps que le
bruit de ma propre voix me fit sursauter.
Maximus fit
non de la tête.
"Après mon retour à Rome et avant de connaître Apollinarius, je n’aimais
pas beaucoup sortir … je passai la plupart de mon temps, seule, dans
l’appartement que j’avais loué sur le Quirinal ... Je ne sortais que pour aller
chercher de la nourriture ou me rendre aux bains ... Je ne me sentais pas …
très à l’aise entourée de monde ... "
"Je sais tu me l’as écrit dans ta lettre ... "
Je clignai
des yeux.
Je savais
que Maximus avait lu ma lettre mais je n’avais jamais imaginé que, 5 ans après,
ses détails seraient toujours présents dans sa mémoire.
"J’aime ton parfum, je l’ai
toujours aimé "
Je
frissonnai au souvenir de la chaleur brûlante qui hantait sa voix et aux
implications de cet aveu murmuré dans l’obscurité.
"Je m’en souviens depuis la
première fois que je t’ai vu "
Avec sa
main reposant toujours sur le bas de mon dos, il ne pouvait pas ne pas
remarquer mes frissonnements.
Je fermai
les yeux et déglutis péniblement.
"Je pouvais le sentir sur ma
tunique durant des jours."
"Julia,
que s’est-il passé aux marchés de Trajan?"
A nouveau, la voix de Maximus me ramena à la réalité.
Je pris une longue, très longue inspiration.
"Il y avait un étal – il y est toujours -
où un homme vendait toutes sortes de choses … bon marché ou de seconde
main mais parfois tu peux trouver quelque chose de vraiment précieux ..."
Les marchés
de Trajan sont un des endroits les plus courus de Rome, cette cité sous
pression permanente.
Ils bordent
le Forum de Trajan – un vaste carré que l’on atteint en franchissant l’arc de
triomphe dédié à l’empereur espagnol (**) et dont la statue équestre orne le
centre du forum. Ils dominent l’extrémité orientale du forum par leurs trois
niveaux et la cent cinquantaines d’échoppes qui y sont installées (***). Tout
près s’élève la fameuse colonne de Trajan dont les reliefs en spirale
commémorent sa conquête de la Dacie faisant depuis des décennies l’admiration
des visiteurs étrangers.
La première
fois que j’ai visité cet endroit légendaire je me suis perdue deux fois et
quand, enfin, j’arrivai à la sortie après un long moment à arpenter les
différentes allées, j’étais encore sous le choc de la découverte et je ne
prêtai aucune attention aux allées et venues des gens qui s’y pressaient, me
bousculant, jouant des coudes, trop pressés pour jeter même un simple coup
d’œil à une fille belle et sans escorte dont les longs cheveux roux dorés
flottaient librement sur son dos.
Certaines
personnes pensent que le cœur battant de Rome est le sénat et d’autres que
c’est le Colisée. Ils ont tous tort car le cœur battant de Rome sont les
marchés de Trajan là où les gens de tout âge, de toute race, de tout état
viennent voir les marchandises provenant de tous les coins du monde.
"J’y
étais allée pour regarder les vêtements… ceux que j’avais ramenés de Mésie n’étaient
pas particulièrement adéquats pour mon nouveau statut … Je regardais depuis un
certain temps les tissus quand je découvris la boutique ... "
Je l’avais
presque ratée – elle était si petite - parmi la myriade d’échoppes.
Le marché
de Trajan est un tourbillon de couleurs, de mouvements, d’odeurs et de bruits.
Des boulangers, des modistes, des tailleurs, des barbiers, des poissonniers,
des bouchers, des marchands de fruits, des prêteurs, des agents immobiliers,
des marchands de tapis, des teinturiers, des épiciers, des blanchisseuses, des
orfèvres, des dentellières, des chausseurs, des fabricants de ceinture, de sac,
des parfumeurs et bien d’autres encore se disputent l’espace et le chaland dans
une cacophonie infernale de voix, d’accents et de langues.
Il y avait
aussi des tavernes et des stands de nourriture où l’on pouvait s’arrêter pour
un rapide repas ou pour des rafraîchissements.
Peu importe
l’heure du jour ou de la nuit, l’endroit était toujours bondé mais grâce aux
longs corridors avec leurs arches à ciel ouverts captant le moindre souffle
d’air, l’atmosphère était supportable sauf durant les jours les plus chauds de
l’été.
L’étal
était un des plus petits.
Il débordait
de tous côtés d’objets insolites allant de lampes orientales bon marché à de
vieilles dagues rouillées en passant par des talismans phalliques en terre
cuite.
Et, parmi
tous ces objets hétéroclites, il y avait une poupée
"Elle était en bois. " Précisais-je.
"Il ne s’agissait pas d’une poupée articulée habillée de fins vêtements et
très chère ... "
Non, elle
n’avait rien en commun avec l’exquise poupée que le sénateur m’avait donné
avant de me forcer dans son lit.
Non, il ne
s’agissait pas de la poupée d’une fille
de patricien plutôt de celle d’un modeste marchand.
La coiffure
avait été gravée avec quelque art mais les traits de la poupée étaient
quelconques comparés à ceux finement sculptés de l’autre poupée.
Elle était
habillée d’une laine bon marché de teinte unie et les sandales avaient été
peintes sur ses pieds et l’un d’eux avait visiblement souffert d’une chute car
il était fissuré.
"J’ai
acheté la poupée sur une impulsion." Dis-je. "J’étais très nerveuse.
A cette époque discuter prix avec un marchand était une véritable épreuve et
acheter cette poupée fut spécialement dur car j’avais l’impression de commettre
un crime comme si l’homme avait deviné que je ne l’achetais pas pour un enfant
mais pour moi-même."
Je ris
brièvement mais d’un rire sans joie réelle.
"Peux-tu
imaginer cela? Moi, étant effrayée à l’idée de devoir discuter avec un
marchand?"
Maximus ne
dit rien mais chercha ma main et je le laissai faire, savourant la chaleur qui,
de nos doigts entrelacés, remontait le long de mon bras.
"Bien
sûr, il était impossible que l’homme puisse savoir que j’achetais la poupée
pour moi. Il parlait beaucoup. Il parle toujours autant. Je le vois chaque fois
que je vais au marché de Trajan et les Dieux savent que j’y vais tout le temps
quand je suis à Rome. Mais il n’a jamais fait le lien entre la jeune fille
nerveuse qui avait acheté cette poupée bon marché et moi. Il doit, sans doute,
juste se demander pourquoi une femme riche comme moi aime s’arrêter devant son
étal disparate."
Non, il ne
peut savoir que la puissante et hautaine dame Julia Servilia ne fait qu’un avec
la jeune fille balbutiante qui lui avait acheté une vieille poupée il y a 6
ans. Comment l’aurait-il pu?
Je suis
toujours escortée maintenant. Mes cheveux ne croulent plus sur mes épaules et
mon dos en ondes souples et sauvages. Et surtout, surtout je ne bégaie plus ni
n’ai de crampes d’estomac quand je dois traiter avec un marchand.
Durant ma
première année à Rome, les vendeurs me regardaient avec curiosité mais le
marché est un endroit trop occupé pour perdre son temps même avec une femme
belle et sans escorte et quand je remarquai cela, je trouvai une étrange
consolation à m’y rendre car c’était au marché que je passais le plus
inaperçue.
Mais,
maintenant, ce n’est plus du tout le cas car dès que je franchis le seuil du
marché de Trajan, les marchands s’inclinent respectueusement devant moi et se
hâtent de m’offrir leurs meilleures marchandises. Ils savent que je suis
exigeante mais correcte et que je suis prête à donner un bon prix pour ce que
je veux et que je ne veux que le meilleur.
Quand je
m’y rends, Nicia est toujours sur mes talons mais je n’ai pas besoin de
davantage d’escorte car lorsque les gens me voient, ils s’écartent
respectueusement.
La richesse
change beaucoup de choses.
Même la
qualité de la solitude.
"L’homme aime raconter
les histoires des objets qu’il vend. Je suppose que la plupart sont inventées
mais les acheteurs semblent les apprécier autant que les affaires qu’ils
peuvent faire là." Dis-je et Maximus me pressa gentiment la main.
Est-ce à cause des
histoires ou par pure curiosité, il y a toujours du monde qui tourne autour de
cette petite échoppe étonnante.
Parfois je
m’y arrête juste pour le plaisir d’entendre l’homme raconter une histoire sur
une mystérieuse tombe égyptienne ou sur des trésors cachés ou sur des nymphes
brassant des potions magiques au clair de lune. Ses récits sont un total
changement pour une femme qui trouve une plaisir morbide à lire les travaux
d’Euripide (****) confortablement étendue sur sa liseuse tout en caressant un
chat.
Mais il y a
quelque chose de bizarrement réconfortant à écouter ses contes et il y a
quelque chose de profondément mélancolique à revenir de temps en temps là où
j’avais essayé de retrouver ce qui restait de mon enfance violée.
"Il
m’a raconté l’histoire de la poupée mais j’étais trop nerveuse pour l’écouter
et quand il me l’a donnée, je l’ai juste prise et jetée dans le panier que je
portais avant de me dépêcher de partir.
Ce fut
seulement quand j’entrai dans l’appartement que je remarquai que j’avais oublié
d’acheter les vêtements que je voulais et que je devrais y retourner le
lendemain."
Le papillon
choisit ce moment pour s’élever dans les airs, décrire deux cercles paresseux
autour du lit avant de se reposer, comme s’il venait de réfléchir à une
importante question, au même endroit, sur le drap, à mes pieds. Un peu comme
s’il était impatient de retourner aux jardins d’où il venait mais pas avant
d’avoir entendu la fin de mon histoire.
"De
retour à mon appartement, je m’assis avec la poupée sur mes genoux et je la
regardai pendant des heures. Durant les semaines qui suivirent, je pris
l’habitude, chaque soir, de m’asseoir dans ma chambre et de la contempler
pendant de longs moments. Mais il était trop tard pour nous car j’étais une
femme maintenant et j’avais grandi sans poupées et sans amies. L’occasion était
passée depuis longtemps."
De la même
manière que Maximus n’avait pas besoin de savoir que j’avais essayé d’échanger
ma liberté récemment acquise contre la chance de devenir son esclave
personnelle, il n’avait pas besoin de savoir non plus au sujet du sénateur et
de l’autre poupée.
Pas plus
qu’il ne devait savoir au sujet de ces soirées où assise dans ma chambre à
coucher, je regardais fixement la poupée couchée sur mes genoux jusqu’à ce que
le soleil disparaisse derrière les remparts de la ville et que l’obscurité
tombe sur l’Urbs.
Il n’avait
pas besoin de savoir que durant ces soirées solitaires, j’oubliai rapidement la
poupée même si mes doigts suivaient le contour de ses traits sans arrêt comme
si j’avais été une femme aveugle cherchant en vain à retrouver ceux de son
amour perdu.
Non,
Maximus n’avait pas besoin de savoir que la présence de la vieille poupée avait
vite été remplacée par les souvenirs de notre brève rencontre en Mésie, par les
souvenirs de ses éblouissants yeux bleus verts, de la chaleur de sa voix
grondante et du frissonnement de mon propre corps quand ses lèvres s’étaient
posées sur les miennes.
Tout cela
était mon fardeau.
"J’ai
gardé la poupée un an. " Dis-je tandis que ma main libre glissait
doucement vers le papillon presque inconsciemment.
"Et qu’as-tu fait alors?"
La question arrêta mon mouvement et abandonnant le papillon un instant, je me
tournai vers lui.
"Que font les femmes romaines de leurs poupées?"
Maximus m’offrit un sourire en coin.
"Je ne connais rien aux poupée, Julia, et il m’arrive parfois de penser
que je n’en connais guère plus sur les femmes."
Je ne pus
que lui sourire en retour et jetai un bref regard à nos doigts entrelacés.
"Quand une romaine se marie, elle a les cheveux enroulés. Elle retire sa bulla (*****) et la place sur l’autel de
la maison et elle donne ses poupées aux plus jeunes filles de sa famille.
"
Tout en parlant, je reportai mon attention sur le papillon royalement posé sur
le drap.
Dans ma
vie, les choses simples avaient toujours prouvé être des défis majeurs tandis
que les choses extraordinaires se déroulaient avec une consternante régularité.
Mon mariage
inattendu étant la preuve des deux.
"Quand
je me suis mariée, rien ne semblait aller de soi : j’avais une dot mais je
n’ai pas du la produire. Comme mon mari et moi vivions dans le même immeuble,
il n’y eut pas de procession de mariage. Et je n’avais pas de bulla à enlever
ni d’autel personnel où la placer si j’en avais eu une "
Ma main
continuait à avancer vers le papillon.
La créature aux ailes soyeuses s’agita, mise en garde par mon approche.
Je fronçai les sourcils et m’arrêtai.
"Aucun de nous deux n’avaient de famille mais Marius Servilius avait de
nombreuses relations d’affaires et il n’eut aucun mal à réunir les témoins
nécessaires. Apaiser Nicia fut une autre affaire !"
Ma seule
requête concernant la cérémonie avait été qu’Apollinarius prenne la place du
père que je n’avais jamais connu et Nicia celle de ma mère.
N’ayant
gardé aucun contact avec mes anciennes compagnes depuis mon retour à Rome, je
n’avais plus aucune amie et la seule autre option aurait été la femme – que je
n’avais jamais rencontrée – d’un des associés de Marius Servilius.
Sans
hésitation, j’avais opté pour ma servante grecque ronde et joviale et non pour
une inconnue qui aurait été plus intéressée à régaler ses amies de potins sur
la fiancée inadéquate de Marius Servilius que de m’aider pour la cérémonie. De
plus, après un an d’effort à repousser les attentions déterminées et jacassantes
de Nicia pour me materner, la charger d’organiser mon mariage semblait un prix
raisonnable. Alors, Nicia, qui avait déjà marié 6 garçons, prit rapidement les
choses en main.
"Elle
s’est préoccupée de tous les détails, a supervisé la réalisation de ma robe de
mariée, a choisi mon voile et m’a trouvée une coiffeuse mais ce qui la
tracassait le plus était le manque de rites et de traditions car elle craignait
que cela ne me porte malheur."
L’écho de
la voix du prêtre annonçant après le sacrifice rituel que les augures étaient
favorables et que nous pouvions donc procéder à la cérémonie amena un sourire
amer à mes lèvres.
Celui de
Marius Servilius avait été ironique et la pointe d’amusement qui n’apparaissait
que quand il parlait de ses bateaux avait pétillé au fond de ses yeux gris.
"Je ne
crois pas plus aux augures que mon mari mais Nicia prend ce genre de choses très aux sérieux. Dans une certaine
mesure, elle est plus romaine que grecque et cela la contrariait de plus en
plus." Expliquais-je tout en regardant intensément le papillon comme pour
le défier de rejeter mes attentions.
La créature
ailée refusait de se laisser intimider et continuait à bouger les ailes en
rythme lançant des éclairs bleus brillants dans ma direction.
"Donc
quand elle commença à parler sans arrêt de sacrifier des colombes et de
consulter des prêtresses, je décidai qu’il était temps de faire quelque chose
pour apaiser son esprit et je lui racontai que je n’avais ni bulla, ni autel, ni famille mais que
j’avais une poupée à donner avant de me marier. Et je la lui donnai pour l’aînée
de ses petites filles."
Nicia avait
soupiré – perceptiblement - de soulagement et avait emmené la fillette dans mon
appartement le jour du mariage. La petite Hésione avait été une surprise.
Petite et corpulente avec des cheveux foncés et ternes, elle n’avait rien en
commun avec les exquises petites filles avec qui j’avais grandi et j’en avais
été légèrement étonnée. Puis ma surprise s’était vite muée en embarras devant
cette preuve renouvelée de la vie ‘anormale’ que j’avais menée loin d’enfants
simples ou laids comme celle qui se trouvait devant moi.
La petite
Hésione n’était pas seulement quelconque mais aussi timide et les
avertissements réitérés de sa grand-mère de ne toucher à rien et de s’adresser
correctement à moi n’arrangeaient pas les choses. Mais quand je lui donnai la
vieille poupée bon marché, ses yeux se mirent à briller et elle m’adressa un
sourire adorable fait de dents inégales et manquantes qui même s’il ne faisait
que souligner davantage son manque de beauté, lui conférait un charme
inattendu.
A la vue de
son enchantement enfantin, mon cœur se serra mais je maîtrisai rapidement cette
émotion involontaire en me tournant vers mon miroir et en reprenant mes
préparatifs, renvoyant tout à la fois l’émotion incontrôlée et l’enfant anodine
qui l’avait fait naître.
Oubliant un
instant le papillon, je me tournai vers Maximus dans un tourbillon de boucles
qui étincelèrent d’infinies nuances d’or et de cuivre sous les rayons du soleil
matinal.
Surprise,
la créature ailée alla se réfugier dans les hauteurs du baldaquin.
"Peux-tu
imaginer cela?"
"Imaginer quoi, Julia?"
"Une femme accomplie s’achetant une poupée. Peux-tu imaginer quelque chose
de plus fou ou de plus pathétique?"
Maximus me contempla.
"Non" Dit-il doucement.
Je levai un sourcil.
"Non?" Demandais-je d’une voix plus âpre que voulu.
Maximus se souleva
d’un de ces mouvements souples et gracieux qui lui étaient propres et tellement
étranges pour un homme aussi costaud. Il s’assit près de moi mais ne fit pas
mine de vouloir me toucher.
"Non,
Julia. Je ne peux imaginer cela car rien en ce qui te concerne ne peut être fou
ou pathétique." Dit-il, "Rien."
Mes lèvres tremblèrent et mes yeux se remplirent de larmes. Je détournai la
tête pour cacher l’émotion que ses mots avaient déchaînée en moi mais Maximus
glissa un bras autour de ma taille et me serra contre lui.
Toute
velléité de résistance m’abandonna à la simple sensation de sa peau chaude et
bronzée contre la mienne. Me laissant aller, je fermai les yeux et posai la
tête sur son épaule tandis que ma main serrait convulsivement le drap contre
mes seins.
"Mais
ce que je peux parfaitement imaginer," poursuivit Maximus parlant
doucement contre ma tempe, "est combien tu as du être belle et gentille
étant enfant "
Gentille.
Toute ma
vie on m’avait donné de nombreux qualificatifs. Futée. Forte. Étonnante.
Volontaire. Déterminée. Entêtée. Et, bien sûr, le plus fréquent, belle quoique
chienne et putain n’étaient pas loin du haut de la liste.
Mais personne n’avait jamais pensé à moi comme ‘gentille’ - ce qui n’est guère
surprenant - même si Apollinarius l’avait mentionné une fois ou deux.
Je ne m’étais jamais considérée comme gentille.
La
gentillesse est dangereuse pour les esclaves et les putains. Cela rend à la
fois vulnérable et fragile, une combinaison mortelle pour ceux dont la vie
dépend de la bonne grâce des autres.
La
gentillesse est réservée aux enfants qui ont une mère et des jouets et aux
femmes qui ont un mari qui les aime et des enfants à élever et ne sied pas à
une ancienne esclave et prostituée qui s’est transformée en une puissante femme
d’affaires.
Mais
Maximus m’avait qualifiée de "gentille".
Incapable
de restreindre davantage mon besoin d’être tenue par Maximus, je me tournai vers
lui et glissai mes bras autour de son cou.
Il ne
perdit pas une seconde à me prendre dans ses bras et à m’écraser contre les
muscles durs de sa poitrine.
Enfouissant
mon visage dans son cou, je restai là un long moment, reniflant avidement son
odeur si unique et me laissant bercer par sa chaleur tandis qu’il me serrait
fermement et me caressait les cheveux.
"Je
n’ai jamais eu de jouets." Répétais-je après un moment, mes mots étouffés
contre son cou chaud. "Et après avoir perdu ma poupée d’herbes, il ne me
resta que les papillons pour parler. Peu de temps après, quelqu’un m’apprit mes
premières lettres et cela changea beaucoup de choses pour moi. Il était trop
tard pour la vieille poupée mais il n’était pas trop tard pour les livres et
l’instruction."
Maximus embrassa ma tempe.
"Et tu continues d’aimer les papillons "
"Oui"
J’avais hésité imperceptiblement mais cela n’avait pas échappé à son attention.
"Mais?"
Je soupirai. Etait-il possible que je sois capable de lui dissimuler quelque
chose?
"J’aime les papillons." Dis-je d’un ton soigneusement neutre.
"Je les aime énormément mais leur vie est si courte, c’est si triste que
quelque chose de si beau meure si vite… il y a quelque chose de tragique
là-dedans."
Soudain l’évidence de mes propos me frappa. Ce n’est pas uniquement les
papillons que j’évoquais mais nous et ce que nous étions en train de partager
en ces jours volés. Quelque chose de si beau et de si intense mais aussi de si
fragile et qui allait finir si vite.
Une
semaine.
Nous n’avions qu’une semaine.
Dont la moitié s’était déjà écoulée !
Ce fut une
bonne chose que le papillon choisisse ce moment précis pour se rappeler à notre
bonne attention en dansant gracieusement devant nos yeux.
Reconnaissante
de la distraction, ma tête toujours sur l’épaule de Maximus, j’étendis ma main
vers la créature ailée, lui présentant délicatement ma paume aux doigts écartés
comme j’avais l’habitude de le faire aux jardins de la villa.
Je sentis
l’attention de Maximus se focaliser sur ma main tendue et sur le papillon
tournant précautionneusement autour.
Voyant que
je restais immobile, la créature ailée se rapprocha puis, après ce qui sembla
une éternité, atterrit lentement sur ma paume, effleurant délicatement ma peau
de ses ailes soyeuses.
Fronçant
les sourcils sous l’effort de ma concentration, je repliai, un à un mes doigts
à l’exception de l’index, forçant ainsi le papillon à s’y diriger. La créature
se prêta à mon caprice, probablement amusée par ce qui était d’habitude un jeu
d’enfant et vite alla se percher en se dandinant là où je le voulais, tout en
battant des ailes pour garder son équilibre.
Seulement alors, je rapprochai la petite chose, bougeant avec une prudence
extrême et retenant ma respiration pour ne pas la perturber jusqu’à ce que le
papillon paon se trouve à quelques centimètres de nous.
"Tu es
si beau ... " Lui soufflais-je, ma voix et mes paroles si proches de
celles de la petite fille ayant grandi à la villa de Cassius et j’étais pleinement
consciente que l’attention de Maximus était focalisée sur nous deux. "Tu
donnes l’impression d’être de soie."
Je
l’approchai encore comme si je voulais l’embrasser mais à la place je soufflai
gentiment dessus. Attrapant le doux déplacement d’air, la créature s’éleva,
montant en spirales, encore une fois vers les hauteurs. Je la suivis des yeux,
disant non seulement au revoir à la petite chose soyeuse mais aussi à la fille
qui avait appris à les attirer pour jouer avec eux.
Je
regardais toujours la belle petite créature quand le bras de Maximus resserra
son emprise sur ma taille et me rapprocha de lui.
"TU es faite de soie." Murmura-t-il
puis gentiment mais fermement, il me recoucha sur le lit et retira le drap qui
recouvrait nos corps, exposant à la fois ma nudité à ses regards et la sienne aux
miens
Je
sursautai.
"S … soie? ".
"Oui, soie... " Souffla-t-il avant d’enfouir ses doigts dans mes
cheveux pour jouer avec une boucle, "Soie … et or …"
Je lui offris un sourire tremblant.
Le bout de
ses doigts suivit le contour de mon cou et de mon épaule avant de s’arrêter sur
le sommet de ma poitrine.
"Ivoire...
" Ajouta-t-il doucement d’une voix devenue soudain rauque.
Je déglutis.
Il frotta de son pouce mon téton durci et j’en oubliai de respirer.
"Corail ... "
Maximus baissa la tête et m’embrassa le cou puis lécha l’endroit où il venait
de poser un baiser avant de me couvrir de son corps.
"Crème...
"
Ce fut mon tour d’enfouir mes doigts dans les boucles courtes et sombres de ses
cheveux et m’arc boutant sous lui, je l’invitai silencieusement à pénétrer dans
mes profondeurs.
Il se
précipita.
"ET miel "
La voix grondante de Maximus mourut dans un soupir qui fit écho au mien.
Oh, oui. Je me sentais comme du miel.
Chaud, sombre, sauvage.
Avec un nouveau soupir, il poussa. Un long, un langoureux mouvement qui
transforma mon propre soupir en doux gémissement.
"Miel"
Répéta-t-il, "Doux, si doux."
Et il poussa à nouveau.
Fermant les
yeux, je me laissai aller sous ses poussées répétées.
La jouissance nous surprit soudain comme si nous n’étions que des amants inexpérimentés,
trop affamés que pour prolonger le plaisir interminablement.
Ce fut bref
mais non frustrant.
Comme si
atteindre le sommet, de cette manière simple et aisée, était naturelle.
Le plaisir
nous balaya non avec la force irrésistible d’une marée mais avec la soudaineté
imprévisible d’une pluie d’été.
En poussant
un profond soupir de contentement, Maximus glissa sur le côté pour éviter de
m’écraser.
J’aimais
sentir son poids sur mon corps mais je le laissai aller ... car nous savions
tous deux que ce n’était pas fini.
Maximus s’étendit sur le ventre à mes côtés et enfouit son visage dans le
coussin, exposant à mes regards le délicieux grain de beauté qui ornait sa
nuque.
Je me
rappelai soudain combien je rêvais de l’embrasser, de le lécher et de le sucer.
Me
soulevant sur un coude, je m’approchai de Maximus qui choisit ce moment pour se
tourner vers moi et je me retrouvai à plonger dans ces stupéfiants, quoique un
peu endormis, yeux bleu vert.
Il m’offrit un sourire somnolent avant de m’embrasser l’épaule.
"Je
suis désolé ... " Murmura-t-il.
Désolé?
Mais de quoi parlait-il donc?
"Je ne suis pas bon avec les mots ... " Ajouta-t-il. "Je n’ai
jamais été ... "
Je l’interrompis en plaçant un doigt sur ses lèvres.
"Shhh … " Murmurais-je, à mon tour, de mes lèvres tremblant
légèrement. "Tu es parfait comme tu l’as toujours été, mon amour ...
"
Les lèvres de Maximus s’entrouvrirent sous mon doigt et un souffle chaud et
humide le balaya quand il soupira à nouveau.
Il resta
silencieux un moment puis cligna des yeux.
"Je
n’ai jamais eu de jouets non plus ... "
(*) Les poupées romaines représentaient
invariablement des femmes et non des enfants ni des bébés. La description de la
poupée que le sénateur a donnée à Julia est inspirée d’une poupée trouvée dans
la tombe d’une petite fille romaine nommée Crepereia Tryphaena qui vivait au
second siècle de notre ère. En ivoire parfaitement préservé – même si le
passage du temps l’a un peu obscurci – la poupée est une des pièces les plus
exquises jamais découvertes de l’artisanat romain. Au moment de la découverte,
les vêtements de la poupée avaient disparu mais les archéologues pensent
qu’elle était revêtue d’une robe de mariée car son style de coiffure – sculptée
– était celle que les romaines arboraient pour leur mariage.
La
poupée, plus familièrement connue comme Crepereia, d’après sa jeune
propriétaire, peut être vue à l’Antiquarium Municipal de Rome. En dépit de son
âge vénérable, elle a une allure moderne
très semblable aux poupées actuelles.
(**) Marcus Ulpius Traianus est né en Espagne en 53 AD. Général brillant et ayant
remporté de nombreuses victoires, il fut adopté par l’empereur Nerva comme fils
et héritier en 97 AD. Empereur de 98 AD à 117 AD, il organisa les frontières du
Rhin et du Danube, conquit la Dacie et une bonne partie de l’empire Parthe. Il
fut le premier empereur à ne pas être né en Italie. Trajan adopta un autre
espagnol - Publius Aelius Hadrianus – comme héritier.
(***) Le marché de Trajan est considéré à juste titre comme le premier centre
commercial jamais construit. Ce qui en reste est impressionnant et montre à
quel point il ressemblait à un centre commercial actuel.
(****)Euripide: un des plus grands dramaturges grecs. Né aux alentours de 480
BC et mort vers 406 AD, 19 de ses
extraordinaires tragédies nous sont parvenues, certaines incomplètes.
"Électre",
"Médée" et "les troyennes " sont considérées comme les
‘jeux’ les plus extraordinaires jamais écrits et sont régulièrement joués
partout dans le monde.
(*****)
Bulla: Les bébés romains recevaient des amulettes pour les protéger du mal. Ces
charmes se présentaient pour la plupart sous forme de médailles, de pièces ou
de petits pendentifs en métal qu’ils portaient attachés autour de leur cou. Les
garçons donnaient leur bulla quand
ils atteignaient l’âge de 14-15 ans. Les filles la donnaient le jour de leurs
noces.
Les Bullas qui avaient accomplis ‘leur devoir’ de protection étaient
déposés sur l’autel familial en offrande aux dieux lares (divinités domestiques). Parfois, des adultes mâles étaient
autorisés à les porter encore une fois. C’était le cas pour les généraux
victorieux qui avaient droit aux triomphes, parade et cérémonie organisées
spécialement pour fêter leur victoire sur les ennemis de Rome. Durant ce jour
triomphal, le général célébré était au dessus de tous les citoyens de Rome,
l’empereur inclus et donc en proie à la jalousie des autres hommes. C’est pour
cette raison qu’il pouvait porter à nouveau sa bulla afin de se protéger
de l’envie et du mal qui pouvait en résulter.