Les poupées ­ 180 AD

Les mots s’étaient échappés de mes lèvres sans que j’en eusse vraiment conscience.

Même si depuis que Maximus était arrivé à la villa j’avais parlé plus de mon passé que durant toutes les années qui venaient de s’écouler, CECI était vraiment différent.

Totalement différent.
Il ne s’agissait pas de l’amertume qui me prenait quand j’évoquais le fait de ne pas avoir de date d’anniversaire ni de ce que je ressentais quand je m’entraînais seule à sauter par dessus une barrière.

Il s’agissait de désespoir et d’impuissance et de l’innocence d’une enfance dérobée, sensations que je n’avais jamais pu oublier complètement peu importe les efforts que j’avais fais en ce sens.

 

Sentant ma détresse et sachant, par expérience, combien j’avais besoin de me sentir libre quand mon cœur et mon âme étaient troublés, Maximus relâcha son étreinte.

Directement je m’assis, serrant fermement le drap contre ma poitrine. Ce n’était pas de la pudeur juste de la vulnérabilité. Une vulnérabilité dont je n’avais jamais pu me défaire non plus.

 

Lorsque je m’assis, mes cheveux cascadèrent le long de mon dos en vagues souples et caressèrent le bas de mes reins nus. Les doigts de Maximus suivirent la ligne de ma colonne vertébrale et la délicatesse de son toucher si proche de l’effleurement de celle du papillon me fit frissonner.

Sa chaleur, la seule chaleur dans ce monde qui, soudainement, en était, à nouveau, dépourvu, m’enveloppa.

 

"Je n’ai jamais connu ma mère," Dis-je d’une toute petite voix, un ton totalement éloigné de celui rauque qui m’était habituel, "et je n’ai jamais eu non plus de jouet ... je n’ai jamais eu de poupées. Il est vrai que les enfants esclaves n’ont guère de chance d’avoir du temps pour jouer, même ceux comme moi car transformer une petite fille en une prostituée de haut vol exige beaucoup de temps."
"Julia." Grogna-t-il doucement.
Je me tournai vers Maximus et je vis que le souci qui imprégnait sa profonde voix grondante se lisait aussi dans ses prunelles bleu vert. Et, pour cela, tant la femme que j’étais que la petite fille effrayée qui avait grandi sans sa mère et sans jouets, l’en remercièrent.

 

"Tu as raison, Maximus. Ce qui s’est passé était hors de mon contrôle. Ce n’était pas ma faute … maintenant je le sais … et cela fait un peu moins mal ... "
Tout en parlant, j’avais ramené mes genoux contre mon corps et les entourai fermement de mes bras.

Oui, cela faisait moins mal mais même si la petite fille effrayée qui avait grandi à la maison de Cassius était maintenant morte, quelque chose d’elle restait ancré en moi.

Il y a 6 ans, elle et la prostituée triste et solitaire, je les avais vengées à l’aide d’une dague volée et de la force née d’une vie de haine. Et donc ce n’était plus le prix du sang que je possédais d’elle mais quelque chose d’autre que je devais accomplir si je voulais qu’elle repose enfin en paix.

 

Et le moment était venu de l’accomplir.


Assise aux côtés de Maximus, entourée de voiles soyeux et translucides, baignant dans la douce teinte rosée d’un jour renaissant, propre et frais, les genoux fortement pressés contre mon corps, je donnai à la petite fille effrayée que j’avais été son ultime chance de s’exprimer. 

"Il y avait toujours tellement à faire et tellement à apprendre et si peu d’intimité." Enonçais-je. "J’ai grandi entourée de femmes, de filles et d’esclaves de moindre importance ce qui me laissait peu de chances de pouvoir profiter d’un moment de solitude. Ce manque d’intimité était extrêmement dur. Cela et aussi l’absence de poupée. Si bien que, dès que je le pouvais, je m’échappais dans les jardins.

Je me dissimulais dans les buissons et, quand j’étais certaine qu’il n’y avait plus personne aux alentours, je jouais à tous les jeux que mon esprit pouvait inventer."


Tout en me racontant, j’avais déposé mon menton sur mes genoux repliés et fermé les yeux.

Alors, en esprit, je vis non la femme que j’étais mais la fillette que j’avais été. Plus grande que les autres, je n’avais aucune chance de passer inaperçue. Mes longues jambes, malgré leur aspect dégingandé, montraient déjà tous les signes d’une indéniable élégance.

Et même si ma taille n’avait pas attiré l’attention, ma crinière rousse dorée l’aurait fait.

Il n’y avait pas que les hommes à me remarquer, les autres filles et les jeunes femmes aussi. Pourtant, parmi tous ces hommes, ces gamines et ces femmes, j’avais bizarrement grandi  en solitaire.

 

Maximus restait silencieux mais sa main chaude et calleuse continuait à me caresser le dos.

"Si le temps était chaud assez, je me débarrassais de mes sandales et courais dans l’herbe pieds nus. J’aimais aller nu pieds … j’aime toujours …"

Maximus roula sur le côté et me toucha gentiment le pied de son autre main à travers le drap en lin.

"Je ne pouvais m’empêcher ... "
Ouvrant les yeux, je levai la tête pour le regarder et il m’offrit un sourire si doux, si gentil que je ne pus que lui sourire en retour.

Comment aurais-je pu lui refuser un sourire même si je parlais d’une chose aussi triste que l’entraînement d’une belle petite fille à devenir une superbe prostituée?

Et c’est en plongeant dans ses yeux étonnants qui brillaient comme deux gemmes brûlantes que la vérité surgit en moi.
Non, la petite fille effrayée n’était pas morte. Elle ne mourrait jamais. Elle vivrait aussi longtemps que moi et ses souvenirs feraient toujours parties des miens. Mais ses souvenirs ne seraient plus aussi douloureux car, au lieu d’être morte, elle était partie vers un endroit où elle se sentait en sécurité, où elle était heureuse et choyée.

Où elle avait des jouets, des amis, des petits animaux, où il n’y avait plus ni solitude, ni larmes, ni peine, où il n’y avait que rires, jeux et berceuses.

Et elle y était allée non parce que je l’avais vengée en versant le sang mais parce que Maximus l’avait sauvée.
L’avait libérée.
L’avait ramenée à la vie.
L’avait guérie.
L’avait faite une.

Elle y était allée parce que Maximus l’avait transformée en la femme que j’étais maintenant.
Une femme qui pouvait s’exprimer, ressentir et se souvenir.
Une femme qui pouvait aimer.

Submergée par cette brutale révélation, je dus détourner mes yeux de ses prunelles aigues-marines incandescentes.

Avaler la boule qui m’obstruait la gorge fut une autre affaire !

 

"Je voulais une poupée. Je la voulais énormément. " Poursuivis-je, les yeux fixés maintenant sur les rideaux translucides qui dansaient dans la brise matinale.

"La seule chose que je voulais plus qu’une poupée était un petit animal mais à la villa, il n’y avait pas de place pour les petits animaux, il n’y en avait que pour les chiens de chasse de Cassius ... et ces derniers n’avaient rien en commun avec les animaux de compagnie car ils s’apparentaient plus à des animaux féroces comme Ferox... "

 

Oh oui. J’avais voulu une poupée ou un petit animal.

Quelque chose que j’aurais pu serrer contre ma poitrine comme j’aurais souhaité être étreinte par ma mère.

Quelque chose que j’aurais pu serrer dans ma solitude et ma crainte en sachant que je ne serais pas blessée en retour.

Je restai silencieuse un moment à profiter des douces caresses de la main de Maximus sur mon dos, sa manière à lui de me pousser gentiment à continuer mon histoire et à exprimer ce que j’avais sur le cœur.

Il savait.
Comme toujours.

 

"Je voulais tellement une poupée que quand j’ai eu 8 ans, je pris la décision de m’en fabriquer une."
Posant ma joue contre mes genoux, j’eus un petit sourire en coin au souvenir de cette détermination enfantine à vouloir me donner à moi-même ce que les autres qui possédaient ma vie et en dictaient chaque moment, refusaient de me donner.

 

Cela me ressemblait tellement, ce refus fier de demander quelque chose et celui plus fier encore de refuser la défaite.

 

En pensée, je me revis fronçant les sourcils en train de déchiffrer le contenu d’un papyrus, essayant obstinément de comprendre la signification des mots élégamment calligraphiés par un copiste anonyme.

Je me revis en train de me battre pour saisir le mystère des chiffres, de tomber de mon cheval quand j’apprenais seule à sauter par-dessus les barrières, de me mordre la lèvre à sang pour essayer d’assimiler les enseignements d’Apollinarius, de m’endurcir face aux critiques lorsque j’essayais de maîtriser l’art subtil d’être la maîtresse parfaite de la demeure d’un homme riche après avoir maté l’art non moins subtil d’être une parfaite prostituée, de m’endurcir encore plus quand il s’était agi de devenir une redoutable femme d’affaires dans un monde où les femmes ne sont pas susceptibles de traiter d’autres affaires que vendre leur propre chair ...

Je revis ma vie comme un défilé de fresques, la grande enfant aux cheveux roux dorés se transformant en une gamine dégingandée puis en une jeune femme élégante et, finalement, en cette dame froide, puissante, distante que j’avais été jusqu’à ces derniers jours.

 

Des années s’étaient écoulées, des saisons étaient passées, mon environnement avait changé mais je continuais toujours, obstinément à aller de l’avant ... poussées par les élans de mon cœur à certains moments et à d’autres par l’amertume et le ressentiment.

A certains moments, en hésitant, à d’autres en rechignant mais toujours en refusant d’être vaincue même quand c’était le cas, toujours en refusant d’être une victime même quand j’en avais été une.

Une petite fille qui avait grandi sans jouets et qui refusait d’en être un elle-même.

 

Le mouvement doux et régulier de la grande main chaude de Maximus me tira de ma rêverie.

"Au début, j’ai essayé avec de la terre mais je ne parvenais qu’à en faire de toutes petites et quand je les mettais à sécher au soleil elles se craquelaient et s’effritaient. De plus, en les fabriquant, je salissais mes atours ce qui me valut quelques bonnes paires de claques ... "
Maximus suspendit sa caresse et je pus sentir la tension et la colère courir à travers son corps à la seule mention des mauvais traitements que j’avais endurés durant mon enfance.

 

"Ma gardienne me frappait dès qu’elle le pouvait." Ajoutais-je sans me retourner, sa question non formulée, appesantissant le silence de la chambre. "Aucune d’entre nous n’était à l’abri d’elle et de sa haine mais c’était moi qu’elle haïssait le plus. Apollinarius a l’habitude de dire qu’il y a toujours quelque chose de bon même dans les pires situations et il a raison. C’était une bonne chose que j’ai été la favorite de Cassius car les autres filles n’avaient pas sa faveur pour les protéger."

Maximus digéra cette information en silence puis sa main retrouva le chemin de mon dos.

 

Bercée par sa chaleur et ses caresses, par la tendresse amoureuse de cette main qui avait tué et versé le sang, qui avait labouré le sol et l’avait ensemencé et qui m’avait libérée et réconfortée, je poursuivis mon récit.

 

"Donc, après quelque expérimentations infructueuses, je fis une autre poupée avec de l’herbe et des fleurs et quelques morceaux de tissus que j’avais arrachés à mes propres vêtements. Je n’échappai à la correction d’avoir abîmé mes habits que de justesse."

Le papillon choisit ce moment pour descendre du baldaquin. Il décrivit un cercle paresseux autour du lit avant d’atterrir sur le drap à quelques centimètres de mon pied. Seules, ses ailes soyeuses continuèrent à battre en un mouvement lent et régulier. Il donnait l’impression de vouloir entendre l’histoire de la petite fille que j’avais été.

 

"J’ai utilisé des fleurs jaunes pour les cheveux, de toutes petites fleurs bleues pour les yeux et une fleur rouge en bouton pour la bouche … Je ne pouvais imaginer une poupée qui n’aurait pas eu les cheveux blonds … elle était laide et grotesque mais elle était à moi … "

 

En esprit, je revis la poupée, le seul jouet que j’ai jamais eu. Les petites filles donnent des noms à leur poupée mais pas moi car cela ne semblait pas nécessaire pour cette pitoyable petite chose qui n’avait rien d’une poupée que l’on n’offre et qui n’était que la consécration de ma volonté … et une part de moi-même ... un peu comme si elle avait été ma propre fille et non ma poupée.

Aucune poupée quelqu’aurait pu être son prix ou sa beauté, n’aurait pu être plus proche de mon cœur que le fut ma simple poupée en fleurs durant le peu de temps que nous passâmes ensemble.

 

"Elle était à moi, " poursuivis-je, " et, dès que je le pouvais, je m’échappais pour jouer avec elle. Bien sûr l’herbe et les fleurs séchaient et fanaient et ma poupée tombait en morceaux mais je la remplaçais."

Tout en parlant, je fronçai les sourcils en évoquant les souvenirs de la petite fille élancée et obstinée qui avait refusé d’être vaincue tant par les fleurs fanées que par un maître impitoyable.

Cette petite fille qui s’était transformée en une beauté à couper le souffle qui avait elle aussi refusé d’être vaincue … par la luxure des hommes.

Cette beauté somptueuse maintenant affranchie qui n’avait pas accepté d’être vaincue par le rejet de Maximus.

Je me revoyais rôdant, en secret, dans les jardins, cueillant des fleurs tout en jetant des coups d’œil nerveux par dessus mon épaule.

Je me revoyais repoussant impatiemment mes cheveux, me mordillant la lèvre inférieure dans ma lutte contre les fleurs et contre ma propre précipitation, babillant sans arrêt avec ma poupée, lui racontant que j’allais prendre soin d’elle, que tout allait bien se passer, qu’elle n’avait plus rien à craindre car j’étais là.

 

"Je ne pouvais rapporter ma poupée à l’intérieur de la villa car ma gardienne l’aurait découverte et l’aurait jetée. Je l’avais donc cachée dans un buisson dans un des recoins du jardin le plus éloigné de la maison … Je craignais les jours de pluie car, alors, j’étais bloquée tandis que ma poupée était dehors toute seule soumise aux caprices du temps. Une fois, il a plu trois jours sans discontinuer ..."

Je me revoyais en cet Octobre pluvieux, mes grands yeux bleus scrutant avec angoisse le ciel de plomb, mes oreilles emplies du tapage que faisait la pluie battante rebondissant sur les toits, un tapage si semblable à celui des soldats en marche vers quelque terrible bataille.

 

"Quand le soleil revint, je me ruai vers ma cachette dès que je le pus … mais ma poupée n’y était plus. Ce même matin, les jardiniers avaient déblayé le jardin des débris laissés par la tempête. L’un d’entre eux avait du trouver ma poupée, l’avait prise pour un déchet et l’avait jetée. Cette nuit-là, j’ai pleuré jusqu’à ce que je m’endorme … j’avais environ 8 ans et je n’ai plus jamais pleuré depuis, du moins jusqu’à cette nuit en Mésie."
"Julia... "

Sans me retourner, je fis un geste de la main dans la direction de Maximus pour lui indiquer que j’allais bien, que je pouvais continuer mon récit, que je voulais le faire, que tant moi que la petite fille que j’avais été et qui se trouvait à l’intérieur de moi avions besoin de parler.

 

"Après avoir perdu ma poupée, je n’ai pu me résoudre à en recommencer une … alors il ne me resta plus pour jouer que les fleurs … les fleurs et les papillons. J’ai pris l’habitude de considérer les papillons comme mes amis et je leur parlais … je leur avais même donné un nom …"

Sur le drap, le papillon battait des ailes comme pour se rappeler à mon bon souvenir ou …peut-être pour rappeler à la petite fille qu’il était là et prêt à jouer avec elle.

 

"Je leurs parlais de mes rêves ... " continuais-je d’un ton si bas que je pouvais donner l’impression de parler à moi-même, admettant aussi pour la première fois de ma vie que j’avais eu des rêves même quand je n’étais qu’une petite esclave désespérée de grandir dans un luxueux bordeI privé.

 

"De quoi rêvais-tu, Julia? " Me souffla doucement Maximus.
Je soupirai avant de déglutir.
"Je rêvais de ma mère, à ma liberté ... " Murmurais-je, le regard toujours fixé sur les taches aux reflets de pierre précieuse ornant les ailes du papillon.

Oh oui.

Quand j’étais enfant je rêvais de ma mère et à ma liberté et ces rêves avaient grandi avec moi mais, les années passant, j’avais appris à rêver à d’autres rêves. Alors je rêvais d’être intouchable, de revenir dans le temps et d’effacer de ma vie et de ma mémoire ce qui s’était passé cette nuit-là dans l’aristocratique résidence du Palatin. Cette nuit où l’on m’avait offert une poupée de rêve pour mieux voler mon innocence.

 

J’avais environ 12 ans, j’étais une beauté nubile à la poitrine naissante et aux hanches étroites, une vierge en fleurs, oscillant entre enfance et féminité accomplie. Exactement comme le sénateur aimait les filles.

Il était riche, puissant et avait les relations et l’influence nécessaires pour servir les ambitions d’un autre homme. Il avait du en être ainsi autrement Cassius n’aurait pas été si anxieux de le courtiser.

 

Durant les 12 années qui suivirent, je m’efforçai d’oublier son nom même si je l’entendais prononcer de temps à autre car il était toujours renommé et puissant.

Je m’étais entraînée à ne plus tressaillir quand j’entendais mentionner son nom et, à force, je ne le remarquai même plus.

Avec une volonté implacable, je m’étais aussi obligée à ne plus entendre sa voix mélodieuse.

Mais toute ma volonté fut incapable d’effacer son visage de ma mémoire alors même que les traits de tous ceux qui le suivirent s’étaient depuis longtemps noyés dans un brouillard bienfaisant.

Il était beau, à la manière des patriciens qui depuis des siècles épousent sang noble et argent pour produire les quelques rares personnes ayant le droit de diriger Rome.

Un homme de taille moyenne, svelte, aux cheveux bruns bouclés légèrement touchés de gris aux tempes. Il parlait doucement et souriait beaucoup mais d’un sourire qui n’atteignait jamais ses yeux bruns.

 

A 12 ans, je n’avais vu que peu de poupées et aucune comme celle-ci. Elle était en ivoire, avec un visage délicatement sculpté. Elle était vêtue de soie couleur safran et jaune. Elle avait des bras et des jambes articulés, de petites mains aux ongles minuscules et de petits bracelets ornaient ses poignets.

En y regardant de plus près, j’ai découvert que des boucles d’oreilles miniatures agrémentaient ses oreilles et que des sandales en soie habillaient ses délicats petits pieds. Ses traits étaient beaux et sereins comme ceux des statues des impératrices ou des déesses. Mais le visage de ma poupée n’était ni hautain ni distant juste doux et très humain. (*)

Dès que j’avais vu la poupée, j’en étais tombée amoureuse car elle était telle que je l’avais rêvée et même plus encore. Je voyais en elle, l’amie que je n’avais pas. La compagne dont j’avais tellement besoin. La confidente à qui murmurer mes secrets, mes espoirs et mes rêves en la serrant contre ma poitrine juvénile lorsque je serais couchée sur mon lit froid dans l’obscurité de ma chambre.

Le sénateur m’avait murmuré que je pourrais reprendre la poupée quand je rentrerais à la villa et c’est ce que j’avais fait.

Je l’avais étreinte contre mes seins malmenés et douloureux pendant que les porteurs emportaient ma litière le long des rues désertes de Rome.

Je l’avais étreinte alors que mes yeux contemplaient, sans vraiment la voir, la lumière émergeante de l’aube se transformer, peu à peu, en lueurs rosées d’une matinée naissante.

 

Dès que j’étais arrivée à la villa de Cassius, je m’étais dirigée directement vers ma chambre, ignorant ouvertement les ordres de Turia qui étaient que j’aille la voir dès mon retour.

Je m’étais dirigée directement vers ma chambre et y avait laissé tomber la poupée dans un coin mais pas avant d’avoir retiré de dessous mes vêtements la dague que j’y cachais.

 

Cette dague en argent que le sénateur avait utilisée pour peler et couper le fruit dont il m’avait nourrie pendant que je tournais et retournais la poupée d’ivoire entre mes mains, incapable que j’étais de croire que non seulement elle existait en dehors de mes rêves mais qu’aussi elle était maintenant mienne.

Cette dague qu’il avait laissée sur la table près du lit avant de déchirer mes vêtements, de me frapper et de me violer encore et encore.

Cette dague que j’avais prise d’une main tremblante pendant qu’il dormait avant de m’enfuir de la chambre à coucher sur mes jambes chancelantes pour essayer d’atteindre la litière et m’échapper de la maison du sénateur.

 

Je cachai la dague en dessous de mon matelas puis me lavai le corps jusqu’à ce que ma peau soit rouge et à vif tout en sachant qu’aucune eau et aucun savon ne parviendraient à effacer la souillure qui m’avait été infligée.

Et quand Turia vint me voir prête à me crier dessus ou peut-être à me punir d’avoir désobéi à ses ordres, la seule réponse qu’elle obtint de moi fut un regard vide qui la fit tressaillir et partir. 

A cette époque, j’avais pensé qu’elle avait agi ainsi car elle avait eu pitié de moi et je ne l’en avais qu’haïe davantage mais, avec le temps, j’en vins à considérer qu’elle avait du lire dans mes yeux sa propre mort et qu’elle s’était dépêchée de fuir avant qu’il ne soit trop tard.

 

Quelques temps plus tard, j’avais pris l’exquise poupée en ivoire et, sans un regard, l’avait jetée dans les poubelles de la villa. Je l’avais rapportée aux souillures dont elle était issue. Cette souillure qu’aucun savon ni aucune eau ne pourrait laver de mon corps ni de ma vie.

Cette souillure que seul le contact chaud et aimant de Maximus avait pu laver à jamais.

 

Et quand deux ans plus tard, j’avais découvert que la poupée en ivoire n’était pas habillée comme une dame riche ainsi que je l’avais cru mais comme une fiancée, je ne pus que tressaillir devant cette nouvelle preuve de l’effroyable sens de l’humour des Dieux.

 

"Sais-tu ce que j’ai fait la première fois que je me suis rendue aux marchés de Trajan?"
Perdue dans mes pensées, j’étais restée silencieuse tellement longtemps que le bruit de ma propre voix me fit sursauter.

Maximus fit non de la tête.
"Après mon retour à Rome et avant de connaître Apollinarius, je n’aimais pas beaucoup sortir … je passai la plupart de mon temps, seule, dans l’appartement que j’avais loué sur le Quirinal ... Je ne sortais que pour aller chercher de la nourriture ou me rendre aux bains ... Je ne me sentais pas … très à l’aise entourée de monde ... "
"Je sais tu me l’as écrit dans ta lettre ... "

Je clignai des yeux.

 

Je savais que Maximus avait lu ma lettre mais je n’avais jamais imaginé que, 5 ans après, ses détails seraient toujours présents dans sa mémoire.

"J’aime ton parfum, je l’ai toujours aimé "

Je frissonnai au souvenir de la chaleur brûlante qui hantait sa voix et aux implications de cet aveu murmuré dans l’obscurité.

"Je m’en souviens depuis la première fois que je t’ai vu "

Avec sa main reposant toujours sur le bas de mon dos, il ne pouvait pas ne pas remarquer mes frissonnements.

Je fermai les yeux et déglutis péniblement.

"Je pouvais le sentir sur ma tunique durant des jours."

 

"Julia, que s’est-il passé aux marchés de Trajan?"
A nouveau, la voix de Maximus me ramena à la réalité.
Je pris une longue, très longue inspiration.
"Il y avait un étal – il y est toujours -  où un homme vendait toutes sortes de choses … bon marché ou de seconde main mais parfois tu peux trouver quelque chose de vraiment précieux ..."

 

Les marchés de Trajan sont un des endroits les plus courus de Rome, cette cité sous pression permanente.

Ils bordent le Forum de Trajan – un vaste carré que l’on atteint en franchissant l’arc de triomphe dédié à l’empereur espagnol (**) et dont la statue équestre orne le centre du forum. Ils dominent l’extrémité orientale du forum par leurs trois niveaux et la cent cinquantaines d’échoppes qui y sont installées (***). Tout près s’élève la fameuse colonne de Trajan dont les reliefs en spirale commémorent sa conquête de la Dacie faisant depuis des décennies l’admiration des visiteurs étrangers.

 

La première fois que j’ai visité cet endroit légendaire je me suis perdue deux fois et quand, enfin, j’arrivai à la sortie après un long moment à arpenter les différentes allées, j’étais encore sous le choc de la découverte et je ne prêtai aucune attention aux allées et venues des gens qui s’y pressaient, me bousculant, jouant des coudes, trop pressés pour jeter même un simple coup d’œil à une fille belle et sans escorte dont les longs cheveux roux dorés flottaient librement sur son dos.

 

Certaines personnes pensent que le cœur battant de Rome est le sénat et d’autres que c’est le Colisée. Ils ont tous tort car le cœur battant de Rome sont les marchés de Trajan là où les gens de tout âge, de toute race, de tout état viennent voir les marchandises provenant de tous les coins du monde.

 

"J’y étais allée pour regarder les vêtements… ceux que j’avais ramenés de Mésie n’étaient pas particulièrement adéquats pour mon nouveau statut … Je regardais depuis un certain temps les tissus quand je découvris la boutique ... "

Je l’avais presque ratée – elle était si petite - parmi la myriade d’échoppes.

 

Le marché de Trajan est un tourbillon de couleurs, de mouvements, d’odeurs et de bruits. Des boulangers, des modistes, des tailleurs, des barbiers, des poissonniers, des bouchers, des marchands de fruits, des prêteurs, des agents immobiliers, des marchands de tapis, des teinturiers, des épiciers, des blanchisseuses, des orfèvres, des dentellières, des chausseurs, des fabricants de ceinture, de sac, des parfumeurs et bien d’autres encore se disputent l’espace et le chaland dans une cacophonie infernale de voix, d’accents et de langues.

 

Il y avait aussi des tavernes et des stands de nourriture où l’on pouvait s’arrêter pour un rapide repas ou pour des rafraîchissements.

Peu importe l’heure du jour ou de la nuit, l’endroit était toujours bondé mais grâce aux longs corridors avec leurs arches à ciel ouverts captant le moindre souffle d’air, l’atmosphère était supportable sauf durant les jours les plus chauds de l’été.

 

L’étal était un des plus petits.

Il débordait de tous côtés d’objets insolites allant de lampes orientales bon marché à de vieilles dagues rouillées en passant par des talismans phalliques en terre cuite.

Et, parmi tous ces objets hétéroclites, il y avait une poupée

 "Elle était en bois. " Précisais-je. "Il ne s’agissait pas d’une poupée articulée habillée de fins vêtements et très chère ... "

Non, elle n’avait rien en commun avec l’exquise poupée que le sénateur m’avait donné avant de me forcer dans son lit.

Non, il ne s’agissait  pas de la poupée d’une fille de patricien plutôt de celle d’un modeste marchand.

La coiffure avait été gravée avec quelque art mais les traits de la poupée étaient quelconques comparés à ceux finement sculptés de l’autre poupée.

Elle était habillée d’une laine bon marché de teinte unie et les sandales avaient été peintes sur ses pieds et l’un d’eux avait visiblement souffert d’une chute car il était fissuré.

 

"J’ai acheté la poupée sur une impulsion." Dis-je. "J’étais très nerveuse. A cette époque discuter prix avec un marchand était une véritable épreuve et acheter cette poupée fut spécialement dur car j’avais l’impression de commettre un crime comme si l’homme avait deviné que je ne l’achetais pas pour un enfant mais pour moi-même."

Je ris brièvement mais d’un rire sans joie réelle.

"Peux-tu imaginer cela? Moi, étant effrayée à l’idée de devoir discuter avec un marchand?"

Maximus ne dit rien mais chercha ma main et je le laissai faire, savourant la chaleur qui, de nos doigts entrelacés, remontait le long de mon bras.

"Bien sûr, il était impossible que l’homme puisse savoir que j’achetais la poupée pour moi. Il parlait beaucoup. Il parle toujours autant. Je le vois chaque fois que je vais au marché de Trajan et les Dieux savent que j’y vais tout le temps quand je suis à Rome. Mais il n’a jamais fait le lien entre la jeune fille nerveuse qui avait acheté cette poupée bon marché et moi. Il doit, sans doute, juste se demander pourquoi une femme riche comme moi aime s’arrêter devant son étal disparate."

 

Non, il ne peut savoir que la puissante et hautaine dame Julia Servilia ne fait qu’un avec la jeune fille balbutiante qui lui avait acheté une vieille poupée il y a 6 ans. Comment  l’aurait-il pu?

Je suis toujours escortée maintenant. Mes cheveux ne croulent plus sur mes épaules et mon dos en ondes souples et sauvages. Et surtout, surtout je ne bégaie plus ni n’ai de crampes d’estomac quand je dois traiter avec un marchand.

 

Durant ma première année à Rome, les vendeurs me regardaient avec curiosité mais le marché est un endroit trop occupé pour perdre son temps même avec une femme belle et sans escorte et quand je remarquai cela, je trouvai une étrange consolation à m’y rendre car c’était au marché que je passais le plus inaperçue.

Mais, maintenant, ce n’est plus du tout le cas car dès que je franchis le seuil du marché de Trajan, les marchands s’inclinent respectueusement devant moi et se hâtent de m’offrir leurs meilleures marchandises. Ils savent que je suis exigeante mais correcte et que je suis prête à donner un bon prix pour ce que je veux et que je ne veux que le meilleur.

 

Quand je m’y rends, Nicia est toujours sur mes talons mais je n’ai pas besoin de davantage d’escorte car lorsque les gens me voient, ils s’écartent respectueusement.

La richesse change beaucoup de choses.

Même la qualité de la solitude.

 

"L’homme aime raconter les histoires des objets qu’il vend. Je suppose que la plupart sont inventées mais les acheteurs semblent les apprécier autant que les affaires qu’ils peuvent faire là." Dis-je et Maximus me pressa gentiment la main.

Est-ce à cause des histoires ou par pure curiosité, il y a toujours du monde qui tourne autour de cette petite échoppe étonnante.

Parfois je m’y arrête juste pour le plaisir d’entendre l’homme raconter une histoire sur une mystérieuse tombe égyptienne ou sur des trésors cachés ou sur des nymphes brassant des potions magiques au clair de lune. Ses récits sont un total changement pour une femme qui trouve une plaisir morbide à lire les travaux d’Euripide (****) confortablement étendue sur sa liseuse tout en caressant un chat.

Mais il y a quelque chose de bizarrement réconfortant à écouter ses contes et il y a quelque chose de profondément mélancolique à revenir de temps en temps là où j’avais essayé de retrouver ce qui restait de mon enfance violée.

 

"Il m’a raconté l’histoire de la poupée mais j’étais trop nerveuse pour l’écouter et quand il me l’a donnée, je l’ai juste prise et jetée dans le panier que je portais avant de me dépêcher de partir.

Ce fut seulement quand j’entrai dans l’appartement que je remarquai que j’avais oublié d’acheter les vêtements que je voulais et que je devrais y retourner le lendemain."

Le papillon choisit ce moment pour s’élever dans les airs, décrire deux cercles paresseux autour du lit avant de se reposer, comme s’il venait de réfléchir à une importante question, au même endroit, sur le drap, à mes pieds. Un peu comme s’il était impatient de retourner aux jardins d’où il venait mais pas avant d’avoir entendu la fin de mon histoire.

 

"De retour à mon appartement, je m’assis avec la poupée sur mes genoux et je la regardai pendant des heures. Durant les semaines qui suivirent, je pris l’habitude, chaque soir, de m’asseoir dans ma chambre et de la contempler pendant de longs moments. Mais il était trop tard pour nous car j’étais une femme maintenant et j’avais grandi sans poupées et sans amies. L’occasion était passée depuis longtemps."

 

De la même manière que Maximus n’avait pas besoin de savoir que j’avais essayé d’échanger ma liberté récemment acquise contre la chance de devenir son esclave personnelle, il n’avait pas besoin de savoir non plus au sujet du sénateur et de l’autre poupée.

Pas plus qu’il ne devait savoir au sujet de ces soirées où assise dans ma chambre à coucher, je regardais fixement la poupée couchée sur mes genoux jusqu’à ce que le soleil disparaisse derrière les remparts de la ville et que l’obscurité tombe sur l’Urbs.

Il n’avait pas besoin de savoir que durant ces soirées solitaires, j’oubliai rapidement la poupée même si mes doigts suivaient le contour de ses traits sans arrêt comme si j’avais été une femme aveugle cherchant en vain à retrouver ceux de son amour perdu.

 

Non, Maximus n’avait pas besoin de savoir que la présence de la vieille poupée avait vite été remplacée par les souvenirs de notre brève rencontre en Mésie, par les souvenirs de ses éblouissants yeux bleus verts, de la chaleur de sa voix grondante et du frissonnement de mon propre corps quand ses lèvres s’étaient posées sur les miennes.

Tout cela était mon fardeau.

 

"J’ai gardé la poupée un an. " Dis-je tandis que ma main libre glissait doucement vers le papillon presque inconsciemment.
"Et qu’as-tu fait alors?"
La question arrêta mon mouvement et abandonnant le papillon un instant, je me tournai vers lui.
"Que font les femmes romaines de leurs poupées?"
Maximus m’offrit un sourire en coin.
"Je ne connais rien aux poupée, Julia, et il m’arrive parfois de penser que je n’en connais guère plus sur les femmes."

Je ne pus que lui sourire en retour et jetai un bref regard à nos doigts entrelacés.


"Quand une romaine se marie, elle a les cheveux enroulés. Elle retire sa bulla (*****) et la place sur l’autel de la maison et elle donne ses poupées aux plus jeunes filles de sa famille. "
Tout en parlant, je reportai mon attention sur le papillon royalement posé sur le drap.

 

Dans ma vie, les choses simples avaient toujours prouvé être des défis majeurs tandis que les choses extraordinaires se déroulaient avec une consternante régularité.

Mon mariage inattendu étant la preuve des deux.

 

"Quand je me suis mariée, rien ne semblait aller de soi : j’avais une dot mais je n’ai pas du la produire. Comme mon mari et moi vivions dans le même immeuble, il n’y eut pas de procession de mariage. Et je n’avais pas de bulla à enlever ni d’autel personnel où la placer si j’en avais eu une "

Ma main continuait à avancer vers le papillon.
La créature aux ailes soyeuses s’agita, mise en garde par mon approche.
Je fronçai les sourcils et m’arrêtai.


"Aucun de nous deux n’avaient de famille mais Marius Servilius avait de nombreuses relations d’affaires et il n’eut aucun mal à réunir les témoins nécessaires. Apaiser Nicia fut une autre affaire !"

Ma seule requête concernant la cérémonie avait été qu’Apollinarius prenne la place du père que je n’avais jamais connu et Nicia celle de ma mère.

N’ayant gardé aucun contact avec mes anciennes compagnes depuis mon retour à Rome, je n’avais plus aucune amie et la seule autre option aurait été la femme – que je n’avais jamais rencontrée – d’un des associés de Marius Servilius.

 

Sans hésitation, j’avais opté pour ma servante grecque ronde et joviale et non pour une inconnue qui aurait été plus intéressée à régaler ses amies de potins sur la fiancée inadéquate de Marius Servilius que de m’aider pour la cérémonie. De plus, après un an d’effort à repousser les attentions déterminées et jacassantes de Nicia pour me materner, la charger d’organiser mon mariage semblait un prix raisonnable. Alors, Nicia, qui avait déjà marié 6 garçons, prit rapidement les choses en main.

 

"Elle s’est préoccupée de tous les détails, a supervisé la réalisation de ma robe de mariée, a choisi mon voile et m’a trouvée une coiffeuse mais ce qui la tracassait le plus était le manque de rites et de traditions car elle craignait que cela ne me porte malheur."

 

L’écho de la voix du prêtre annonçant après le sacrifice rituel que les augures étaient favorables et que nous pouvions donc procéder à la cérémonie amena un sourire amer à mes lèvres.

Celui de Marius Servilius avait été ironique et la pointe d’amusement qui n’apparaissait que quand il parlait de ses bateaux avait pétillé au fond de ses yeux gris.

 

"Je ne crois pas plus aux augures que mon mari mais Nicia prend ce genre de choses très aux sérieux. Dans une certaine mesure, elle est plus romaine que grecque et cela la contrariait de plus en plus." Expliquais-je tout en regardant intensément le papillon comme pour le défier de rejeter mes attentions.

La créature ailée refusait de se laisser intimider et continuait à bouger les ailes en rythme lançant des éclairs bleus brillants dans ma direction.

 

"Donc quand elle commença à parler sans arrêt de sacrifier des colombes et de consulter des prêtresses, je décidai qu’il était temps de faire quelque chose pour apaiser son esprit et je lui racontai que je n’avais ni bulla, ni autel, ni famille mais que j’avais une poupée à donner avant de me marier. Et je la lui donnai pour l’aînée de ses petites filles."

 

Nicia avait soupiré – perceptiblement - de soulagement et avait emmené la fillette dans mon appartement le jour du mariage. La petite Hésione avait été une surprise. Petite et corpulente avec des cheveux foncés et ternes, elle n’avait rien en commun avec les exquises petites filles avec qui j’avais grandi et j’en avais été légèrement étonnée. Puis ma surprise s’était vite muée en embarras devant cette preuve renouvelée de la vie ‘anormale’ que j’avais menée loin d’enfants simples ou laids comme celle qui se trouvait devant moi.

 

La petite Hésione n’était pas seulement quelconque mais aussi timide et les avertissements réitérés de sa grand-mère de ne toucher à rien et de s’adresser correctement à moi n’arrangeaient pas les choses. Mais quand je lui donnai la vieille poupée bon marché, ses yeux se mirent à briller et elle m’adressa un sourire adorable fait de dents inégales et manquantes qui même s’il ne faisait que souligner davantage son manque de beauté, lui conférait un charme inattendu.

A la vue de son enchantement enfantin, mon cœur se serra mais je maîtrisai rapidement cette émotion involontaire en me tournant vers mon miroir et en reprenant mes préparatifs, renvoyant tout à la fois l’émotion incontrôlée et l’enfant anodine qui l’avait fait naître.

 

Oubliant un instant le papillon, je me tournai vers Maximus dans un tourbillon de boucles qui étincelèrent d’infinies nuances d’or et de cuivre sous les rayons du soleil matinal.

Surprise, la créature ailée alla se réfugier dans les hauteurs du baldaquin.

 

"Peux-tu imaginer cela?"
"Imaginer quoi, Julia?"
"Une femme accomplie s’achetant une poupée. Peux-tu imaginer quelque chose de plus fou ou de plus pathétique?"
Maximus me contempla.
"Non" Dit-il doucement.
Je levai un sourcil.
"Non?" Demandais-je d’une voix plus âpre que voulu.

Maximus se souleva d’un de ces mouvements souples et gracieux qui lui étaient propres et tellement étranges pour un homme aussi costaud. Il s’assit près de moi mais ne fit pas mine de vouloir me toucher.

"Non, Julia. Je ne peux imaginer cela car rien en ce qui te concerne ne peut être fou ou pathétique." Dit-il, "Rien."
Mes lèvres tremblèrent et mes yeux se remplirent de larmes. Je détournai la tête pour cacher l’émotion que ses mots avaient déchaînée en moi mais Maximus glissa un bras autour de ma taille et me serra contre lui.

Toute velléité de résistance m’abandonna à la simple sensation de sa peau chaude et bronzée contre la mienne. Me laissant aller, je fermai les yeux et posai la tête sur son épaule tandis que ma main serrait convulsivement le drap contre mes seins.

 

"Mais ce que je peux parfaitement imaginer," poursuivit Maximus parlant doucement contre ma tempe, "est combien tu as du être belle et gentille étant enfant "

Gentille.

Toute ma vie on m’avait donné de nombreux qualificatifs. Futée. Forte. Étonnante. Volontaire. Déterminée. Entêtée. Et, bien sûr, le plus fréquent, belle quoique chienne et putain n’étaient pas loin du haut de la liste.
Mais personne n’avait jamais pensé à moi comme ‘gentille’ - ce qui n’est guère surprenant - même si Apollinarius l’avait mentionné une fois ou deux.
Je ne m’étais jamais considérée comme gentille.

La gentillesse est dangereuse pour les esclaves et les putains. Cela rend à la fois vulnérable et fragile, une combinaison mortelle pour ceux dont la vie dépend de la bonne grâce des autres.

La gentillesse est réservée aux enfants qui ont une mère et des jouets et aux femmes qui ont un mari qui les aime et des enfants à élever et ne sied pas à une ancienne esclave et prostituée qui s’est transformée en une puissante femme d’affaires.

 

Mais Maximus m’avait qualifiée de "gentille".

Incapable de restreindre davantage mon besoin d’être tenue par Maximus, je me tournai vers lui et glissai mes bras autour de son cou.

Il ne perdit pas une seconde à me prendre dans ses bras et à m’écraser contre les muscles durs de sa poitrine.

Enfouissant mon visage dans son cou, je restai là un long moment, reniflant avidement son odeur si unique et me laissant bercer par sa chaleur tandis qu’il me serrait fermement et me caressait les cheveux.

"Je n’ai jamais eu de jouets." Répétais-je après un moment, mes mots étouffés contre son cou chaud. "Et après avoir perdu ma poupée d’herbes, il ne me resta que les papillons pour parler. Peu de temps après, quelqu’un m’apprit mes premières lettres et cela changea beaucoup de choses pour moi. Il était trop tard pour la vieille poupée mais il n’était pas trop tard pour les livres et l’instruction."


Maximus embrassa ma tempe.
"Et tu continues d’aimer les papillons "
"Oui"
J’avais hésité imperceptiblement mais cela n’avait pas échappé à son attention.
"Mais?"
Je soupirai. Etait-il possible que je sois capable de lui dissimuler quelque chose?
"J’aime les papillons." Dis-je d’un ton soigneusement neutre. "Je les aime énormément mais leur vie est si courte, c’est si triste que quelque chose de si beau meure si vite… il y a quelque chose de tragique là-dedans."
Soudain l’évidence de mes propos me frappa. Ce n’est pas uniquement les papillons que j’évoquais mais nous et ce que nous étions en train de partager en ces jours volés. Quelque chose de si beau et de si intense mais aussi de si fragile et qui allait finir si vite.

 

Une semaine.


Nous n’avions qu’une semaine.


Dont la moitié s’était déjà écoulée !

 

Ce fut une bonne chose que le papillon choisisse ce moment précis pour se rappeler à notre bonne attention en dansant gracieusement devant nos yeux.

Reconnaissante de la distraction, ma tête toujours sur l’épaule de Maximus, j’étendis ma main vers la créature ailée, lui présentant délicatement ma paume aux doigts écartés comme j’avais l’habitude de le faire aux jardins de la villa.

Je sentis l’attention de Maximus se focaliser sur ma main tendue et sur le papillon tournant précautionneusement autour.

Voyant que je restais immobile, la créature ailée se rapprocha puis, après ce qui sembla une éternité, atterrit lentement sur ma paume, effleurant délicatement ma peau de ses ailes soyeuses.

 

Fronçant les sourcils sous l’effort de ma concentration, je repliai, un à un mes doigts à l’exception de l’index, forçant ainsi le papillon à s’y diriger. La créature se prêta à mon caprice, probablement amusée par ce qui était d’habitude un jeu d’enfant et vite alla se percher en se dandinant là où je le voulais, tout en battant des ailes pour garder son équilibre.

 
Seulement alors, je rapprochai la petite chose, bougeant avec une prudence extrême et retenant ma respiration pour ne pas la perturber jusqu’à ce que le papillon paon se trouve à quelques centimètres de nous.

 

"Tu es si beau ... " Lui soufflais-je, ma voix et mes paroles si proches de celles de la petite fille ayant grandi à la villa de Cassius et j’étais pleinement consciente que l’attention de Maximus était focalisée sur nous deux. "Tu donnes l’impression d’être de soie."

Je l’approchai encore comme si je voulais l’embrasser mais à la place je soufflai gentiment dessus. Attrapant le doux déplacement d’air, la créature s’éleva, montant en spirales, encore une fois vers les hauteurs. Je la suivis des yeux, disant non seulement au revoir à la petite chose soyeuse mais aussi à la fille qui avait appris à les attirer pour jouer avec eux.

 

Je regardais toujours la belle petite créature quand le bras de Maximus resserra son emprise sur ma taille et me rapprocha de lui.

"TU es faite de soie." Murmura-t-il puis gentiment mais fermement, il me recoucha sur le lit et retira le drap qui recouvrait nos corps, exposant à la fois ma nudité à ses regards et la sienne aux miens

Je sursautai.
"S … soie? ".
"Oui, soie... " Souffla-t-il avant d’enfouir ses doigts dans mes cheveux pour jouer avec une boucle, "Soie … et or …"
Je lui offris un sourire tremblant.

Le bout de ses doigts suivit le contour de mon cou et de mon épaule avant de s’arrêter sur le sommet de ma poitrine.

"Ivoire... " Ajouta-t-il doucement d’une voix devenue soudain rauque.
Je déglutis.
Il frotta de son pouce mon téton durci et j’en oubliai de respirer.
"Corail ... "
Maximus baissa la tête et m’embrassa le cou puis lécha l’endroit où il venait de poser un baiser avant de me couvrir de son corps.

"Crème... "
Ce fut mon tour d’enfouir mes doigts dans les boucles courtes et sombres de ses cheveux et m’arc boutant sous lui, je l’invitai silencieusement à pénétrer dans mes profondeurs.

 

Il se précipita.
"ET miel "
La voix grondante de Maximus mourut dans un soupir qui fit écho au mien.
Oh, oui. Je me sentais comme du miel.
Chaud, sombre, sauvage.
Avec un nouveau soupir, il poussa. Un long, un langoureux mouvement qui transforma mon propre soupir en doux gémissement.

"Miel" Répéta-t-il, "Doux, si doux."
Et il poussa à nouveau.

Fermant les yeux, je me laissai aller sous ses poussées répétées.
La jouissance nous surprit soudain comme si nous n’étions que des amants inexpérimentés, trop affamés que pour prolonger le plaisir interminablement.

Ce fut bref mais non frustrant.

Comme si atteindre le sommet, de cette manière simple et aisée, était naturelle.

 

Le plaisir nous balaya non avec la force irrésistible d’une marée mais avec la soudaineté imprévisible d’une pluie d’été.

 

En poussant un profond soupir de contentement, Maximus glissa sur le côté pour éviter de m’écraser.

J’aimais sentir son poids sur mon corps mais je le laissai aller ... car nous savions tous deux que ce n’était pas fini.
Maximus s’étendit sur le ventre à mes côtés et enfouit son visage dans le coussin, exposant à mes regards le délicieux grain de beauté qui ornait sa nuque.

Je me rappelai soudain combien je rêvais de l’embrasser, de le lécher et de le sucer.

 

Me soulevant sur un coude, je m’approchai de Maximus qui choisit ce moment pour se tourner vers moi et je me retrouvai à plonger dans ces stupéfiants, quoique un peu endormis, yeux bleu vert.
Il m’offrit un sourire somnolent avant de m’embrasser l’épaule.

 

"Je suis désolé ... " Murmura-t-il.
Désolé?
Mais de quoi parlait-il donc?
"Je ne suis pas bon avec les mots ... " Ajouta-t-il. "Je n’ai jamais été ... "
Je l’interrompis en plaçant un doigt sur ses lèvres.
"Shhh … " Murmurais-je, à mon tour, de mes lèvres tremblant légèrement. "Tu es parfait comme tu l’as toujours été, mon amour ... "
Les lèvres de Maximus s’entrouvrirent sous mon doigt et un souffle chaud et humide le balaya quand il soupira à nouveau.

 

Il resta silencieux un moment puis cligna des yeux.

"Je n’ai jamais eu de jouets non plus ... "

(*) Les poupées romaines représentaient invariablement des femmes et non des enfants ni des bébés. La description de la poupée que le sénateur a donnée à Julia est inspirée d’une poupée trouvée dans la tombe d’une petite fille romaine nommée Crepereia Tryphaena qui vivait au second siècle de notre ère. En ivoire parfaitement préservé – même si le passage du temps l’a un peu obscurci – la poupée est une des pièces les plus exquises jamais découvertes de l’artisanat romain. Au moment de la découverte, les vêtements de la poupée avaient disparu mais les archéologues pensent qu’elle était revêtue d’une robe de mariée car son style de coiffure – sculptée – était celle que les romaines arboraient pour leur mariage.

La poupée, plus familièrement connue comme Crepereia, d’après sa jeune propriétaire, peut être vue à l’Antiquarium Municipal de Rome. En dépit de son âge vénérable, elle a une allure  moderne très semblable aux poupées actuelles.

 

http://www.ukans.edu/history/index/europe/ancient_rome/E/Gazetteer/Places/Europe/Italy/Lazio/Roma/Rome/.Texts/Lanciani/LANPAC/6*.html#image302


(**) Marcus Ulpius Traianus est né en Espagne en 53 AD. Général brillant et ayant remporté de nombreuses victoires, il fut adopté par l’empereur Nerva comme fils et héritier en 97 AD. Empereur de 98 AD à 117 AD, il organisa les frontières du Rhin et du Danube, conquit la Dacie et une bonne partie de l’empire Parthe. Il fut le premier empereur à ne pas être né en Italie. Trajan adopta un autre espagnol - Publius Aelius Hadrianus – comme héritier.
(***) Le marché de Trajan est considéré à juste titre comme le premier centre commercial jamais construit. Ce qui en reste est impressionnant et montre à quel point il ressemblait à un centre commercial actuel.
(****)Euripide: un des plus grands dramaturges grecs. Né aux alentours de 480 BC et  mort vers 406 AD, 19 de ses extraordinaires tragédies nous sont parvenues, certaines incomplètes.

"Électre", "Médée" et "les troyennes " sont considérées comme les ‘jeux’ les plus extraordinaires jamais écrits et sont régulièrement joués partout dans le monde.

(*****) Bulla: Les bébés romains recevaient des amulettes pour les protéger du mal. Ces charmes se présentaient pour la plupart sous forme de médailles, de pièces ou de petits pendentifs en métal qu’ils portaient attachés autour de leur cou. Les garçons donnaient leur bulla quand ils atteignaient l’âge de 14-15 ans. Les filles la donnaient le jour de leurs noces.

Les Bullas qui avaient  accomplis ‘leur devoir’ de protection étaient déposés sur l’autel familial en offrande aux dieux lares (divinités domestiques). Parfois, des adultes mâles étaient autorisés à les porter encore une fois. C’était le cas pour les généraux victorieux qui avaient droit aux triomphes, parade et cérémonie organisées spécialement pour fêter leur victoire sur les ennemis de Rome. Durant ce jour triomphal, le général célébré était au dessus de tous les citoyens de Rome, l’empereur inclus et donc en proie à la jalousie des autres hommes. C’est pour cette raison qu’il pouvait porter à nouveau sa bulla afin de se protéger de l’envie et du mal qui pouvait en résulter.

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